Parution de L’âme sœur en Hongrie / Testvérlélek megjelenése Magyarorszàgon

Le 27 avril a eu lieu le lancement officiel de Testvérlélek, la traduction de L’âme sœur en hongrois. Un bilan de cette aventure s’impose.

Il faut connaître notre arbre généalogique pour comprendre ce que signifie la parution d’un nouvel auteur « Karinthi » ou « Karinthy » en Hongrie. Même moi, je ne suis pas en mesure d’apprécier à sa juste valeur tout ce que représente ce nom pour les lecteurs hongrois.

Voici donc notre arbre généalogique, issu du livre Ördöggörcs, voyage en Karinthy, écrit par mon oncle Màrton Karinthy. Pour plus de lisibilité, j’ai coloré en rouge le nom de nos aïeux communs à tous et en bleu le nom des célébrités littéraires de la famille, ainsi que les liens familiaux qui mènent à elles.

On trouve ainsi, par ordre de naissance et en respectant les orthographes des noms de naissance :

  • Frigyes Karinthy (1887-1938) : écrivain, dramaturge, poète, humoriste
  • Gàbor Karinthy (1914-1974) : poète
  • Ferenc Karinthy (1921-1992) : écrivain, dramaturge
  • Judith – née Gyimesi et adoptée Karinthy (1942-) : interprète, traductrice
  • Màrton Karinthy (1949-) : dramaturge, écrivain
  • Agnès Karinthi (1969-) : écrivain

Vous comprendrez donc qu’en Hongrie, posséder ce nom est un héritage important ; écrire dans ce même contexte est un évènement encore plus important. Et bien entendu, s’insérer dans l’héritage littéraire de cette famille n’est pas une chose aisée.

Mon aventure hongroise a bien entendu commencé en France, grâce à la parution de mes deux romans, Quatorze appartements paru chez ELP Editeur et chez L’Astre Bleu Editions, puis L’âme sœur paru chez L’Astre Bleu Editions. Lorsque la question de la traduction hongroise s’est posée, ma mère s’est évidemment proposée pour la faire et a choisi de s’atteler à L’âme sœur en premier. Mon oncle Màrton Karinthy a alors fait le lien avec son propre éditeur, Kossuth Kiado. Les choses ont suivi le cours classique du monde de l’édition, dans les mois qui ont suivi.

Le lancement du livre était prévu pour le samedi 27 avril. Je suis arrivée à Budapest le 22 avril, et j’ai rencontré l’éditeur dès le lendemain. J’ai en fait rencontré deux personnes : Jozsef Körössi, directeur de Noràn Kiado (branche littérature blanche de Kossuth Kiado) et Andràs Kocsis, le grand patron de la maison mère, accessoirement un sculpteur de grand talent http://www.kocsisandras.hu/. Tour de la maison, échange avec les deux protagonistes et prise en main du livre… Le tout s’est passé rapidement, mais quelle émotion, déjà ! Au passage, un rendez-vous pris avec une journaliste culturelle. Première interview programmée en hongrois, voilà de quoi faire monter la pression…

Il faut savoir que je parle hongrois, certes. Mais de là à savoir expliquer mes goûts littéraires, à me placer dans l’univers littéraire familial pour me démarquer de ces ancêtres sympathiques mais encombrants quand-même, c’est une autre affaire ! Avant le lancement officiel du livre, j’ai donc sérieusement travaillé le sujet. Ça aide d’avoir une traductrice à portée de main ! L’antisèche que j’ai écrite pour l’occasion m’a bien servi, merci maman !

La tension est gentiment montée tout au long de la semaine. La mienne, bien sûr, mais aussi celle de ma mère et de mon oncle, prévus à mes côtés au débat organisé à l’occasion du 26° Budapesti Nemzetközi Könyvfesztivàl, le 26° Salon du livre de Budapest. Quelques exemples ?

