Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps

Maryse Vuillermet

Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps

La rumeur libre – 2016

 

L’Eldorado est un mythe. Un lieu inaccessible. Un rêve de réussite ou de fortune ; les évolutions du langage et des ambitions individuelles y intègrent une multitude d’autres désirs, aujourd’hui. Mais seulement un rêve.

Comment le définit Maryse Vuillermet ?

On vous a dit que la Suisse, c’est l’Eldorado, la terre promise, mais ça n’a rien à voir, l’Eldorado, ça suppose un grand voyage, tout quitter, tout laisser, le saut dans l’inconnu, le bagage minimum, la peur au ventre, comme le grand-père, un balluchon, à pied dans la neige, vous, l’Eldorado, il est juste de l’autre côté, au pied de la montagne. Vous y allez en voiture, et le soir vous êtes à nouveau dans votre lit, votre maison, votre village.

Vous l’avez peut-être compris à travers cette définition et le titre de l’ouvrage, Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps est un essai documentaire sur les travailleurs qui habitent en France et travaillent en Suisse. Le matin en France, la journée en Suisse, le soir de retour chez eux. Oh, ils ne mettent pas plus de temps que nombre d’autres salariés pour se rendre au turbin. Trois-quarts d’heure, pour certains, pas plus. Ils ont même le temps d’aller chercher les enfants chez la nounou. Et ils gagnent plein d’argent. Ils mettent des sous de côté pour une maison plus grande, pour les études des enfants, pour leur retraite.

C’est donc bien d’un Eldorado, qu’il s’agit. Mais le microscope de Maryse Vuillermet montre aussi l’envers du décor. L’engrenage, l’Audi dans laquelle il faut investir et l’augmentation du niveau de vie qui empêche tout retour en arrière. La perte de repère ici et le racisme là-bas, à l’égard des frontaliers. L’impossibilité de faire autrement, car de notre côté des montagnes, Jura ou Alpes, il n’y a pas de travail.

Ici, là-bas. Matin, soir. Tic, tac. Qui connait un peu le tissu économique suisse sait sans doute que de l’autre côté de la frontière, l’industrie de la montre de luxe est florissante. Ça n’a pas toujours été le cas, mais c’est la manne des ouvriers frontaliers d’aujourd’hui. Pas que des horlogers, d’ailleurs : autour de cette industrie de luxe gravitent les activités connexes indispensables : écoles privées, chantiers de construction… Des enseignants comme Betty, des super-assistantes administratives comme Sarah ou des conducteurs de travaux hyperspécialisés comme Bastien profitent aussi du système. Mais il y a aussi Marie, qui assemble à la chaîne des montres de 500 à 600 euros pièce. Ou Philippe, le grand Philippe, qui travaille parfois une année entière sur une seule montre, pour le compte d’un émir du Qatar ou d’une star de Hollywood.

Fin mai, Philippe est à son établi, dans l’atelier des horlogers, beau soleil dehors, la montagne commence à devenir vert fluo, vert vif, vert éclatant, les vaches sont ressorties, leurs grosses cloches calmes l’ont aidé à terminer, les derniers réglages sont les plus délicats, il sue, il a passé des journées entières à régler les aiguilles, mais c’est fini, il attend son client, il va venir, on va le lui présenter. Le client d’une Grande Complication veut voir l’horloger, il veut voir ses mains et ses yeux, c’est un Japonais, il est collectionneur, il a déjà plusieurs montres de chez LeCoultre et deux de chez Dufour.

L’ingénieure en moi s’est régalée aux descriptifs narratifs des conditions de travail de chacun des Français frontaliers dont Maryse Vuillermet se veut la gardienne des mots. De la salle des professeurs d’une froideur aseptisée à l’atelier d’horlogerie aux complexités sans nom, cette Jurassienne professeur de lettres a tout retranscrit, avec une précision de vocabulaire qui laisse deviner les subtils arcanes des différents métiers qu’elle décrit.

Ce récit est une merveille. La poésie des mots se marie parfaitement avec le tiraillement des travailleurs (d’un côté à l’autre de la frontière) et le cliquetis des aiguilles (pas de quartz, s’il vous plait, la Suisse est le pays des traditions). Dans Qui se souvient des hommes (Robert Laffont, 1986), Jean Raspail rythmait déjà son texte au gré des premiers nés de chaque génération Alakaluf de Terre de feu. Lafko, Taw, Lafko, Taw. Maryse Vuillermet utilise le même procédé pour évoquer une journée type de ces travailleurs, les yeux rivés sur les différentes horloges, de celle qui leur donne le top départ de la journée à celle qui, dans le sens retour, les fera retrouver leur famille et leur routine française, en passant par celle qu’ils assemblent et qui remplit leur porte-monnaie. Tic, tac, tic, tac. La vie des frontaliers n’est pas plus paisible que celle des Alakalufs après la découverte par Magellan du détroit qui porte son nom. L’autrice le souligne, à travers les difficultés sociales, familiales et professionnelles que traversent ces femmes et ces hommes dont elle dresse un portrait admirable. L’Eldorado est un piège terrible, presque une malédiction.

Vous l’avez compris, je me suis régalée avec ce récit. Je ne regarderai plus jamais passer les voitures, à l’occasion de mes week-ends jurassiens, avec des yeux indifférents.

