Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin

Ce qu’il faut de nuit

La Manufacture des livres – 2020

Voici un roman de la dernière rentrée littéraire, lu suite à divers retours sur les réseaux sociaux. Ce qui m’a marquée dans ces retours, c’est leur unanime encensement de l’œuvre (assez rare) et le besoin qu’ont eu tous les chroniqueurs de spoiler la fin du récit, comme si le cœur du sujet, la divergence de valeurs entre le père et le fils, ne suffisait pas pour l’évoquer.

Pourtant, c’est la souffrance du père, militant socialiste, vis-à-vis de son fils aîné, militant d’extrême droite, qu’évoque Laurent Petitmangin, dans le contexte tragique d’une mère partie trop tôt. Est-il possible de concilier amour et valeurs, dans cette famille où le silence semble préféré à tout débat, perçu d’avance comme stérile ?

Ce long monologue du père, marqué par une nostalgie digne de Modiano dans les premières pages, est touchant par sa sobriété. Le lecteur est invité sans manières aucunes dans la petite maison familiale de Lorraine, sur la tombe de la mère, sur les gradins du terrain de foot, en toute simplicité, comme pour l’apéro du vendredi soir. Il devient le témoin des soucis quotidiens comme des problèmes plus graves qu’aucun des protagonistes n’a envie d’aborder frontalement.

L’écriture est belle, fluide, adaptée à son sujet. Quelques références d’actualité m’ont dérangée en revanche, d’une part parce que le thème, intemporel, ne les rend pas nécessaire, d’autre part, parce que tant la tonalité que le décor du récit, d’une vibrante nostalgie, m’ont renvoyée aux combats d’une autre époque que celle dans laquelle Laurent Petitmangin les place. Mais j’ai rapidement balayé mon sentiment d’anachronisme. Ce premier roman est beau et les personnages touchants. Ce qu’il faut de nuit est une belle promesse pour l’avenir littéraire de l’auteur.

Ca avait commencé avec trop de magasins de kebabs à Villerupt, à se demander où on habitait. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire ? Ils ne prenaient la place de personne, juste de merceries ou de marchands de tricots chez qui ils n’avaient jamais mis les pieds. Est-ce qu’ils préféraient des vitrines pétées, blanchies à la peinture ? Ces kebabs, c’était signe qu’il y avait encore des gars qui mangeaient dans le coin. Ca attire une drôle de faune, qu’il avait dit l’autre, et puis ils sont moches, pas un pour racheter l’autre, des posters de mosquée, des tables crasseuses sous des néons de merde. Ouais, peut-être. Des gens du coin. Des gens comme toi et moi. Qui se paieraient bien quelque chose d’autre, mais qui n’ont pas trop le choix.

Quelques mots sur l’auteur Laurent Petitmangin

Honoré

Viviane Montagnon

Honoré

L’Astre Bleu Editions – 2020

Avec Honoré, Viviane Montagnon n’en est pas à son coup d’essai. Poète et romancière, elle a déjà publié des nouvelles, des pièces de théâtre, de la poésie, ainsi que la biographie de Paul Montagnon (Paul Montagnon – Créer sa vie, EMCC, 2017), passionnant parcours de vie d’un industriel autodidacte spécialiste du PVC, des imperméables jusqu’aux petites cupules, vous savez, celles qui servent aux kits de détection de maladies infectieuses.

Son dernier bijou littéraire, mi-poésie mi-roman, est un concentré de couleurs. La poésie des mots et la poésie de l’âme.

Honoré est un vieux chevrier des Cévennes. Né avec la Grande Guerre, tenu pour simplet dès son plus jeune âge, il vit soixante-dix ans en marge de son village, illettré et taiseux, jusqu’au jour où sa vie bascule dans la lumière.

Il ne faut rien raconter d’autre sur ce vieux bonhomme. Ni la trahison des villageois, ni l’amitié avec l’enfant, ni sa rédemption. Honoré n’a pas les mots pour évoquer ses joies ou ses peines. Le mieux est de ne pas traduire ses pensées et de laisser s’exprimer le pinceau de Viviane Montagnon, pinceau est bien le mot adapté, ici.

Un mois plus tard, à la lumière diffuse des lampes à pétrole, Honoré passe et repasse son index sur la surface douce et polie de ce qu’il espère être les futures couleurs de sa vie. Comme il s’applique à répéter ce geste, une timide lumière d’hiver se glisse à travers les vitres. Le vieil homme qui a dégagé la fenêtre de sa gangue de neige le matin même se lève, l’ouvre toute grande et contemple la blancheur du paysage comme une toile vierge qui n’attendrait que le peintre pour se révéler.

Julie Estève ne m’avait pas convaincue, dans sa description de la solitude du Simple (Editions Stock, 2018). Il m’y manquait l’âme du personnage principal, écrasée par les figures de style utilisées à outrance pour placer l’écriture dans la tête du héros. Viviane Montagnon n’en a pas besoin et Honoré Descombes, le taiseux mis au banc de la société dans ses Cévennes natales, est bien plus authentique qu’Antoine Orsini.

Le reste, je vous laisse le découvrir à travers ce petit roman. L’autrice m’a surprise avec quelques rebondissements auxquels je ne me suis pas attendue. Ils sont aussi limpides qu’Honoré, pourtant, et apportent un éclairage à tout un pan de science, renforçant par-là l’humanité du roman et de ses personnages.

