L’art de perdre

Alice Zeniter

L’art de perdre

Flammarion/Albin Michel – 2017

 

Naïma, la trentaine, Française d’origine algérienne, se voit reprocher par un de ses oncles « d’avoir oublié d’où elle vient ». Le mépris occasionné par ces mots plonge la jeune femme dans une profonde perplexité qui va la conduire à raconter l’histoire de sa famille, de la jeunesse de son grand-père Ali en Kabylie jusqu’à sa propre découverte de l’Algérie, deux générations plus tard. Que s’est-il passé entre ces deux époques ? L’indépendance de l’Algérie, tout simplement. Ali, en raison des aléas de la vie, s’est retrouvé du côté des perdants ; c’est un harki.

Trois parties composent L’art de perdre. Trois parties, trois portraits : celui d’Ali le harki, le patriarche ; celui d’Hamid le fils aîné, qui avait dix ans en quittant l’Algérie ; celui de la fille de ce dernier, Naïma, née en France, à peine consciente de ses racines algériennes.

A travers ces trois personnages, Alice Zeniter démontre une évolution qu’elle présente comme inexorable : lorsque les harkis ont fui l’Algérie, le regard des autres (haine, mépris, ignorance) et le manque de reconnaissance de l’Etat français ont suscité une telle peur qu’ils se sont recrovillés sur eux-mêmes, à jamais. Ali ne racontera jamais l’Algérie à ses enfants. Hamid ne racontera jamais le pays de son enfance à sa femme. Quant à Naïma et ses sœurs, elles ne sauront rien de leurs racines. Les conséquences paraissent sans appel : Hamid est plus Français qu’Algérien, il a renié sa foi et sa culture, oubliant jusqu’à sa langue natale. Naïma, une génération plus tard, achève l’évolution amorcée par son père. Elle n’a pas « oublié d’où elle vient » comme le lui reproche son oncle ; elle ne l’a jamais su.

Je suis ressortie plutôt mitigée de la lecture de ce roman. De passionnant et brillant qu’il est dans sa première partie, il s’essouffle au fil des pages. Autant il décrit le destin d’Ali et condamne le gouvernement français de manière puissante et implacable, autant il manque de force pour décrire les états d’âme de Hamid. Quant à Naïma, son histoire est tout à fait plausible, certes, nous avons tous autour de nous des connaissances qui se savent descendre de… sans jamais avoir visité leur pays d’origine et les vagues cousins qu’ils y ont encore. Sauf que sa perte d’identité me parait trop rapide. Le couscous de Yema, la ribambelle d’oncles et tantes ont bercé son enfance. Son père, Hamid, est arrivé en France à un âge où la conscience est déjà vive. Peut-on perdre toute référence au passé familial, même empreint de la honte des harkis, dans ces conditions ? Negar Djavadi, dans Désorientale (Liana Levi, 2016) aborde le même sujet d’une manière plus crédible.

Restent les mots, magiques. Alice Zeniter pourrait être qualifiée de fille spirituelle de Sorj Chalandon tellement leurs styles se ressemblent. Seulement, chez Chalandon, la constance des sujets traités, d’une ampleur tragique du début à la fin des récits, hausse la beauté des mots. Chez Zeniter, le style imagé visualise parfaitement la dramaturgie de la première partie ; il est tellement moins utile à la suite que l’histoire en perd de sa force.

Ali a les yeux au niveau des bottes, les yeux au niveau des canons bien graissés, de la poussière volante, des corps sans volonté. Il entend des coups de feu, se force à penser qu’ils sont tirés en l’air. Il se risque à soulever la tête de quelques centimètres, dans l’espoir qu’il verra surgir le lieutenant-loup de la dernière fois. S’il a des guetteurs dans chaque mechta, il a dû être informé du passage des Jeep avant même que le village n’entende le bruit des moteurs… Et s’il se montre, Ali s’en fait la promesse, il ne le quittera plus, le suivra comme son ombre, tuera pour lui s’il le faut. Une nouvelle salve retentit, suivie de prières gémies, broyées entre les dents. Ali ferme les yeux et attend.

=> Quelques mots sur l’auteur Alice Zeniter

=> Chronique de T Livres ? T Arts ? sur L’art de perdre

Publicités

4321

Paul Auster

Traducteur (américain) : Gérard Meudal

4321

Acte Sud – 2018

 

Je termine le pavé de mille seize pages subjuguée, émerveillée, époustouflée, je n’ai pas de mots assez forts pour exprimer comme ce livre m’a happée.

