Au revoir Man Tine

Au revoir Man TineMérine CECO

Au revoir Man Tine

Ecriture – 2016

 

Man Tine est tout un symbole. Il représente la Martinique des années 1980, empreinte de traditions et de contradictions que le progrès et la technologie tendent à gommer. Il est un homme parmi les autres, peut-être un peu volage, patriarche en devenir. Il est une femme maîtresse, organisatrice des évènements familiaux, gardienne de l’histoire et de la gastronomie du pays.

Au revoir Man Tine est un recueil de douze nouvelles empreintes de nostalgie, à travers lesquelles l’auteur immortalise ses souvenirs. La Martinique évolue, inexorablement. Pourtant, les expéditions à l’épicerie du village, les virées familiales dans le Nord, les émissions radio rythmant la journée constituaient pour les enfants des années 1980 un socle aussi solide que le chef de famille et son épouse, respectés et choyés par tous leurs descendants, qu’ils résident au pays ou en métropole.

J’ai été séduite par les tranches de vie évoquées entre ces lignes. La narratrice est souvent une enfant d’une dizaine d’années, intelligente, littéraire, fine observatrice du monde qui l’entoure. Elle n’est jamais nommée, les autres personnages non plus, d’ailleurs, ou rarement. Mérine Céco a choisi de peindre le portrait d’un pays à travers des exemples génériques. A l’aide d’anecdotes d’un grand réalisme, elle transmet aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain le souvenir d’une époque révolue, d’une langue en perdition.

Merci à Babelio, à l’opération Masse Critique et aux éditions Ecriture pour ce livre !

Il faudra […] prévoir pour le plat de résistance : ce qui se conserve le mieux et qui est en même temps copieux. Les hommes mangent bien. Il faudra les nourrir suffisamment parce que les chauffeurs, c’est eux, même si toutes les femmes ont le permis. La discussion s’engage, animée, entre celles qui pensent qu’une salade de riz suffit largement (ce sont surtout les épouses métropolitaines de la famille, venues en vacances, qui plaident en ce sens) et les autres, qui estiment qu’il faut respecter la tradition et partir avec des cantines chargées de haricots rouges, dombrés et fricassées de poulet.

=> Quelques mots sur l’auteur Mérine Céco

Se retenir aux brindilles

se retenir aux brindillesSébastien FRITSCH

Se retenir aux brindilles

Editions fin mars début avril – 2012

 

Ariane a 38 ans. Fuyant son mari, ses deux petits enfants sous le bras, elle retourne sur les lieux de son enfance dans l’espoir d’y retrouver au moins un habitant témoin de son passé. Seule Marthe, une vieille dame qui a perdu la mémoire, vit encore dans le lotissement. Ariane s’installe chez elle pour quelques jours. Ce répit lui permet de souffler, de faire le point, mais la renvoie aussi à ses peurs d’enfant lorsqu’elle jouait dans le château abandonné avec Tristan et Matthias, ses deux grands compagnons de l’époque.

Bien ancré dans le présent, Se retenir aux brindilles est pourtant chargé de flashbacks dont l’importance est dévoilée au fur et à mesure du roman. Le suspens dure tout le long du roman, au point d’essouffler le lecteur. Car si l’auteur le prépare dès les premières lignes aux évènements marquants de la vie d’Ariane, au milieu du roman, le lecteur n’en est toujours qu’à l’effet d’annonce. Heureusement, l’écriture, dans un beau style chargé de mélancolie, rattrape un peu l’ennui généré par cette progression trop lente.

Peurs d’enfant, peurs d’adultes ? Le roman interroge sur les jeux de l’enfance et leur impact sur la personnalité du futur adulte. Les histoires qui font peur ne font pas non plus de bien. Parents, soyez vigilants.

=> Quelques mots sur l’auteur, Sébastien FRITSCH

Un cheval entre dans un bar

un cheval entre dans un barDavid GROSSMAN

Un cheval entre dans un bar

Seuil – 2015

 

Dovalé G. est un acteur comique. Sa spécialité : les one man show. Il se produit dans des bars miteux d’Israël. Ce soir-là, c’est son anniversaire et il joue dans une petite salle de Netanya, ville touristique à une trentaine de kilomètres de Tel Aviv. Il convie pour l’occasion un ancien ami d’enfance, le juge Avishal Lazar. Bien que l’homme de loi ne soit pas amateur de ce genre de spectacle, il finit par se laisser convaincre. Le show est une succession de plaisanteries de bas niveau, très prisées par le public. Mais curieusement, Dovalé quitte peu à peu son registre habituel et donne un tour personnel à la représentation. Le juge comprend que ce soir-là, autre chose va se jouer dans cette salle qu’une simple comédie de mauvais goût, et que l’acteur attend de lui un autre rôle que celui d’auditeur muet.

