Les souvenirs viennent à ma rencontre

Edgar Morin

Les souvenirs viennent à ma rencontre

Pluriel – 2021

Sur la première page de couverture, Edgar Morin présente son beau visage ridé. Pas de lunettes, quelques cheveux grisonnants, un regard d’une vivacité incroyable. Il a 97 ans.

Au cours des mois qu’il a consacrés à l’écriture de ses souvenirs, il a voyagé. Beaucoup. Amérique du Sud, Californie, Bretagne – qu’il se soit rendu à ces endroits ou à d’autres, peu importe ; ce qui compte, c’est qu’il y a trois ans, il était encore alerte au point de se déplacer au bout du monde. Les festivités organisées en son honneur au cours des dernières semaines et que les médias ont retransmises montrent qu’à 100 ans, il a encore l’esprit aussi vif qu’un gaillard. Quelle joie d’avoir démarré – et terminé – cet essai de son vivant ! A-t-il trouvé la fontaine de jouvence ?

Il commence ses souvenirs par ses rencontres avec la mort au fil des âges, comme s’il voulait la narguer. De manière probablement volontaire, cette entrée en matière lui permet déjà de tracer les grandes lignes de sa vie. La perte de sa mère, la résistance, les voyages, la maladie et les femmes.

Les femmes… Dès les premières pages, on se perd dans les prénoms. Violette, Magda, Edwige, Sabah, Johanne et toutes celles que j’oublie ou qu’il ne nomme pas… Mais quel homme lubrique, cet Edgar ! Un des avantages de vivre cent ans, j’imagine, c’est qu’on peut parler du pétillant de sa vie sans craindre de blesser qui que ce soit. Elles ont toutes disparu, celles qu’il a cocufiées, remplacées, prises sur un simple croisement de regards, en tout cas c’est la facette de ses péripéties qu’il choisit de montrer. Il me plait de penser qu’aucune mémoire n’étant infaillible, il a dû lui arriver plus d’une fois de se tromper de prénom au cours de ses nuits coquines ou de ses réveils douloureux, avant de recevoir le retour de bâton qu’il méritait.

Parce que, évacuons tout de suite ce qui fâche. Qu’Edgar Morin envisage chaque femme qu’il rencontre d’un point de vue charnel – un jouisseur de la vie, a dit de lui une de ses filles – soit. Mais qu’il ne parle d’elles que sous cet angle-là, je ne décolère pas. Monsieur Morin ne lira pas mes mots, je les écrits tout de même. Lui, le scientifique, l’observateur des civilisations, le père de la pensée complexe… Le père de la pensée complexe ! Comment se fait-il que pas une seule fois, il n’évoque la Femme dans toute sa subtilité, jamais ? Ma mère, lorsque nous en avons débattu, l’a défendu et m’a dit « ah mais si, regarde comment il parle de Marguerite Duras ! » Duras, oui. La seule dont il mentionne des statuts d’écrivain, de philosophe, de communiste, de rebelle… Il n’a pas couché avec elle, en effet, et ne se lasse pas de le répéter, d’ailleurs, avec regret. Donc, si on suit sa logique, Marguerite Duras mérite des pages entières dans ce recueil de souvenirs parce qu’elle s’est refusée à lui ? Même Marceline Loridan-Ivens n’a le droit qu’à une petite ligne dans le texte. Elle a du caractère, pourtant, Marceline. Des idéaux. Des combats, qui me semblent proches de ceux d’Edgar Morin. Un passé pas si éloigné du sien, aussi. Alors ? Elle n’existe pas, en tant que personne ? Que sont les femmes, pour Edgar Morin ? De simples partenaires sexuels ? Sommes-nous donc aussi dangereuses que ça ?

Ce sont avec les hommes qu’Edgar Morin observe le monde et débat. C’était le fonctionnement de la France jusqu’à l’éveil du féminisme, on le sait bien. J’aurais attendu d’un sociologue émérite une phrase, rien qu’une, qui m’aurait confirmé que le changement est en marche. Je ne suis pas une féministe militante, mais je finirai par le devenir, si je lis encore un écrit de sociologie contemporain aussi vide sur le sujet.

Une amie auprès de qui j’ai libéré ma colère a hoché la tête et a complété : « et il ne cède pas non plus la place aux Africains, j’imagine, pour plaider leur cause ». Sur ce terrain, je dois dire qu’Edgar Morin n’a pas autant de scrupules qu’avec les femmes. Pas de penseurs africains dans son essai, c’est vrai, mais pour une bonne raison, c’est que s’il a passé de nombreux séjours dans divers pays des continents européen et américain, il n’est pas allé en Afrique ou très peu (il semble s’est arrêté au Maroc), et seulement à de rares occasions en Asie. Or il n’évoque dans ses souvenirs que ce qu’il connait. Force est de constater qu’il n’est pas avare de citations de Mexicains ou de Brésiliens ou encore d’Argentins, lorsqu’il évoque ses voyages dans ces pays-là. Pas de chauvinisme, donc. Juste du machisme.

