Les gens dans l’enveloppe

Les gens dans l'enveloppeIsabelle MONNIN avec Alex BEAUPAIN

Les gens dans l’enveloppe

JC Lattès, 2015

 

Les gens dans l’enveloppe, c’est à la fois un roman, une enquête et des chansons. L’un ne va pas sans l’autre.

Isabelle Monnin, romancière, acquiert auprès d’un brocanteur une enveloppe qui contient une centaine de photos de famille de mauvaise qualité. Il s’agit d’une famille provinciale, classe moyenne, anonyme. Les clichés inspirent l’auteure qui décèle dans les regards, les poses, les personnages présents et ceux qu’elle devine disparus, des vies intérieures riches, des joies et des souffrances.

Elle décide d’imaginer l’histoire de ces individus dans un roman, puis de partir à leur recherche pour découvrir la vraie vie de ses héros.

Alex Beaupain applaudit à ce projet, dans lequel il se trouve même une petite place : écrire des chansons à partir du roman.

C’est ainsi que commence l’aventure des Gens dans l’enveloppe.

Un livre en trois parties, donc. Dès les premiers paragraphes, je suis happée par le style. Le texte est délicieux, les mots caressent l’oreille.

« C’est pour l’impatience de son désir et sa douceur qu’elle a dit oui au curé, oui au maire, oui oh oui le prendre comme époux, oui oui oui plein de fois oui se donner comme femme, un clafoutis de oui et elle palpitait de joie aux premiers Madame Grandjean qu’on lui tendait. »

L’émotion me gagne. Je vis avec Laurence, petite fille abandonnée par sa mère. Avec Serge, l’époux inconsolable. Avec Michelle enfin, si seule, si perdue dans son insatisfaction. Comment Isabelle Monnin a-t-elle su recréer une atmosphère aussi véridique, à partir de polaroïds de mauvaise qualité ?

Je n’en ai pas terminé avec ma dose d’émotions. L’auteur retrouve les héros encore vivants de son roman, finalement pas si différents de ceux qu’elle avait imaginés. Son enquête est poignante, vivante. J’ai l’impression de visiter la maison de Clerval avec Michel ; je me sens comme un témoin invisible à la gare où Isabelle Monnin est accueillie par Laurence et son père. Des héros de tous les jours, plus vrais que vrais, sous la plume sensible de l’écrivain. Quelques longueurs dans cette deuxième partie des Gens dans l’enveloppe, j’ai tourné certaines pages un peu rapidement, mais toujours avec l’envie de renouer un peu plus loin avec les personnages et leurs avatars.

Que dire des chansons d’Alex Beaupain ? J’ai pleuré en écoutant certaines d’entre elles, Couper les virages en particulier. Je l’ai crue chantée par Michelle, le double inventé de Suzanne, tellement les vibrations de la voix restituent son besoin d’évasion. Mise en musique du roman, interprètes professionnels en grand majorité (Camelia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian et Alex Beaupain), mais on entend aussi la voix des vrais gens dans l’enveloppe (Laurence, Zoé, Arthur, Suzanne et Michel). Le roman chanté par les personnes qui l’ont inspiré, la boucle est bouclée.

Un roman magnifique.

=> Quelques mots sur l’auteur Isabelle Monnin

Belle et heureuse année 2016 !

Je vous souhaite à tous une année 2016 pleine de découverte et de riches émotions !

2015 a été une grande année.

cover_karinthi_quatorze_apple92L’année de la parution de Quatorze appartements, mon premier roman. Ah, la jouissance du Jour J, ou celle de la réception des premières critiques… Je n’oublierai jamais ces moments de forte émotion en ce dernier trimestre 2015.

MerciUn grand merci à Bloglire, Les Lectures d’Eole, Au fil des pages, Les voyages livresques de Caro, Les lectures de Val, Mes belles lectures, Anamor, Univers Livresques, Les petites lectures de Maud et Coin lecture de Nath pour leur lecture et chronique de Quatorze appartements !

ELLEL’année où je me suis vêtue pour la première fois d’un habit de jurée de concours littéraire… Grand Prix des Lectrices ELLE… Quelle expérience magnifique ! Que de belles découvertes !

anim_09barbotinePar chance, le concours me laisse un peu d’espace pour mes propres lectures. Un livre ici ou là, entre deux envois de ELLE. Le plaisir de choisir soi-même ses lectures reste entier ! Je suis une passionnée de lecture et d’écriture, mais ne dispose que d’un certain temps, pas d’un temps certain. Objectif 50 livres en 2016 ? Peut-être, pourquoi pas. Ce serait un beau défi !