Quelques mots sur l’autrice Viviane Montagnon

Avec toutes mes sympathies

Olivia de Lamberterie

Avec toutes mes sympathies

Editions Stock – 2018

 

Avec toutes mes sympathies a entamé avec moi un jeu de séduction bien avant que je me décide à le lire. A sa sortie, ou presque, lorsqu’une amie l’a chaudement recommandé dans notre groupe de lecture commun, je n’ai pas souhaité le lire. J’avais des tas de mauvaises raisons pour cela, la principale étant mon rejet de principe des autofictions, lorsqu’elles émanent de personnalités médiatiques comme Olivia de Lamberterie, dont on imagine bien l’accès facile aux éditeurs de talent. Pourquoi serait-elle plus légitime qu’un.e autre pour écrire sur ce sujet ? Le débat au sein de notre groupe de lecture avait été vif et passionnant sur ce livre, je me rappelle, d’autant plus qu’il a rapidement dérivé sur le fond du sujet – la dépression chronique – chose assez rare sur un réseau social pour le souligner ici. Mon amie, en véritable amie, a fini par me mettre le livre entre les mains. Lis-le et fais-toi une idée objective. Cela fait un an. Je viens enfin de l’ouvrir et je l’ai lu d’une traite.

Tumultueuse découverte… Je dois avouer, et je m’excuse de ce honteux préjugé, qu’Olivia de Lamberterie écrit dans une langue admirable. Tout sonne juste. Le rythme tranquille du texte lorsqu’elle parle des vacances, l’emballement au tréfonds de la tragédie, son côté haché lorsqu’elle évoque sa propre souffrance. La langue, soutenue, contient des accents familiers pour décrire les moments d’épuisement psychique, et conserve une retenue tout au long du récit, soulignant le caractère intime du drame. L’ambiance, très bourgeoisie parisienne, la chroniqueuse littéraire ne s’en cache pas, est transcrite avec un tel naturel qu’une description sociologique ne serait pas meilleure. La descente en enfer de son frère est tellement présente malgré la pudeur des mots que j’ai pleuré de tout cœur avec l’autrice, malgré son avis catégorique à propos de la mort de David Bowie : seuls les proches du mort devraient pleurer.

Une autre surprise m’attendait pendant ma lecture, que mon amie n’avait pas évoquée, pourtant elle concerne pratiquement la totalité des membres de notre groupe de lecture : Olivia de Lamberterie évoque deux livres de la rentrée littéraire de septembre 2015, livres que nous, anciennes jurées du Grand Prix des Lectrices de ELLE de 2016, avons lus dans le cadre du prix littéraire. Je pense à Crans Montana de Monica Sabolo – livre que, contrairement à la chroniqueuse de ELLE, je n’ai pas aimé – et La petite femelle de Philippe Jaenada – roman, pour moi extraordinaire, qui a divisé en deux catégories très opposées celles qui se seraient volontiers prosternées aux pieds de l’écrivain de celles qui auraient changé de trottoir à son approche. Suivre Madame de Lamberterie dans son trajet de retour de Montréal au point culminant de son drame familial tandis qu’elle dévore les 800 pages du roman de Jaenada m’a immédiatement projetée dans mes souvenirs de la remise des prix de juin 2016. J’ai repris mes photos de la cérémonie, admiré la prestance de l’autrice-chroniqueuse dans sa tenue d’une blancheur impeccable, refusé de lire la douleur derrière ses applaudissements, lorsque Marceline Loridan-Evans, Jean-Luc Seigle et Jax Miller se sont présentés sur scène tour à tour pour recevoir leur prix. Pourtant, comment ne pas imaginer, après la lecture de son témoignage, qu’elle jouait un rôle public ce jour-là alors qu’au fond d’elle-même, tout était brisé en morceaux ?

Revenons à mes premières réticences à lire le livre, réticences que je peux d’autant mieux expliquer maintenant que le livre m’a plu, pour son immense qualité littéraire. Oui, j’évite les livres écrits par des personnalités médiatiques ; je n’ai aucune envie de tomber dans les pièges du marketing de l’édition. Dans le cas présent, j’ai tort : Olivia de Lamberterie a des talents certains pour l’écriture. Y prendra-t-elle goût autrement que pour ses chroniques ? Ce premier livre ressemble plus à un hommage qu’à une envie de tâter de la plume. Non, je n’aime pas les autofictions de personnes connues, car pourquoi elles auraient droit à l’expression là où tant d’autres n’y ont pas accès ? Ici encore, l’argument ne peut qu’être balayé par la qualité du texte. Et enfin, non, je n’avais pas envie de lire un livre sur les facilités parisiennes, moi qui m’intéresse plutôt aux souffrances sociales et aux romans réalistes qui les traitent. Cet aspect du livre m’a probablement été le plus difficile à dépasser. Et puis, je m’y suis faite. Il existe des maladies qui attaquent de manière injuste certains milieux sociaux plus que d’autres, mais pas la dépression. Évoquer ce sujet au sein d’une société qui boit du champagne sur les plages de Méditerranée n’enlève rien à la force du témoignage. Et dans la famille de Lamberterie, cliché de bourgeoisie parisienne de la caste des travailleurs, femmes comme hommes, les émotions se taisent – le silence n’est pas l’apanage des classes sociales défavorisées.

Superbe témoignage, donc, dont je recommande la lecture. Il n’apporte pas de solutions miracles, il n’aidera aucune famille à se relever du suicide d’un proche, il ne permet pas de le prévenir. C’est un beau texte, tout simplement.

=> Quelques mots sur l’auteur Olivia de Lamberterie

Bienvenu en France, Monsieur Hassani !

Il a tenu bon. Il s’est accroché comme on le lui a recommandé, le gilet de sauvetage serré autour de sa taille.
Lorsque le bleu étoilé de l’Europe Sauvetage, bien reconnaissable, a scintillé à l’horizon, avec ses camarades il a crié haut et fort en levant un bras. Un bruit de sirène leur a répondu et le paquebot a amorcé une rotation vers eux.

Après la douche, le premier repas et l’inspection médicale, on leur a demandé leur nationalité, leur identité, leurs compétences linguistiques et professionnelles ainsi que leurs trois vœux prioritaires en matière d’émigration. Parce qu’il a appris quelques mots de français, Monsieur Hassani a choisi la France ou la Belgique. Il a reçu la réponse quelques heures plus tard : ce serait la France, après un transfert par Lampedusa.
Au Service de l’Immigration, Monsieur Hassani est orienté vers le bureau G. Une femme et un homme l’invitent à s’asseoir. Ils s’appellent Leïla et Élie ; ils sont responsables de son accompagnement. Bilingues français-arabe tous les deux, ils lui expliquent le cadre de leur mission.