Ma mère : « Ce débat n’a pas beaucoup d’importance. Il n’y aura personne, de toute façon. » (en fait, salle comble et un intérêt réel de tout l’auditoire, composé en partie avec nombre de ses connaissances)

Mon oncle : cent-cinquante conseils à la seconde, dans le genre « Si on te demande ceci, tu dois répondre cela. » Comme si je n’avais jamais présenté le roman et comme si je n’avais pas idées sur qui je suis, au sein de cette sacrée famille.

Bref, les heures qui ont précédé le lancement ont été intenses !

 

Le 27 avril, nous sommes arrivés au Salon du livre une petite heure avant le lancement. Impossible de traverser la foule incognito, mon oncle connait tout le monde. Au bout de quelques minutes, j’ai fini par le lâcher pour me rendre au stand de la maison d’édition. Accueil chaleureux. Présentation de toute l’équipe. Je vois une acheteuse le livre à la main : il s’agit de la directrice de la bibliothèque Karinthy Ferenc de Leànyfalu, une petite ville à 20 km de Budapest où mon grand-père avait sa maison de campagne. Quelques échanges, invitation à venir les rencontrer…

L’heure tourne, nous devons nous rendre dans la salle Sàndor Màrai (un autre grand auteur hongrois 1900-1989. Pour ceux qui ne le connaissent pas, plusieurs de ses romans sont traduits en français). Le débat, animé par Jozsef Körössi, réunit mon oncle Màrton, ma mère Judith et moi-même. Ma mère, habituée par son métier à rester dans l’ombre, n’aime pas s’exposer ainsi. Elle ne se sent pas à sa place, mais son frère fait tout pour la mettre à l’aise et pour faire rire la salle. Il faut dire que la rencontre Karinthy/Karinthi entre mes deux parents est digne d’un roman qu’aurait pu écrire Frigyes… Mon père (descendant Karinthi de par son père, frère de Frigyes) rencontre ma mère (descendante Karinthy de par son père adoptif, fils de Frigyes). Vous suivez ? Si non, reportez-vous à l’arbre généalogique plus haut ! Aucune langue commune entre eux, si ce n’est quelques mots en anglais. Ils s’épousent six mois plus tard…

L’histoire a fait rire tout le monde, comme tant d’autres anecdotes racontées par les uns et par les autres… La salle a applaudi aussi, à plusieurs reprises, notamment lorsqu’a été évoquée la branche française de la famille et la volonté de ma mère de nous apprendre le hongrois. Que mon frère, ma sœur et moi soyons parfaitement bilingues est, pour les Hongrois de Hongrie et indépendamment de toute idéologie politique, une immense fierté. Il n’est pas inutile de rappeler ici que ce pays est petit ; il a perdu la moitié de sa population avec la dislocation du pays par le traité de Versailles, la fuite des Juifs qui ont pu le faire avant et après la Deuxième Guerre mondiale et la révolution de 1956. Si aujourd’hui, le gouvernement hongrois joue avec ce nationalisme pour imposer son régime politique, il n’en reste pas moins que le hongrois est une petite langue et que la population ne peut que rendre hommage à ceux qui la perpétuent – je pense et remercie ma mère, ici ; je n’y suis pour rien, personnellement.

Mon oncle a réussi un véritable tour de force que je n’aurais su faire aussi bien que lui : m’aider à trouver ma place dans la littérature familiale. J’aurais su parler d’étude sociétale ou de portraits psychologiques. Je n’aurais su dire que je suis la première de la famille à évoquer le monde ouvrier, monde que mon oncle a avoué ne pas connaître et que, dans L’âme sœur ou plutôt Testvérlélek, il a trouvé passionnant à découvrir. C’est dans ces subtilités que je comprends ne pas réaliser l’importance de mon nom en Hongrie. Evoquer le monde ouvrier que je côtoie professionnellement au quotidien, c’est écrire sur ce que je connais, ce que j’aime et que j’admire. J’ai souhaité placer l’intrigue de L’âme sœur dans ce milieu social, pour le mettre en lumière. J’espère y être arrivée.