Ne nous y trompons pas, l’ouvrage est intéressant. Cet homme qui a traversé un siècle entier avec courage, curiosité et esprit critique ne peut, au bilan de sa vie, que dresser un portrait passionnant de la société. La vivacité avec laquelle il raconte son glissement dans la résistance rend ces pages lumineuses. Son analyse du communisme français d’après-guerre est brillante. Elle est autocentrée, bien sûr. Son inimitié avec Jean-Paul Sartre et Jorge Semprun ne laisse aucune place à de l’admiration pour ces hommes et leurs écrits. Il décrit les jeux de pouvoir, les années Thorèz… Une véritable leçon d’histoire. Dans la suite de ses souvenirs, il relate ses voyages sous l’œil infatigable de l’observateur du monde. Mêmes ses anecdotes, légères pour la plupart, permettent de saisir la complexité de ce qui nous entoure. Edgar Morin, en grand spécialiste de la pensée (masculine) complexe, la prouve dans chacune de ses phrases.

Ce texte est peut-être sa dernière dissertation sur la pensée complexe. Il ne la définit pas, il la prouve dans sa narration. Seules les femmes en sont exclues.

=> Quelques mots sur l’auteur Edgar Morin

Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel

Benoît Hamon

Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel

Editions des Equateurs – 2020

Il n’est pas simple de chroniquer un essai philosophico-politique, surtout lorsque celui-ci a fait la une des médias pendant de longues semaines. Mais le sujet s’y prête. Et le livre sonne juste, tant dans sa rigueur d’écriture que dans l’acuité de son analyse.

Benoît Hamon, tous les Français le connaissent. Il est le grand trahi des élections présidentielles de 2017. Le père politique du Revenu Universel d’Existence. Ceux qui me fréquentent savent que j’ai rejoint son mouvement, Génération.s, dès sa fondation. J’ai une grande admiration pour l’homme et son humanisme. J’ai donc entamé Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel consciente de mon adhésion à l’idée.

Je m’attendais à un plaidoyer politique pur et dur, dans la continuité de son programme électoral. Je me suis trompée. Bien sûr, Benoit Hamon défend son idée, cherche à convaincre, en particulier les Français de gauche. Mais le cœur de l’ouvrage est ailleurs. Il s’agit avant tout d’une mise à plat de l’histoire du travail et, à travers lui, celle de notre humanité. Benoit Hamon décrit le rapport au travail de notre civilisation depuis le Moyen-âge. Il analyse le rapport au travail de la morale chrétienne, l’impact de la révolution française (ou plutôt son non-impact) sur la classe ouvrière, l’essor industriel du XIXe siècle et la marchandisation progressive de l’ouvrier, l’emprise des politiques gestionnaires sur les faits et gestes des salariés. Puis il s’attaque au travail invisible, aux « activités consenties, productrices de liens sociaux dans le cadre familial, affinitaire, communautaire, territorial ou d’une mise au travail forcée des consommateurs », soit le « faux travail » dans la mesure où il ne s’agit pas d’un emploi selon les normes en vigueur dans notre société.

Le « faux travail », celui qui n’est ni rémunéré, ni reconnu, dont le consommateur est complice en plus d’être acteur, est légion. Benoit Hamon en liste quelques exemples issus de notre vie d’avant la crise de la Covid qui a exacerbé la tendance. Ainsi du « digital labour », notre contribution active à Internet, « travail capté par les grandes entreprises du Net sous la forme de contenus créatifs, […], de réseaux d’informations ou de données numériques pour faire l’objet d’un commerce ou d’une valorisation dont les revenus échappent intégralement au consommateur métamorphosé en coproducteur ». Ainsi des tâches que nous faisons désormais nous-mêmes, à la place des professionnels d’avant : caisses automatiques, banques en ligne, réservation de billet de train sur des bornes automatiques, meubles en kit à monter soi-même, tâches dont le fondateur de Génération.s dit « Cette main-d’œuvre abondante et gratuite fait l’objet de stratégies marketing élaborées qui vantent la complicité et la proximité entre l’entreprise et le consommateur ».

Des caisses automatiques des grandes surfaces à la robotisation des tâches, Benoit Hamon n’avait qu’un simple pas à franchir. Il n’y va pas de main morte. L’obsolescence programmée de l’humanité est un chapitre essentiel de Ce qu’il faut de courage. Reprenant des thèses de penseurs dès 1950, il s’alarme de l’aliénation de l’homme, désormais dépendant de la technique et de la machine. La révolution numérique et ses bienfaits, il les aborde bien sûr. Mais il dénonce avant tout la réification de l’humain, l’addiction aux écrans et ses conséquences désastreuses sur le psychisme et la sédentarisation. Il évoque les immenses espoirs engendrés par le transhumanisme, mais aussi les risques associés en termes de liberté de penser. Mettre un terme au progrès technique ? Ce n’est pas son propos. Tout est question de limites. « Jusqu’où laissons-nous la technique envahir nos existences, déterminer nos actes, se substituer à nous ? On pourrait croire que les hommes sont déjà convenus de ne pouvoir ni maîtriser, ni corriger, ni arrêter le développement du progrès technique et, par là-même, le cours des choses, le sens de l’histoire, le destin de l’humanité. » Se basant sur des exemples concrets et sur les philosophes des deux derniers siècles, il termine sa démonstration sur la déshumanisation progressive du travail avant de conclure ce chapitre sur notre possibilité de reprendre notre avenir en main, de « redevenir sujets » et, comme outil clé de ce retour à l’équilibre, la mise en place d’un Revenu Universel d’Existence.

