Fanny !

Les deux hommes se repèrent enfin dans les dédales. Des noms sur leurs bleus de travail : Gilles et Charlie. Société de maintenance Chaudière Propre. Celui des deux qui tient le plan désigne une direction à son collègue.
« C’est ici.
– Là, en face ?
– L’escalier, sur la droite.
– Putain, ça schlingue là-dessous ! Y a un rat mort ?
– Je t’avais prévenu, non ? Tu as ton masque à gaz ?
– Je travaille en apnée, moi. Tu es prêt ? Un, deux, trois, bloque ta respiration ! »
Ils descendent une douzaine de marches et s’arrêtent devant une porte métallique couverte de tags. Pendant que Gilles cherche les clés dans sa sacoche, Charlie détaille les graffitis.
« Eh, Gilles, ils ne savent même pas comment on dessine un zob, ces cons. Zyeute un peu ce membre tout poilu, tout recroquevillé. Il s’enfile comment sa gonzesse, le propriétaire de cet engin ? »
Gilles continue à chercher les clés.
Charlie poursuit ses observations, de plus en plus intéressé.
« Non, mais je rêve ! Regarde un peu ! Fanny + Constantin for ever ! Y a un Constantin qui vient compter fleurette à sa Fanny ici, juste ici, au bas de cet escalier pourave !
– Ça y est, j’ai les clés. Pas trop tôt. Allez viens, on entre.
– Tu le vois gruter sa meuf en apnée ? Elle doit savourer, la Fanny !
– Charlie, tu devrais y aller mollo avec la boisson, le midi. Avance maintenant. On a du taf. »
Gilles pousse Charlie à l’intérieur du local technique.
« Bisou bisou ma Fanny, je t’aime ! Ne respire pas, ma chérie, c’est mauvais pour ta santé. Mon collègue à côté, il va t’apporter un masque à gaz que tu vas mettre pendant que je te baise avec ma bite toute tirebouchonnée. »
Charlie stoppe enfin sa logorrhée et regarde autour de lui.
« Ouah, c’est quoi cette pièce pourrie ? C’est le bordel ici ! On est censé faire quoi, au juste ?
– Réparer la chaudière. Il n’y en a pas pour longtemps. Faut aller chercher le nouveau compresseur et la bouteille d’azote dans le camion. Le responsable technique du supermarché nous attend dans son bureau dans une heure et demie pour parapher. Amène-toi. »
Ils quittent la pièce.

Quelques minutes plus tard, ils sont de retour, chargés de matériel. Ils laissent leurs diables en haut des marches. Gilles s’écarte de l’entrée.
« Passe devant, avec le compresseur. Va jusqu’au fond de la pièce.
– Tu veux que je le pose où ? Sur la pile de cartons moisis ou sur le frigo rouillé qui n’a rien à faire là ?
– Fais pas chier. On n’est pas ici pour faire la morale au responsable technique, mais pour remplacer ce putain de compresseur. OK ? On est de vulgaires sous-traitants pour faire le sale boulot dans une zone commerciale de merde. Notre job, c’est d’intervenir dans tous les locaux, quels que soient leur exiguïté, leur saleté et l’inconfort de leur accès. Le tout avec le sourire. Voilà. Tu es prêt à bosser maintenant ?
– Oui, chef. À vos ordres, chef. Je pose la camelote en équilibre sur les cartons. Là. »
Charlie avance en titubant sous le poids de son colis. Gilles attend à l’entrée et le suit des yeux.
« Bien. Recule pour que je puisse venir à mon tour avec la bouteille d’azote et le chalumeau. Recule encore un peu.
– Reculer, reculer. Tu es drôle, toi. Tu veux que je fasse comment ? Que je grimpe sur le frigo ?
– Putain, Charlie ! Recule, c’est tout. Démerde-toi.
– Reste cool, mec. Tout va bien. Tu vois, je recule. Je monte sur les cartons. Je tire le compresseur à moi. Je recule encore. C’est bon, cette fois ?
– Je dois faire rentrer la bouteille d’azote, maintenant. Avance encore un peu dans le fond.
– Je suis un pote obéissant, moi. Du coup, je grimpe sur le frigo. Voilà. Tu as plein de place, maintenant. Seulement comme je ne peux plus descendre, je vais devoir te regarder de là-haut et te laisser faire le boulot tout seul.
– Pour ce que ça va changer… Bon. Reste où tu es. Je vais démonter les carters de la chaudière et les poser dans l’escalier avant de rentrer le matos. On y va. »
Assis sur son frigo, Charlie balance ses jambes dans le vide. À chaque mouvement vers l’avant, il donne un coup dans la chaudière et rigole.
Au bout de la dixième fois, Gilles donne un grand coup de marteau dans le mur.
« Charlie ! Y en a vraiment marre ! Tu ne peux jamais t’arrêter ? Il faut vraiment que… AH ! »
Un craquement sec se fait entendre. Des objets dégringolent d’un rack du fond de la pièce et tombent entre les deux hommes. L’étagère se déchausse de la paroi. Gilles se jette hors du local et grimpe les marches quatre à quatre. Une épaisse poussière l’accompagne. Il se plaque contre le mur, les deux mains sur les oreilles.
Au bout d’un temps interminable, les éléments semblent se stabiliser ; le calme revient.