Depuis la loi n° 2022-133 du 7 décembre 2022 portant sur les Circuits courts, la France a dressé une carte détaillée de ses forces et de ses faiblesses économiques. Tous les secteurs d’activité ont été passés en revue. Quelles en sont les implantations européennes ? Les compétences requises ? Les matières premières indispensables ? En parallèle, les caractéristiques démographiques de la France ont été relevées. Quels départements sont en déséquilibre socio-économique ? Dans quel sens et pour quels métiers ? Des algorithmes ont été construits par un comité transprofessionnel regroupant universitaires, économistes, industriels, conseillers au travail, citoyens et maires pour compiler les données. Un maximum de critères ont été pris en compte, parmi lesquels le tissu industriel existant, la main-d’œuvre disponible et requise, le savoir-faire français, la neutralité carbone. Ces points de départ ont conduit à prioriser un certain nombre de secteurs d’activité.

« Des productions de première nécessité élaborées selon des impératifs écologiques et respectant l’épanouissement personnel et professionnel de chacun. »
Voilà comment le texte de loi résume ses objectifs. Il bouleverse le modèle socio-économique de la France, déplaçant les priorités à égale importance entre les critères économiques, environnementaux et sociétaux. Tous les organes institutionnels ont été formés à la mesure des ambitions gouvernementales.

Les productions de première nécessité sont choisies selon des critères médicaux, socioculturels, scientifiques et économiques. Dans chacun de ces secteurs d’activité, trois pôles de priorité sont dressés, pour lesquels la connaissance, le savoir-faire et la production doivent exister en France ou, à défaut, en Europe.
Le secteur de l’alimentation est traité à part : sont considérés comme prioritaires tout aliment et toute boisson, dès lors que leur production peut être garantie comme étant 100 % française.

Les impératifs écologiques sont estimés selon un index de neutralité carbone, l’INC. Les produits d’un même pôle de priorité sont classés par catégories. Chaque catégorie évalue tous les deux ans son propre point de référence en neutralité carbone, sur la base des conditions de fabrication et du coût énergétique d’utilisation. Des taxes à la fabrication et à la consommation sont calculées en pourcentage de dépassement de l’INC. Elles servent à payer les formations et les projets de recherche visant à remplacer les énergies fossiles et les terres rares, ainsi que l’implantation du tissu industriel dans les zones économiquement désertes. Par ailleurs, une bourse est allouée à l’entreprise dont la neutralité carbone constitue le point de référence pour les deux années à venir.

L’épanouissement personnel et professionnel de chacun est compatible avec la nouvelle organisation socio-économique du pays. Une révolution managériale s’opère au sein des entreprises, avec la promotion des emplois à mi-temps à tous les postes, y compris les postes d’encadrement. Chaque salarié peut ainsi choisir entre un temps partiel et un temps plein, lors de son embauche et tout au long de sa carrière professionnelle. Avoir l’assurance de pouvoir satisfaire, ponctuellement ou dans la durée, ses aspirations d’ordre privé est une garantie de motivation et d’efficacité au travail. Le revenu universel offre à chacun un complément de ressources qu’il peut utiliser pour ses loisirs, pour se former ou pour tout autre usage qu’il saurait lui trouver.

Monsieur Hassani, fraîchement débarqué en France après son dangereux périple en mer, se voit expliquer sommairement les grands axes de la loi. Puis, après prise en compte de son âge et de ses compétences professionnelles, ses conseillers du bureau G lui soumettent trois propositions : le bassin lorrain est en pénurie de main-d’œuvre dans une usine textile qui vient d’ouvrir ; du côté de Troyes, plusieurs fermes en permaculture sont en projet, le maire envisage une centaine de recrutements dans le mois ; une entreprise basée dans le Doubs, convertie en fabrication de vélos électriques à longue autonomie, a besoin à la fois de personnel qualifié et non qualifié. Quel que soit son choix, un logement sera fourni à Monsieur Hassani. Il sera mis en contact avec un référent, personne volontaire pour faciliter son intégration.

Monsieur Hassani a toujours rêvé de découvrir le monde. La ferme familiale ne l’a pas permis. La faim et la soif, puissants motivateurs, l’ont conduit à quitter son village le jour où le maigre grenier à grains a brûlé. Monsieur Hassani, philosophe à ses moments perdus, n’a pu s’empêcher d’apprécier alors la force des contraintes qui l’ont obligé à réaliser son rêve.
Monsieur Hassani a la carte de France sur l’écran devant lui. Au-dessus de la Moselle, de l’Aube et du Doubs, une étoile bleu clair dans laquelle défilent quelques photos du paysage local. Textile, agriculture ou cycles ? Il pointe son doigt sur le Doubs et sa fabrication de vélos.

Texte repris par Chronique du jour d’après le 15 mai 2020

Le meilleur des mondes

Aldous Huxley

Le meilleur des mondes

Traducteur : Jules Castier

Editions Plon – 1932

 

 

Vous aimez Matrix ? Vous vous épouvantez du monde qu’Orwell nous destine pour 1984 ? Vous prophétisez une civilisation où les femmes ne seront plus que des servantes écarlates ? Si vous n’avez pas lu Le meilleur des mondes, vous ne pouvez pas comprendre la subtilité de ces fictions qui en découlent ; vous êtes comme le patient de médecins spécialistes d’un seul organe, alors que pour comprendre l’être humain, il faut le considérer dans sa globalité.