Benoit Hamon n’oublie pas les enjeux écologiques qui justifient l’urgence. Son plaidoyer écologique pour le revenu universel est le dernier grand volet de son essai. Cette question ne peut plus être écartée de la pensée politique. Benoit Hamon pose la question du changement des indicateurs de richesse. « Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie mérite d’être vécue. Depuis 1968, les missiles ont remplacé le napalm, les GAFAM s’immiscent dans nos vies privées et opèrent le cerveau des enfants bien plus efficacement que nos antiques chaînes de télévision, les forêts primaires ont poursuivi leur déclin, les prisons enferment toujours autant de pauvres selon les lois et les verdicts des riches, les jeeps ont laissé la place aux SUV et le PIB reste la mesure absurde du bien-être des nations ». Il ne rejette pas le PIB comme indicateur économique. Il propose de l’ajuster, en y associant le « capital humain » et le « capital naturel ». Empreinte écologique et indicateurs sociaux sont aussi essentiels que les indicateurs de croissance.

Benoit Hamon n’oublie pas de quantifier le coût du Revenu Universel d’Existence. Il le fait dans son dernier chapitre, après un message aux sympathisants de la gauche encore réticents. Sa démonstration est précise, transparente, humaniste. L’argent existe, pour financer une mesure qu’il qualifie de « bombe démocratique ».

Il conclue sur un appel à dépasser nos peurs, à s’armer de courage pour lutter contre le système actuel, qui n’est pas en mesure de répondre aux urgences écologique et sociale qui s’étalent devant nos yeux. « Le courage peut refaire de nous des hommes libres, nous arracher à la léthargie politique qui nous emporte. […] L’idéologie néoconservatrice et ses diatribes racistes, sectaires, colonialistes et antipopulaires ont rendu l’espoir « indésirable », la bonté « mauvaise », la « générosité » criminelle, l’intelligence subversive ».

Le Revenu Universel d’Existence, ce n’est pas une utopie. C’est une nécessité.

=> Quelques mots sur l’auteur Benoît Hamon

Avec toutes mes sympathies

Olivia de Lamberterie

Avec toutes mes sympathies

Editions Stock – 2018

 

Avec toutes mes sympathies a entamé avec moi un jeu de séduction bien avant que je me décide à le lire. A sa sortie, ou presque, lorsqu’une amie l’a chaudement recommandé dans notre groupe de lecture commun, je n’ai pas souhaité le lire. J’avais des tas de mauvaises raisons pour cela, la principale étant mon rejet de principe des autofictions, lorsqu’elles émanent de personnalités médiatiques comme Olivia de Lamberterie, dont on imagine bien l’accès facile aux éditeurs de talent. Pourquoi serait-elle plus légitime qu’un.e autre pour écrire sur ce sujet ? Le débat au sein de notre groupe de lecture avait été vif et passionnant sur ce livre, je me rappelle, d’autant plus qu’il a rapidement dérivé sur le fond du sujet – la dépression chronique – chose assez rare sur un réseau social pour le souligner ici. Mon amie, en véritable amie, a fini par me mettre le livre entre les mains. Lis-le et fais-toi une idée objective. Cela fait un an. Je viens enfin de l’ouvrir et je l’ai lu d’une traite.

Tumultueuse découverte… Je dois avouer, et je m’excuse de ce honteux préjugé, qu’Olivia de Lamberterie écrit dans une langue admirable. Tout sonne juste. Le rythme tranquille du texte lorsqu’elle parle des vacances, l’emballement au tréfonds de la tragédie, son côté haché lorsqu’elle évoque sa propre souffrance. La langue, soutenue, contient des accents familiers pour décrire les moments d’épuisement psychique, et conserve une retenue tout au long du récit, soulignant le caractère intime du drame. L’ambiance, très bourgeoisie parisienne, la chroniqueuse littéraire ne s’en cache pas, est transcrite avec un tel naturel qu’une description sociologique ne serait pas meilleure. La descente en enfer de son frère est tellement présente malgré la pudeur des mots que j’ai pleuré de tout cœur avec l’autrice, malgré son avis catégorique à propos de la mort de David Bowie : seuls les proches du mort devraient pleurer.

Une autre surprise m’attendait pendant ma lecture, que mon amie n’avait pas évoquée, pourtant elle concerne pratiquement la totalité des membres de notre groupe de lecture : Olivia de Lamberterie évoque deux livres de la rentrée littéraire de septembre 2015, livres que nous, anciennes jurées du Grand Prix des Lectrices de ELLE de 2016, avons lus dans le cadre du prix littéraire. Je pense à Crans Montana de Monica Sabolo – livre que, contrairement à la chroniqueuse de ELLE, je n’ai pas aimé – et La petite femelle de Philippe Jaenada – roman, pour moi extraordinaire, qui a divisé en deux catégories très opposées celles qui se seraient volontiers prosternées aux pieds de l’écrivain de celles qui auraient changé de trottoir à son approche. Suivre Madame de Lamberterie dans son trajet de retour de Montréal au point culminant de son drame familial tandis qu’elle dévore les 800 pages du roman de Jaenada m’a immédiatement projetée dans mes souvenirs de la remise des prix de juin 2016. J’ai repris mes photos de la cérémonie, admiré la prestance de l’autrice-chroniqueuse dans sa tenue d’une blancheur impeccable, refusé de lire la douleur derrière ses applaudissements, lorsque Marceline Loridan-Evans, Jean-Luc Seigle et Jax Miller se sont présentés sur scène tour à tour pour recevoir leur prix. Pourtant, comment ne pas imaginer, après la lecture de son témoignage, qu’elle jouait un rôle public ce jour-là alors qu’au fond d’elle-même, tout était brisé en morceaux ?

