La question Némirovsky

Susan Rubin Suleiman

Traducteurs : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

La question Némirovsky

Albin Michel – 2017

 

Irène Némirovsky, Juive d’origine russe née en 1903, est décédée à Auschwitz en 1942 après un transit par le camp de Drancy. Ecrivain de talent, elle laisse derrière elle une vingtaine de romans et des dizaines de nouvelles. Ses parents ont émigré en France alors qu’elle avait seize ans ; pourtant, elle a écrit toutes ses œuvres en français.

De son vivant comme à titre posthume, la personnalité de Némirovsky a interrogé de nombreux biographes. En effet, bien que revendiquant son origine juive, elle ne s’est jamais reconnue dans les Juifs immigrés pauvres qui ont fui les pays de l’est de l’Europe pour s’installer en occident. Ses personnages de roman Juifs sont révélateurs de sa prise de position : la plupart d’entre eux sont antipathiques, stéréotypés et incarnent la vision de race, antisémite, vision qui prend de l’ampleur dans les années 1930, jusqu’aux conséquences que l’on connait.

Susan Rubin Suleiman, dans sa biographie richement étayée de la romancière, a pris comme fil conducteur la question de l’identité juive. Que signifie être Juif en 1930 ? Et aujourd’hui ? Et plus particulièrement pour Irène Némirovsky, ses filles Denise et Elisabeth et ses petits-enfants ?

Abordant cette question d’abord d’une manière générale, elle ramène le débat à la vision de la romancière, à travers ses choix personnels puis à travers ses personnages, pour enfin se consacrer à l’héritage qu’elle a laissé à ses filles Denise Epstein et Elisabeth Gille, âgées respectivement de dix et deux ans à sa disparition.

Un œil aiguisé sur l’histoire de la Shoah ne peut qu’être atterré par l’inconscience d’Irène et de son mari, qui n’ont tenté de se faire naturaliser français que trop tard, qui n’ont pas quitté la zone occupée en 1940 contrairement aux personnages de Suite française (Denoël, 2004) ou encore qui ont cherché refuge dans le baptême alors que les lois antisémites tenaient compte des ascendances indépendamment de la pratique religieuse ; être Juif, pour le régime totalitaire de Vichy ou être Juif pour Irène Némirovsky sont deux notions différentes.

La question de la judaïté, pour la romancière, est d’ailleurs une question bien complexe que Susan Rubin Suleiman développe avec force détails. Il est impossible de ne pas ressentir une certaine antipathie pour les choix identitaires de Némirovsky, qui, à travers ses personnages comme dans sa propre vie, construit un mur entre « eux », Juifs émigrés pauvres ghettoïsés et « nous », Juifs assimilés, classe à laquelle elle s’estime appartenir, bien entendu. Dans ses actes, elle se différencie des premiers au point de publier des nouvelles dans des revues réputées antisémites. Ainsi, Susan Rubin Suleiman cite-elle la collaboration de Némirovsky avec la revue Gringoire jusqu’en 1942 ; le 5 février 1937, mais il ne s’agit pas d’un cas isolé, parait dans le même numéro la nouvelle de Némirovsky appelée Fraternité et une tribune antisémite d’Henri Béraud dans laquelle ce dernier dresse une liste d’hommes politiques Juifs qui, d’après lui, ont plongé l’Europe dans la catastrophe. Si Joseph Kessel a cessé de collaborer avec Gringoire à partir de ce moment-là, Némirovsky, elle, a poursuivi la collaboration.

La vie et l’œuvre d’Irène Némirovsky est donc bien une question à part entière. Et à travers elle se pose celle de l’identité, pour chaque personne juive, dans la première moitié du XX° siècle comme aujourd’hui. Susan Rubin Suleiman va d’ailleurs au bout de la question, lorsqu’elle interroge les descendants d’Irène sur leur sentiment identitaire. Si Denise et Elisabeth, à un moment donné de leur vie, ont revendiqué leur origine juive, la réponse est moins évidente pour leurs propres enfants. Je dois avouer à ce stade de ma chronique que cette même question me taraude également depuis de longues années. En quoi suis-je Juive moi-même ? Que faire de mon propre héritage ? Comme pour m’aider dans mon propre cheminement, un des arrières petits-enfants de Némirovsky, Benjamin né en 1979 et enseignant, évoque régulièrement le racisme et la discrimination dans son école primaire de la banlieue nord de Paris. Il « essaie de faire passer le message aux écoliers sans nécessairement mettre à part le racisme contre les Juifs. […] La Shoah, de son point de vue, est une horreur non pas parce que des Juifs ont été tués, mais parce que son objectif était de détruire tout un peuple. »

Pourtant, dans sa conclusion, la biographe constate les progrès de l’antisémitisme actuel et l’inquiétude qu’il génère, au point que « L’émigration des Juifs de France, essentiellement vers Israël, a augmenté de manière spectaculaire entre 2012 et 2014 pour se poursuivre en 2015. » La question identitaire des Juifs reste donc clairement ouverte.

