Tu t’appelais Maria Schneider

Vanessa Schneider

Tu t’appelais Maria Schneider

Bernard Grasset – 2018

 

C’est aujourd’hui la Journée internationale des droits de la femme, une excellente occasion pour évoquer Tu t’appelais Maria Schneider, biographie de l’actrice écrite par sa cousine, Vanessa Schneider, aujourd’hui écrivain et journaliste.

Maria Schneider, vous la connaissez ? Aussi brune que Brigitte Bardot est blonde, dans les années 1970 elle a incarné les rôles symboles de soumission féminine au grand écran. Un film en particulier lui a collé à la peau jusqu’au jour de sa mort en 2011, Le dernier tango à Paris (Bertolucci, 1972), dans lequel elle joue la compagne des jeux sexuels de Marlon Brando dans le huit clos d’une chambre parisienne.

Marlon Brando, 48 ans et Maria Schneider, 20 ans. L’acteur déchu dont le film boostera la carrière, et l’actrice encore inconnue, fille de Daniel Gélin, protégée d’Alain Delon, que le film propulsera sur les devants de la scène à scandales, figera dans des rôles dont elle ne veut plus et propulsera dans la déchéance la plus noire. Héroïne, alcool, dépravation.

Vanessa Schneider a trois ans lors de la sortie du film de Bertolucci. Elle connait intimement sa cousine qui a vécu une partie de sa vie chez les parents de Vanessa. L’enfant, puis l’adolescente, a été témoin de nombreuses scènes de violence engendrées par l’épuisement et la drogue. Née dans un milieu d’activistes politiques hippies, elle est choyée mais éduquée selon des dogmes gauchistes antiaméricains. Elle connait le milieu artistique et témoigne dans son livre des ravages de l’héroïne chez nombre d’actrices. Elle évoque peu les acteurs, d’ailleurs, si ce n’est les Bertolucci, les Gélin et les Delon, tous pourvoyeurs (fossoyeurs ?) de carrières, séducteurs ou protecteurs. Dans cette biographie, les actrices sont victimes, les acteurs bourreaux.

Est-ce le milieu qui veut ça ? Les années 1970 ? Son analyse n’est pas vraiment approfondie. D’ailleurs, Vanessa Schneider cherche autant à se comprendre elle-même qu’à expliquer sa cousine, dans ce livre aux multiples facettes. Elle et ses parents semblent être les seuls à avoir regardé cette cousine autrement qu’un objet à scandale ; un des leviers du sevrage de Maria certainement, une des ouvertures de Vanessa sur le monde artistique. Le livre est ainsi conçu comme une multitude de souvenirs de Vanessa, de saynètes de la vie de Maria, des réminiscences de réunions familiales heureuses (parfois) et catastrophiques (souvent). La femme encore enfant à laquelle les parents ne cachent rien, la femme-enfant poussée dans un monde d’hommes où elle pense enfin trouver sa voie, sans savoir que le début signera aussi la fin de la belle histoire.

Ce livre est un tourbillon de souffrance et de joies entremêlées. Le style de Vanessa Schneider, emphatique et accusateur, oppresse, même lorsque l’écrivain se met en scène personnellement, dans ses gestes de petite fille ou la féérie des vacances scolaires. Décousue, l’histoire saute en permanence des périodes de gloire à la déchéance en passant par l’intimité familiale. Parfois, Maria Schneider est mise sur un piédestal. A d’autres moments, elle semble complètement oubliée et seule la sortie de l’enfance de Vanessa compte. C’est une biographie intimiste. Les souvenirs d’une femme par une autre, l’accusation d’une époque.

8 mars, Journée internationale des droits de la femme. Il y a encore un grand chemin à parcourir, pour atteindre une évidence.

=> Quelques mots sur l’auteur Vanessa Schneider

Le choix de Bilal

A.S. Lamarzelle

Le choix de Bilal

L’Astre Bleu Editions – 2018

 

Tous autant que nous sommes, nous pouvons citer le nom d’un, deux, éventuellement trois quartiers sensibles non loin de chez nous. Sensibles parce que fourmillant de délinquance et de violence, actes qu’éventuellement nous commentons avec passion à l’apéro du dimanche midi. Ces questions intéressent aussi les politiciens, tous sans exception. Sur ce sujet, et uniquement en guise d’introduction, j’ai envie de rappeler les propos quasi-fanatiques d’un ancien candidat à la présidentielle français ; en 2005, il se proposait de « nettoyer au Karcher la cité ».

Sait-il seulement de quoi il parle ? Non, évidemment. A.S. Lamarzelle affirme, avec la tranquillité de celle qui maîtrise son sujet, que les discours médiatiques, qu’ils émanent d’une tête de liste électorale ou d’un commissaire de police, ne sont basés sur aucune connaissance du terrain. Les lois de la Cité ne sont connues que de ses habitants. Et encore, pas de tous : de ceux qui y sont nés et qui s’y battent pour leur survie, pas de ceux qui s’y installent par fraternité et idéalisme ; ceux-là n’ont que des choses à y perdre, rien à y gagner.