Le meilleur des mondes, c’est le socle. L’origine. Le livre que tout auteur de SF a dû, à un moment donné dans sa vie, rêver d’écrire. En un condensé de 300 pages, c’est à la fois la pilule bleue et la pilule rouge, Big Brother et sa novlangue, l’esclavage et l’étude des castes. Ajoutons-y, tant qu’on y est, un zest d’optimisme à la Pangloss arrosé du génie visionnaire de Shakespeare – mais on est bien d’accord, Voltaire et Shakespeare ont vécu avant la génétique. Oh, Ford !

Quoi de plus perfectionné, voire de plus parfait, que l’Etat mondial ? Le bonheur est à portée de la main de tous. Vous êtes aujourd’hui cadre dynamique, travaillez seize heures par jour et rentrez chez vous épuisé.e, avec la seule envie de vous affaler devant la télé ? Rassurez-vous, dans mille ans, après avoir avalé un demi-comprimé de soma, votre fatigue ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Vous êtes un magasinier de grande surface, ne pouvez vous offrir les vacances de vos rêves et la voiture qui va avec ? Dans mille ans, pas de souci : vous serez conditionné pour être heureux avec ce que vous aurez. Le gamma que vous serez n’enviera même pas les castes alpha ou bêta, car depuis l’état fœtal en éprouvette, on vous aura susurré à l’oreille le respect des classes sociales. Et si vraiment vous êtes, fait rare, d’humeur sombre, il restera toujours le soma pour vous envoler dans une douce béatitude. Vous êtes, ô malchance des malchances, un homme noir de peau, un de ces techniciens de surface qui ralentit la circulation quand vous videz nos poubelles aux heures de pointe (enfin en dehors de tout temps de confinement bien sûr) et vous vous payez quotidiennement les insultes de ces gens qui s’estiment plus importants que vous ? Epsilon des plus rabougris dans mille ans, puant aux yeux des autres, toujours noir de peau puisque Huxley n’a même pas oublié de mettre le racisme de son époque dans son livre, vous vivrez heureux de votre condition. Oui, je vous le promets ! Ce ne sera pas l’effet miracle du soma même s’il y jouera sa part, mais celui de votre conditionnement, encore lui, poussé au niveau du raffinement le plus élaboré. Ford ! Mais quel monde merveilleux !

C’est simple, Aldous Huxley a tout intégré dans sa dystopie. La naissance, l’éducation, la mort. Le travail, les loisirs, l’amour (les relations charnelles, pardon). La science, la religion, le système, le conditionnement humain, la répression. Les doutes, l’individualité. Le communisme et le capitalisme.

1931. Huxley a écrit Le meilleur des mondes avant l’explosion mondiale des conflits, mais pendant le tissage des conditions qui y ont conduit. La question de la race n’est pas taboue. Hitler est en marche vers la grande destruction. Staline a développé les kolkhozes. Hoover développe en réponse le capitalisme sur le continent américain. L’explosion de la crise planétaire était sans doute imaginable, mais était-il dans les consciences individuelles ? L’Etat mondial de Huxley est à la fois communiste et capitaliste. La mondialisation avant l’heure. C’est la Chine de Mao et de sa suite. Individualités proscrites. Consommation effrénée suggérée dès l’enfance, ciblée en fonction des besoins économiques mondiaux, même. Le must. Impossible de s’y dérober, mais qui le ferait, puisque le bonheur est entre nos mains ?

Le meilleur des mondes ou un traité sur le bonheur. Matrix. Le meilleur des mondes ou la victoire du collectif sur l’individu. 1984. Le meilleur des mondes ou la maîtrise de la fécondation et du système de castes. La servante écarlate. Et je ne cite que ces ouvrages, n’étant pas une spécialiste du roman d’anticipation. L’origine de la SF, je vous dis.

=> Quelques mots sur l’auteur Aldous Huxley

Déluge

Henry Bauchau

Déluge

Actes Sud – 2010

 

C’est un hasard complet qui m’a fait choisir ce roman parmi la centaine qui m’attend et, curieusement, sa première page m’a renvoyée un peu à notre actualité confinée. Henry Bauchau introduit en effet son récit par une citation que je reproduis ici. Il s’agit d’un extrait de Les plaisirs et les jours de Marcel Proust :

Quand j’étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours je dus aussi rester dans l’« arche ». Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fit nuit sur la terre.

Déluge est le deuxième roman que je lis de cet auteur belge. Peu de similitudes avec Antigone (Actes Sud, 1997), si ce n’est le choix d’un thème antique, biblique ici. Le déluge, l’arche de Noé, la punition divine des hommes et de leurs excès ; Henry Bauchau s’inspire de l’ancien testament pour écrire un récit tout à fait contemporain. Florian est un peintre de génie, mais aussi un fou pyromane. Il ne brûle que ses peintures, mais la peur et l’incompréhension qu’il provoque lorsqu’il craque des allumettes le conduisent bien des fois en prison ou en hôpital psychiatrique. Est-il fou, ou seulement inadapté ? Quelques rares personnes de passage dans sa vie vont l’aider à se poser, provisoirement ou plus durablement, et lui permettre de peindre l’œuvre de sa vie, le Déluge.

Actes Sud, en quatrième de couverture, énumère trois des thèmes abordés dans ce roman : « l’art et la folie », « le rêve et le délire » et « la vulnérabilité et l’inépuisable nécessité de créer ». Etrangement, ce ne sont pas les premiers qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai fermé le livre. La « souffrance de l’inadaptation » ou la « transcendance de la pensée à travers l’art » sont tout aussi présents et englobent ceux cités par l’éditeur. A l’instar de Noé, Florian doit noyer l’humanité, s’il veut survivre à son propre déluge. C’est ce qui le pousse à détruire ses tableaux, côtés haut sur le marché de l’art : il ne supporte pas le regard des hommes, qu’il juge indignes de voir ses œuvres. En brûlant ses peintures, il brûle le Mal. Mais du mal doit naître le bien ; aussi fait-il renaître la vie sur ses toiles, dans un état de pureté que seul son pinceau sait traduire. Ces deux conditions ne suffiront pas pour protéger Florian de son propre anéantissement : il doit aussi vaincre les démons du feu et ne pas brûler son œuvre ultime.