=> Quelques mots sur l’auteur Susan Rubin Suleiman

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L’amour après

Marceline LORIDAN-IVENS et Judith PERRIGNON

L’amour après

Bernard Grasset – 2018

 

Voici le troisième témoignage autobiographique de Marceline Loridan-Ivens, après Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008) et Et tu n’es pas revenu (Grasset, 2015, coécrit avec Judith Perrignon).

Dans ces trois œuvres, elle décrit trois facettes différentes de son retour d’Auschwitz. Chaque roman est unique. Si Ma vie balagan évoque son combat politique, Et tu n’es pas revenu explique son impossibilité de reprendre la vie d’avant, lorsque la famille attend le retour du père, pas le sien. Dans L’amour après, l’auteure traite avec force le sujet de son émancipation sexuelle.

Incroyable bout de femme ! A l’âge de 89 ans, pétillante de malice, elle extirpe d’une valise, la valise d’amour comme elle l’appelle, les lettres enflammées qu’elle a reçues dans les années 1950. Avec un mélange de tendresse, d’humour et de brutalité, elle se souvient. La plupart de ses conquêtes de l’époque étaient des Juifs, rescapés des camps comme elle, ou pas. Ils lui ont tous servi d’alibi d’émancipation. Mais en ce qui concerne le plaisir physique, elle n’en a retiré aucun. Elle a été en effet incapable de jouissance pendant de longues années, conséquence directe de son vécu à Auschwitz. Il faut comprendre, et Marceline Loridan-Ivens l’explique fort bien, que dans les camps de concentration, le lâcher-prise conduisait à une mort certaine.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l’abandon. J’avais peur de l’abandon, c’était l’une des pires choses au camp, se relâcher, abandonner les luttes de chaque jour, flirter avec volupté vers l’idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n’attend plus que la mise à mort. Il m’a fallu faire taire la mauvaise voix en moi, celle qui parle la langue du camp, qui est chargée de son inhumanité, qui nous dédouble sans cesse, moi et bien d’autres qui ont connu le même sort.

Privée d’adolescence et de l’innocence des premiers émois amoureux, c’est adulte et meurtrie qu’elle se forge ses premières expériences, dans le seul but de désobéir à sa mère qui aimerait la marier et d’éprouver, encore et toujours, sa liberté.

Dans La vie après, elle raconte également les hommes qui ont marqué sa vie de femme. Celui qui n’a pas compté mais qui a réveillé son corps ; Francis Loridan, son premier époux, tendre échec qui l’éloignait des sphères intellectuelles. Et bien sûr Joris Ivens, son deuxième mari, avec qui elle a tourné tant de films documentaires.

Ce témoignage est aussi un prétexte pour évoquer l’époque – Marceline Loridan-Ivens ne serait pas elle-même, si elle n’évoquait pas ses combats. Elle raconte donc le milieu intellectuel qu’elle épouse, ses rencontres avec Georges Perec ou Edgar Morin. Elle évoque bien sûr ses combats politiques, l’Algérie en particulier. Et, à plusieurs reprises, elle parle de son amitié pour Simone Veil.

L’hommage à Simone est merveilleux, vibrant d’humanité.

A la mort de Simone, une amie m’a écrit d’Algérie, elle tenait à m’informer qu’un ancien détenu du FLN lui avait rendu hommage. Dans une tribune, Mohand Zeggagh a raconté tout ce qu’elle avait fait pour les Algériens emprisonnés, et il écrit même qu’il ne fut pas surpris d’apprendre alors que la protection au sein du gouvernement venait de deux anciens déportés des camps nazis. Mais ces mots-là, qui les a entendus ? Qui les a relayés ? Sont-ils audibles aujourd’hui ? Il faut répéter qu’une Juive survivante d’Auschwitz a tout fait pour sauver des femmes arabes de la torture et du viol. Il est là le sens de l’Histoire, et de l’humanité.