L’heure de débat est allée très vite. Pas d’échanges avec la salle, mais de nombreux échanges postérieurs au cours de l’heure de dédicace qui a suivi. « J’ai été une amie de votre grand-père », « Qui est pour vous Gàbor Karinthy ? », « Je suis abonné au théâtre de Màrton Karinthy »… déroulé de la généalogie familiale, hyperconcentration nécessaire pour ne pas se tromper dans les dédicaces hongroises. J’ai fait écarquiller les yeux de tous, lorsque par réflexe franchouillard, je leur ai demandé d’épeler leur prénom. Car contrairement à notre beau français si complexe, l’écriture hongroise est phonétique. Bon, tant pis, je dois garder un peu de mon exotisme, non ?

Quelques photos de la journée. La plupart d’entre elles m’ont été fournies par Gergely Bea, photographe professionnelle, que je remercie pour ses envois.

Fin de journée, réunion familiale autour d’une bonne bouteille. Le lendemain, repos. Lundi, interview pour une émission littéraire des vendredis soir. Puis retour à Lyon. Il faut bien que les bonnes choses s’arrêtent, aussi…

Je retournerai à Budapest mi-juin, pour le Könyvhét, salon littéraire en plein air. Deux journées de dédicaces en perspective !

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout… Si vous ne l’avez pas lu, L’âme sœur peut se commander dans n’importe quelle bonne librairie, ou directement auprès de l’éditeur (français), L’Astre Bleu Editions.

Une longue impatience

Gaëlle Josse

Une longue impatience

Les éditions Noir sur Blanc, 2017

 

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, quelque part sur les côtes bretonnes. A l’âge de seize ans, Louis fugue de chez lui pour ne plus revenir. Pour sa mère, Anne, débute une longue suite de nuits et de jours d’attente, sur la falaise, dans la maison qu’ils ont partagée avant son remariage avec le pharmacien du village, au port, partout où elle pourrait avoir de ses nouvelles.

Quelle beauté que la poésie des mots de Gaëlle Josse !

Chaque jour je me demande pourquoi. Pourquoi Louis n’a pas laissé un mot, pourquoi il a décidé de partir en me laissant l’absence et le silence pour seul souvenir. Je voudrais comprendre pourquoi il me laisse dans la peine, dans l’ignorance, dans l’attente. Pourquoi il m’empêche de vivre, en réduisant mon existence au guet des bateaux qui arrivent, à cet espoir que je dois chaque jour inventer, à la force que je dois trouver en moi pour sortir par tous les temps, par tous les vents, pour faire semblant de vivre.

Véritable cri d’amour maternel, ce roman hurle l’absence du fils disparu. La mère hante les lieux des souvenirs et des retrouvailles possibles, sans espoir, avec comme seul moyen de tenir debout les lettres qu’elle lui envoie par la compagnie maritime qui l’a embauché, comme autant de bouteilles à la mer. Ces lettres sont, pour moi, les plus poignantes évocations de la douleur du roman, même si leur contenu semble en décalage avec l’humilité et la contrition qu’on attendrait d’une mère qui n’a su protéger son fils. Elle comble sa souffrance par la promesse d’un repas festif, comme s’il n’y avait qu’une ripaille pour le faire revenir. Comme s’il ne fallait pas évoquer le passé mais l’écraser au contraire sous une orgie des mets les plus fins. C’est d’autant plus surprenant qu’au fur et à mesure de ses souvenirs, on découvre la vie de désolation que mère et fils ont menée avant son remariage, union qui les a sortis de la pauvreté, certes, mais source de l’inévitable départ. Les seules variantes d’un courrier à l’autre, mis à part le dernier, peut-être (quel soulagement pour moi que ce dernier courrier…), ce sont les mets dont elle compose le repas gargantuesque. Mélange de son ancienne et de sa nouvelle vie, toutes les saveurs rustiques et raffinées de Bretagne sont promise par cette noyée qui n’a trouvé que la satisfaction du ventre pour ramener le fils à terre. Est-ce le signe d’une souffrance qui ne peut pas être exprimée autrement ?

