Les vies multiples d’Amory Clay

William Boyd

Traductrice : Isabelle Perrin

Les vies multiples d’Amory Clay

Editions du Seuil – 2015

 

Si vous aimez les biographies, vous serez servi. Si au contraire vous préférez les romans, Les vies multiples d’Amory Clay en est un. William Boyd a en effet écrit une biographie d’une photographe imaginaire, née en 1908, décédée en 1983. Anglaise, très impliquée dans son époque, photographe de mode puis de guerre, elle a navigué dans tellement de sphères différentes que sa vie aurait été passionnante. Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. William Boyd colle à cet adage et invente cette artiste de toutes pièces, ainsi que les autres héros qui gravitent autour.

Le roman, puisqu’il s’agit d’un roman, donc, fourmille de dates, de photographies, de références, au point que je me suis précipitée sur internet pour en savoir un peu plus sur l’héroïne une fois le roman terminé. De ce point de vue technique, le livre est très bien écrit. L’auteur décrit les époques que traverse son héroïne à travers l’œil d’un photographe. Un peu de technique, détails des clichés, prix, âpre concurrence entre professionnels, critiques… Tout un univers est étalé dans les pages du livre. C’est intéressant, captivant parfois.

Mais pourtant… je ne peux pas dire que j’ai aimé à la folie. Loin de moi l’idée de brandir l’étendard en criant « je savais », car non, je n’avais pas deviné qu’Amory Clay était le pur fruit d’une imagination, de même pour Jean-Baptiste Charbonneau et probablement l’ensemble des personnages de l’histoire. C’est difficile de deviner, vraiment. Je n’ai donc pas compris l’artifice avant de chercher sur internet, mais maintenant que je sais, je dois dire que je ne suis pas surprise. Sans être spécialiste des biographies, loin de là, j’en ai lu quand même un nombre conséquent. Et celle-ci m’a laissée sur ma faim sur bien des points.

Le plan global de l’histoire, pour commencer. Elle est trop hachée. Pas ou peu de liens entre les différents épisodes de la vie professionnelle d’Amory. J’ai lu chaque partie du livre comme des histoires indépendantes et j’en ai été gênée. Il m’a manqué tout au long du récit un fil rouge que l’on trouve régulièrement dans les biographies.

Amory est photographe de guerre, pourtant William Boyd consacre une partie trop petite du roman aux deux périodes de conflits qu’elle couvre. Pourquoi ? Je me suis demandé, en lisant ces passages, s’il connaissait son sujet. L’auteur utilise des artifices pour sortir des difficultés inhérentes à l’écriture d’un récit de guerre. Il contourne le terrain, ne rentre pas dans le fond et préfère évoquer des sujets mineurs, comme par exemple la décision de l’héroïne de photographier les camps militaires plutôt que les scènes de combats.

Les personnages manquent d’âme. Je suis très attachée aux portraits, en général ; dans Les vies multiples d’Amory Clay, ils sont trop techniques, académiques. Ils manquent de profondeur. Par exemple, la pause familiale d’Amory entre deux périodes de vie active peut se comprendre, certes. Mais le récit est artificiel. On ne ressent pas le débat intérieur que la jeune femme a sûrement dû mener avant de mettre de côté son activité professionnelle, passionnante et dévoreuse de temps. Je n’ai pas réussi à rentrer dans cette partie du roman qui m’a paru déplacé.

J’ai donc lu Les vies multiples d’Amory Clay comme une biographie, mais comme une biographie de qualité moyenne. Le déroulé historique se tient, mais pas la vie de l’héroïne. A quand une vraie biographie, dans laquelle William Boyd pourrait présenter ses réelles qualités de biographe ?

=> Quelques mots sur l’auteur William Boyd

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Mr Brown – L’homme au complet marron

mr-b-lhomme-au-complet-mAgatha Christie

Traducteurs : Albine Vigroux et Sylvie Durastanti

Mr Brown (1922) et L’Homme au complet marron (1924)

Editions Les intégrales du Masque – 1990

 

Dès que quelqu’un évoque Agatha Christie, on pense aux enquêtes de Hercule Poirot ou de Miss Marple. Mais la grande romancière britannique a également écrit quelques romans d’espionnage, dont Mr Brown et L’Homme au complet marron.