Lui aussi veut me plomber ma vie ! Je me rue sur mon chevalet, j’arrache mon tableau, je le jette par terre. Je le piétine en pleurant et en hurlant. Continuer ? Impossible, avec cet homme à la voix de plomb, je jette vers lui des fragments de tableau, mais ils ne l’atteignent pas. Il me crie des menaces, déjà je ne l’entends plus. Je suis traversé par un grand cri brûlant, mon corps sort de moi et se tord sur le sol, coupé en deux, coupé en mille peut-être. Mon pied va frapper le montant insupportable du fauteuil de l’homme au complet. Mes malheureux morceaux devenus inadaptés tentent de s’élever en l’air, de se jeter dans l’eau, de mordre la canne plombée, mais ne parviennent qu’à s’entrechoquer et à frapper le sol frénétiquement. Il y a un instant d’arrêt. Je suis dans une toute petite tente avec une femme bleue et dorée, la Loire, au bord du plaisir. Le pied du fauteuil déchire la tente, la Loire s’enfuit, nous ne nous aimerons plus jamais.

Il est peu de dire que le texte est d’une absolue beauté. Il fait partie de ces textes qu’il faut lire en se laissant emporter au fil de sa musique. Je ne suis pas spécialiste en poésie, loin de là, il est même rare que je sache l’apprécier à sa juste valeur. Or avec Henry Bauchau, pour la deuxième fois, la magie opère. Le texte est violent, épuré, sec, éminemment poétique. Si Florian est presque palpable en chair et en os dans le récit, les personnages qui l’accompagnent ne semblent réels qu’une fois immortalisés sur la toile. Quant au Déluge lui-même… son fourmillement de couleurs, ses enchaînements et ses superpositions, qui d’autre qu’un poète aurait pu le décrire avec la finesse du stylet ?

Le déluge et ses tumultes, qu’Henry Bauchau tracent si finement sur la toile et dans la tête dupeintre pyromane, c’est l’humanité toute entière qui la vit aujourd’hui,. Florian doit vaincre bien des démons pour que gagne sa raison, au moins provisoirement. Saurons-nous, à notre tour, trouver les bons alliés et dépasser notre propre folie ?

=> Quelques mots sur l’auteur Henry Bauchau

Antigone

Henry Bauchau

Antigone

Acte Sud – 1997

 

Parfois, nous faisons des découvertes littéraires qui se transforment en révélations. Pour moi, Antigone en est une.

Tout le monde connait la légende d’Antigone. La tragédie de la descendance d’Œdipe et Jocaste racontée par Sophocle ou Anouilh n’a rien à envier aux romans noirs d’aujourd’hui. Plus macabre, ce serait vraiment grotesque. Plus théâtral, difficile d’imaginer. Chez Henry Bauchau, la légende prend une autre dimension, encore plus profonde, encore plus lugubre. L’intégration des personnages dans un roman permet à l’écrivain belge de les étoffer davantage, de planter les décors, sobrement certes, mais solidement taillés dans la pierre et le bois plutôt que dans le carton-pâte. La légende est sublimée. Et, idée merveilleuse tellement le résultat est réussi, Henry Bauchau ne se contente pas de mettre en mots la mort violente des héros ; il remonte le fil de l’histoire jusqu’à Athènes peu après la disparition d’Œdipe. Il imagine le retour d’Antigone à Thèbes, sa reprise de contact avec les siens après dix ans d’errance et ses vaines tentatives pour stopper la guerre fratricide. La jeune thébaine, drapée dans sa souffrance et la rébellion, égérie en échec, est majestueuse. Placée par les siens sur un piédestal, idolâtrée mais inutile, l’Antigone de Bauchau sert autant la progression inexorable du destin que l’Antigone des premiers écrivains qu’elle a inspirés.

Pourquoi est-ce que tous : Œdipe, Clios, Etéocle, Ismène et moi-même nous te laissons déranger nos existences, troubler nos désirs, nos folles ambitions et notre goût effréné pour la vie ? Oui, pourquoi t’aimons-nous tellement, je ne m’étais jamais posé cette question, mais ta présence, ton silence m’interrogent ? Nous t’aimons à cause de ta beauté, qui n’est pas celle de Jocaste ni d’Ismène, mais, plus cachée, plus attirante, celle des grandes illusions célestes. Et tu n’es pas seulement belle, ma sœur, tu es encore si étonnamment folle, tu fais si bien croire à ta folie, tu la fais si bien vivre autour de toi.

Que c’est beau ! Du théâtre classique, Bauchau n’utilise pas les codes, seulement l’esprit. Pas d’unité de lieu, de temps ou d’action. Pas de chœur. Et pourtant… Ce roman se lit comme une pièce de théâtre classique. Il n’est pas autre chose, il ne peut pas être lu autrement. Les mots choisis, le ton adopté, l’histoire évidemment. C’est Antigone qui raconte. Elle se tord dans son désespoir. Elle souffre avec les pauvres qu’elle soulage, avec ses frères qu’elle n’arrive pas à raisonner, avec sa sœur qui l’aime et la déteste en même temps. En toile de fond de sa narration, tel le chœur du théâtre antique, quelques personnages secondaires relatent des événements du passé. Ainsi d’Hémon qui raconte la première bataille entre les troupes d’Etéocle et de Polynice, ou d’Ismène qui inspire les doigts sculpteurs de sa sœur en décrivant l’amour de Jocaste pour ses fils. Le texte est puissant, par sa richesse et sa sobriété soigneusement choisies.