Une longue impatience est l’histoire d’un véritable écartèlement. Déchirement entre son ancienne vie dont elle n’a pas fait le deuil et la nouvelle à laquelle elle ne s’est jamais adaptée. Entre son rôle de mère de ce grand fils absent et celui qu’elle joue auprès des deux petits qu’elle aime tout aussi tendrement. Sans parler de son souvenir du père de Louis, marin pêcheur, que la tendresse qu’elle porte au pharmacien ne lui permet pas d’oublier. Aucun vivant ne saura combler l’absence et l’attente, envers et contre tout. Surtout chez une personne qui se drape de silence pour survivre.

Le silence et l’attente. Seule une écriture poétique permettait d’évoquer ce thème sans lasser le lecteur. Gaëlle Josse a réussi cette prouesse avec une merveilleuse sensibilité.

=> Quelques mots sur l’auteur Gaëlle Josse

Tenir jusqu’à l’aube

Carole FIVES

Tenir jusqu’à l’aube

L’Arbalète Gallimard – 2018

 

Tenir jusqu’à l’aube, ou comment évoquer le rapport femme-enfant sans fatiguer le lecteur avec les évidences. C’est à cette phrase que je résumerais le roman de Carole Fives et j’ai à peu près tout raconté de l’histoire et de la qualité du récit, ou presque.

L’héroïne est une mère seule, une « solo » d’après le jargon des forums internet dans lesquels elle puise de l’inspiration pour trouver des astuces et ne pas sombrer. Ne pas sombrer. Elle est au bord du gouffre, en mode survie. Sa seule soupape pour respirer, ce sont quelques promenades qu’elle s’autorise quand l’enfant dort. Dix minutes. Vingt minutes. Des sorties de plus en plus longues. Tiendra-t-elle jusqu’à l’aube ?

A droite, à gauche, elle emprunte des axes qu’elle ne connait pas.

Se faufile entre les voitures, évite les passages piétons, les zones trop éclairées.

Bouscule un couple. La femme rit bruyamment.

Elle baisse la tête et repart en courant. Se perdre, se cogner aux murs de la ville, à ses aspérités.

Les phrases sont courtes, parfois construites à l’infinitif, et maintiennent en apnée. La même apnée que celle qui permet à la jeune femme de traverser les épreuves tête baissée, bras tendus en avant, histoire de ne pas tomber tout de suite. Et des épreuves, il y en a beaucoup, lorsqu’on est seul avec un enfant non scolarisé, lorsqu’on travaille à son compte pour des clients exigeants, lorsque les revenus baissent, que le loyer coûte trop cher, que l’absence du père est insoutenable et qu’on attend que l’enfant-tyran s’endorme enfin pour pouvoir s’échapper, écouter le clapotement de l’eau à quelques centaines de mètres de l’appartement.

Dès les premières pages, Tenir jusqu’à l’aube m’a fait penser à La petite Chartreuse de Pierre Péju (Gallimard 2002). Dans les deux cas, l’histoire évoque une femme qui fuit. Le roman de Carole Fives est entièrement tourné vers les insurmontables difficultés d’une mère célibataire, contrairement à celui de Pierre Péju, plus étoffé, qui a tissé un roman triangulaire, où la littérature prend autant de place que le drame lui-même. Si j’ai aimé le style de Carole Fives, aussi précis et factuel que dans son précédent roman Une femme au téléphone (L’Arbalète Gallimard, 2017), j’ai préféré la construction littéraire de Pierre Péju plus dense, moins linéaire, un délicieux conte pour adultes.

Il n’en reste pas moins que Tenir jusqu’à l’aube questionne terriblement notre société qui n’est pas construite pour aider les mères seules à s’en sortir. La dénonciation est terrible, presque insoutenable.