C’est le premier roman de Paul Auster que je lis. Je regrette de ne pas m’être lancée plus tôt dans la découverte de ses écrits, en même temps il y a toujours une première fois, ce n’est pas une lecture posthume et il ne fait aucun doute que ce roman et les autres passeront à la postérité. Autant d’excuses pour avouer mon incapacité à situer 4321 au sein de l’œuvre de l’auteur américain, il y a pourtant là certainement beaucoup de choses à dire.

De la même manière, je ne suis pas spécialiste de la littérature américaine mais je perçois dans l’écriture de 4321 des similitudes avec des romans d’autres auteurs comme John Irving, pour ne citer que lui (lisez L’oeuvre de Dieu, la part du diable, Le Seuil, 1986, c’est indispensable). Spécificité de l’écriture de 4321 (une érudite m’a soufflé que les autres romans d’Auster différaient) : longues phrases, telles des vagues qui commencent au ralenti, prennent progressivement de l‘ampleur, s’accélèrent dans un roulis et, selon leur message, explosent dans un chaos assourdissant ou meurent sur la grève de l’apaisement des tumultes qu’elles ont généré. Tout 4321 est écrit de cette manière-là, style difficile à lire parfois, mais dont je me suis régalée.

Quelques mots sur le livre, quand-même… Archie est petit-fils d’un émigré Juif polonais au nom imprononçable. Ce grand-père met tant d’espoir dans son immigration aux Etats-Unis qu’il décide de se présenter aux autorités d’Ellis Island sous le nom de Rockfeller. Arrivé devant le préposé aux visas, il a un tel trou de mémoire que dans la spontanéité de son yiddish natal, il s’exclame Ikh hab fargessen ! (j’ai oublié !), ce que l’agent administratif comprend comme son nom, Ichabod Fergusson. Voilà donc un nouveau citoyen américain affublé d’un nom désormais tout à fait prononçable, auquel Paul Auster imagine un fils, une belle-fille et un petit fils, Archie. Un fils unique, une belle-fille unique et un petit fils unique, mais une intrigue quadruple, à savoir quatre évolutions différentes possibles pour chacun des personnages. 4-3-2-1.

Il faut bien comprendre (et applaudir) la force de ce roman. Si Paul Auster a soumis ses personnages au hasard du destin, il a su leur conserver une individualité stable qui ne peut être, qui n’est d’ailleurs, que celle d’Auster lui-même. Qu’Archie tombe amoureux de sa professeure d’anglais Evie ou de son amie d’enfance Amy, qu’il aille à l’université de Columbia ou de Princeton, qu’il devienne poète ou journaliste, Archie reste Archie. De même pour tous les personnages qui gravitent autour de lui. De même pour les mouvements pacifistes qui lèvent les universités contre l’autorité et dénoncent la guerre du Vietnam.

Il est impossible de ne pas sentir la profonde sympathie qu’a Paul Auster pour l’ensemble de ses Archie. A travers eux et leurs amis les plus proches, tous intellectuels, enfants d’abord puis étudiants sympathisants ou activistes des mouvements gauchistes, il dresse un portrait social époustouflant de l’Amérique middle class des années 1950 à 1970. Les différents Archie lui permettent d’observer le monde à travers quatre prismes différents. Les émeutes citées, que ce soit la rébellion noire de Newark (1967), les premières révoltes étudiantes (1968) ou celles qui ont suivi tout au long de l’absurde guerre du Vietnam, sont vues plus ou moins de l’intérieur selon le statut d’Archie – enfant fils de photographe, journaliste en herbe, amoureux d’une activiste, écrivain ou poète, mais toujours avec le même point de vue d’américain moyen, sympathisant des évènements. Ce qui change est uniquement le degré d’implication du héros, pas l’angle d’approche pour décrire les faits.

Par le même temps, le roman aborde comme un tout le développement intellectuel et la maturation sexuelle du quadruple héros, de ses premières expériences adolescentes à sa découverte de l’amour véritable. Là encore, toutes les nuances de la palette amoureuse s’offrent au lecteur en fonction de l’Archie évoqué, subtilités qui permettent à l’écrivain d’aborder l’homosexualité et le puritanisme américain, la libération sexuelle des années 1960, le racisme et la transformation, ô combien touchante, de tous les adolescents du roman en adultes responsables.