J’ai eu la chance inouïe de pouvoir rencontrer Marceline Loridan-Ivens dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE 2016. Je n’oublierai jamais l’aura que dégage cette petite femme d’un mètre cinquante à peine. Elle a écrit L’amour après deux ans après Et tu n’es pas revenu. Le récit montre à quel point sa fraîcheur intellectuelle reste intacte, même si son physique faiblit. Un chef d’oeuvre, à lire pour la beauté du texte et la lutte contre l’oubli.

=> Quelques mots sur l’auteur Marceline LORIDAN-IVENS

=> Quelques mots sur l’auteur Judith PERRIGNON

Ce pays qui te ressemble

Tobie NATHAN

Ce pays qui te ressemble

Editions Stock – 2015

 

Que de choses à dire, sur ce roman au goût d’Orient si prononcé ! A coup sûr, il est impossible d’y rester indifférent.

Tobie Nathan commence son roman comme un conte. En 1925, entre religion et superstition, les Juifs de la ruelle Haret el Yahoud, ghetto du Caire, survivent tant bien que mal. Le lecteur découvre la vie de la communauté, le pittoresque des relations familiales, les croyances et les superstitions proches de celles des Musulmans qu’ils côtoient depuis des siècles.

Les Juifs d’Egypte, ceux en costume de lin ou les traîne-savattes en galabeya, sortaient tous du même cloaque, ces quelques ruelles bourrées de synagogues et de tombeaux de saints, que l’on appelait la ‘hara, la ruelle.

Motti est aveugle ; pour gagner quelques pièces, il tient de mémoire la comptabilité des artisans du ghetto. Esther, sa femme, est possédée. Elle fait appel à une sorcière musulmane pour enfanter – seul manque à son bonheur. De ce rite démoniaque va naître Zohar, un enfant surprenant que le lecteur va suivre jusqu’en 1952.

Roman et Histoire mélangés, Zohar et ses compagnons reflètent le sort réservé aux Israélites en cette période si incertaine qu’ont été les années qui ont précédé le renversement du roi Farouk et l’établissement de Nasser au pouvoir. Zohar représente le Juif qui réussit, sommé de quitter le pays. Nino l’illuminé se convertit à l’Islam et se radicalise. Joe, Juif influent tant que l’Orient éblouissait le monde de son charme si unique, incarne la victime idéale.

La beauté de l’Orient est magnifiée par les autres personnages de l’histoire. Pour ne citer qu’elles, Jinane et Masreya, mère et sœur de lait de Zohar ou encore Khadouja la sorcière. Le style, conte aux saveurs poétiques subtiles, est un ensorcellement pour les sens.

C’est alors que la kudiya leva la main en direction des musiciens et que la voix de l’homme, un paysan sans âge en galabeya rayée, s’éleva à nouveau en imposant le silence.

« Aaaaa… Ô Nofal, ô Nofal, Ô Nofal… Ô Nofal, ô Nofal, ô Nofal… Ceux qui descendent sont heureux dans les profondeurs ; ceux qui montent s’épanouissent dans le ciel. Comme elle est belle, ses yeux noirs comme ceux du faon. J’ai vu la lune éclairer sa poitrine. Chaque maître de cérémonie possède sa propre vision. Aaaaah… Ô Nofal, ô Nofal, ô Nofal… »

Mais Ce pays qui te ressemble, c’est avant tout un cri d’alarme de Tobie Nathan. L’analogie entre les personnages du roman et l’auteur n’est pas à démontrer. Sa famille a dû fuir l’Egypte en 1957 suite à la révolution égyptienne et l’expulsion des Juifs. Il constate la cruauté des hommes et la dénonce.

Cette guerre ne finirait pas. Elle durerait toujours. Jusque-là les hommes ignoraient que la terre avait des propriétaires. Ils ont voulu s’emparer de ses entrailles. Ils ont déterré les momies, ont fait jaillir son sang noir. La terre ne leur pardonnera jamais. Cette guerre ne finira qu’avec le dernier des humains.

Il adresse une supplique aux divinités, toutes celles qui, dans l’Antiquité ou plus tard, ont bercé l’Egypte de croyances multiples.

Ô Dieu ! Ô Dieux ! Qui que vous soyez… Dieu des Juifs ou des Musulmans, des Coptes, des Grecs ou des Arméniens, dieux des Egyptiens, peut-être, si gracieux dans leurs fins dessins hiéroglyphes, Ô dieux ! N’avez-vous donc jamais pitié des hommes ?

Mais sa toute première prière, il l’adresse aux hommes d’aujourd’hui, finalement.