=> Quelques mots sur l’auteur Carole Fives

Le Bal

Irène NEMIROVSKY

Le bal

Hachette Livre – 2005

Première édition : Grasset & Fasquelle, 1930

 

Antoinette, quatorze ans, vit les affres de l’adolescence entre ses parents, Juifs nouveaux riches, et sa préceptrice anglaise, miss Betty. Rebelle, souffrant de l’égocentrisme appuyé de sa mère, elle apprend presque au même moment que ses parents donneront prochainement un bal et qu’elle n’aura pas le droit d’y assister. De cette désillusion va naître une soirée plutôt inattendue.

Le Bal est un très court roman, un des premiers de la brillante romancière franco-russe d’origine juive, auteure de Suite française (Denoël, 2004). Il annonce son immense talent à venir. La justesse du ton, la finesse de l’analyse psychologique, le sarcasme dont Irène Némirovsky se sert sont exquis, pour ne pas dire plus. En deux mots, elle dresse le portrait familial. Couple de petits Juifs arrivistes, vulgarité rapace de la mère, froideur et sens des affaires du père, solitude de l’adolescente dans cette société de riches vauriens… Le monde sans cœur ni âme qui entoure Antoinette est délicieusement odieux. Le geste d’Antoinette en est sublime de puissance et de majesté. Et le lecteur, envouté, dévore les quatre-vingt neuf pages de l’édition pour collégiens (texte intégral) avec un bonheur indescriptible.

Il a beaucoup été reproché à Irène Némirovsky, de son vivant, d’avoir consacré sa courte vie à dénigrer les Juifs d’Europe. L’essentiel des biographies qui lui sont consacrées interroge sa sympathie envers son peuple, malgré son extermination à Auschwitz en 1942. Connaissant ces questions pour avoir lu plusieurs de ses romans ainsi que La question Némirovsky, la biographie de Susan Rubin Suleiman (Albin Michel, 2017), j’ai lu ce court texte sous l’angle de vue de son éventuel antisémitisme. La famille est Juive, d’accord, mais à part ce constat je n’ai lu dans le récit que le fantastique sarcasme avec lequel la romancière dénonce la bêtise du couple et sa décadence, qui débute au moment où leur fille commence à prendre de la hauteur. Le roman ne dit pas si la jeune fille saura dépasser la cupidité de ses parents ; on ne peut que l’espérer, et le roman a cette force, justement : permettre au lecteur d’imaginer la suite du fameux soir de bal, où tout va basculer.

=> Quelques mots sur l’auteur Irène Némirovsky

Publié dans le cadre du challenge « cette année, je (re)lis des classiques – 2018

4321

Paul Auster

Traducteur (américain) : Gérard Meudal

4321

Acte Sud – 2018

 

Je termine le pavé de mille seize pages subjuguée, émerveillée, époustouflée, je n’ai pas de mots assez forts pour exprimer comme ce livre m’a happée.

C’est le premier roman de Paul Auster que je lis. Je regrette de ne pas m’être lancée plus tôt dans la découverte de ses écrits, en même temps il y a toujours une première fois, ce n’est pas une lecture posthume et il ne fait aucun doute que ce roman et les autres passeront à la postérité. Autant d’excuses pour avouer mon incapacité à situer 4321 au sein de l’œuvre de l’auteur américain, il y a pourtant là certainement beaucoup de choses à dire.

De la même manière, je ne suis pas spécialiste de la littérature américaine mais je perçois dans l’écriture de 4321 des similitudes avec des romans d’autres auteurs comme John Irving, pour ne citer que lui (lisez L’oeuvre de Dieu, la part du diable, Le Seuil, 1986, c’est indispensable). Spécificité de l’écriture de 4321 (une érudite m’a soufflé que les autres romans d’Auster différaient) : longues phrases, telles des vagues qui commencent au ralenti, prennent progressivement de l‘ampleur, s’accélèrent dans un roulis et, selon leur message, explosent dans un chaos assourdissant ou meurent sur la grève de l’apaisement des tumultes qu’elles ont généré. Tout 4321 est écrit de cette manière-là, style difficile à lire parfois, mais dont je me suis régalée.