Un roman, des lectures chroniquées… Il n’y avait qu’un pas à faire pour créer mon propre site de chroniques.  akarinthi.com est né. Un site pour présenter mes œuvres et mes chroniques.

Lucie Dreyfus ou la femme du capitaine

Lucie DreyfusElisabeth WEISSMAN

Lucie Dreyfus – La femme du capitaine

Editions Textuel, 2015

 

Qui connaît le rôle joué par Lucie dans l’Affaire Dreyfus ? Nombreux sont les dreyfusards dont le nom est passé à la postérité. Parmi eux, le frère d’Alfred, Mathieu Dreyfus, le poète Bernard Lazare, le colonel Georges Picquart et bien sûr Émile Zola et Jean Jaurès. Ceux-là ont œuvré pour la revisitation du procès du capitaine, puis pour sa réhabilitation. Lucie, elle, a œuvré à son maintient en vie, jour après jour, durant toutes ces années de longue et atroce détention sur l’Île du diable, en Guyane.

Élisabeth Weissman signe avec ce roman un documentaire parmi tant d’autres parus depuis un siècle. L’Affaire y est décrite avec ses nombreuses péripéties, toujours sous l’angle de vue des partisans de Dreyfus. Nombreuses sont les sources documentaires qu’elle cite. Parmi elles et non des moindres, Hannah Arendt, Joseph Reinach, Philippe Oriol et bien sûr le capitaine lui-même. L’originalité de cet essai réside dans l’intégration, aux côtés de ces différentes sources historiques, d’extraits de lettres échangées entre Lucie et Alfred durant les dix années qu’a duré l’Affaire, ainsi que des confidences de Lucie à sa grande amie Hélène Naville, durant la même période.

Le roman débute d’ailleurs avec la correspondance entre Lucie et Hélène, mettant l’accent dès les premières pages sur la force de caractère de Lucie qui se trouve parachutée malgré elle dans un combat d’hommes. Elle n’a que 25 ans en 1894.

Lucie Dreyfus naît dans un siècle où les femmes de sa classe sociale, la grande bourgeoisie, sont destinées à une vie de femmes d’intérieur, toutes à leurs tâches domestiques. Malgré son jeune âge, malgré son sexe, Lucie va œuvrer autant que ces messieurs à la réhabilitation de son mari. Elle n’utilisera pas les prétoires et autres salles d’audience, elle n’assistera même pas aux différents procès. Elle jouera pourtant un rôle essentiel, fournissant à son mari la force de résister aux sévices moraux et physiques qui lui sont infligés au quotidien. Sans Zola et son vibrant J’accuse, Dreyfus n’aurait pas été acquitté. Sans Lucie et l’énergie vitale qu’elle a instillé goutte à goutte à son mari, celui-ci n’aurait probablement pas survécu à ses conditions de détention sur l’Île du diable.

 

Les lettres de Lucie Dreyfus sont un passionnant témoignage de l’Histoire, tant leur contenu est riche sur le déroulement de l’Affaire. Elles éclairent aussi le lecteur du XXI° siècle sur les mœurs de la bourgeoisie française de l’époque, sur l’organisation domestique et le niveau d’implication des femmes dans la politique. N’oublions pas que les femmes n’ont acquis le droit de vote en France qu’en 1944. Lucie, soutenue tout au long du combat par des mouvements féministes, est loin d’en être une.

Ce livre est le premier que je lis sur l’Affaire Dreyfus et j’y ai trouvé un vif intérêt. J’ai regretté quelques longueurs, notamment sur la fin. C’était oublier que l’affaire juridique n’est que le point de départ de la vie extraordinaire de Lucie Dreyfus ; son sens civique et son goût du dévouement ne se sont pas arrêtés avec la réhabilitation de son mari. Elle fera des études d’infirmière. Elle rassemblera autour d’Alfred, jusqu’à son décès en 1935, les dreyfusards inconditionnels. Hélas, l’antisémitisme la rattrapera. Sa famille ne sortira pas indemne du fascisme.

Un documentaire dense mais assez facile à lire. Passionnant.