Revenons à mes premières réticences à lire le livre, réticences que je peux d’autant mieux expliquer maintenant que le livre m’a plu, pour son immense qualité littéraire. Oui, j’évite les livres écrits par des personnalités médiatiques ; je n’ai aucune envie de tomber dans les pièges du marketing de l’édition. Dans le cas présent, j’ai tort : Olivia de Lamberterie a des talents certains pour l’écriture. Y prendra-t-elle goût autrement que pour ses chroniques ? Ce premier livre ressemble plus à un hommage qu’à une envie de tâter de la plume. Non, je n’aime pas les autofictions de personnes connues, car pourquoi elles auraient droit à l’expression là où tant d’autres n’y ont pas accès ? Ici encore, l’argument ne peut qu’être balayé par la qualité du texte. Et enfin, non, je n’avais pas envie de lire un livre sur les facilités parisiennes, moi qui m’intéresse plutôt aux souffrances sociales et aux romans réalistes qui les traitent. Cet aspect du livre m’a probablement été le plus difficile à dépasser. Et puis, je m’y suis faite. Il existe des maladies qui attaquent de manière injuste certains milieux sociaux plus que d’autres, mais pas la dépression. Évoquer ce sujet au sein d’une société qui boit du champagne sur les plages de Méditerranée n’enlève rien à la force du témoignage. Et dans la famille de Lamberterie, cliché de bourgeoisie parisienne de la caste des travailleurs, femmes comme hommes, les émotions se taisent – le silence n’est pas l’apanage des classes sociales défavorisées.

Superbe témoignage, donc, dont je recommande la lecture. Il n’apporte pas de solutions miracles, il n’aidera aucune famille à se relever du suicide d’un proche, il ne permet pas de le prévenir. C’est un beau texte, tout simplement.

=> Quelques mots sur l’auteur Olivia de Lamberterie

Dans le secret des princes

Christine Ockrent – Alexandre de Marenches

Dans le secret des princes

Editions Stock – 1986

 

Alexandre de Marenches a été responsable du SDECE entre 1970 et 1981. Le SDECE est l’ancien nom de la DGSE, les services secrets français à l’international. Dans ce texte, ce dialogue plutôt, il se raconte et analyse la géopolitique d’un regard pointu.

J’ai hésité à lire cet ouvrage découvert dans une boîte à livres, craignant son côté obsolète. L’échange entre la journaliste et le chef des agents secrets a en effet eu lieu en 1985 ou 1986, avant la Glasnost, donc ; dès les premières pages, d’ailleurs, Alexandre de Marenches, ancien aide de camp du Colonel Juin pendant la Deuxième guerre mondiale (entre ses 20 et 25 ans), proche du Général De Gaulle, aborde la reconstruction de l’Europe en 1945 sous un angle fortement anticommuniste. N’est-ce pas dépassé ? La finesse de son approche, didactique et profonde, m’a en fait fascinée. Dès lors, j’ai lu le documentaire sous l’angle des enjeux mondiaux tels qu’ils se jouaient avant la chute du communisme ; comme un récit historique, donc.

Le dialogue se compose de chapitres thématiques. Après quelques pages consacrées à la Deuxième guerre mondiale et son rôle aux côtés du Général Juin, Alexandre de Marenches passe rapidement sur les vingt années pendant lesquelles il sert De Gaulle dans des missions secrètes, avant d’aborder le fonctionnement du SDECE et son propre rôle au sein de cette organisation. Puis il explique à Christine Ockrent sa vision de la géopolitique sous son règne (Afrique avec zoom sur l’Angola, Afghanistan, Iran, Proche-Orient) et les grandes menaces qu’il voit peser sur le monde et le XXI° siècle qu’il ne lui sera pas permis de découvrir (il est décédé en 1995).

Si l’angle anticommuniste m’a fait sourire dans les premières pages, comme un fait d’histoire ancienne qui marquera le XX° siècle mais dont la menace est désormais écartée, au fil des pages, j’ai finalement compris l’importance de cette approche. En s’appuyant sur des faits (invasion de l’Afghanistan), les enjeux économiques (la guerre du pétrole), le fonctionnement du KGB et de ses antennes ou le rôle joué par quelques émissaires soviétiques (comme Kadhafi), il explique les rouages de la politique internationale, les menaces qui pèsent sur les « démocraties molles », l’importance fondamentale des appuis pour comprendre le monde. Alexandre de Marenches a été l’ami d’Hassan II, il a fréquenté Ronald Reagan, il a dîné avec d’innombrables hommes politiques et hommes de l’ombre et en a tiré une connaissance du monde stupéfiante.

Ce documentaire est à lire par les jeunes et les moins jeunes. La compréhension du monde contemporain passe nécessairement par la connaissance de celui d’hier.