Quelques mots sur le livre, quand-même… Archie est petit-fils d’un émigré Juif polonais au nom imprononçable. Ce grand-père met tant d’espoir dans son immigration aux Etats-Unis qu’il décide de se présenter aux autorités d’Ellis Island sous le nom de Rockfeller. Arrivé devant le préposé aux visas, il a un tel trou de mémoire que dans la spontanéité de son yiddish natal, il s’exclame Ikh hab fargessen ! (j’ai oublié !), ce que l’agent administratif comprend comme son nom, Ichabod Fergusson. Voilà donc un nouveau citoyen américain affublé d’un nom désormais tout à fait prononçable, auquel Paul Auster imagine un fils, une belle-fille et un petit fils, Archie. Un fils unique, une belle-fille unique et un petit fils unique, mais une intrigue quadruple, à savoir quatre évolutions différentes possibles pour chacun des personnages. 4-3-2-1.

Il faut bien comprendre (et applaudir) la force de ce roman. Si Paul Auster a soumis ses personnages au hasard du destin, il a su leur conserver une individualité stable qui ne peut être, qui n’est d’ailleurs, que celle d’Auster lui-même. Qu’Archie tombe amoureux de sa professeure d’anglais Evie ou de son amie d’enfance Amy, qu’il aille à l’université de Columbia ou de Princeton, qu’il devienne poète ou journaliste, Archie reste Archie. De même pour tous les personnages qui gravitent autour de lui. De même pour les mouvements pacifistes qui lèvent les universités contre l’autorité et dénoncent la guerre du Vietnam.

Il est impossible de ne pas sentir la profonde sympathie qu’a Paul Auster pour l’ensemble de ses Archie. A travers eux et leurs amis les plus proches, tous intellectuels, enfants d’abord puis étudiants sympathisants ou activistes des mouvements gauchistes, il dresse un portrait social époustouflant de l’Amérique middle class des années 1950 à 1970. Les différents Archie lui permettent d’observer le monde à travers quatre prismes différents. Les émeutes citées, que ce soit la rébellion noire de Newark (1967), les premières révoltes étudiantes (1968) ou celles qui ont suivi tout au long de l’absurde guerre du Vietnam, sont vues plus ou moins de l’intérieur selon le statut d’Archie – enfant fils de photographe, journaliste en herbe, amoureux d’une activiste, écrivain ou poète, mais toujours avec le même point de vue d’américain moyen, sympathisant des évènements. Ce qui change est uniquement le degré d’implication du héros, pas l’angle d’approche pour décrire les faits.

Par le même temps, le roman aborde comme un tout le développement intellectuel et la maturation sexuelle du quadruple héros, de ses premières expériences adolescentes à sa découverte de l’amour véritable. Là encore, toutes les nuances de la palette amoureuse s’offrent au lecteur en fonction de l’Archie évoqué, subtilités qui permettent à l’écrivain d’aborder l’homosexualité et le puritanisme américain, la libération sexuelle des années 1960, le racisme et la transformation, ô combien touchante, de tous les adolescents du roman en adultes responsables.

Quel est l’Archie préféré de Paul Auster ? Il y en a un, inévitablement. Le lecteur ne peut pas ne pas le comprendre. La lecture en est exacerbée, d’ailleurs, car l’attachement à certains Archie est vain. Chaque Archie progresse à son rythme et selon ses propres objectifs littéraires, clin d’œil passionnant à tout écrivain ou aspirant-écrivain. Il dévoile sa part spécifique de fragilité et de force dans le relationnel, possède une individualité forte, mais ils se ressemblent tous. L’environnement a son rôle à jouer dans ce qui rend l’individu unique. La destinée selon Auster n’est pas aussi définitive que ce que Voltaire prétend ; ce qui l’est, c’est le potentiel de l’Homme à choisir sa route en tenant compte au mieux des options dont il dispose.