=> Quelques mots sur l’auteur Elisabeth WEISSMAN

La Verge Noire

La verge noireMEMOIRE DU TEMPS

La Verge Noire

ELP Editeur – 2015

 

Moi qui ne lis jamais de SF, j’ai eu envie d’essayer cette petite novella de Mémoire du Temps, publié chez ELP Editeur, éditeur numérique francophone. Et je dois dire que je me suis bien amusée.

Pas que le sujet soit drôle, non. Imanio et Imania, deux habitants de la planète La Verge Noire, débarquent à la cathédrale de Reims pour rencontrer le roi Charles VII. Or l’histoire se joue en 2016. Il faut dire que leur connaissance de l’histoire de notre monde est assez embrouillée, leurs repères chronologiques sont flous. Lech, le vicaire de la cathédrale, n’est pas effrayé par ces individus qui ont revêtu forme humaine pour venir sur Terre. A leur demande, il organise une rencontre au Palais de l’Elysée où, à défaut d’un roi, ils vont tenter de parler au Président de la République. Leur mission ? En tant qu’huissiers mandatés par les PLM (comprenez Planètes à Loyer Modéré) d’Orion, ils viennent sur Terre officialiser l’avis d’expulsion des Terriens. Ni plus, ni moins.

C’est ainsi que le Conseiller du Président aux Nations Unies va rencontrer ces étranges visiteurs et leur robot vivant HAL, qui est le seul de toute l’assemblée qui semble posséder un cœur.

Ce court roman permet à Mémoire du Temps de rappeler les fragilités de notre écosystème et les catastrophes engendrées par l’appât du gain, mauvais conseiller des décideurs depuis la nuit des temps. Destruction d’espèces, épuisement de l’énergie fossile, libéralisme sauvage, haine raciale… les reproches faits à nos dirigeants sont légion. Pour Mémoire du Temps, un point de non-retour est en train d’être atteint.

Tout en ouvrant le débat sur des sujets géopolitiques essentiels, l’auteur imagine des technologies évoluées dont seraient dotés les habitants de la Verge Noire ainsi que les robots vivants dont les extraterrestres n’ont encore compris ni le contexte de la naissance, ni celui de la mort. Elle décrit des procédés énergétiques novateurs pour remplacer le pétrole. Le tout développé par des individus qui suivent l’évolution de la Terre depuis des millions d’années.

La science fiction permet d’évoquer certains sujets plus facilement que dans un style plus classique. La Verge Noire en est une excellente illustration. Je me suis bien divertie en lisant ce roman. L’accusation de nos sociétés occidentales est implacable, mais le ton décalé, humoristique. Même HAL, le robot amoureux, ne s’y trompe pas. Il reste de l’espoir sur la planète bleue. L’humanité peut encore être sauvée.

Un petit livre divertissant, de parfaite actualité en cette fin de COP21.

=> Quelques mots sur l’auteur Mémoire du Temps

Battues

BattuesAntonin VARENNE

Battues

Editions Ecorce – 2007

 

La dernière fois que je suis allée voir mon libraire, je lui ai demandé de me conseiller un « bon » polar. Il m’a tendu sans hésiter Battues, en me disant que je ne serais pas déçue.

L’intrigue se joue quelque part dans les profondeurs d’une France reculée. Là où les gens votent FN sans jamais avoir vu d’immigré, où la terre vaut de l’or et où les secrets les plus glauques sont enfouis sous les dents des charrues et les grumes qui s’empilent au bord des routes forestières, depuis des générations. Deux familles du village de R. se disputent les richesses du pays, les Courbier et les Messenet. Une haine ancestrale lie les hommes de père en fils. Les petits paysans du coin ont courbé la tête depuis longtemps. Tous, sauf Rémi Parrot, le garde forestier. L’accident qui a failli lui coûter la vie à l’adolescence l’a également détourné de sa destinée : invalide, défiguré, Rémi Parrot a découvert la lecture durant les deux années qu’il a passées à l’hôpital, au lieu de sombrer dans l’alcool comme tous ses congénères.

Une paix relative règne au village, jusqu’à ce que Michèle Messenet y revienne après de longues années d’éloignement. Rémi, l’homme que personne n’est capable de regarder en face sans frémir d’horreur, aime Michèle qui le lui rend bien. C’en est trop pour Didier Messenet, le frère, ainsi que pour Thierry Courbier qui souhaite l’épouser. S’ajoute à ce mélodrame un projet immobilier pourri découvert par un militant écologiste, ami de Rémi. Il n’en faut pas plus pour embraser le pays.