Un cheval entre dans un bar est un monologue de 228 pages, ponctué de commentaires du juge qui se positionne en observateur extérieur au spectacle. La construction du récit est fascinante. Sans autres éléments descriptifs que ceux fournis par le magistrat, le lecteur est projeté dans le spectacle vivant. Pour un peu, il se croirait à Netanya, aux côtés des militaires en permission, des motards et du reste des auditeurs, à écouter une analyse provocante mais percutante de la vie en Israël.

David Grossman a réussi le tour de force de traiter en profondeur divers sujets sociétaux, sans qu’aucun dialogue, aucune prise de distance avec son récit ne lui vienne en aide. Tout n’est que tourbillon frénétique, invective du public et introspection cynique. Incroyable.

Figure importante de la littérature israélienne de nos jours, partisan du camp de la paix, David Grossman est un écrivain à découvrir absolument, aux côtés de Yashaï Sarid ou Amos Oz.

=> Quelques mots sur l’auteur David Grossman

=> Autre avis sur Un cheval entre dans un bar : Leeloo s’enlivre

Profession du père

profession du pèreSorj Chalandon

Profession du père

Grasset, 2015

 

Emile a douze ans en avril 1961, au moment du putsch des généraux à Alger. Il est fils unique et habite à Lyon avec ses parents. Sa mère est une femme soumise et travailleuse. Son père est… et bien là est toute la question. En fonction des opportunités, il se présente comme chanteur, footballer, judoka ou pasteur. Mais son métier qu’il aime le plus mettre en avant auprès de son fils en lui imposant le secret le plus absolu, c’est celui d’espion. Et en tant que tel, il a un grand objectif : rétablir l’Algérie française et tuer le Général de Gaulle.

Sorj Chalandon offre dans ce roman un portrait glaçant d’une famille française de l’époque. Pas représentative, espérons-le. Le père, la main leste, règne en maître absolu sur ses proches. Son comportement oscille entre la violence extrême et la folie. L’enfant, terrorisé, tente pourtant tout ce qu’il peut pour plaire à ce papa qu’il admire et qu’il copie. Le couple est replié sur lui-même, sans amis, sans parents. Personne ne soupçonne la détresse du fils, pas même lorsque les murs du collège se couvrent de graffitis glorifiant l’OAS et ses rebelles.

A l’aide de phrases courtes et sans fioritures, Sorj Chalandon nous émeut jusqu’aux larmes. Peu de descriptions, ou alors juste celles qu’il faut pour placer les personnages dans leur contexte. Pourtant, tout y est, décor et ambiance, jusqu’à la poussière sur les meubles défraichis, le crissement de la craie sur le tableau noir, la folie du père et sa pâle imitation par le fils. Sobriété et précision. Rien que pour son style, ce roman est un régal.

Profession du père est le premier roman de Sorj Chalandon que je lis. Il n’est heureusement pas trop tard pour poursuivre ma découverte de son univers littéraire.

 

Un extrait. Le père commente le discours du Général de Gaulle le lendemain du putsch.

Le jour tombait. A chaque phrase du Général, il lui répondait en grondant.

« Leur entreprise ne peut conduire qu’à un désastre national. »

– C’est toi le désastre, connard !

« Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens, soient employés partout pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. »

– C’est toi qu’on va réduire ! Tu es mort, mon salaud !

Mon père s’est levé. « Partisans, ambitieux et fanatiques. » Il marchait dans le salon en faisant des gestes brusques. « L’aventure odieuse et stupide des insurgés. » Il se raclait la gorge, remontait son pantalon, claquait ses mules sur le parquet. « Le malheur qui plane sur la patrie. » Il ricanait.

– Non, mais tu l’entends, cette ordure ? Tu l’entends ?

Ma mère hochait la tête. Elle avait le visage des soirs de bulletins scolaires. Lorsque nous attendions mon père, encombrés de mes mauvaises notes.

=> Quelques mots sur l’auteur, Sorj CHALANDON

Petit Piment

Petit pimentAlain MABANCKOU

Petit Piment

Seuil, 2015

 

Si vous aimez les contes, vous allez vous régaler. Quelle merveille que ce conte africain écrit par Alain Mabanckou ! J’ai envie de commencer ma chronique par un extrait.