Un gémissement suivi d’une quinte de toux lui parviennent du fond de la pièce. Gilles se précipite dans l’escalier.
« Charlie ! T’es vivant ? Ça va ?
– Putain de bordel de mes deux. Je suis coincé. Tire-moi de là.
– Tu as quelque chose de cassé, vieux ?
– Je vais te casser la gueule si tu ne me tires pas de là tout de suite. Pigé ? Je suis écrasé contre la paroi par trois tonnes de déchets que ces enfoirés stockent ici depuis des décennies. Je ne peux même pas dégager un bras pour pousser. Va falloir que tu appelles de l’aide et que tu évacues tout ça. Et vite fait, parce que primo j’ai du mal à respirer cause que ma poitrine est compressée, deuxio j’ai du mal à respirer avec cette putain de poussière que j’avale à pleines bouffées. »
Charlie se remet à tousser faiblement. Gilles réfléchit. Pas un bruit autour d’eux. Le ciel aurait pu leur tomber sur la tête sans que personne ne s’inquiète.
Son compagnon s’impatiente.
« Gilles, tu es là, putain ? »
La voix de Gilles sonne métallique, soudain.
« Ouaip. Je suis là.
– Alléluia. Tu attends quoi, au juste ? Je ne respire pas, moi.
– Mais si. Sinon, tu ne m’emmerderais pas avec tes injonctions oiseuses. Tu sais quoi ? On va faire une petite mise au point tous les deux et après j’irai chercher de l’aide. Pour une fois, tu ne peux pas esquiver mes questions. Je commence. Ça fait combien de temps qu’on travaille ensemble, toi et moi ?
– Tu fais chier, avec ta mise au point. Tire-moi de là tout de suite.
– Coopère, vieux, c’est moi qui dirige les opérations. Alors, ça fait combien de temps qu’on travaille ensemble ?
– Deux ans. Gilles, putain, j’étouffe !
– Deux ans ! Deux ans que tu me les casses avec ton poil dans la main, ta bouteille et ton incompétence. Deux ans que je rattrape toutes tes conneries pour éviter la sanction.
– Je te jure que je te bute, une fois dehors. Dégage tout ce putain de fatras, qu’on en finisse ! »
Gilles continue, impassible.
« Deux ans que je fais tout le boulot pendant que tu me regardes faire. Deux ans aussi que je baise ta femme.
– Ma femme ? Elle a quoi à faire là-dedans ? Je vais porter plainte, je te jure. Si seulement je pouvais sortir un bras et t’arracher les yeux !
– Ouais, si seulement. Mais tu ne peux pas. Tu es coincé. Dis-moi, tu as une bonne assurance-vie ? L’avenir de Cécile, tu l’as prévu, si tu crèves ? Ta Fanny à toi, tu l’as bien protégée, hein, mon Constantin ?
– Sors-moi de ce putain de lieu et disparais de ma vie, si tu tiens à la tienne. Très drôles, tes histoires. Dingue comme je me marre. Maintenant, va chercher de l’aide. »
Gilles prend une petite tôle dans le tas et la pose dans l’escalier. Quelques planches dégringolent du haut de la pile et atterrissent à ses pieds.
Charlie l’encourage faiblement.
« Voilà, c’est ça. Tu es raisonnable, enfin. Allez ouste, évacue tout ce merdier. Dès que je peux, je pousse avec les épaules. Putain, ce que je suis ankylosé ! »
Gilles déplace prudemment deux ou trois objets. Pour une fois, Charlie ne commente pas. On peut entendre sa respiration hachée. Gilles libère une vanne à l’extrémité d’un tuyau qui court à la verticale le long du mur. Il le tâte de la main, pensif.
« Pas reçu le moindre petit choc.
– Qu’est-ce que tu dis, branleur ?
– Je dis que le tuyau de CO2 qui alimente le groupe froid de ce magasin n’a pas reçu le moindre choc.
– Imagine le merdier, si c’était le cas.
– Ce serait le merdier. Hein, Charlie ?
– Allez mon pote. Continue. Tu es un chic type. Je retire tout ce que j’ai dit. Je te paye une putain de bière bien fraîche, tout à l’heure. »
Gilles va chercher la petite tôle qu’il avait mise de côté. Il l’abat brusquement sur la vanne du tuyau d’alimentation en gaz carbonique.
« Tu fais quoi comme bordel, encore ?
– Maintenant, le tuyau de CO2 a reçu un choc.
– Un quoi ?
– Un choc. Tu as ton masque à gaz, Charlie ?
– Tu es vraiment con, putain. Les masques sont dans la camionnette. Tu sais très bien qu’on les sort uniquement en cas de visite de l’Inspection du Travail.
– Quand on soude au chalumeau et qu’on inerte un compresseur, surtout en milieu confiné comme ici, on risque l’anoxie. Je te l’ai souvent répété, non ?
– Tu es là pour me faire la morale, maintenant ?
– D’ailleurs, il y a une fuite de CO2 dans le local, alors je dois me barrer. C’est la consigne. Je vais chercher le responsable technique. Comme il loge à l’autre bout du supermarché, j’en ai bien pour une demi-heure. Toi, asphyxie-toi gentiment d’ici là. Hein, Charlie ? Tu veux quoi, au fait ? Être incinéré ou être mis en terre comme un bon chrétien ?
– Gilles, espèce de con. Gilles ! GILLES ! »
Le cri de Charlie, absorbé par les tôles et les planches qui l’écrasent, ne quitte même pas le local. Gilles se rend à la camionnette et ramène les deux masques à cartouche. Il met le sien et glisse celui de Charlie au milieu de l’éboulement. Puis il part chercher de l’aide d’un pas tranquille.