=> Quelques mots sur l’auteur Alexandre de Marenches

=> Quelques mots sur la journaliste Christine Ockrent

Qu’importe le chemin

quimporte-le-cheminMartine Magnin

Qu’importe le chemin

L’Astre Bleu Editions – 2016

Dans ce témoignage bouleversant, Martine Magnin raconte un parcours de mère célibataire pour le moins chaotique. Elle a deux enfants ; son aîné, Alex, déclare une première crise d’épilepsie à l’âge de huit ans. Résistante à tous les traitements, la maladie s’empare du petit bonhomme et projette la famille dans un enfer dont elle ne verra jamais le fond. L’enfant se déscolarise et se marginalise. A dix-huit ans, Alex devient toxicomane et part vivre dans la rue. Bienvenue dans la vraie vie.

Comment faire face, lutter, ne pas couper les liens lorsque l’amour vacille devant la violence ?

Martine Magnin impulse un rythme sombre au récit ; les titres des chapitres sont d’ailleurs éloquents en soi : « Avis de turbulence, la terre s’effondre » ; « La terre devient folle. » Heureusement, le dernier intitulé, plus optimiste, permet au lecteur de respirer plus librement : « Les fruits de la terre ».

Je ne saurais dire à quel point ce récit de vie m’a interpellée. La première chose qui m’a frappée, c’est la démonstration que fait l’auteur de l’incapacité du corps médical à prendre en charge un patient dans sa globalité. Si Alex enfant avait été vu conjointement par des neurologues et des psychologues, peut-être aurait-il mieux supporté les traitements et refusé les stupéfiants. La prise en compte globale d’un patient est encore chose rare aujourd’hui mais il me semble qu’elle évolue dans le bon sens, dans de nombreuses disciplines.

Le deuxième sujet de fond qu’elle traite est, bien sûr, la détresse parentale. L’auteur cite de nombreux exemples de jeunes à la dérive, abandonnés des leurs ; leurs chances de s’en sortir sont alors bien faibles. D’après Martine Magnin, aucun accompagnement n’est proposé spontanément aux parents, lorsque le jeune met le doigt dans l’engrenage de l’addiction. C’est à eux d’aller chercher conseils et soutien. Pire, un toxicomane peut être refusé par une institution hospitalière lorsque les rechutes sont trop nombreuses. Voilà ce à quoi une famille doit faire face, en plus de son impuissance devant les dégradations psychiques et physiques d’un fils en perdition.

D’autres thèmes sont également évoqués : la nécessité du père et de la mère d’agir de concert, même s’ils vivent séparés ; l’impact professionnel d’un tel drame pour le couple parental ; les conséquences sur la fratrie, les proches de la famille.

La fureur contenue dans chacun des mots de Martine Magnin est terrible ; pourtant, ses propos sont d’une telle délicatesse, l’humour perce au bout de tant d’impasses, que j’en suis restée abasourdie, une fois le récit achevé.

Il faut lire Qu’importe le chemin comme un combat pour la vie. Ce témoignage aidera toutes les familles à dépasser les obstacles qui jaillissent aléatoirement sous leurs pas ; la vie en est pleine.

Sans bruit, sans qu’on s’en aperçoive, la bête tapie perfidement dans l’ombre était revenue une nouvelle fois, sournoisement et avidement, pour enjôler à nouveau Alexandre. Sans cœur et sans moralité, la machinerie honteuse des dealers avait repris son action de séduction et de corruption. L’argent se volatilisait, les appareils photos disparaissaient, les travaux photo prenaient du retard, le matériel d’agrandissement inutilisé fut remisé au fond d’un placard.  Toujours naïfs et bêtement optimistes, on n’y vit que du feu, aucun signal d’alarme ne nous parvint, notre intuition de parents était débranchée.

=> Quelques mots sur l’auteur Martine Magnin

=> Un autre avis sur Qu’importe le chemin : Les lectures de Laëti

Du souffle dans les mots

du souffle dans les motsCOLLECTIF d’auteurs

Du souffle dans les mots – 30 écrivains d’engagent pour le climat

Arthaud – 2015

 

A l’ère de la COP21, la Maison des Ecrivains a voulu prendre sa place dans les actions pour le climat. Le 1° février 2016 s’est tenu au Théâtre du Vieux Colombier à Paris le Parlement sensible : lecture publique du texte de trente écrivains et de jeunes du Conseil régional d’Ile de France. Du souffle dans les mots regroupe ces messages, très variés, mais tous unanimes pour exiger un état d’urgence climatique et des actes concrets.

Qu’ils soient philosophes, historiens, poètes ou romanciers, d’origine française, algérienne, belge, ivoirienne ou italienne, ils ont tous une terrible lucidité sur l’avenir de notre terre. Chacun à sa manière, à travers des pensées philosophiques, de la poésie, une projection catastrophiste, de la fiction chiffres à l’appui, un discours adressé aux enfants et plus généralement au lecteur adulte, ils tirent la sonnette d’alarme. Le lecteur ne peut qu’adhérer au discours tellement la pluralité des approches et des sujets évoqués tend inexorablement vers la même conclusion fracassante : il reste un maximum de deux années pour tenter de ralentir le réchauffement climatique, les politiciens doivent d’urgence opter pour un changement radical des modes de vie occidentaux, chaque homme et chaque femme doit participer individuellement à la construction collective.

Les textes, présentés dans le livre par ordre alphabétique d’auteur, sont pourtant répartis par grandes familles : les textes philosophiques et poétiques pour commencer, des fictions catastrophistes et des cris de colère pour continuer et enfin, quelques solutions.