« Jusqu’à cette année où la Révolution nous était tombée dessus comme une pluie que même nos féticheurs les plus glorifiés n’avaient vue venir, je croyais que l’orphelinat de Loango n’était pas une institution pour les enfants mineurs sans parents, ou maltraités, ou encore nés de familles en difficultés, mais plutôt une école pour surdoués. »

L’histoire se passe en République Populaire du Congo (aujourd’hui République du Congo), dans les années 1970, à l’époque de la révolution socialiste ; de nombreux coups d’état ont ébranlé le pays dans ces années-là, avec pour conséquence un appauvrissement global de la population et de nombreux abandons d’enfants. Bonaventure et Petit Piment, deux orphelins recueillis à l’orphelinat de Loango, sont les meilleurs amis du monde. Le premier est sage et tranquille, le deuxième plus violent et décidé à se battre pour obtenir une place de choix parmi les adolescents. C’est lui qui raconte cette histoire truculente où pauvreté, alcool et délinquance se mêlent aux imbroglios d’ethnies, au fétichisme et à l’humanisme qui éclatent à toutes les pages.

Un deuxième extrait :

« Tout le personnel de la cantine – quatre femmes et deux hommes – avait été viré, remplacé par des Bembés ou des Lari et autres ethnies du Sud qui n’avaient aucune expérience et servaient aux enfants les plats de leur région comme la viande de chat pour les Bembés, les chenilles pour les Lari ou encore du requin pour les Vili. »

Alain Mabanckou dresse un portrait haut en couleur de son pays d’origine. Il dépeint une pluralité ethnique telle au sein de la population, que toute recherche de cohésion semble impossible : comment unifier un pays lorsque les différences culturelles s’étendent jusqu’à l’assiette ? La jeunesse vit dans la rue, vole et survit au prix de bagarres et luttes de clans permanentes. Nombreux sont les indicateurs de déclenchement de guerres civiles réunis dans ce roman. Un moyen pour Alain Mabanckou d’alerter les communautés internationales sur les paramètres à suivre si l’on veut les empêcher ?

Sans les vieux sages qu’il a également intégrés dans son histoire, ce roman ne possèderait pas l’âme et la saveur de l’Afrique traditionnelle. Régalez-vous avec l’histoire du Vieux Koukouba gardien de la morgue. Ou encore avec celle de Ngampika le guérisseur. Les désordres extérieurs semblent ne pas avoir d’impact sur eux.

Petit Piment a un côté profondément africain. En même temps, le déroulement du récit suit une logique à l’occidentale. Influence de la modernisation du Congo ou des lieux de vie de Mabanckou depuis ses 22 ans ?

=> Quelques mots sur l’auteur Alain MABANCKOU

=> Autre avis sur Petit Piment : Mes belles lectures

Someone

SomeoneAlice McDermott

Someone

Quai Voltaire / La table ronde, 2015

 

Marie est née dans les années 1930, dans le quartier irlandais de Brooklyn. A cette époque, ces rues forment quasiment un village.

Au fil des pages de Someone, elle raconte l’histoire de son quartier. Le lecteur la découvre à travers ses yeux d’enfant, puis d’adolescente. Adulte, Marie quitte Brooklyn mais y revient régulièrement pour voir sa mère qui n’en est jamais partie, même lorsqu’il s’est transformé et progressivement dégradé. Le lecteur suit ainsi la vie de la communauté, l’intimité des familles, les tragédies du quotidien, les rapports à la religion de ces gens simples et sans histoire.

Dans un style d’une grande beauté, Alice McDermott évoque aussi bien l’enfance que les premiers émois amoureux ou encore la mort. La mort, surtout, omniprésente sous de nombreuses formes. Partie intégrante de la vie. Le lecteur ne peut que se laisser bercer par les anecdotes de la vie quotidienne qui forment le cœur du récit. Certaines sont particulièrement poignantes, comme l’évocation des G.I. de retour d’Europe en 1945. D’autres merveilleuses de sensibilité et de justesse, comme la première leçon de cuisine de Marie (ah, ces mères qui veulent éduquer coûte que coûte !)

Ne cherchez pas l’action dans Someone, appréciez plutôt la puissance des mots pour décrire un quotidien aujourd’hui désuet. Je me suis laissée entraîner par ce roman sur les Irlandais d’Amérique, qui traite aussi délicieusement des ombres planant sur la religion catholique que de la goujaterie masculine ou encore des veillées funéraires, véritables lieux d’échanges entre femmes de tous âges.

« J’écoutais donc, l’œil rivé aux jolis cristaux de sucre imprégnés de thé au fond de ma tasse en porcelaine. […] Plissant un œil, je regardai cette appétissante substance glisser doucement dans la lumière ivoire, avancer paresseusement vers ma langue puis, comme elle n’allait pas assez vite, vers le bout de mon doigt. »

« Lorsqu’il se pencha pour m’embrasser, ce fut à la fois mon premier vrai baiser et la première fois que je sentais le goût de la bière. Il tint la bouteille contre mon épaule, mouillant mon chemisier, si bien que j’en perçus la forte odeur en plus du léger goût dans ma bouche. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alice McDERMOTT