Frères égyptiens, je pense aux pyramides. On dit que nous, les Juifs, les avons bâties pour vous… Comme dans la formule des contes égyptiens, « cela fut, ou cela ne fut pas »… Ce ne sont pas des idoles, mais des rayons de soleil pétrifiés. Ne les abîmez pas. Je doute qu’il nous sera possible d’en construire de nouvelles.

C’est donc un récit très personnel qu’a écrit Tobie Nathan. Quelques longueurs m’ont ralentie dans la lecture : si la volupté des pages délibérément orientales m’a emportée, j’ai été moins sensible aux développements industrieux de l’histoire voire ennuyée par la répétition de certains élans amoureux de l’intrigue.

Le volet géopolitique en revanche, période pré-israélienne de l’histoire du Moyen-Orient, est passionnant et à découvrir absolument.

=> Quelques mots sur l’auteur Tobie Nathan

Une proie trop facile

Mise en page 1Yishaï SARID

Une proie trop facile

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Un jeune avocat de Tel Aviv a quitté le grand cabinet véreux dans lequel il a débuté pour tenter sa chance tout seul. On ne peut pas dire que les clients se précipitent pour prendre rendez-vous avec lui. Il est même fauché, embourbé dans ses propres contradictions. Heureusement pour son moral, en tant que réserviste de la police militaire, il est parfois sollicité par celle-ci pour résoudre des cas en lien avec l’armée. C’est ainsi qu’il se voit confier la mission d’auditionner un jeune capitaine de parachutistes au courage exemplaire, accusé de viol par une soldate, afin de savoir si l’armée peut classer l’affaire ou si elle doit la transmettre au contraire au procureur.

Une proie trop facile est un témoignage d’une époque et d’une civilisation. C’est le premier livre que je lis d’un auteur israélien et ce ne sera pas le dernier. Yishaï Sarid présente dans ce roman la complexité de l’état juif. S’il peut être qualifié de moderne en référence à Tel Aviv et son développement cosmopolite à l’occidentale, il n’en est rien dès lors que l’on s’enfonce dans les colonies et le désert. Un fossé semble d’ailleurs exister entre ces deux mondes. Ainsi, d’après Yishaï Sarid, les jeunes en provenance des kibboutz supportent beaucoup mieux la dureté des conditions de vie de l’armée, Tsahal, que les citadins.

L’armée et le patriotisme sont un des pilliers de la civilisation israélienne qu’a développé l’auteur dans ce roman. Le pays est en guerre. Ses soldats risquent leur vie tous les jours lors des patrouilles, au Liban en particulier. Leurs conditions de vie sont extrêmes. Les parents des militaires ont peur. Sarid rend hommage au courage des soldats, à la force du collectif, au patriotisme au-delà des différences ethniques et des pratiques religieuses.

Pour ce qui est du polar lui-même, je crois que j’abandonne définitivement l’idée de lire un livre selon ce code, je n’y arrive tout simplement pas. Une proie trop facile m’a intéressée pour l’épanchement socio-culturel auquel s’est livré l’auteur. De ce point de vue, il est passionnant. Viol ? Pas viol ? Honnêtement, je n’ai trouvé aucun intérêt au livre par rapport à cette question. L’avocat enquête, piétine, l’auteur intègre dans son récit quelques revirements de situation comme dans tout polar qui se respecte. Je suis restée hermétique à cette construction ficelée. D’autant plus que le rythme du récit est lent, reflet de l’indécision qui caractérise l’avocat dans cette période de sa vie.

Lire Une proie trop facile m’a permis de rééquilibrer un peu ma connaissance sur Israël et de sa politique extérieure largement dénoncée par la communauté internationale. Il s’agit d’un pays en guerre, profondément marqué par les actes de terrorismes du passé et du présent.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

Lucie Dreyfus ou la femme du capitaine

Lucie DreyfusElisabeth WEISSMAN

Lucie Dreyfus – La femme du capitaine

Editions Textuel, 2015

 

Qui connaît le rôle joué par Lucie dans l’Affaire Dreyfus ? Nombreux sont les dreyfusards dont le nom est passé à la postérité. Parmi eux, le frère d’Alfred, Mathieu Dreyfus, le poète Bernard Lazare, le colonel Georges Picquart et bien sûr Émile Zola et Jean Jaurès. Ceux-là ont œuvré pour la revisitation du procès du capitaine, puis pour sa réhabilitation. Lucie, elle, a œuvré à son maintient en vie, jour après jour, durant toutes ces années de longue et atroce détention sur l’Île du diable, en Guyane.