=> Quelques mots sur l’auteur Paul Auster

Persuasion

Jane Austen

Traducteur : André Belamich

Persuasion

Christian Bourgois Editeur – 1980

Première parution : 1818

 

Voici le cinquième roman de Jane Austen que je chronique, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de mon préféré.

Pourquoi Persuasion a-t-il pour moi une telle valeur ? L’intrigue a un intérêt limité. Le style de Jane Austen est moins mordant que dans Orgueil et Préjugés et beaucoup moins léger que dans Northanger Abbey. Alors quoi ? Histoire à la limite de l’ennui, écriture sérieuse, pourquoi donc cet engouement, le mien comme celui de nombreux autres lecteurs, pour ce roman ?

Plusieurs raisons à cela. Le style tout d’abord, comme toujours. Dans Persuasion, deux mondes sont décrits, la noblesse et son prestige, la richesse paysanne et sa simplicité. Anne Elliot, issue du premier milieu et attirée par le deuxième, se voit obligée de naviguer entre les deux. Discrète, effacée, elle doit composer en fonction des personnalités dont elle partage l’existence. Et Jane Austen la fait naviguer – nous fait naviguer – avec une telle aisance d’un milieu à l’autre que le réalisme en est époustouflant. Il arrive parfois qu’on ait envie de comparer un tableau de peinture à une photographie, à y rechercher les détails qui donnent envie d’admirer l’œuvre au titre de son réalisme. Persuasion, c’est exactement cela. Grâce à ses mots et la finesse de sa connaissance des caractères, Jane Austen nous fait pénétrer dans l’intimité de l’insipide Sir Walter Elliot, de l’égoïste Mary Musgrove ou de l’adorable couple que forment l’Amiral et Sophie Croft avec une telle perfection que je ressors systématiquement de la lecture de ce roman convaincue d’avoir tout juste quitté ces personnages pour les retrouver intacts le lendemain – dans la vraie vie.

Henri Plard, dans sa postface de Persuasion de l’édition 10/18, évoque l’amitié évidente que porte Jane Austen à « sa pauvre Anne ». L’empathie qu’elle ressent pour son héroïne est en effet décelable à chaque page du roman. Dans toutes ses œuvres, elle aime mettre en parallèle des caractères accomplis et d’autres moins glorieux ; elle s’en joue pour notre plus grand plaisir. Dans Persuasion, c’est l’abnégation et la douceur qui sont mis en avant. Il faudrait être bien insensible pour ne pas tomber sous le charme d’Anne Elliot. Personnellement, c’est l’héroïne de la romancière que je préfère.

Anne n’avait pas besoin de cette visite à Uppercross pour apprendre que le passage d’un milieu à l’autre, même distant de trois milles seulement, comporte souvent un changement total de conversations, d’opinions et d’idées. Elle n’y avait jamais séjourné auparavant sans en avoir été frappée ou sans avoir désiré que d’autres Elliot eussent, comme elle, l’avantage de voir combien inconnues ou inaperçues ici étaient les affaires qui, au château de Kellynch, étaient traitées comme étant de notoriété générale et d’intérêt public ; pourtant, avec toute son expérience, elle croyait qu’elle devait maintenant se résigner à sentir qu’une nouvelle leçon, dans l’art de connaître le néant que nous sommes hors de notre propre cercle, lui était devenue nécessaire ; car, arrivant comme elle le faisait, le cœur plein du sujet qui avait complètement absorbé l’une ou l’autre maison de Kellynch pendant plusieurs semaines, elle s’était certainement attendue à un peu plus de sympathie et de curiosité qu’elle n’en trouva, dans les remarques faites séparément, mais très semblables, de M. et Mme Musgrove : « Alors, Mademoiselle Anne, Sir Walter et votre sœur sont partis ; en quel endroit de Bath pensez-vous qu’ils se fixeront ? » et cela, sans beaucoup attendre la réponse, ou dans le commentaire des jeunes filles : « J’espère que nous, nous irons à Bath en hiver ; mais souvenez-vous-en, papa, si vraiment nous y allons, nous devons y choisir un beau quartier… Nous ne voulons plus de vos Queen Squares ! » ou dans la conclusion inquiète de Mary : « Ma parole, je serai bien arrangée quand vous serez tous partis prendre du bon temps à Bath ! »