Quel est l’Archie préféré de Paul Auster ? Il y en a un, inévitablement. Le lecteur ne peut pas ne pas le comprendre. La lecture en est exacerbée, d’ailleurs, car l’attachement à certains Archie est vain. Chaque Archie progresse à son rythme et selon ses propres objectifs littéraires, clin d’œil passionnant à tout écrivain ou aspirant-écrivain. Il dévoile sa part spécifique de fragilité et de force dans le relationnel, possède une individualité forte, mais ils se ressemblent tous. L’environnement a son rôle à jouer dans ce qui rend l’individu unique. La destinée selon Auster n’est pas aussi définitive que ce que Voltaire prétend ; ce qui l’est, c’est le potentiel de l’Homme à choisir sa route en tenant compte au mieux des options dont il dispose.

=> Quelques mots sur l’auteur Paul Auster

Michel Strogoff

Jules Verne

Michel Strogoff

Le livre de poche – 1991

Première parution – 1876

 

Lire – relire Jules Verne. Toujours un immense plaisir. Michel Strogoff m’a été mis entre les mains par un de mes fils, énervé sans doute de me voir tourner en rond en panne de lecture. Tant qu’à relire Jules Verne, ce n’est pas ce roman que j’aurais choisi spontanément ; j’aurais pris L’île mystérieuse ou Mathias Sandorf. Mais pas Michel Strogoff.

Mais j’ai accepté l’idée, ravie même de quitter mes certitudes. Avec Jules Verne, il y a peu de chances de se tromper et ce roman, je le connais. Ça faisait simplement vingt ans que je ne l’avais pas lu.

En un peu plus d’un an, voici le troisième livre que je lis sur l’immensité russe. La route de la Kolyma – Voyage sur les traces du goulag de Nicolas Werth (Belin, 2012), Seule sur le Transsibérien de Géraldine Dunbar (Editions Transboréal, 2017) et maintenant, Michel Strogoff. Si Nicolas Werth a pour pour objectif de décrire la Sibérie orientale d’hier et d’aujourd’hui, les deux autres récits évoquent l’immensité, les distances et les peuples. Si le témoignage de Géraldine Dunbar, empli de mélancolie, s’attache aux peuples et à l’essence de leur humanité, Jules Verne s’attache aux peuples dans le tumulte et la guerre. L’atmosphère, bien entendu, n’est pas du tout la même.

J’ai souri en relisant le roman raciste, au sens primaire du terme. Il est dépassé aujourd’hui, contrairement aux deux autres récits du même auteur que je cite plus haut. A l’instar de Vingt mille lieues sous les mers – véritable traité d’ichtyologie – Michel Strogoff pourrait se résumer en une liste des peuplades que croise le héros durant sa traversée (Russes, Tartares, Tsiganes, Usbecks, Mongols, Tadjiks, Kirghis et j’en passe). Poissons ou hommes, c’est du pareil au même ; Jules Verne parle de races et donne sans vergogne des indications morphologiques pour étayer son discours. Jugez plutôt :

« Parmi eux, et comme types principaux du Turkestan, on remarquait tout d’abord ces Tadjiks aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l’armée tartare. […] Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d’autres échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le pays originaire y confine. »

Michel Strogoff, c’est aussi un hymne au patriotisme. En cela, le roman est assez simpliste, blanc et noir. Les héros positifs sont parfaits, les héros négatifs monstrueux. Pas de nuances, pas de place au doute. De telles aventures, aussi peu délayées dans un cocktail grisé de personnages mitigés, ne pourraient plus être admises aujourd’hui dans la littérature – dans la bonne littérature. Ce n’est clairement pas l’intérêt du roman, mais Michel et Marfa marquent pourtant l’histoire de leur charme fou ; sans eux, cette œuvre perdrait beaucoup de sa valeur !

Ce qui rend cette œuvre majestueuse, c’est certainement l’art avec lequel Jules Verne évoque les grandes plaines sibériennes, les difficultés de la traversée, les astuces des voyageurs pour arriver à destination. On retrouve un peu de l’atmosphère du Tour du monde en 80 jours, avec moins d’humour toutefois et une diversité plus réduite dans les moyens de transport employés.

