Trois mille chevaux vapeur

Antonin VARENNE

Trois mille chevaux vapeur

Editions Albin Michel – 2014

 

Ça faisait des mois que je repoussais la lecture de ce roman, pour des raisons absurdes comme d’autres urgences, d’autres envies… Peu importe le moment où on lit un roman construit dans le passé, finalement, le bon moment est celui où on est disponible pour le dévorer. Et c’est bien c’est fait, enfin !

Le sergent Arthur Bowman, soldat de l’armée des Indes en 1852, part en mission secrète en Birmanie. La mission tourne mal, les hommes sont capturés et atrocement torturés. Ceux qui survivent et sont libérés de longs mois plus tard restent marqués à vie.

En 1858, le même Arthur Bowman découvre dans les égouts de Londres le cadavre d’un homme assassiné. Dans les sévices subis par la victime, il reconnait ceux qu’il a endurés en Birmanie. Il comprend aussi que l’assassin est l’un des survivants de la mission et qu’il doit le retrouver.

Le roman est construit, de manière tout à fait classique, comme un roman initiatique. Dépasser les cauchemars, réussir à quitter l’effet anesthésiant de l’alcool et du laudanum et affronter la réalité, voici le premier enjeu pour le héros. La traque et l’aventure ne pourront venir qu’après cette victoire. Ne vous attendez pas à un rythme frénétique, une course poursuite hyper rythmée entre un justicier et un tueur. Antonin Varenne a su au contraire maintenir son héros dans sa fange aussi longtemps que nécessaire. On ne quitte pas les vapeurs éthyliques du jour au lendemain, lorsqu’on est imbibé par toutes ses pores pour oublier la souffrance et la peur. Le récit s’étale sur plusieurs années ; ce sont autant de jours additionnés les uns aux autres, petites victoires et nombreuses rechutes, lutte quotidienne contre les fantômes et appréhension du futur, même lorsque ce dernier se dessine sous forme de nirvana tout à fait atteignable.

Antonin Varenne a une écriture sans fioritures. L’aridité du texte va de pair avec la sécheresse des paysages, la fragilité des rencontres et la solitude du héros. Tout comme dans Battues (Editions Ecorce, 2015), l’univers de l’auteur est celui des taiseux, de ceux qui se construisent tout seuls.

J’avoue avoir préféré Battues à Trois mille chevaux vapeur, vraisemblablement parce que l’univers de la campagne profonde française me touche davantage que celle de ce soldat anglais ou de ses semblables. Cela ne ternit en rien la force du récit. Antonin Varenne a su prendre le temps pour mettre l’histoire en place, temps aussi long que celui qu’il faut, à l’époque, pour franchir l’Atlantique ou traverser l’Amérique d’Est en Ouest. D’autre part, sa description de l’Ouest américain, de son immensité et de sa conquête progressive est d’une finesse photographique. J’ai préféré cette deuxième partie de l’aventure à la première, plus anglaise – quoiqu’à la lecture de la gadoue puante des rues de Londres un été de forte sécheresse… je me bouchais presque le nez.

J’ai regretté les personnages qui, comme dans Game of Thrones, finissent par disparaître de la vie du héros – et de la nôtre – dès qu’on s’y attache. C’est la vie, la vraie vie des nomades et des instables tels Arthur Bowman et d’innombrables personnes réelles que chacun de nous frôle avec indifférence dans notre quotidien.

Un roman à lire ou à relire, un véritable plaisir de vacances.

=> Quelques mots sur l’auteur Antonin Varenne

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Sans lendemain

Jake HINKSON

Traduction Sophie ASLANIDES

Sans lendemain

Editions Gallmeister – 2018

 

Quand on est femme en 1947, salariée d’une société de production de films de série B à Hollywood et qu’on a pour mission de vendre les films dans les états du Sud des Etats-Unis, la vie n’est pas facile. Pourtant, Billie s’en sort plutôt bien. Elle aime son métier, elle a assez de bagou pour convaincre les cinémas les plus reculés du pays. Tout va donc bien, jusqu’au jour où elle doit se rendre à Stock’s Settlement dans l’Arkansas. Dans cette ville, le bien et le mal sont régis par un prédicateur tyrannique et aveugle. Elle ne le sait pas, bien sûr, à son arrivée en ville. Elle ne sait pas non plus, au moment où elle le rencontre pour la première fois, qu’elle n’aurait jamais dû croiser son chemin.

Deuxième roman de Jake Hinkson que je lis, Sans lendemain ne possède pas le cynisme mordant de L’enfer de Church Street (Gallmeister, 2015). Le roman est plus noir, plus dur. Pourtant le premier roman de l’auteur américain n’était déjà pas des plus légers.