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

Publié dans le cadre du challenge « cette année, je (re)lis des classiques – 2018

Le Jour d’avant

Sorj Chalandon

Le Jour d’avant

Grasset, 2017

 

Raconter Sorj Chalandon et son style inimitable avec mes mots à moi ? C’est la troisième fois que je pratique l’exercice, c’est la troisième fois que je sens l’ampleur du fossé qui sépare mes prouesses narratives de celles du journaliste.

Raconter l’indicible. Sorj Chalandon sait le faire. Il a déjà tâté le terrain en expliquant l’Irlande et ses désolations (Retour à Killybegs, 2011) ou en s’invitant dans l’intimité de la violence d’un père envers son fils (Profession du père, 2015). Avec Le Jour d’avant, c’est la tragédie de la mine de charbon de Saint-Amé de Liévin le 27 décembre 1974 qu’il utilise comme sujet d’étude.

Une explosion dans la fosse 3bis endeuille quarante-deux familles. La mort de Joseph Flavent secoue son frère au point que quarante ans plus tard, il passe encore une grande partie de son temps dans le mausolée qu’il a construit au nom de Joseph et de ses collègues disparus. Va-t-il finir par pouvoir tourner la page ?

Ce livre se lit comme une plaie ouverte qui saigne abondamment. Etre mineur sonne comme une condamnation à mort. Mort souterraine ou asphyxie à petit feu au bout de quarante ans de loyaux services, quelle différence ? Un petit rappel historique sur l’avènement de la médecine du travail s’impose ici. C’est en 1946 qu’ont été nommés les premiers médecins du travail, dans l’objectif de dépister la silicose chez les mineurs dans le nord de la France. Cette maladie détruit les poumons au point de leur faire perdre leur capacité d’absorber l’oxygène. Il s’agit de la première maladie reconnue comme professionnelle en France. Cette reconnaissance avait pour objectif d’améliorer les conditions de travail des salariés. D’assainir l’air des mines afin de protéger leur santé. Fin 1974, dans la mine de Saint-Amé de Liévin, cet objectif a-t-il été atteint ? L’auteur, bien qu’il ne traite pas la question sous cet angle-là, semble penser que non. Ce qui a tué les quarante-deux mineurs de fond, c’est l’accumulation de poussière, l’absence de ventilation efficace, le non-respect de l’arrosage des couloirs et la course au rendement. Autant de dysfonctionnements qui ont permis l’explosion. Si les victimes avaient survécu, elles auraient succombé quelques années plus tard à la maladie.

Raconter l’indicible ? Dans ce roman, il s’agit de raconter ce qui se passe dans le cœur pétrifié de Michel Flavent, frère de Joseph, condamné par son père à venger la famille de toutes ses victimes de la mine. Ce roman crie la douleur de l’absence dans chaque mot. Des trois romans de l’auteur que j’ai lus, c’est le plus difficile à lire. Celui où la plaie est la plus à vif. Celui où le non-dit est aussi présent entre les lignes que les souffrances exprimées. Le rythme est lent dans la première moitié. Il faut prendre du temps pour digérer les informations. Puis arrive le moment de bascule où les évènements s’accélèrent. Le rythme des mots ne change pas, mais le rythme cardiaque du lecteur, si. L’horreur de la tragédie prend une autre dimension, plus intime, plus triste encore.

Dure et belle lecture, que celle de Le Jour d’avant. J’attends votre nouveau sujet avec hâte, Monsieur Chalandon.

=> Quelques mots sur l’auteur Sorj Chalandon