Peu adepte de la philosophie, j’ai eu des difficultés à suivre la pensée des premiers auteurs. Je suis plus attirée par les initiatives individuelles concrètes, comme celles présentées dans le documentaire magnifique Demain (2015) de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Mais les amateurs, j’en suis certaine, trouveront leur bonheur dans cet échantillon d’argumentation en profondeur.

Passés les philosophes, les textes changent de contenu. Marie Desplechin, dans son cri glaçant mais vibrant d’espoir, s’est adressée aux enfants et a fait basculer le livre dont j’ai dévoré la deuxième moitié. J’ai frémi à l’énonciation des catastrophes à venir, je me suis indignée contre la société de consommation, j’ai levé mes poings de colère contre les politiciens immobiles, en association avec tous les auteurs.

Quand j’ai fermé Du souffle dans les mots, je me sentais citoyenne.

 

J’ai envie de conclure en laissant la parole à trois écrivains du collectif :

Jacques Gamblin, se moque de la notion de ressenti apparue depuis peu dans le langage médiatique : « Je ne reproche pas aux partis politiques traditionnels de ne parler écologie que les années bissextiles c’est-à-dire tous les quatre ans à l’approche de l’élection présidentielle, ou quand le gazon de leurs dirigeants se met à jaunir mais je ressens un profond malaise d’imaginer que nos enfants, nos petits-enfants et les leurs, accessoirement, payent et vont payer très cher cet irréalisme ou pour parler trivialement ce manque de couilles. »

Hervé Le Tellier : « Ce qui devrait s’imposer à nous dès maintenant, c’est bien plus qu’une inflexion dans nos pratiques, du steak quotidien à la jouissance du gros moteur. Il faudrait une révolution politique, désacraliser le mot de croissance, cette croissance qui augmente mécaniquement surtout si la maison prend feu. Il faudra plus de contraintes mondiales, plus de règles internationales, et enfin, osons le mot, des sanctions. Moins de « main invisible du marché ». Plus de courage. Plus de politique, telle que la définit Platon. »

Boualem Sansal : « Tout est lié, tout change en même temps et dans le même sens. C’est la loi de la nature. Voilà pourquoi tout doit être engagé en même temps, la lutte contre le changement climatique et la lutte contre le changement de civilisation que les pollueurs de l’âme veulent nous imposer. »

Merci à l’opération Masse Critique de Babelio et aux Editions Arthaud qui m’ont envoyé ce livre.

 

 

Gertrude Bell – Archéologue, aventurière, agent secret

Gertrude BellChristel Mouchard

Gertrude Bell – Archéologue, aventurière, agent secret

Tallandier, 2015

 

Tâche difficile que celle que s’est imposée Christel Mouchard, d’écrire la biographie de Gertrude Bell. Pour cela, il fallait se plonger dans la vie de l’aventurière et avoir une solide connaissance du Moyen-Orient d’hier de d’aujourd’hui.

Christel Mouchard semble toute désignée pour cette œuvre monumentale. Anciennement journaliste pour un magazine d’histoire, depuis une vingtaine d’années elle se consacre à l’exploration de la vie de grandes voyageuses. Synthétiser en 300 pages la vie et l’œuvre de Gertrude Bell n’est pas une chose aisée. Christel Mouchard y arrive, cependant, avec un certain talent.

Née en 1868, fille d’un richissime industriel britannique, rien ne destine Gertrude Bell à mener la vie hors du commun qu’elle a vécue. C’est son goût pour les études, son extrême intelligence et sa pugnacité qui va éloigner Gertrude du mariage et la faire fuir à l’étranger. En tant que touriste, pour commencer, à travers une vingtaine de pays. Mais elle ne reste jamais oisive. Apprenant au fur et à mesure les langues des pays qu’elle traverse, elle consacre ses journées à s’imprégner des cultures qu’elle fréquente et à épaissir son portefeuille de relations mondaines, politiques et scientifiques, sans se douter de l’impact qu’auront sur son destin ses capacités à organiser, accueillir, converser, fouiller et voyager en Moyen-Orient. Miss Bell se crée rapidement une telle réputation que dans chaque endroit qu’elle traverse, elle est surnommée la Reine du Désert, ou encore la Khatun. De Bagdad à Constantinople en passant par Bassorah et Jérusalem.

Christel Mouchard puise dans l’innombrable correspondance de Gertrude Bell pour raconter son histoire et celle du Moyen-Orient à l’époque de la fin de l’Empire Ottoman. Sa correspondance familiale, librement consultable sur internet, contient des analyses détaillées de ses aventures, ses découvertes archéologiques et des intrigues politiques dont elle a été un des rouages essentiels. Ils évoquent en revanche peu ses états d’âme, tant elle s’est protégée vis-à-vis de sa famille. Deux autres correspondances d’importance fondamentale sont consultables, dans les universités de Newcastle et Durham en Grande Bretagne. Celles-ci dévoilent d’autres parties de la personnalité de Gertrude Bell, pour reconstituer le puzzle dans sa globalité.