En plus de celui de Billie, Sans lendemain dresse le portrait de deux autres femmes. La première, Amberly, est la femme du pasteur. Elle vit sous la domination de son époux et rêve de changer de vie. La deuxième, Lucy, est celle dont le destin prête le plus au cynisme. Sœur du chérif de Stock’s Settlement, dans la réalité c’est elle qui porte l’étoile et le pantalon. Etrange destin que le sien, dans une petite ville aux mœurs reculées, à une époque où même dans une ville plus ouverte, le rôle de la femme est attendu au foyer ! Chacune des trois femmes, à sa manière, est émancipée. A l’aide des portraits de Billie, Amberly et Lucy, Jake Hinkson signe un roman féministe.

L’univers de l’auteur américain est particulièrement noir. En son centre, encore et toujours, on retrouve un ecclésiastique. Hinkson n’envisage pas de prêche religieux sans fanatisme. Ayant grandi dans cet environnement-là, comme il l’explique volontiers à ses lecteurs, il ne conçoit pas la pratique religieuse autrement qu’avec des répercussions négatives. Il n’y a pas d’humanisme dans la religion façon Hinkson, que rigidité et cruauté. L’Arkansas est un état suffisamment arriéré pour autoriser la mise en scène d’un homme d’église de cet acabit dans un roman.

Même si j’ai été intéressée par l’intrigue, j’ai regretté un développement psychologique des personnages sans réelle profondeur. Lucy, dont l’humanité se dévoile peu à peu au fil de l’histoire, est fade en comparaison avec les choix qu’elle fait. Amberly, tel un papillon, se révèle à un moment crucial de l’intrigue, mais quelque chose sonne faux dans son émancipation. Billie, enfin, pourtant la plus expérimentée des trois femmes, m’a surprise par son inertie lorsque des choix cruciaux s’offrent à elle. Le roman est pourtant analytique, on suit l’intrigue à travers les yeux de Billie. Pourtant il manque un quelque chose dans l’histoire, qui ne peut pas être mis sur le compte de l’époque.

Il n’empêche que Jake Hinkson signe avec ce polar une belle œuvre. Il prouve ses vastes connaissances de l’histoire du cinéma américain. On comprend sans peine l’admiration des femmes de l’époque pour Gary Grant ou Ingrid Bergman, les grands acteurs que Billie ne rencontrera jamais, elle qui n’exerce ses talents que pour vendre des films minables, les seuls que peuvent s’offrir les villes reculées des petits états américains. L’Amérique hollywoodienne, impitoyable, sépare le cinéma et son public en deux mondes distincts. Seul l’avènement de la télévision donnera accès aux grands films, des années plus tard, à toutes les familles.

=> Quelques mots sur l’auteur Jake Hinkson

L’enfer de Church Street

l-enfer-de-church-streetJake HINKSON

Traduction Sophie ASLANIDES

L’enfer de Church Street

Editions Gallmeister – 2015

 

Dans l’Arkansas, un petit merdeux braque un gros bonhomme sur le parking d’un supermarché. Il joue de son revolver histoire de lui faire assez peur pour le détrousser sans se battre. Sauf que le gros bonhomme ne se laisse pas intimider. Il lui propose même un marché : son portefeuille contre une balade en voiture et une oreille attentive, quelques heures durant.

Dans les premières pages de L’enfer de Church Street, le ton est donné : langage désabusé, personnalités marginales, pauvres hères. Mais le rythme est lent. La confidence de Geoffrey Webb est celle d’un homme fatigué qui prend son temps et qui n’a plus rien à perdre. Au bout d’une soixantaine de pages, au moment où on ne s’y attend plus, le rythme change. L’action s’intensifie, difficile de refermer le bouquin.

Jake Hinkson, de son propre aveu, est fils d’un pasteur baptiste. S’il est fâché avec la religion, la religion est devenue un sujet d’étude pour lui. C’est ce qui m’a donné envie de lire le roman.

D’après Wikipédia, la religion baptiste peut être définie par ces mots : « ce mouvement se caractérise par l’importance donnée à la Bible, à la nouvelle naissance, au baptême adulte en tant que témoignage volontaire, un esprit missionnaire, un engagement moral de vie ». Ajoutez-y, du point de vue de Hinkson, un brin de rigorisme, une bonne lampée de bigoterie arrosée d’intolérance et vous obtiendrez l’ambiance de la communauté protestante de Little Rock, ville de l’Arkansas où se joue l’essentiel de l’intrigue.