Élisabeth Weissman signe avec ce roman un documentaire parmi tant d’autres parus depuis un siècle. L’Affaire y est décrite avec ses nombreuses péripéties, toujours sous l’angle de vue des partisans de Dreyfus. Nombreuses sont les sources documentaires qu’elle cite. Parmi elles et non des moindres, Hannah Arendt, Joseph Reinach, Philippe Oriol et bien sûr le capitaine lui-même. L’originalité de cet essai réside dans l’intégration, aux côtés de ces différentes sources historiques, d’extraits de lettres échangées entre Lucie et Alfred durant les dix années qu’a duré l’Affaire, ainsi que des confidences de Lucie à sa grande amie Hélène Naville, durant la même période.

Le roman débute d’ailleurs avec la correspondance entre Lucie et Hélène, mettant l’accent dès les premières pages sur la force de caractère de Lucie qui se trouve parachutée malgré elle dans un combat d’hommes. Elle n’a que 25 ans en 1894.

Lucie Dreyfus naît dans un siècle où les femmes de sa classe sociale, la grande bourgeoisie, sont destinées à une vie de femmes d’intérieur, toutes à leurs tâches domestiques. Malgré son jeune âge, malgré son sexe, Lucie va œuvrer autant que ces messieurs à la réhabilitation de son mari. Elle n’utilisera pas les prétoires et autres salles d’audience, elle n’assistera même pas aux différents procès. Elle jouera pourtant un rôle essentiel, fournissant à son mari la force de résister aux sévices moraux et physiques qui lui sont infligés au quotidien. Sans Zola et son vibrant J’accuse, Dreyfus n’aurait pas été acquitté. Sans Lucie et l’énergie vitale qu’elle a instillé goutte à goutte à son mari, celui-ci n’aurait probablement pas survécu à ses conditions de détention sur l’Île du diable.

 

Les lettres de Lucie Dreyfus sont un passionnant témoignage de l’Histoire, tant leur contenu est riche sur le déroulement de l’Affaire. Elles éclairent aussi le lecteur du XXI° siècle sur les mœurs de la bourgeoisie française de l’époque, sur l’organisation domestique et le niveau d’implication des femmes dans la politique. N’oublions pas que les femmes n’ont acquis le droit de vote en France qu’en 1944. Lucie, soutenue tout au long du combat par des mouvements féministes, est loin d’en être une.

Ce livre est le premier que je lis sur l’Affaire Dreyfus et j’y ai trouvé un vif intérêt. J’ai regretté quelques longueurs, notamment sur la fin. C’était oublier que l’affaire juridique n’est que le point de départ de la vie extraordinaire de Lucie Dreyfus ; son sens civique et son goût du dévouement ne se sont pas arrêtés avec la réhabilitation de son mari. Elle fera des études d’infirmière. Elle rassemblera autour d’Alfred, jusqu’à son décès en 1935, les dreyfusards inconditionnels. Hélas, l’antisémitisme la rattrapera. Sa famille ne sortira pas indemne du fascisme.

Un documentaire dense mais assez facile à lire. Passionnant.

=> Quelques mots sur l’auteur Elisabeth WEISSMAN

Sauve qui peut la vie

Sauve qui peut la vieNicole LAPIERRE

Sauve qui peut la vie

La librairie du XXI° siècle, Éditions du Seuil, 2015

 

Nicole Lapierre, sociologue, est une spécialiste de la mémoire juive. Elle y a déjà consacré plusieurs ouvrages : Changer de nom (2006), La transmission du judaïsme dans les couples mixtes (2009), Causes communes : des Juifs et des Noirs (2011)… Ce n’est pas un nouveau regard sur cette thématique que promet la quatrième de couverture de Sauve qui peut la vie : Nicole Lapierre y évoque la cascade de suicides au sein de sa propre famille et sa décision d’enrayer ce qui ressemble à de la fatalité. Pourtant, comme le récit le montrera, c’est bien la mémoire juive qui est au cœur de ce nouvel essai.

Dans les premiers chapitres du document, j’ai eu du mal à comprendre où voulait en venir l’auteur. Elle aborde les disparitions tragiques de sa grand-mère, de sa sœur et de sa mère, puis présente en détails sa généalogie familiale ; je me suis rapidement perdue au milieu de tous les personnages.