Antonin Varenne plonge le lecteur dans un univers de taiseux. Question de principe, d’amitié ou d’honneur. Qui n’est pas de R. n’apprendra rien. Le commandant de gendarmerie Vanberten essaie bien de démêler les imbroglios, mais il restera toujours un étranger dans ce village. Les affaires se règlent entre adversaires, directement.

Si vous ne connaissez pas ces arrières pays de notre chère patrie, lisez Battues et vous serez servi. Tout y est. La haine, l’alcool, les magouilles. La chasse, les chiens, les sangliers, les fusils. La rivière, les forêts, les cabanons. Les descriptions sont réalistes, les faits précis. On sentirait presque la sueur, l’alcool ou la haine qui relie les personnages les uns aux autres. L’odeur des sous-bois et l’humidité des couloirs des mines souterraines. Même l’amour écorché vif imprègne l’atmosphère.

Antonin Varenne a écrit un magnifique polar. L’écriture se joue de la chronologie sans jamais perdre le lecteur ; le style colle à la peau des personnages, sec et passionné comme eux. J’ai lu une étude de mœurs incroyable sur motif de polar. Un moment de lecture inoubliable.

Un bémol, tout de même : la qualité de la relecture et la correction des fautes laissent à désirer. Non seulement il reste une ou deux coquilles grossières, mais au détour de quelques suppressions, des bouts de phrases n’ont pas été effacés, n’apportant que confusion et incohérence. Il y en a peu, heureusement. Comme le roman est excellent par ailleurs, on pardonne.

=> Quelques mots sur l’auteur Antonin VARENNE

2084 – La fin du monde

2084Boualem SANSAL

2084 – La fin du monde

Gallimard – 2015

 

Boualem SANSAL prévient le lecteur en guise d’introduction, toute ressemblance à des personnages ou des religions ayant existé serait purement fortuite.
Le lecteur est averti, il lira une fiction, une vraie.

Il est pourtant de ces périodes calendaires où le hasard des publications paraît ne pas exister. Aurais-je acheté 2084 sans les attentats meurtriers de Paris du 13 novembre 2015 ? Je ne le saurai jamais, mais une chose est sûre : la présence médiatique de Boualem Sansal sur les plateaux télévisés au cours de ces dernières semaines a attiré mon attention. Son roman m’a intriguée. Besoin de comprendre l’incompréhensible. J’ai acheté 2084 et je l’ai lu dans la foulée.

Ati est un homme de 35 ans environ. Il vit dans un pays imaginaire, entre montagnes et désert, au-delà de l’année 2084 qui marque l’avènement d’Abistan, immense empire qui tire son nom du prophète Abi, « délégué » du Dieu Yölah sur terre. Les Abistanais vivent dans un système répressif basé sur l’amnésie et la soumission totale au dieu unique. Ati guérit miraculeusement de la tuberculose, dans un sanatorium construit quelque part dans les montagnes, loin de la capitale de l’Abistan, Qodsabad. Au cours de sa longue convalescence, il prend conscience de certaines choses qui ne tournent pas rond dans le système dans lequel il vit. Les mots lui manquent pour mieux définir ses impressions, car le vocabulaire de l’abilang, seule langue autorisée en Abistan, est pauvre et religieux. Une des astuces du contrôle de la pensée est d’empêcher son développement.

Boualem Sansal imagine dans 2084 ce que pourrait donner un système totalitaire basé sur la soumission à un dieu unique. Il aborde de nombreux aspects de la question : appauvrissement du langage, endoctrinement dès l’enfance, police de la pensée, guerres saintes… Chaque maillon contribue à abrutir les individus et à renforcer le pouvoir des dirigeants. Les habitants n’ont plus de libre arbitre. Ceux qui seraient tentés à s’interroger sont rapidement démasqués et exécutés en public, au stade. Les voyages sont interdits, l’école développe des fanatiques prêts à « mourir pour être heureux ». Les prières rythment chaque instant de la vie des citoyens.

Rien n’est laissé au hasard. Il existe des ghettos entourés de hauts murs, derrière lesquels une population dénuée de tout survit dans un certain esprit de liberté. Tout en les diabolisant, le système se garde bien de les détruire. Dieu a besoin du Diable pour être fort.