Bilal, lui, est le type même du jeune caïd qui connaît les règles du jeu sur le bout des doigts. Il est intelligent, il bouquine, il se bat et il braque. Le délinquant un peu hors norme, si norme il y a. Il n’a pas eu de chance dans la vie, pas plus que les autres, mais comme il est futé et protégé par la loi du silence, il ne s’est jamais fait attraper. Le vol dans le supermarché, d’ailleurs, il le prépare avec une telle minutie que la police ne trouve pas le moindre indice pour les épingler, lui et ses complices. Va-t-il sortir indemne de ce n-ième acte de délinquance ?

Comment trouver le juste positionnement, pour évoquer un sujet aussi délicat ? Comment évoquer les malfrats, les dealers, les habitants de la cité, l’enquête de police, l’avocat général ou l’avocat de la défense, avec la même distanciation ? Seul.e un.e juge d’instruction pouvait le faire. Et ça tombe bien, A.S. Lamarzelle est juge d’instruction.

Premier roman de la jeune auteure, Le choix de Bilal a quelques défauts d’écriture, certes, mais il est tellement intéressant qu’il faut passer outre. Je me suis régalée à le découvrir. C’est une belle histoire, un témoignage, un rappel des règles de la justice française, souvent méconnues de nos lecteurs, tant l’américaine a pris de la place dans notre culture générale.

Tout comme Une proie trop facile de Yishai Sarid (Actes Sud, 2005), Le choix de Bilal est un roman inclassable. Polar, oui ou non ? Il y a enquête, il y a vol avec violence, accusés et coupables, certes. Mais A.S. Lamarzelle a surtout placé son histoire sous l’angle de la société. A travers Bilal, Sofiane, Greg, Joël et les autres, elle raconte la cité de l’intérieur. Les règles qui la régissent, qu’aucune police ne saisira jamais vraiment. Les lois de la survie qui ne figureront jamais dans le Code pénal. Le désœuvrement pathologique, le lâche abandon des pères, les mères incapables de faire face. L’auteure ne donne pas de solution. Elle ne plaide pas pour ou contre. Elle constate. A travers les nombreux choix qui s’offrent à Bilal, elle interroge la Justice sur sa capacité à diminuer la délinquance dans des zones hors-la-loi. Ses constats ne devraient pas beaucoup plaire à nos dirigeants.

=> Quelques mots sur l’auteure A.S. Lamarzelle

=> Site internet de l’auteure : A.S. LAMARZELLE

Qu’importe le chemin

quimporte-le-cheminMartine Magnin

Qu’importe le chemin

L’Astre Bleu Editions – 2016

Dans ce témoignage bouleversant, Martine Magnin raconte un parcours de mère célibataire pour le moins chaotique. Elle a deux enfants ; son aîné, Alex, déclare une première crise d’épilepsie à l’âge de huit ans. Résistante à tous les traitements, la maladie s’empare du petit bonhomme et projette la famille dans un enfer dont elle ne verra jamais le fond. L’enfant se déscolarise et se marginalise. A dix-huit ans, Alex devient toxicomane et part vivre dans la rue. Bienvenue dans la vraie vie.

Comment faire face, lutter, ne pas couper les liens lorsque l’amour vacille devant la violence ?

Martine Magnin impulse un rythme sombre au récit ; les titres des chapitres sont d’ailleurs éloquents en soi : « Avis de turbulence, la terre s’effondre » ; « La terre devient folle. » Heureusement, le dernier intitulé, plus optimiste, permet au lecteur de respirer plus librement : « Les fruits de la terre ».

Je ne saurais dire à quel point ce récit de vie m’a interpellée. La première chose qui m’a frappée, c’est la démonstration que fait l’auteur de l’incapacité du corps médical à prendre en charge un patient dans sa globalité. Si Alex enfant avait été vu conjointement par des neurologues et des psychologues, peut-être aurait-il mieux supporté les traitements et refusé les stupéfiants. La prise en compte globale d’un patient est encore chose rare aujourd’hui mais il me semble qu’elle évolue dans le bon sens, dans de nombreuses disciplines.

Le deuxième sujet de fond qu’elle traite est, bien sûr, la détresse parentale. L’auteur cite de nombreux exemples de jeunes à la dérive, abandonnés des leurs ; leurs chances de s’en sortir sont alors bien faibles. D’après Martine Magnin, aucun accompagnement n’est proposé spontanément aux parents, lorsque le jeune met le doigt dans l’engrenage de l’addiction. C’est à eux d’aller chercher conseils et soutien. Pire, un toxicomane peut être refusé par une institution hospitalière lorsque les rechutes sont trop nombreuses. Voilà ce à quoi une famille doit faire face, en plus de son impuissance devant les dégradations psychiques et physiques d’un fils en perdition.