Je suis hors de moi. Quelque chose dit même : Enfin, hors de moi ! Il ne faut plus courir, marcher pour ne pas être hors d’haleine. Marcher vite, je ne pourrais pas faire autrement mais ne plus courir, ne pas m’affoler. Je ne suis pas folle, à Thèbes ce sont les hommes qui sont fous et le sage Créon, Créon le temporisateur plus que tous les autres. Nous, les femmes, accepter de laisser pourrir le corps de notre frère abandonné aux bêtes et gardé par des soldats ! Jamais !

Les caractères sont entiers. Les décisions catégoriques. Les gestes amples. Les pensées grandioses. Pas de demi mesures. Antigone est caricaturale comme peut l’être le personnage d’une pièce de théâtre. Ses propos sont clamés, comme sur scène. La magnificence du texte est indescriptible.

Oui, c’est ce que tu veux, tu tombes, tu retombes et pourtant tu allumes cette nouvelle flamme qui t’attire irrésistiblement. La musique à l’intérieur de ton oreille ne s’interrompt pas mais il y a une autre voix, celle de Jocaste qui te dit : Dépose ton fardeau. Tu peux.

Thèbes va tomber. Etéocle et Polynice vont s’entre-déchirer. Créon va vaincre, Antigone va mourir. Le lecteur connait la fin du roman avant de l’avoir commencé. Ici, impossible de spoiler. Le plaisir est dans les mots choisis par Henry Bauchau et l’atmosphère théâtrale qu’ils dégagent.

=> Quelques mots sur l’auteur Henry Bauchau

Rouge Tandem

Ln Caillet 

Rouge Tandem

L’Astre Bleu Editions – 2019

 

Les deux mots qui composent le titre du roman de Ln Caillet résument bien l’intrigue. Rouge, une jeune femme cabossée par la vie, refuse d’affronter la réalité et d’apprendre la cause de la disparition de ses parents. Elevée par Rose et Georges, ses grands-parents paternels, elle a toujours connu le tandem qui rouille au fond de leur garage. Un tandem qui a vécu bien des aventures. Le jour où Rose décide d’opérer le grand nettoyage de sa maison et de ces petits riens qui se sont accumulés au cours de sa longue vie, Rouge ressort le vélo pour raviver les souvenirs de l’aïeule. Elle essaie ainsi de maintenir la vieille femme en vie, sans se rendre compte de l’impact de cette démarche sur ses propres fragilités.

Ce roman est un petit écrin d’amour, à décliner à tous les temps de l’indicatif et de l’imaginaire. Le tandem, au centre du récit, permet à Ln Caillet de remonter le temps, d’aborder la montée du féminisme avant la Deuxième Guerre mondiale, de traîner sur les routes de France et des congés payés, d’évoquer la Résistance ou de frissonner selon les codes du polar. Il rapproche aussi la pétillante grand-mère de sa petite fille, cicatrise les plaies à vif, autorise enfin au lâcher-prise longtemps contenu. Voici donc un étonnant récit qui mélange les genres. Recueil de nouvelles, roman d’amour et roman à intrigue, passé et présent imbriqués, ce récit est cacophonique d’après Rose, ou plutôt polyphonique, comme la reprend Rouge. Car, comme Ln Caillet l’explique par la bouche de son héroïne, « pourquoi une œuvre littéraire devrait-elle forcément correspondre à un genre, une norme, entrer dans une classification ? Pourquoi une histoire doit-elle forcément être cataloguée pour avoir le droit d’exister ? »

Je découvre l’univers d’écriture de Ln Caillet, mais la romancière en est à son huitième livre avec Rouge Tandem. Si j’ai regretté quelques manques de profondeur dans l’évocation de certains sujets, l’écriture, elle, souvent métaphorique, prouve une certaine maîtrise stylistique.

La vieille dame but une délicate gorgée de thé, reposa sa tasse, mais garda les mains serrées autour. Ses doigts étaient déformés par l’usure et, sur sa peau parcheminée, des veines dessinaient d’innombrables chemins, une carte topographique palpitante.

L’autrice se lance aussi, par moments, dans des formes d’écriture poétique que seuls l’amour inconditionnel et les recettes de cuisine permettent. Savez-vous seulement préparer les gâteaux de foies de volaille ?

Des foies, le fiel tu prélèveras, sinon amer tu seras
Rose en tunique bleu turquoise parsemée de petits canards blancs
Crème fraîche entière et pas à moitié
Une petite tâche sur le canard blanc, un œil de sang
Rien ne vaut les hachoirs manuels d’antan

En refermant ce joli roman plein de charme, je n’ai eu qu’une seule envie : tendre la main à Rouge et l’aider, sans béquilles ni fausses excuses, à troquer enfin la grisaille de son spleen pour les couleurs vives des tenues vestimentaires de son aïeule. Lorsque l’on a choisi de s’appeler Rouge, ne doit-on pas inonder son prénom de lumière ?

=> Quelques mots sur l’autrice Ln Caillet

Testament à l’anglaise

Jonathan Coe

Traduction : Jean Pavans

Testament à l’anglaise

Editions Gallimard – 1995

 

Voilà bien un livre à plusieurs niveaux de lecture. Étonnamment, tous des niveaux primaires, même lorsque le sujet porte (ne peut faire autrement que de porter), à réflexion.

Testament à l’anglaise est l’histoire de la famille Winshaw, dynastie anglaise tentaculaire richissime du XX° siècle. Non, Testament à l’anglaise est l’histoire d’un jeune biographe, Michael Owen, choisi par une vieille descendante des Winshaw pour écrire la biographie de son illustre famille. Ce n’est pas encore ça. Testament à l’anglaise est l’histoire du démantèlement, brique après brique, des socles de la démocratie. Le tout servi dans un humour anglais des plus fins.

Je vais commencer par le négatif, comme cela je l‘évacue pour me concentrer sur le réel intérêt du roman. Les cent dernières pages, soit un septième du livre, sans doute un hommage à Agatha Christie et à ses petits nègres bien connus, n’apportent rien à l’histoire. A se demander si leur rôle n’est pas d’étendre le lectorat aux amateurs de romans noirs et de thrillers psychologiques. Vous pouvez sans souci vous arrêter à la 576° page, la matière y est amplement présente. La suite est inutile.