Boualem Sansal réunit dans 2084 les conditions nécessaires à l’avènement et la puissance d’un tel régime. Il alerte sur les faiblesses de l’homme inféodé, prêt à croire aux prêches absurdes dès lors qu’il a perdu la capacité de penser par lui-même. Il décrit aussi les failles du système ; le pourrissement ne peut venir que de l’intérieur.

Vous l’aurez compris, 2084 est un vibrant refus de tout endoctrinement. S’il pose son roman dans un décor qui fait penser au Moyen-Orient et un système qui ressemble à ce que pourrait devenir l’Etat Islamique, Boualem Sansal le construit dans la suite de 1984 de Georges Orwell. Or le monde de Big Brother n’est pas basé sur des préceptes religieux. Le dieu de 2084 n’est qu’un outil de manipulation des âmes, vidé de toute sa substance mystique.

Lire 2084, c’est garder sa conscience en éveil et refuser l’impensable.

=> Quelques mots sur l’auteur Boualem SANSAL

Someone

SomeoneAlice McDermott

Someone

Quai Voltaire / La table ronde, 2015

 

Marie est née dans les années 1930, dans le quartier irlandais de Brooklyn. A cette époque, ces rues forment quasiment un village.

Au fil des pages de Someone, elle raconte l’histoire de son quartier. Le lecteur la découvre à travers ses yeux d’enfant, puis d’adolescente. Adulte, Marie quitte Brooklyn mais y revient régulièrement pour voir sa mère qui n’en est jamais partie, même lorsqu’il s’est transformé et progressivement dégradé. Le lecteur suit ainsi la vie de la communauté, l’intimité des familles, les tragédies du quotidien, les rapports à la religion de ces gens simples et sans histoire.

Dans un style d’une grande beauté, Alice McDermott évoque aussi bien l’enfance que les premiers émois amoureux ou encore la mort. La mort, surtout, omniprésente sous de nombreuses formes. Partie intégrante de la vie. Le lecteur ne peut que se laisser bercer par les anecdotes de la vie quotidienne qui forment le cœur du récit. Certaines sont particulièrement poignantes, comme l’évocation des G.I. de retour d’Europe en 1945. D’autres merveilleuses de sensibilité et de justesse, comme la première leçon de cuisine de Marie (ah, ces mères qui veulent éduquer coûte que coûte !)

Ne cherchez pas l’action dans Someone, appréciez plutôt la puissance des mots pour décrire un quotidien aujourd’hui désuet. Je me suis laissée entraîner par ce roman sur les Irlandais d’Amérique, qui traite aussi délicieusement des ombres planant sur la religion catholique que de la goujaterie masculine ou encore des veillées funéraires, véritables lieux d’échanges entre femmes de tous âges.

« J’écoutais donc, l’œil rivé aux jolis cristaux de sucre imprégnés de thé au fond de ma tasse en porcelaine. […] Plissant un œil, je regardai cette appétissante substance glisser doucement dans la lumière ivoire, avancer paresseusement vers ma langue puis, comme elle n’allait pas assez vite, vers le bout de mon doigt. »

« Lorsqu’il se pencha pour m’embrasser, ce fut à la fois mon premier vrai baiser et la première fois que je sentais le goût de la bière. Il tint la bouteille contre mon épaule, mouillant mon chemisier, si bien que j’en perçus la forte odeur en plus du léger goût dans ma bouche. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alice McDERMOTT

La bâtarde d’Istanbul

La bâtarde d'IstanbulElif Shafak

La bâtarde d’Istanbul

Editions Phébus – 2007

 

Asya est une jeune Turque d’Istanbul. Elle vit avec sa mère et ses trois tantes, sans homme pour contrebalancer le pouvoir du gynécée. Armanoush est une jeune Américaine d’Arizona. De parents divorcés, elle partage son temps entre sa mère américaine et son beau-père turc d’un côté, son père et sa famille arménienne de l’autre. Ces deux jeunes filles n’ont rien en commun, elles auraient plutôt tout pour les séparer. Et pourtant.

Adepte d’un collectif arménien sur Internet, Armanoush décide de remonter aux racines stambouliotes de sa famille paternelle pour mieux comprendre le génocide turc qui oppresse les Arméniens depuis un siècle. Sans rien en dire à ses parents, elle se fait inviter dans la famille de son beau-père à Istanbul. Elle compte la surprendre avec son histoire personnelle et la sensibiliser au sort infligé aux siens en 1915. Elle ne s’attend pas à l’ouverture d’esprit de la famille Kazanci ni à son amitié naissante avec Asya, que la révolte et l’esprit indépendant ont affranchi au-delà des limites de nombreuses femmes occidentales.