=> Quelques mots sur l’autrice Maryse Vuillermet

Baguettes chinoises

Xinran

Baguettes chinoises

Traductrice : Prune Cornet

Editions Philippe Picquier, 2008

 

Trois, Cinq et Six ont la malchance d’être nées baguette et non poutre. Des filles, donc, méprisées par leur père au point de ne pas avoir de prénom. Le père est lui-même méprisé pour ne pas avoir su engendrer de garçon. Six filles lui sont nées dans cette Chine des années 1980. Le lecteur est surpris, n’est-ce pas ? Cette famille aurait-elle contourné la politique de l’enfant unique ? Pas vraiment, en fait. Elle est difficile à mettre en œuvre partout, moins encore à la campagne qu’en ville. Et Trois, Cinq et Six sont nées dans une campagne reculée, dans la misère la plus totale. Seule Six a pu aller un peu à l’école, parce ses professeurs ont su convaincre le père de ses capacités.

Les trois jeunes filles, même si elles ne sont pas considérées par leur père comme soutien familial possible, vont tenter leur chance dans la ville la plus proche, Nankin. Et la chance va leur sourire.

Ai-je aimé ce roman ? Non, il faut bien le dire. Pas vraiment. Pas du tout. Si j’ai réussi à aller jusqu’au bout, c’est uniquement parce qu’un projet personnel va me conduire à Pékin dans quelques jours. J’ai donc lu ce roman comme un guide touristique, alors que Nankin se trouve à mille kilomètres de la capitale. Tant pis. J’ai décidé que je retrouverai à Pékin un peu de la gastronomie citée dans ce roman.

Alors, pourquoi n’ai-je pas accroché ? Je me sais naïve, mais tout de même plus bisounours. J’ai un peu grandi de ce type de littérature. Il n’y a dans Baguettes chinoises pas une seule ligne négative sur l’expérience citadine de ces trois jeunes filles. Elles débarquent pourtant dans une ville dont elles ne parlent pas le vocabulaire, dans des vêtements en lambeaux, perdues comme peuvent l’être des personnes en perte de repère total et deux d’entre elles ne savent pas lire. Ça ne les empêche pas de trouver du travail en moins d’une demi-journée, toutes les trois dans des conditions idéales, chez des commerçants qui les respectent et qui les aime, même. Est-ce possible, dans la vraie vie ? Pangloss et Xinran assureront que oui. Cette dernière annonce d’ailleurs la couleur, dès les premières pages. Ce sont des histoires vraies qu’elle met en scène, trois femmes qu’elle a rencontrées, que pour la facilité de la fiction elle rassemble en trois sœurs. Oui. Bon. Heureusement qu’il y a un peu de gastronomie pour noyer toute la mièvrerie dans un peu d’épices et de tofu bien puant.

Si vous lisez le livre, vous découvrirez tout de même quelques facettes de la Chine du tournant du siècle. De l’attrait pour la littérature subversive (mais rassurez-vous, personne n’est inquiété, ou à peine). De la cuisine à base de légumes artistiquement assemblés pour attirer le client (mais pas la moindre description des sculptures végétales, juste quelques vagues évocations hélas). La gestion d’un centre de thalassothérapie à la chinoise (mais aucune description de fond, ni des plantes, ni de l’acuponcture, juste quelques massages des pieds). Je suis allée au bout des 330 pages du livre de poche en espérant pouvoir en tirer quelque chose de dense, mais rien. Pas même une histoire d’amour digne de ce nom.

Passez donc votre chemin, lecteur. Lisez quelques romans de Gao Xingjian, ce sera autrement plus passionnant.

=> Quelques mots sur l’auteure Xinran

Les mains bleues

Les mains bleuesCollectif d’auteurs et Christophe Martin

Les mains bleues

Editions Sansonnet – 2001

 

L’usine Levi Strauss de La Bassée (Nord) a fermé ses portes le 12 mars 1999. 541 salariés sont licenciés. Un an plus tard, Christophe Martin, scénariste, contacte les ouvrières et leur propose de participer à un atelier d’écriture. Sous son animation, elles pourront raconter leur usine et leur vie, dans des textes qui seront transposés au théâtre par la suite. 25 anciennes ouvrières se prêtent au jeu.

Les mains bleues est l’admirable fruit de ce travail. Ce petit recueil d’une centaine de pages se déguste, littéralement. Dans une retenue pleine de dignité, les couturières racontent leur quotidien, les dures journées de travail, la rémunération à la tâche, les contredames, les amitiés, les connivences, le racisme et bien d’autres choses encore. Ces femmes qui ne se savaient pas écrivains ont produit une véritable anthologie du monde du travail. Derrière les mots, on entend tourner les machines, piquer les aiguilles, grincer les articulations douloureuses.

Les mains bleues donnent à réfléchir sur les conditions de travail et de vie des couturières. Femmes actives, épouses et mères, elles sont sur tous les fronts. Si les machines d’aujourd’hui sont plus sécures que celles d’hier, les risques professionnels restent toujours aussi nombreux. L’emploi se fragilise.

Un film a été tiré de leur histoire (Olivia Burton, 2001).