Roman daté, donc, mais roman incroyablement intéressant. Jules Verne n’a pas son égal et jamais je ne me lasserai de le relire.

=> Quelques mots sur l’auteur, Jules Verne

Publié dans le cadre du challenge « cette année, je (re)lis des classiques – 2018

Les vies multiples d’Amory Clay

William Boyd

Traductrice : Isabelle Perrin

Les vies multiples d’Amory Clay

Editions du Seuil – 2015

 

Si vous aimez les biographies, vous serez servi. Si au contraire vous préférez les romans, Les vies multiples d’Amory Clay en est un. William Boyd a en effet écrit une biographie d’une photographe imaginaire, née en 1908, décédée en 1983. Anglaise, très impliquée dans son époque, photographe de mode puis de guerre, elle a navigué dans tellement de sphères différentes que sa vie aurait été passionnante. Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. William Boyd colle à cet adage et invente cette artiste de toutes pièces, ainsi que les autres héros qui gravitent autour.

Le roman, puisqu’il s’agit d’un roman, donc, fourmille de dates, de photographies, de références, au point que je me suis précipitée sur internet pour en savoir un peu plus sur l’héroïne une fois le roman terminé. De ce point de vue technique, le livre est très bien écrit. L’auteur décrit les époques que traverse son héroïne à travers l’œil d’un photographe. Un peu de technique, détails des clichés, prix, âpre concurrence entre professionnels, critiques… Tout un univers est étalé dans les pages du livre. C’est intéressant, captivant parfois.

Mais pourtant… je ne peux pas dire que j’ai aimé à la folie. Loin de moi l’idée de brandir l’étendard en criant « je savais », car non, je n’avais pas deviné qu’Amory Clay était le pur fruit d’une imagination, de même pour Jean-Baptiste Charbonneau et probablement l’ensemble des personnages de l’histoire. C’est difficile de deviner, vraiment. Je n’ai donc pas compris l’artifice avant de chercher sur internet, mais maintenant que je sais, je dois dire que je ne suis pas surprise. Sans être spécialiste des biographies, loin de là, j’en ai lu quand même un nombre conséquent. Et celle-ci m’a laissée sur ma faim sur bien des points.

Le plan global de l’histoire, pour commencer. Elle est trop hachée. Pas ou peu de liens entre les différents épisodes de la vie professionnelle d’Amory. J’ai lu chaque partie du livre comme des histoires indépendantes et j’en ai été gênée. Il m’a manqué tout au long du récit un fil rouge que l’on trouve régulièrement dans les biographies.

Amory est photographe de guerre, pourtant William Boyd consacre une partie trop petite du roman aux deux périodes de conflits qu’elle couvre. Pourquoi ? Je me suis demandé, en lisant ces passages, s’il connaissait son sujet. L’auteur utilise des artifices pour sortir des difficultés inhérentes à l’écriture d’un récit de guerre. Il contourne le terrain, ne rentre pas dans le fond et préfère évoquer des sujets mineurs, comme par exemple la décision de l’héroïne de photographier les camps militaires plutôt que les scènes de combats.

Les personnages manquent d’âme. Je suis très attachée aux portraits, en général ; dans Les vies multiples d’Amory Clay, ils sont trop techniques, académiques. Ils manquent de profondeur. Par exemple, la pause familiale d’Amory entre deux périodes de vie active peut se comprendre, certes. Mais le récit est artificiel. On ne ressent pas le débat intérieur que la jeune femme a sûrement dû mener avant de mettre de côté son activité professionnelle, passionnante et dévoreuse de temps. Je n’ai pas réussi à rentrer dans cette partie du roman qui m’a paru déplacé.

J’ai donc lu Les vies multiples d’Amory Clay comme une biographie, mais comme une biographie de qualité moyenne. Le déroulé historique se tient, mais pas la vie de l’héroïne. A quand une vraie biographie, dans laquelle William Boyd pourrait présenter ses réelles qualités de biographe ?

=> Quelques mots sur l’auteur William Boyd

Mr Brown – L’homme au complet marron

mr-b-lhomme-au-complet-mAgatha Christie

Traducteurs : Albine Vigroux et Sylvie Durastanti

Mr Brown (1922) et L’Homme au complet marron (1924)

Editions Les intégrales du Masque – 1990

 

Dès que quelqu’un évoque Agatha Christie, on pense aux enquêtes de Hercule Poirot ou de Miss Marple. Mais la grande romancière britannique a également écrit quelques romans d’espionnage, dont Mr Brown et L’Homme au complet marron.