La bâtarde d’Istanbul, roman d’une profonde humanité, met en opposition les idéologies turque et arménienne que bien des choses semblent pourtant rapprocher dans le quotidien, à commencer par l’art culinaire. Le roman est d’ailleurs centré sur les mets appréciés par les deux populations ; les titres des différents chapitres en témoignent, d’ailleurs : cannelle, pois chiche, sucre… tous les ingrédients qui composent l’aşure, ce dessert dont Elif Shafak va jusqu’à nous donner la recette exacte, sont fournis. Jusqu’au dernier. Entre deux passages sur l’occidentalisation de la Turquie, la souffrance des Arméniens ou l’ignorance des Turcs peu au fait des drames du siècle précédent, le lecteur salive. Et apprend que quelle que soit leur appartenance, Arméniens et Turcs mangent les mêmes feuilles de vignes farcies, le même riz façon pilaf ou le même turflu.

La bâtarde d’Istanbul remonte l’histoire turque jusqu’en 1915, point culminant de l’expulsion et du massacre des Arméniens par l’Empire ottoman. Elif Shafak a couru des risques en écrivant ce livre : pour quelques-uns de ses propos qualifiés d’insulte à l’identité nationale turque, elle a été inquiétée par la justice. Pourtant, elle présente la Turquie comme un pays musulman tellement progressiste que les héroïnes américaines semblent avoir beaucoup à apprendre de leurs homologues orientales, en matière de libération de la femme.

L’intrigue est un peu longue à se mettre en place. Les questions historiques et philosophiques l’écrasent. Au final, j’ai eu davantage le sentiment de lire un traité sur le génocide arménien que l’histoire d’une amitié entre Asya et Armanoush. C’est pourtant ces rapprochements interculturels qui seront le vecteur de la reconnaissance du génocide par les Turcs, indispensable aux Arméniens pour tourner cette page de leur histoire.

=> Quelques mots sur l’auteur Elif SHAFAK

=> Autre avis sur La bâtarde d’Istanbul sur Mes belles lectures

Sauve qui peut la vie

Sauve qui peut la vieNicole LAPIERRE

Sauve qui peut la vie

La librairie du XXI° siècle, Éditions du Seuil, 2015

 

Nicole Lapierre, sociologue, est une spécialiste de la mémoire juive. Elle y a déjà consacré plusieurs ouvrages : Changer de nom (2006), La transmission du judaïsme dans les couples mixtes (2009), Causes communes : des Juifs et des Noirs (2011)… Ce n’est pas un nouveau regard sur cette thématique que promet la quatrième de couverture de Sauve qui peut la vie : Nicole Lapierre y évoque la cascade de suicides au sein de sa propre famille et sa décision d’enrayer ce qui ressemble à de la fatalité. Pourtant, comme le récit le montrera, c’est bien la mémoire juive qui est au cœur de ce nouvel essai.

Dans les premiers chapitres du document, j’ai eu du mal à comprendre où voulait en venir l’auteur. Elle aborde les disparitions tragiques de sa grand-mère, de sa sœur et de sa mère, puis présente en détails sa généalogie familiale ; je me suis rapidement perdue au milieu de tous les personnages.

Et soudain, au quart du récit, une première théorie. Il y aurait moins de suicides parmi les Juifs que parmi les pratiquants d’autres religions, car les Juifs se soutiennent entre eux depuis des générations. Le récit prend une tournure moins personnelle et plus scientifique. Pourquoi se suicide-t-on ? Est-ce pour une cause ou par liberté de choix ? Nicole Lapierre réembraye avec son histoire familiale, mais cette fois le regard du lecteur est plus acéré, on comprend mieux où elle veut nous entraîner.

De fil en aiguille, à travers son histoire familiale qui s’y prête admirablement, l’auteur évoque l’héritage des enfants des rescapés de la Shoah. « La question de la transmission d’une histoire familiale se posait. Or, dans ces familles juives émigrées d’Europe orientale, décimées par le nazisme, on n’évoquait pas, ou peu, la période de la guerre ou des persécutions. Nos parents avaient sans doute de multiples raisons de se taire. Dont celle de s’arracher eux-même à l’emprise de ce lourd passé. Je crois qu’ils voulaient, avant tout, nous en protéger. Ou plutôt nous en délester, afin qu’ainsi allégés nous puissions plus aisément nous intégrer dans la société. » Les descendants des rescapés ont pourtant éprouvé le besoin de sonder les profondeurs de leur histoire familiale. D’autant plus qu’en taisant le passé à leurs enfants pour les préserver, la génération des rescapés a oublié de leur raconter l’autre facette de leur sauvetage : la résistance et la vitalité qu’il leur a fallu développer pour survivre.