La biographie traîne en longueur à certains moments. J’ai été gênée par la construction artificielle du récit : un chapitre sur Bell en tant qu’exploratrice, un chapitre sur ses missions secrètes… Il est pourtant évident que toutes ces époques se croisent. Comprendre les différents épisodes sur lesquels s’est construite la réputation de la Khatun semble cependant indispensable pour comprendre le personnage. Car enfin, quelle Anglaise du XIX° siècle aurait pu devenir une des plus grandes expertes de l’Orient, précédant Lawrence d’Arabie de quelques années, sans avoir voyagé, fouillé, négocié, bravé les interdits comme elle a su le faire ? La scène suivante caricaturée par son beau-frère pourrait-elle avoir lieu aujourd’hui ? « Le dessin […] représente une femme accroupie sur un tapis, de dos, coiffée d’un casque colonial, sa jupe ample arrangée en corolle autour de ses hanches. Elle agite les mains manifestement pour accompagner une explication éloquente qu’écoutent avec une attention soutenue des hommes assemblés en demi-cercle dont la nationalité est aisément reconnaissable à leur costume : un Turc, un Africain, un Chinois, un Arabe, un Grec, un Russe. »

Gertrude Bell avait deviné les déchirements du Moyen-Orient que nous observons impuissants aujourd’hui. Une manière pour nous d’en tenter une approche est de lire Gertrude Bell – Archéologue, aventurière, agent secret.

=> Quelques mots sur l’auteur Christel MOUCHARD

Lucie Dreyfus ou la femme du capitaine

Lucie DreyfusElisabeth WEISSMAN

Lucie Dreyfus – La femme du capitaine

Editions Textuel, 2015

 

Qui connaît le rôle joué par Lucie dans l’Affaire Dreyfus ? Nombreux sont les dreyfusards dont le nom est passé à la postérité. Parmi eux, le frère d’Alfred, Mathieu Dreyfus, le poète Bernard Lazare, le colonel Georges Picquart et bien sûr Émile Zola et Jean Jaurès. Ceux-là ont œuvré pour la revisitation du procès du capitaine, puis pour sa réhabilitation. Lucie, elle, a œuvré à son maintient en vie, jour après jour, durant toutes ces années de longue et atroce détention sur l’Île du diable, en Guyane.

Élisabeth Weissman signe avec ce roman un documentaire parmi tant d’autres parus depuis un siècle. L’Affaire y est décrite avec ses nombreuses péripéties, toujours sous l’angle de vue des partisans de Dreyfus. Nombreuses sont les sources documentaires qu’elle cite. Parmi elles et non des moindres, Hannah Arendt, Joseph Reinach, Philippe Oriol et bien sûr le capitaine lui-même. L’originalité de cet essai réside dans l’intégration, aux côtés de ces différentes sources historiques, d’extraits de lettres échangées entre Lucie et Alfred durant les dix années qu’a duré l’Affaire, ainsi que des confidences de Lucie à sa grande amie Hélène Naville, durant la même période.

Le roman débute d’ailleurs avec la correspondance entre Lucie et Hélène, mettant l’accent dès les premières pages sur la force de caractère de Lucie qui se trouve parachutée malgré elle dans un combat d’hommes. Elle n’a que 25 ans en 1894.

Lucie Dreyfus naît dans un siècle où les femmes de sa classe sociale, la grande bourgeoisie, sont destinées à une vie de femmes d’intérieur, toutes à leurs tâches domestiques. Malgré son jeune âge, malgré son sexe, Lucie va œuvrer autant que ces messieurs à la réhabilitation de son mari. Elle n’utilisera pas les prétoires et autres salles d’audience, elle n’assistera même pas aux différents procès. Elle jouera pourtant un rôle essentiel, fournissant à son mari la force de résister aux sévices moraux et physiques qui lui sont infligés au quotidien. Sans Zola et son vibrant J’accuse, Dreyfus n’aurait pas été acquitté. Sans Lucie et l’énergie vitale qu’elle a instillé goutte à goutte à son mari, celui-ci n’aurait probablement pas survécu à ses conditions de détention sur l’Île du diable.

 

Les lettres de Lucie Dreyfus sont un passionnant témoignage de l’Histoire, tant leur contenu est riche sur le déroulement de l’Affaire. Elles éclairent aussi le lecteur du XXI° siècle sur les mœurs de la bourgeoisie française de l’époque, sur l’organisation domestique et le niveau d’implication des femmes dans la politique. N’oublions pas que les femmes n’ont acquis le droit de vote en France qu’en 1944. Lucie, soutenue tout au long du combat par des mouvements féministes, est loin d’en être une.

Ce livre est le premier que je lis sur l’Affaire Dreyfus et j’y ai trouvé un vif intérêt. J’ai regretté quelques longueurs, notamment sur la fin. C’était oublier que l’affaire juridique n’est que le point de départ de la vie extraordinaire de Lucie Dreyfus ; son sens civique et son goût du dévouement ne se sont pas arrêtés avec la réhabilitation de son mari. Elle fera des études d’infirmière. Elle rassemblera autour d’Alfred, jusqu’à son décès en 1935, les dreyfusards inconditionnels. Hélas, l’antisémitisme la rattrapera. Sa famille ne sortira pas indemne du fascisme.

Un documentaire dense mais assez facile à lire. Passionnant.

=> Quelques mots sur l’auteur Elisabeth WEISSMAN

Sauve qui peut la vie

Sauve qui peut la vieNicole LAPIERRE

Sauve qui peut la vie

La librairie du XXI° siècle, Éditions du Seuil, 2015

 

Nicole Lapierre, sociologue, est une spécialiste de la mémoire juive. Elle y a déjà consacré plusieurs ouvrages : Changer de nom (2006), La transmission du judaïsme dans les couples mixtes (2009), Causes communes : des Juifs et des Noirs (2011)… Ce n’est pas un nouveau regard sur cette thématique que promet la quatrième de couverture de Sauve qui peut la vie : Nicole Lapierre y évoque la cascade de suicides au sein de sa propre famille et sa décision d’enrayer ce qui ressemble à de la fatalité. Pourtant, comme le récit le montrera, c’est bien la mémoire juive qui est au cœur de ce nouvel essai.