D’autres thèmes sont également évoqués : la nécessité du père et de la mère d’agir de concert, même s’ils vivent séparés ; l’impact professionnel d’un tel drame pour le couple parental ; les conséquences sur la fratrie, les proches de la famille.

La fureur contenue dans chacun des mots de Martine Magnin est terrible ; pourtant, ses propos sont d’une telle délicatesse, l’humour perce au bout de tant d’impasses, que j’en suis restée abasourdie, une fois le récit achevé.

Il faut lire Qu’importe le chemin comme un combat pour la vie. Ce témoignage aidera toutes les familles à dépasser les obstacles qui jaillissent aléatoirement sous leurs pas ; la vie en est pleine.

Sans bruit, sans qu’on s’en aperçoive, la bête tapie perfidement dans l’ombre était revenue une nouvelle fois, sournoisement et avidement, pour enjôler à nouveau Alexandre. Sans cœur et sans moralité, la machinerie honteuse des dealers avait repris son action de séduction et de corruption. L’argent se volatilisait, les appareils photos disparaissaient, les travaux photo prenaient du retard, le matériel d’agrandissement inutilisé fut remisé au fond d’un placard.  Toujours naïfs et bêtement optimistes, on n’y vit que du feu, aucun signal d’alarme ne nous parvint, notre intuition de parents était débranchée.

=> Quelques mots sur l’auteur Martine Magnin

=> Un autre avis sur Qu’importe le chemin : Les lectures de Laëti

Les chiens de l’aube

UnknownAnne-Catherine Blanc

Les Chiens de l’aube

D’un Noir si Bleu

 

La ligne éditoriale du petit éditeur bourguignon, D’un Noir si Bleu, est de « dire l’intranquillité […] tangible, réelle, incarnée ». C’est précisément cette atmosphère qu’Anne-Catherine Blanc décrit avec brio dans Les Chiens de l’aube, au travers du regard de Tres y Dos, rebaptisé Hip Hop par la Chiquitita, une des pensionnaires du bordel.

Hip Hop a soixante-dix ans passés. C’est le « merdologue » de la maison close située en périphérie d’une ville d’Amérique du Sud. Le « barbon à tout faire », si vous préférez. Celui qui récure, nettoie, répare, débouche, du matin jusqu’en début de soirée. Après, il doit disparaître de la circulation. Surtout ne plus être visible. Car ce vieillard « bancroche, tordu » et vêtu de rose fluo ferait désordre dans la grande salle, à l’heure de l’arrivée des clients.

Mais même reclus dans sa chambre sous les toits, Hip Hop n’a pas les yeux dans sa poche. Quand on est natif, comme lui, du bidonville et qu’on a réussi à y survivre, on observe et on se tait. Aussi, lorsque la Mamà recrute la Faena, jeune fille à peine pubère, qu’elle la badigeonne de pommades pour faire croire à une vierge authentique, Hip Hop comprend qu’elle court au-devant de sérieuses difficultés. Surtout que la Faena est destinée aux plaisirs d’un homme qu’un épais mystère entoure et qu’elle est sujette à des crises d’épilepsie.

Les Chiens de l’aube, c’est l’histoire des chiens errants qui se jettent sur les restes alimentaires à l’heure où ils ne craignent plus l’homme. C’est aussi l’histoire d’une dictature qui n’en porte pas le nom, où la prison guette la tenancière du bordel si la Faena déçoit le client influent. C’est encore l’histoire de la Chica, de la Mafalda, de Mara-la-Chola, de Marcia, de Soledad et des autres filles. Avec, en arrière-plan, le gorille el Palomito qui aboie ses ordres et cogne quand l’envie le prend. Et c’est surtout l’histoire de Hip Hop, rappelé à son passé bien malgré lui, un passé qu’il a tout fait pour enfouir définitivement, au point d’avoir juré ne plus jamais prononcer son vrai nom.

Anne-Catherine Blanc signe avec les Chiens de l’aube son deuxième roman. Son langage cru, impitoyable et tendre à la fois, tient en haleine tout le long des 341 pages. Le lecteur est irrésistiblement attiré par le personnage de Hip Hop qui a pourtant tout de l’antihéros. Les apartés du narrateur, ses commentaires sans complaisance et, tout au long du récit, les flashes-back et les rebondissements inattendus, lui font découvrir les bas-fonds d‘une ville d’Amérique du Sud. Avec, au passage, quelques techniques de survie en bidonville. Un pur moment de régal.

=> Quelques mots sur l’auteur Anne-Catherine BLANC