Quelle est donc cette famille Winshaw, dont l’arbre généalogique figure heureusement au tout début du roman, car j’ai dû m’y reporter plusieurs fois pour bien me situer dans les personnages ? Matthew et Frances, nés respectivement en 1873 et 1879, ont eu le bonheur de générer cinq enfants, tous nés avant la première guerre mondiale. L’histoire démarre avec eux. On pressent des conflits sympathiques au sein de la fratrie. Tabitha, la folle, que ses frères bien aimés ont enfermée pendant plus de cinquante ans dans un asile du fin fond de la lande anglaise. Godfrey, l’aviateur abattu pendant la deuxième guerre mondiale, dont on va rapidement soupçonner que la mort n’est pas un simple fait de guerre. Lawrence qui se bat avec un drôle de cambrioleur le jour du cinquantième anniversaire de son frère Mortimer et le tue. Charmante fratrie, donc, dont la descendance, des cousines et cousins londoniens influents dans leurs cercles professionnels respectifs, vont tisser une toile lobbyiste serrée et jouer un rôle majeur, dans les années 1990, dans la fragilisation de la démocratie anglaise.

Tabitha est peut-être moins folle que ses frères le souhaiteraient. C’est probablement la quête d’une revanche qui la conduit à recruter Michael Owen, jeune romancier dépressif, pour dresser un portrait sans complaisance de sa famille. Jonathan Coe va imbriquer la vie du jeune biographe dans celle des membres de la dynastie Winshaw, sur deux plans différents. D’une part, par le jeu du hasard et de la construction littéraire, Michael Owen va croiser le chemin de quelques personnages associés, à un moment ou à un autre, aux Winshaw. D’autre part, la vie du biographe et de ses proches sert l’auteur pour démontrer concrètement les effets dramatiques de l’influence des Winshaw sur l’économie et la politique anglaises.

Et nous arrivons au fond de l’histoire de Jonathan Coe, sa critique ouverte de la politique ultra libérale de Margaret Thatcher. Les petits-enfants de Matthew et Frances, au nombre de six, travaillent tous dans un domaine influent : Hilary prend le contrôle des médias ; Roddy celui de l’art et Dorothy celui de l’agroalimentaire, vous savez, cette science qui sait transformer en quarante et un jours un poussin tout juste sorti de l’œuf en concentré de protéines. Quant à Thomas, Henry et Mark, l’un d’eux est politicien et s’est donné pour objectif de démanteler la sécurité sociale, l’autre est banquier (c’est bien pratique d’avoir un banquier dans sa famille) et le troisième est… allons, que manque-t-il au palmarès des lobbies économiques ? Vendeur d’armes, bien sûr. L’Irak vient d’envahir le Koweit, ça tombe plutôt bien pour lui !

Je n’en raconterai pas plus sur l’histoire. Certains passages sont hilarants. Vous trouverez la meilleure recette de pudding aux pommes de votre vie, saurez enfin comment en terminer avec les poulets mâles dont la valeur économique pour la consommation est nulle, apprendrez les meilleures techniques de voyeurisme et deviendrez de fins experts en missiles moyenne portée. Mais vous comprendrez aussi, enfin, pourquoi votre dossier médical a disparu dans votre hôpital préféré et comment percer sur le marché de l’art (ça, ceci dit, vous vous en doutez un peu).

En France, la plupart des sujets de fond du Testament à l’anglaise sont terriblement d’actualité. Quelques ministres de la santé ont sans doute le roman de Jonathan Coe, je ne dirais pas sur leur livre de chevet car ce n’est qu’un roman, ça ne ferait pas sérieux, mais dans le tiroir de leur table de nuit, à sortir pendant leurs insomnies créatives. A méditer. A combattre, surtout.

=> Quelques mots sur l’auteur Jonathan Coe

2666

Roberto Bolaño

Traducteur : Robert Amutio

2666

Christian Bourgois Editeur – 2008

 

Je ne savais pas à quoi m’attendre en attaquant ce pavé. Le seul indice de qualité dont je disposais, moi qui ne connaissais ni l’auteur ni son œuvre, était que l’amie qui me l’a mis entre les mains, lectrice parmi les plus aguerries, m’a harcelée jusqu’à ce que je l’attaque enfin. « Ça y est, tu l’as commencé ? ». Eh bien, oui. Non seulement je l’ai commencé, mais j’ai dévoré les 1357 pages écrites en petits caractères, allant même jusqu’à ralentir ma lecture vers sa fin pour ne pas atteindre trop vite le mot final. Quelle œuvre magistrale !

Le roman est écrit en cinq parties distinctes. Il a comme fil conducteur les viols de femmes couplés d’assassinat, non élucidés, de Ciudad Juarez (ou son avatar de fiction, Santa Teresa), ville mexicaine frontalière des Etats-Unis, point de passage des clandestins et de la drogue vers les Etats-Unis. Bien entendu, limiter la structuration du roman et l’intrigue à l’énonciation de ce fait divers atroce serait une réduction idiote et avilissante. Ce livre est en réalité bien plus qu’un roman. C’est une ovation à la littérature internationale  d’une telle maîtrise stylistique que malgré la traduction, sa puissance est colossale.

Le roman débute par la quête de quatre universitaires européens, spécialistes de littérature allemande et, plus particulièrement, admirateurs de Benno von Archimboldi. L’écrivain (allemand, malgré son nom) est octogénaire, nobélisable, avare de son intimité et fuit toute expression publique. La deuxième partie reprend un personnage secondaire de la première, un universitaire espagnol résidant à Santa Teresa au Mexique. Subtilement, Roberto Bolaño amène le lecteur vers les assassinats, auxquels il consacre pleinement ses troisième et quatrième parties, sous deux angles de vue différents. Volontairement, je n’évoque pas le sujet de la cinquième partie. Il faut bien laisser le lecteur se faire happer par l’histoire comme je l’ai été moi-même !