Elle a édité ces romans à deux années d’intervalle. Les deux scénarios sont tellement proches que l’un parait presque être une ébauche de l’autre. Une chronique commune m’a donc paru être tout à fait adaptée.

Tuppence Cowley, jeune infirmière pendant la Première guerre mondiale, entame les années 1920 sans le sou, sans travail, en quête d’aventures. Elle retrouve par hasard Thomas Beresford dans les rues londoniennes ; son ancien ami d’enfance est un soldat démobilisé, désœuvré tout comme elle. Ensemble, ils vont tenter de démasquer Mr Brown, un dangereux individu à la tête d’une organisation gigantesque, prête à mettre le monde à feu et à sang.

Anne Beddingfeld, fille d’un célèbre anthropologue désargenté, perd brutalement son père dans les années 1920. Elle accepte l’invitation de son notaire à l’accompagner à Londres le temps de se trouver une situation. Le hasard va la mettre sur le chemin de l’Homme au complet marron et du Colonel, le mystérieux chef d’une bande de dangereux gangsters d’envergure internationale.

L’amour a une place essentielle dans ces deux romans d’espionnage. L’amour et les épopées mouvementées. Agatha Christie met en scène des jeunes personnes inexpérimentées pour démasquer des organisations criminelles en mesure de renverser l’ordre social. Billets truqués, amitiés trompeuses, intrépidité et perspicacité sont dans les deux cas les clés de notre plaisir. Lecteur, vous êtes prévenu : vous allez passer de surprise en surprise, selon le rythme exact imposé par la reine du crime. Attendez-vous à n’être plus sûr de rien, le bluff est garanti.

Le décor de ces deux romans est, lui, très différent. La bonne vieille Angleterre pour Mr Brown, une traversée en bateau et l’Afrique du Sud pour L’Homme au complet marron. La construction de l’intrigue diffère également. Dans Mr Brown, le narrateur est tour à tour l’un ou l’autre des jeunes héros. Quant à L’Homme au complet marron, d’une construction plus subtile et plus enlevée, l’histoire est racontée en alternance par Anne Beddingfeld et le journal de Sir Eustache Pedler, politicien à l’humour piquant, dans lequel il est difficile de reconnaître l’Anglais traditionnel et son flegme bien connu. Ce dernier roman mêle également à l’enquête des thèmes chers à l’auteure, comme l’anthropologie et les fouilles archéologiques.

Pour prendre un plaisir égal à la lecture de ces deux romans, je recommande de les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture. Agatha Christie, dans les deux cas, excelle dans le montage de l’intrigue. La qualité littéraire de Mr Brown est cependant un degré en-dessous de celle de L’Homme au complet marron, au ton plus léger et aux rebondissements plus originaux.

=> Quelques mots sur l’auteure Agatha Christie

Une proie trop facile

Mise en page 1Yishaï SARID

Une proie trop facile

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Un jeune avocat de Tel Aviv a quitté le grand cabinet véreux dans lequel il a débuté pour tenter sa chance tout seul. On ne peut pas dire que les clients se précipitent pour prendre rendez-vous avec lui. Il est même fauché, embourbé dans ses propres contradictions. Heureusement pour son moral, en tant que réserviste de la police militaire, il est parfois sollicité par celle-ci pour résoudre des cas en lien avec l’armée. C’est ainsi qu’il se voit confier la mission d’auditionner un jeune capitaine de parachutistes au courage exemplaire, accusé de viol par une soldate, afin de savoir si l’armée peut classer l’affaire ou si elle doit la transmettre au contraire au procureur.

Une proie trop facile est un témoignage d’une époque et d’une civilisation. C’est le premier livre que je lis d’un auteur israélien et ce ne sera pas le dernier. Yishaï Sarid présente dans ce roman la complexité de l’état juif. S’il peut être qualifié de moderne en référence à Tel Aviv et son développement cosmopolite à l’occidentale, il n’en est rien dès lors que l’on s’enfonce dans les colonies et le désert. Un fossé semble d’ailleurs exister entre ces deux mondes. Ainsi, d’après Yishaï Sarid, les jeunes en provenance des kibboutz supportent beaucoup mieux la dureté des conditions de vie de l’armée, Tsahal, que les citadins.