Et soudain, au quart du récit, une première théorie. Il y aurait moins de suicides parmi les Juifs que parmi les pratiquants d’autres religions, car les Juifs se soutiennent entre eux depuis des générations. Le récit prend une tournure moins personnelle et plus scientifique. Pourquoi se suicide-t-on ? Est-ce pour une cause ou par liberté de choix ? Nicole Lapierre réembraye avec son histoire familiale, mais cette fois le regard du lecteur est plus acéré, on comprend mieux où elle veut nous entraîner.

De fil en aiguille, à travers son histoire familiale qui s’y prête admirablement, l’auteur évoque l’héritage des enfants des rescapés de la Shoah. « La question de la transmission d’une histoire familiale se posait. Or, dans ces familles juives émigrées d’Europe orientale, décimées par le nazisme, on n’évoquait pas, ou peu, la période de la guerre ou des persécutions. Nos parents avaient sans doute de multiples raisons de se taire. Dont celle de s’arracher eux-même à l’emprise de ce lourd passé. Je crois qu’ils voulaient, avant tout, nous en protéger. Ou plutôt nous en délester, afin qu’ainsi allégés nous puissions plus aisément nous intégrer dans la société. » Les descendants des rescapés ont pourtant éprouvé le besoin de sonder les profondeurs de leur histoire familiale. D’autant plus qu’en taisant le passé à leurs enfants pour les préserver, la génération des rescapés a oublié de leur raconter l’autre facette de leur sauvetage : la résistance et la vitalité qu’il leur a fallu développer pour survivre.

Sauve qui peut la vie est une hymne à la vie. Nicole Lapierre refuse catégoriquement « une conception inexorable de l’histoire, axée sur l’hérédité du malheur, les déterminations sociales implacables, les assignations identitaires, les places gardées et étroitement surveillées. » L’héritage n’a rien d’inéluctable.

=> Quelques mots sur l’auteur Nicole LAPIERRE

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Naître et survivreWendy HOLDEN

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Presses de la Cité, 2015

 

Apprêtez-vous à suivre l’incroyable parcours de Priska, Rachel et Anka, ainsi que celui de leurs enfants Hana, Mark et Eva. Des histoires de vie qui, espérons-le, n’auront jamais l’occasion de se répéter.

Priska et Anka sont tchèques. Rachel est polonaise. Toutes les trois sont nées vers 1918, se sont mariées à la fin des années 1930. D’origine juive, elles subissent la répression des lois raciales dès les premières années de la guerre. Le hasard des rafles les conduit à Auschwitz en octobre 1944, toutes les trois enceintes de quelques semaines. Dans la terre froide et boueuse de la place d’appel d’Auschwitz, elles bravent le Docteur Mengele et son sourire diabolique en répondant par la négative à la question qu’il pose à chaque femme jeune qui paraît nue devant lui : « êtes-vous enceinte ? ». Cette résistance passive les sauve de la mort immédiate et les envoie dans un enfer qui durera jusqu’à la libération.

Wendy Holden, journaliste anglaise, biographe et romancière, relate dans ce document de 442 pages d’une richesse inestimable le sort de ces trois jeunes femmes à la destinée sans pareil. Sans se connaître, après une quinzaine de jours à Auschwitz, elles sont conduites dans le même camp : l’usine d’armement de Freiberg. En avril 1945, sous la menace des alliés qui bombardent Dresden, elles sont embarquées pour un voyage infernal par train jusqu’à Mauthausen où les Américains les délivrent quelques jours plus tard. Anka accouche à Freiberg deux jours avant leur transfert. Rachel dans un wagon à bestiaux, au milieu de femmes agonisantes. Quant à Anka, elle met son bébé au monde sur le quai de débarquement à Mauthausen. Elles vont survivre toutes les trois, ainsi que leurs enfants. Elles ne se sont jamais rencontrées, se sont toujours crues seules dans leur situation, alors qu’elles ont survécu aux mêmes supplices, aux mêmes transferts, aux mêmes horreurs.

Ce document n’est pas un simple recueil de témoignages des rescapés. Wendy Holden a creusé son sujet. Entre les lignes qui relatent les souffrances de ces jeunes femmes et de leurs codétenues, l’auteur rappelle l’organisation rationnelle de l’holocauste. L’implication des conseils juifs des ghettos. Le fonctionnement des usines stratégiques. Le coût et l’organisation des transports vers les camps de la mort. L’indifférence hallucinante de la plupart des habitants qui côtoient les camps. Naître et survivre n’est pas un simple essai sur trois femmes et trois bébés. C’est un documentaire exceptionnel sur l’industrialisation de cette extermination de masse. Il ne laissera aucun lecteur indifférent.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy HOLDEN