Dans les premiers chapitres du document, j’ai eu du mal à comprendre où voulait en venir l’auteur. Elle aborde les disparitions tragiques de sa grand-mère, de sa sœur et de sa mère, puis présente en détails sa généalogie familiale ; je me suis rapidement perdue au milieu de tous les personnages.

Et soudain, au quart du récit, une première théorie. Il y aurait moins de suicides parmi les Juifs que parmi les pratiquants d’autres religions, car les Juifs se soutiennent entre eux depuis des générations. Le récit prend une tournure moins personnelle et plus scientifique. Pourquoi se suicide-t-on ? Est-ce pour une cause ou par liberté de choix ? Nicole Lapierre réembraye avec son histoire familiale, mais cette fois le regard du lecteur est plus acéré, on comprend mieux où elle veut nous entraîner.

De fil en aiguille, à travers son histoire familiale qui s’y prête admirablement, l’auteur évoque l’héritage des enfants des rescapés de la Shoah. « La question de la transmission d’une histoire familiale se posait. Or, dans ces familles juives émigrées d’Europe orientale, décimées par le nazisme, on n’évoquait pas, ou peu, la période de la guerre ou des persécutions. Nos parents avaient sans doute de multiples raisons de se taire. Dont celle de s’arracher eux-même à l’emprise de ce lourd passé. Je crois qu’ils voulaient, avant tout, nous en protéger. Ou plutôt nous en délester, afin qu’ainsi allégés nous puissions plus aisément nous intégrer dans la société. » Les descendants des rescapés ont pourtant éprouvé le besoin de sonder les profondeurs de leur histoire familiale. D’autant plus qu’en taisant le passé à leurs enfants pour les préserver, la génération des rescapés a oublié de leur raconter l’autre facette de leur sauvetage : la résistance et la vitalité qu’il leur a fallu développer pour survivre.

Sauve qui peut la vie est une hymne à la vie. Nicole Lapierre refuse catégoriquement « une conception inexorable de l’histoire, axée sur l’hérédité du malheur, les déterminations sociales implacables, les assignations identitaires, les places gardées et étroitement surveillées. » L’héritage n’a rien d’inéluctable.

=> Quelques mots sur l’auteur Nicole LAPIERRE

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Naître et survivreWendy HOLDEN

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Presses de la Cité, 2015

 

Apprêtez-vous à suivre l’incroyable parcours de Priska, Rachel et Anka, ainsi que celui de leurs enfants Hana, Mark et Eva. Des histoires de vie qui, espérons-le, n’auront jamais l’occasion de se répéter.

Priska et Anka sont tchèques. Rachel est polonaise. Toutes les trois sont nées vers 1918, se sont mariées à la fin des années 1930. D’origine juive, elles subissent la répression des lois raciales dès les premières années de la guerre. Le hasard des rafles les conduit à Auschwitz en octobre 1944, toutes les trois enceintes de quelques semaines. Dans la terre froide et boueuse de la place d’appel d’Auschwitz, elles bravent le Docteur Mengele et son sourire diabolique en répondant par la négative à la question qu’il pose à chaque femme jeune qui paraît nue devant lui : « êtes-vous enceinte ? ». Cette résistance passive les sauve de la mort immédiate et les envoie dans un enfer qui durera jusqu’à la libération.

Wendy Holden, journaliste anglaise, biographe et romancière, relate dans ce document de 442 pages d’une richesse inestimable le sort de ces trois jeunes femmes à la destinée sans pareil. Sans se connaître, après une quinzaine de jours à Auschwitz, elles sont conduites dans le même camp : l’usine d’armement de Freiberg. En avril 1945, sous la menace des alliés qui bombardent Dresden, elles sont embarquées pour un voyage infernal par train jusqu’à Mauthausen où les Américains les délivrent quelques jours plus tard. Anka accouche à Freiberg deux jours avant leur transfert. Rachel dans un wagon à bestiaux, au milieu de femmes agonisantes. Quant à Anka, elle met son bébé au monde sur le quai de débarquement à Mauthausen. Elles vont survivre toutes les trois, ainsi que leurs enfants. Elles ne se sont jamais rencontrées, se sont toujours crues seules dans leur situation, alors qu’elles ont survécu aux mêmes supplices, aux mêmes transferts, aux mêmes horreurs.

Ce document n’est pas un simple recueil de témoignages des rescapés. Wendy Holden a creusé son sujet. Entre les lignes qui relatent les souffrances de ces jeunes femmes et de leurs codétenues, l’auteur rappelle l’organisation rationnelle de l’holocauste. L’implication des conseils juifs des ghettos. Le fonctionnement des usines stratégiques. Le coût et l’organisation des transports vers les camps de la mort. L’indifférence hallucinante de la plupart des habitants qui côtoient les camps. Naître et survivre n’est pas un simple essai sur trois femmes et trois bébés. C’est un documentaire exceptionnel sur l’industrialisation de cette extermination de masse. Il ne laissera aucun lecteur indifférent.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy HOLDEN