L’armée et le patriotisme sont un des pilliers de la civilisation israélienne qu’a développé l’auteur dans ce roman. Le pays est en guerre. Ses soldats risquent leur vie tous les jours lors des patrouilles, au Liban en particulier. Leurs conditions de vie sont extrêmes. Les parents des militaires ont peur. Sarid rend hommage au courage des soldats, à la force du collectif, au patriotisme au-delà des différences ethniques et des pratiques religieuses.

Pour ce qui est du polar lui-même, je crois que j’abandonne définitivement l’idée de lire un livre selon ce code, je n’y arrive tout simplement pas. Une proie trop facile m’a intéressée pour l’épanchement socio-culturel auquel s’est livré l’auteur. De ce point de vue, il est passionnant. Viol ? Pas viol ? Honnêtement, je n’ai trouvé aucun intérêt au livre par rapport à cette question. L’avocat enquête, piétine, l’auteur intègre dans son récit quelques revirements de situation comme dans tout polar qui se respecte. Je suis restée hermétique à cette construction ficelée. D’autant plus que le rythme du récit est lent, reflet de l’indécision qui caractérise l’avocat dans cette période de sa vie.

Lire Une proie trop facile m’a permis de rééquilibrer un peu ma connaissance sur Israël et de sa politique extérieure largement dénoncée par la communauté internationale. Il s’agit d’un pays en guerre, profondément marqué par les actes de terrorismes du passé et du présent.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

Les derniers jours de nos pères

Les derniers jours de nos pèresJoël Dicker

Les derniers jours de nos pères

Editions De Fallois, 2012

 

Connaissez-vous le SOE, les services secrets britanniques pendant la Deuxième guerre mondiale ? Je ne connaissais pas, jusqu’à la lecture des Derniers jours de nos pères. Le SOE recrutait et formait des agents secrets pour les envoyer dans les pays en guerre. Souvent natifs de ces pays, ils parlaient parfaitement la langue, se coulaient aisément dans la population par totale maîtrise des coutumes et de la culture locale. Une partie de la résistance française est passée par les centres de formation du SOE, parallèles aux organisations de la Résistance conduites par le Général de Gaulle.

Dans son premier roman, Joël Dicker, aujourd’hui écrivain de grand renom grâce à La vérité sur l’affaire Harry Québert couronné de nombreux prix, raconte sous une forme presque documentaire l’aventure du SOE, à travers l’histoire d’une quinzaine de recrues de la section F consacrée aux missions françaises. En Grande Bretagne, Pal, Claude, Gros, Laura et les autres subissent quatre mois de formation impitoyable dans des centres spécialisés avant d’être envoyés en mission. Sabotage, contre-espionnage, propagande noire, ils sont affectés selon leur spécialité aux différents métiers des services secrets, aux quatre coins de la France.

Fiction ou documentaire ? Les deux et aucun. J’ai été très intéressée par ce roman qui m’a beaucoup appris sur l’organisation et la structuration des services secrets et de la résistance. Je suis pourtant restée sur ma faim : le sujet est abordé de manière assez générale, avec peu de détails sur les difficultés concrètes du terrain, probablement pour laisser de la place à la romance. Quant aux héros, Joël Dicker s’est attaché à décrire leurs états d’âme avec beaucoup de finesse. C’est le moral qui permet aux agents secrets de tenir le coup dans la clandestinité. Constamment recherchés par la Gestapo, ils ne peuvent déjouer les pièges qu’en maîtrisant leur peur. Pourtant, les caractères sont brossés de manière trop grossière. Certains évènements sont tirés par les cheveux, comme si l’auteur avait voulu introduire du piment dans son histoire, sans réussir vraiment à rendre ces épisodes crédibles.

Les derniers jours de nos pères pose une question essentielle et c’est en cela que le livre est fort. De quelle étoffe est fait un héros ? Au nom de la patrie, est-il héroïque de laisser son propre père mourir de désespoir ? La guerre est destructrice, sans aucun doute. Au retour de la paix, les jeunes patriotes seront canonisés par l’Europe entière. Mais leurs fantômes, ces vies qu’ils auront brisées pour sauver le monde de la servitude, ne les lâcheront jamais. Quelle facette de ces résistants est la plus héroïque ? Celle de l’homme ou celle du soldat ?

=> Quelques mots sur l’auteur Joël DICKER