Elle a édité ces romans à deux années d’intervalle. Les deux scénarios sont tellement proches que l’un parait presque être une ébauche de l’autre. Une chronique commune m’a donc paru être tout à fait adaptée.

Tuppence Cowley, jeune infirmière pendant la Première guerre mondiale, entame les années 1920 sans le sou, sans travail, en quête d’aventures. Elle retrouve par hasard Thomas Beresford dans les rues londoniennes ; son ancien ami d’enfance est un soldat démobilisé, désœuvré tout comme elle. Ensemble, ils vont tenter de démasquer Mr Brown, un dangereux individu à la tête d’une organisation gigantesque, prête à mettre le monde à feu et à sang.

Anne Beddingfeld, fille d’un célèbre anthropologue désargenté, perd brutalement son père dans les années 1920. Elle accepte l’invitation de son notaire à l’accompagner à Londres le temps de se trouver une situation. Le hasard va la mettre sur le chemin de l’Homme au complet marron et du Colonel, le mystérieux chef d’une bande de dangereux gangsters d’envergure internationale.

L’amour a une place essentielle dans ces deux romans d’espionnage. L’amour et les épopées mouvementées. Agatha Christie met en scène des jeunes personnes inexpérimentées pour démasquer des organisations criminelles en mesure de renverser l’ordre social. Billets truqués, amitiés trompeuses, intrépidité et perspicacité sont dans les deux cas les clés de notre plaisir. Lecteur, vous êtes prévenu : vous allez passer de surprise en surprise, selon le rythme exact imposé par la reine du crime. Attendez-vous à n’être plus sûr de rien, le bluff est garanti.

Le décor de ces deux romans est, lui, très différent. La bonne vieille Angleterre pour Mr Brown, une traversée en bateau et l’Afrique du Sud pour L’Homme au complet marron. La construction de l’intrigue diffère également. Dans Mr Brown, le narrateur est tour à tour l’un ou l’autre des jeunes héros. Quant à L’Homme au complet marron, d’une construction plus subtile et plus enlevée, l’histoire est racontée en alternance par Anne Beddingfeld et le journal de Sir Eustache Pedler, politicien à l’humour piquant, dans lequel il est difficile de reconnaître l’Anglais traditionnel et son flegme bien connu. Ce dernier roman mêle également à l’enquête des thèmes chers à l’auteure, comme l’anthropologie et les fouilles archéologiques.

Pour prendre un plaisir égal à la lecture de ces deux romans, je recommande de les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture. Agatha Christie, dans les deux cas, excelle dans le montage de l’intrigue. La qualité littéraire de Mr Brown est cependant un degré en-dessous de celle de L’Homme au complet marron, au ton plus léger et aux rebondissements plus originaux.

=> Quelques mots sur l’auteure Agatha Christie

Une proie trop facile

Mise en page 1Yishaï SARID

Une proie trop facile

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Un jeune avocat de Tel Aviv a quitté le grand cabinet véreux dans lequel il a débuté pour tenter sa chance tout seul. On ne peut pas dire que les clients se précipitent pour prendre rendez-vous avec lui. Il est même fauché, embourbé dans ses propres contradictions. Heureusement pour son moral, en tant que réserviste de la police militaire, il est parfois sollicité par celle-ci pour résoudre des cas en lien avec l’armée. C’est ainsi qu’il se voit confier la mission d’auditionner un jeune capitaine de parachutistes au courage exemplaire, accusé de viol par une soldate, afin de savoir si l’armée peut classer l’affaire ou si elle doit la transmettre au contraire au procureur.

Une proie trop facile est un témoignage d’une époque et d’une civilisation. C’est le premier livre que je lis d’un auteur israélien et ce ne sera pas le dernier. Yishaï Sarid présente dans ce roman la complexité de l’état juif. S’il peut être qualifié de moderne en référence à Tel Aviv et son développement cosmopolite à l’occidentale, il n’en est rien dès lors que l’on s’enfonce dans les colonies et le désert. Un fossé semble d’ailleurs exister entre ces deux mondes. Ainsi, d’après Yishaï Sarid, les jeunes en provenance des kibboutz supportent beaucoup mieux la dureté des conditions de vie de l’armée, Tsahal, que les citadins.