L’enfer de Church Street est un roman noir plutôt qu’un polar. La structuration de l’intrigue, intéressante, permet au héros de se raconter à son propre rythme et à l’auteur de créer des page turner sympathiques. Je n’aime pas les artifices des polars, en général, mais l’organisation du récit efface l’astuce littéraire : ce n’est pas le lecteur qui est bluffé par le récit, c’est le confident de Geoffrey Webb.

Je suis ravie d’avoir découvert l’auteur et son premier roman couronné par le Prix Mystère de la critique 2016. Très agréable parenthèse entre deux lectures plus sérieuses. Son deuxième roman, L’homme posthume, est paru en 2016.

=> Quelques mots sur l’auteur Jake Hinkson

Adios Hemingway

adios-hemingway_couvLeonardo Padura

Adios Hemingway

Métailié – 2000

(Traduction : René Solis)

 

Décidément, même huit ans après avoir démissionné de la police, Mario Conde ne peut renoncer aux enquêtes. Celle que lui soumet le lieutenant Manolo, son ami et ex-collègue, est un peu particulière : expliquer un meurtre qui a eu lieu quarante ans plus tôt dans la propriété d’Ernest Hemingway à La Havane. L’enjeu est de taille : s’il y a le moindre doute sur la culpabilité du grand écrivain, il risque d’être sali à jamais.

Dans ce roman, Conde et son créateur ne font qu’un. L’enquête n’est qu’un prétexte pour permettre à l’auteur de s’interroger sur la personnalité complexe d’Hemingway et son déclin des dernières années. Padura s’est fait plaisir. Qui pourrait le lui reprocher ?

Adios Hemingway est donc davantage à lire comme une biographie romancée d’Hemingway. Heureusement, Padura n’a pas oublié de la saupoudrer des quatre cents coups de ses héros de toujours. Sans cela, on s’ennuierait.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo Padura

Electre à la Havane

Electre-a-la-havane-S-HD-300x460 (1)Leonardo PADURA

Electre à la Havane

Editions Métailié – 1998

 

Quatrième livre de Leonardo Padura à mon crédit, après Hérétiques, L’homme qui aimait les chiens et Passé parfait. Je n’ai pas respecté l’ordre chronologique de la création artistique de cet immense auteur, mais c’était peut-être pour rendre hommage à celui qui, dans ses écrits, aime jongler avec les époques, qui sait ?

Dans ce troisième polar du cycle des quatre saisons après Passé Parfait et Vents de Carême, le lecteur retrouve avec bonheur l’inspecteur Mario Conde. La même nostalgie imprègne les 256 pages de ce roman ; les amitiés indéfectibles sont plus vivaces que jamais. Voici une satire sociale d’une grande intensité pour traiter d’un sujet de fond, la répression de l’homosexualité dans Cuba des années 1970 à 1990.

Leonardo Padura dénonce sans compromis le régime totalitaire et assiste aux désillusions de la population à coup de rhum et de musique. Ses romans sont des marqueurs de la civilisation cubaine des années Castro, espérons-le, révolues à jamais. A lire et à relire.

Essayant en vain de dégager son esprit des préjugés – j’adore les préjugés, et je ne supporte pas les pédés – le Conde traversa le jardin et gravit les quatre marches du perron, pour appuyer sur la sonnette qui dépassait comme un mamelon au-dessous du numéro 7. Il la caresse deux fois, puis recommença l’opération, car il n’entendit pas la sonnerie. Alors qu’il s’apprêtait à appuyer de nouveau, hésitant entre le timbre et le heurtoir, il se sentit comme assailli par l’obscurité derrière la porte qui s’ouvrait lentement, laissant apparaître le visage pâle du dramaturge et metteur en scène Alberto Marquès.

– De quoi m’accuse-t-on aujourd’hui ?

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo Padura

Une proie trop facile

Mise en page 1Yishaï SARID

Une proie trop facile

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Un jeune avocat de Tel Aviv a quitté le grand cabinet véreux dans lequel il a débuté pour tenter sa chance tout seul. On ne peut pas dire que les clients se précipitent pour prendre rendez-vous avec lui. Il est même fauché, embourbé dans ses propres contradictions. Heureusement pour son moral, en tant que réserviste de la police militaire, il est parfois sollicité par celle-ci pour résoudre des cas en lien avec l’armée. C’est ainsi qu’il se voit confier la mission d’auditionner un jeune capitaine de parachutistes au courage exemplaire, accusé de viol par une soldate, afin de savoir si l’armée peut classer l’affaire ou si elle doit la transmettre au contraire au procureur.