Sauve qui peut la vie est une hymne à la vie. Nicole Lapierre refuse catégoriquement « une conception inexorable de l’histoire, axée sur l’hérédité du malheur, les déterminations sociales implacables, les assignations identitaires, les places gardées et étroitement surveillées. » L’héritage n’a rien d’inéluctable.

=> Quelques mots sur l’auteur Nicole LAPIERRE

Les infâmes

Les infâmesJax MILLER

Les infâmes

Éditions Ombres Noires, 2015

 

Elle s’appelle Freedom. Freedom Oliver. Sous protection du FBI, elle se cache de sa belle-famille, de Matthew en particulier, qui purge à sa place une peine de dix-huit années de prison pour assassinat. Depuis qu’elle a changé de nom, Freedom mène une vie suicidaire. Névrosée, elle refuse de se soigner et cherche tous les soirs l’oubli dans les alcools forts au Whammy Bar, où elle est serveuse.

Freedom est hantée par son passé douloureux. En particulier, par la perte de ses deux enfants Mason et Rebekah, qu’elle a dû abandonner tandis qu’elle était en prison en attente du procès. Ils ont été adoptés par une famille évangéliste où ils ont coulé une enfance heureuse. Freedom tente tant bien que mal de s’accommoder avec la situation. N’ont-ils pas eu ainsi plus de chance que si elle avait pu les récupérer, une fois acquittée ? Qu’aurait-elle eu à leur offrir, à part la vie dépravée qu’elle mène et une famille de dégénérés ?

Mais sa vie bascule à nouveau. Elle apprend par les agents du FBI la libération de Matthew et par internet, quelques heures plus tard, la disparition de Rebekah. Ce qu’elle redoutait le plus au monde est donc arrivé. Ivre de vengeance, sa belle-famille s’est attaquée à sa fille pour arriver jusqu’à elle. Freedom décide de sortir de l’ombre pour sauver sa fille. Car elle aime ses enfants plus que tout.

Ce thriller palpitant embarque le lecteur dans les profondeurs d’une Amérique sordide. En changeant de nom et de lieu d’habitation, Freedom a troqué une vie de paumée pour une autre, tout aussi glauque : « A travers ma gueule de bois, j’étale ma nudité sur le lit défait. Ma bouche a un goût de charogne, le whisky suinte à grosses gouttes de mes pores, j’ai les pommettes saturées d’alcool. » Ses enfants, qu’elle croyait en sécurité dans sa famille d’adoption, ont été en réalité élevés par de dangereux fanatiques religieux. : « Les futures mères remontent leur robe pour dénuder leur ventre […]. Le révérend [y] place ses paumes à mesure qu’il passe devant elles, marmonnant des bénédictions pour les enfants à naître dans une langue que seuls les élus de Dieu peuvent comprendre. ». Jax Miller écrit à la première personne, c’est Freedom qui raconte. Les mots crus reflètent son humeur, ses hantises et son désarroi. Le roman irradie le malaise profond de l’autre Amérique, celle dont on ne parle jamais. Freedom s’y débat mais fait avec, à défaut de pouvoir faire autrement. Pas le lecteur. J’ai lu Les infâmes d’une seule traite, pressée d’avancer dans l’histoire pour pouvoir trouver entre les lignes un quelconque apaisement aux souffrances de l’héroïne.

Parmi les coups de théâtre qui jalonnent la deuxième partie du récit, quelques uns m’ont laissée dubitative. Le dernier, en particulier, dont la vraisemblance est tirée par les cheveux. Elle sert trop bien l’histoire. Comme si Jax Miller avait eu pitié du lecteur et avait voulu offrir un peu de repos à Freedom, juste pour me faire plaisir !

Mais peu importe. Loin de la construction artificielle de nombreux polars, Les infâmes nous emporte dans un univers malsain et nauséabond contraire à l’American Dream dont les médias nous abreuvent, mais pourtant bien ancré sur le nouveau continent. Ne l’oublions pas.

Grand prix du polar ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteur Jax MILLER