L’armée et le patriotisme sont un des pilliers de la civilisation israélienne qu’a développé l’auteur dans ce roman. Le pays est en guerre. Ses soldats risquent leur vie tous les jours lors des patrouilles, au Liban en particulier. Leurs conditions de vie sont extrêmes. Les parents des militaires ont peur. Sarid rend hommage au courage des soldats, à la force du collectif, au patriotisme au-delà des différences ethniques et des pratiques religieuses.

Pour ce qui est du polar lui-même, je crois que j’abandonne définitivement l’idée de lire un livre selon ce code, je n’y arrive tout simplement pas. Une proie trop facile m’a intéressée pour l’épanchement socio-culturel auquel s’est livré l’auteur. De ce point de vue, il est passionnant. Viol ? Pas viol ? Honnêtement, je n’ai trouvé aucun intérêt au livre par rapport à cette question. L’avocat enquête, piétine, l’auteur intègre dans son récit quelques revirements de situation comme dans tout polar qui se respecte. Je suis restée hermétique à cette construction ficelée. D’autant plus que le rythme du récit est lent, reflet de l’indécision qui caractérise l’avocat dans cette période de sa vie.

Lire Une proie trop facile m’a permis de rééquilibrer un peu ma connaissance sur Israël et de sa politique extérieure largement dénoncée par la communauté internationale. Il s’agit d’un pays en guerre, profondément marqué par les actes de terrorismes du passé et du présent.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

Les derniers jours de nos pères

Les derniers jours de nos pèresJoël Dicker

Les derniers jours de nos pères

Editions De Fallois, 2012

 

Connaissez-vous le SOE, les services secrets britanniques pendant la Deuxième guerre mondiale ? Je ne connaissais pas, jusqu’à la lecture des Derniers jours de nos pères. Le SOE recrutait et formait des agents secrets pour les envoyer dans les pays en guerre. Souvent natifs de ces pays, ils parlaient parfaitement la langue, se coulaient aisément dans la population par totale maîtrise des coutumes et de la culture locale. Une partie de la résistance française est passée par les centres de formation du SOE, parallèles aux organisations de la Résistance conduites par le Général de Gaulle.

Dans son premier roman, Joël Dicker, aujourd’hui écrivain de grand renom grâce à La vérité sur l’affaire Harry Québert couronné de nombreux prix, raconte sous une forme presque documentaire l’aventure du SOE, à travers l’histoire d’une quinzaine de recrues de la section F consacrée aux missions françaises. En Grande Bretagne, Pal, Claude, Gros, Laura et les autres subissent quatre mois de formation impitoyable dans des centres spécialisés avant d’être envoyés en mission. Sabotage, contre-espionnage, propagande noire, ils sont affectés selon leur spécialité aux différents métiers des services secrets, aux quatre coins de la France.

Fiction ou documentaire ? Les deux et aucun. J’ai été très intéressée par ce roman qui m’a beaucoup appris sur l’organisation et la structuration des services secrets et de la résistance. Je suis pourtant restée sur ma faim : le sujet est abordé de manière assez générale, avec peu de détails sur les difficultés concrètes du terrain, probablement pour laisser de la place à la romance. Quant aux héros, Joël Dicker s’est attaché à décrire leurs états d’âme avec beaucoup de finesse. C’est le moral qui permet aux agents secrets de tenir le coup dans la clandestinité. Constamment recherchés par la Gestapo, ils ne peuvent déjouer les pièges qu’en maîtrisant leur peur. Pourtant, les caractères sont brossés de manière trop grossière. Certains évènements sont tirés par les cheveux, comme si l’auteur avait voulu introduire du piment dans son histoire, sans réussir vraiment à rendre ces épisodes crédibles.

Les derniers jours de nos pères pose une question essentielle et c’est en cela que le livre est fort. De quelle étoffe est fait un héros ? Au nom de la patrie, est-il héroïque de laisser son propre père mourir de désespoir ? La guerre est destructrice, sans aucun doute. Au retour de la paix, les jeunes patriotes seront canonisés par l’Europe entière. Mais leurs fantômes, ces vies qu’ils auront brisées pour sauver le monde de la servitude, ne les lâcheront jamais. Quelle facette de ces résistants est la plus héroïque ? Celle de l’homme ou celle du soldat ?

=> Quelques mots sur l’auteur Joël DICKER