Une proie trop facile est un témoignage d’une époque et d’une civilisation. C’est le premier livre que je lis d’un auteur israélien et ce ne sera pas le dernier. Yishaï Sarid présente dans ce roman la complexité de l’état juif. S’il peut être qualifié de moderne en référence à Tel Aviv et son développement cosmopolite à l’occidentale, il n’en est rien dès lors que l’on s’enfonce dans les colonies et le désert. Un fossé semble d’ailleurs exister entre ces deux mondes. Ainsi, d’après Yishaï Sarid, les jeunes en provenance des kibboutz supportent beaucoup mieux la dureté des conditions de vie de l’armée, Tsahal, que les citadins.

L’armée et le patriotisme sont un des pilliers de la civilisation israélienne qu’a développé l’auteur dans ce roman. Le pays est en guerre. Ses soldats risquent leur vie tous les jours lors des patrouilles, au Liban en particulier. Leurs conditions de vie sont extrêmes. Les parents des militaires ont peur. Sarid rend hommage au courage des soldats, à la force du collectif, au patriotisme au-delà des différences ethniques et des pratiques religieuses.

Pour ce qui est du polar lui-même, je crois que j’abandonne définitivement l’idée de lire un livre selon ce code, je n’y arrive tout simplement pas. Une proie trop facile m’a intéressée pour l’épanchement socio-culturel auquel s’est livré l’auteur. De ce point de vue, il est passionnant. Viol ? Pas viol ? Honnêtement, je n’ai trouvé aucun intérêt au livre par rapport à cette question. L’avocat enquête, piétine, l’auteur intègre dans son récit quelques revirements de situation comme dans tout polar qui se respecte. Je suis restée hermétique à cette construction ficelée. D’autant plus que le rythme du récit est lent, reflet de l’indécision qui caractérise l’avocat dans cette période de sa vie.

Lire Une proie trop facile m’a permis de rééquilibrer un peu ma connaissance sur Israël et de sa politique extérieure largement dénoncée par la communauté internationale. Il s’agit d’un pays en guerre, profondément marqué par les actes de terrorismes du passé et du présent.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

Mala Vida

Mala VidaMarc FERNANDEZ

Mala Vida

Préludes, 2015

 

Sous Franco et même au-delà, près de 300000 bébés nés dans des familles républicaines ont peut-être été volés pour être donnés à des familles à l’idéologie plus proche du franquisme. Ce scandale national que des associations tentent d’éclaircir pour faire justice est encore un tabou en Espagne aujourd’hui.

Marc Fernandez se base sur cette affaire d’Etat pour raconter l’histoire d’Isabel Ferrar, avocate française d’origine espagnole. Pour médiatiser l’affaire, elle prend la tête d’une association composée de mères et de pères d’enfants disparus. Dans le même temps, le lecteur comprend rapidement qu’elle joue dans cette histoire un rôle qu’on n’attendrait pas de la part d’une juriste.

Mala Vida a dès les premières pages un parfum de Millenium de Stieg Larsson. Une dénonciation d’un scandale d’Etat, une victime sexy, un journaliste d’investigation fumeur et buveur, une détective dévouée et un juge qui a les cojones d’ouvrir une enquête, le tout dans un contexte politique aux relents de dictature, les ingrédients sont réunis pour un bon thriller politique que l’on reposerait en rêvant d’une démocratie qui n’en porterait pas que le nom. Sauf que la mayonnaise ne prend pas.

Le style, déjà, manque de poésie. Des répétitions de débutant, des lourdeurs fatigantes. A se demander si l’éditeur a joué son rôle de correcteur.

L’histoire, ensuite, n’est pas crédible. Je ne souhaite pas dévoiler ce que de futurs lecteurs aimeraient peut-être découvrir par eux-mêmes, mais enfin. Une avocate brillante et engagée ferait-elle justice elle-même tout en étant porte-parole de tout un mouvement ? Difficile d’y croire.

Le fil de l’intrigue, enfin, est d’une pauvreté presque pitoyable. Les liens entre les personnages beaucoup trop faciles, imposés pour la commodité de l’histoire. Le lecteur ne saura pas ce que contiennent les dossiers sur les bébés volés ; il n’en connaitra que l’épaisseur en centimètres de papiers.

Si le thème est passionnant, le lecteur n’en verra que la carcasse. Histoire non creusée vécue par des personnages fades racontés dans un style d’une grande pauvreté. Quel dommage !

=> Quelques mots sur l’auteur Marc FERNANDEZ