Même ainsi, la description de 2666 est loin d’être complète. Le style d’écriture, bien qu’il garde tout le long du récit un côté sobre et concis qu’il n’abandonnera jamais, est adapté à chaque atmosphère. La première partie est européenne et universitaire, rythmée par l’agenda des congrès de littérature germanique. Les clins d’œil à la littérature allemande y sont légion. Bien que Chilien d’origine, Roberto Bolaño maîtrise les écrits de Stephan Zweig, Thoman Mann et autres grands auteurs allemands, c’est incontestable. La deuxième partie, espagnole, a des envolées dignes de Cervantes. Le troisième volet est évidemment nord-américain ; le quatrième, sud-américain. Enfin, le cinquième (et je ne l’évoque que pour donner envie aux lecteurs d’entamer ce monument littéraire) baigne dans l’atmosphère soviétique ponctuée de relents que Dracula approuverait sans doute. On ne quitte un volet du livre que pour plonger avec plus de force dans le suivant, ballotté par la puissance des mots au service absolu de la fiction. Et ça fonctionne !

J’évoquais le style sobre… Cet épithète est loin de se suffire à lui-même, tellement il offre de possibilités. Et l’auteur les exploite sans compter. Selon son angle d’attaque, le ressenti du lecteur varie entre humour, horreur, poésie et j’en passe.

Un exemple dans la première partie :

La première conversation téléphonique, celle que lança Pelletier, démarra laborieusement, même si Espinoza attendait cet appel, comme si tous deux avaient eu du mal à se dire ce que tôt ou tard ils devaient se dire. Les premières vingt minutes eurent un ton tragique, le terme de destin fut employé dix fois et celui d’amitié vingt-quatre. Le nom de Liz Norton fut prononcé cinquante-neuf fois, dont neuf pour rien. Le nom de Paris fut avancé en sept occasions, Madrid, en huit. Le mot amour fut prononcé deux fois, une fois par chacun d’eux. Horreur fut prononcé en six occasions et bonheur une fois (c’est Espinoza qui l’employa).

Un extrait dans la deuxième partie :

Ce soir-là, tandis que sa fille dormait et après avoir écouté le dernier bulletin d’informations sur la radio la plus populaire de Santa Teresa, La voix de la frontière, Amalfitano […] se dirigea vers la partie arrière du jardin. […] Le livre de Diente était toujours suspendu à côté du linge que Rosa avait lavé ce jour-là, du linge qu’on aurait dit fait en ciment ou d’un matériau très lourd car il ne bougeait absolument pas alors que la brise, qui arrivait par rafales, balançait le livre d’un côté à l’autre, comme si elle le berçait à contrecœur, ou comme si elle cherchait à le tirer des pinces qui le maintenaient à la corde à linge.

Enfin, un dernier exemple issu de la quatrième partie :

En juillet on trouva le cadavre d’une femme à environ cinq-cents mètres de l’accotement de la route de Cananea. La victime était nue et d’après Juan de Dios Martinez, qui prit en charge l’affaire, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par l’inspecteur Lino Rivera, l’assassinat s’était produit sur les lieux mêmes, car dans la main fermée de la victime on trouva du zacate, la seule plante à pousser de cette zone. D’après le médecin légiste, la mort était due à un traumatisme cranio-cérébral ou à trois blessures faites avec un objet pointu et tranchant dans le thorax, mais l’état de putréfaction du cadavre ne permettait pas de donner une réponse définitive sans examens pathologiques ultérieurs.

Les viols meurtriers non élucidés de Ciudad Juarez, décrits avec moult détails glaçants, sont au cœur de ce roman. Le ton de Roberto Bolaño n’est pas voyeur. Il n’est pas accusateur non plus. Il est simplement factuel et en cela, il dénonce l’inaction policière bien plus efficacement qu’un doigt pointé. Et plus encore : à toutes ces victimes qui n’ont pas été vengées, dont parfois l’identité n’a même pas pu être retrouvée, l’écrivain redonne une âme. On les sent flotter au-dessus du roman, les âmes en colère. Elles agacent le lecteur, elles l’empêchent de refermer le livre avant de l’avoir lu jusqu’à la dernière page. Car refermer 2666 en cours de lecture signifierait renvoyer ces femmes à l’indifférence de la société.

Ouest France a publié un article en février 2016, soit huit ans après la parution de ce roman, avec le titre « Ciudad Juarez, capitale mondiale du crime ». D’après l’article, en 2010, la ville aurait enregistré dix homicides par jour et plusieurs dizaines d’enlèvements par mois. Entre 1993 et 2003, plus de 400 femmes ont été enlevées, torturées et violées. La justice a mis dix ans à se saisir de l’affaire et, aujourd’hui, ces meurtres ne sont toujours pas élucidés.

Roberto Bolaño, tel un chef d’orchestre de premier ordre, donne le ton. Le phrasé est précis, lent ou rapide selon la volonté de son créateur. Le lecteur ne peut que savourer comme du petit lait les modulations rythmiques, malgré la répulsion qu’il ressent à certains passages. J’ai lu quelques extraits à mes proches et me suis rendu compte de la subtile complexité linguistique qui m’obligeait à accélérer ou ralentir ma récitation à des moments charnières imposés par l’auteur, toujours justes, toujours percutants. Le rythme est d’une rare maîtrise et c’est exquis.

Et ce qui est incroyable, c’est que malgré ma chronique déjà longue, je ne vous ai rien dit… J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce chef d’œuvre, roman posthume de Roberto Bolaño. Ce qui est certain, en ce qui me concerne, c’est que je vais remonter le temps et lire d’autres ouvrages de l’auteur, dont plusieurs annoncent l’écriture de 2666.

=> Quelques mots sur l’auteur Roberto Bolaño