Mr Gwyn

mr-gwynAlessandro BARICCO

Traductrice : Lise CAILLAT

Mr Gwyn

Editions Gallimard – 2014

 

Ce n’est pas si simple pour un écrivain célèbre de tout plaquer quand il en a marre. La presse et le public considèrent son annonce comme un formidable coup de publicité. L’agent littéraire prédit qu’il n’arrêtera jamais d’écrire ; il a un stylo greffé au bout des doigts.

Mr Gwyn a pourtant bien l’intention de changer de vie, mais il se rend vite compte qu’en effet, la dépression le guette. Heureusement, une visite à une galerie de peinture lui donne la solution : il va écrire des portraits.

J’ai été déstabilisée par ce roman. L’écriture d’Alessandro Baricco est aride. Sujet, verbe, complément. Rien de trop. L’écriture est pourtant introspective et semble appeler à une analyse en profondeur des états d’âme du héros. Mais l’auteur n’a pas donné cette orientation à son récit ; aussi, je me suis comportée à toutes les pages comme un petit enfant qui pose aux adultes sa sempiternelle question : pourquoi ?

Pour être sincère, je me suis même demandé l’intérêt de ce roman, chaudement recommandé pourtant par une amie aux choix littéraires exigeants. Pas d’introspection, pas de description des portraits, à peine quelques dialogues pour dévoiler les liens que tisse l’ex-écrivain avec ses clients. Quel est donc le sujet ? J’ai voulu terminer le roman car je n’abandonne pas volontiers une lecture en cours. Arrivée aux trente dernières pages, soudain, tout est devenu lumineux. Les personnalités se sont éclairées, les explications sont arrivées d’elles-mêmes, l’auteur a dévoilé ses pensées profondes. Sans modifier d’aucune manière la sécheresse du style et le niveau d’analyse.

Mr Gwyn est un essai philosophique sur la solitude des auteurs dans le monde impitoyable de l’édition guidée par les exigences du marché. Un écrivain a-t-il encore le droit de penser par lui-même ? Est-il libre dans sa création ? Dans le cas contraire, quels sont ses alternatives ?

Je suis ravie d’avoir découvert Alessandro Baricco. Voilà près d’un mois que j’ai terminé le roman et je le rumine encore. C’est dire l’effet qu’il a produit sur moi, alors que j’étais prête à l’abandonner au bord de la route.

=> Quelques mots sur l’auteur Alessandro Baricco

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Les gens dans l’enveloppe

Les gens dans l'enveloppeIsabelle MONNIN avec Alex BEAUPAIN

Les gens dans l’enveloppe

JC Lattès, 2015

 

Les gens dans l’enveloppe, c’est à la fois un roman, une enquête et des chansons. L’un ne va pas sans l’autre.

Isabelle Monnin, romancière, acquiert auprès d’un brocanteur une enveloppe qui contient une centaine de photos de famille de mauvaise qualité. Il s’agit d’une famille provinciale, classe moyenne, anonyme. Les clichés inspirent l’auteure qui décèle dans les regards, les poses, les personnages présents et ceux qu’elle devine disparus, des vies intérieures riches, des joies et des souffrances.

Elle décide d’imaginer l’histoire de ces individus dans un roman, puis de partir à leur recherche pour découvrir la vraie vie de ses héros.

Alex Beaupain applaudit à ce projet, dans lequel il se trouve même une petite place : écrire des chansons à partir du roman.

C’est ainsi que commence l’aventure des Gens dans l’enveloppe.

Un livre en trois parties, donc. Dès les premiers paragraphes, je suis happée par le style. Le texte est délicieux, les mots caressent l’oreille.

« C’est pour l’impatience de son désir et sa douceur qu’elle a dit oui au curé, oui au maire, oui oh oui le prendre comme époux, oui oui oui plein de fois oui se donner comme femme, un clafoutis de oui et elle palpitait de joie aux premiers Madame Grandjean qu’on lui tendait. »

L’émotion me gagne. Je vis avec Laurence, petite fille abandonnée par sa mère. Avec Serge, l’époux inconsolable. Avec Michelle enfin, si seule, si perdue dans son insatisfaction. Comment Isabelle Monnin a-t-elle su recréer une atmosphère aussi véridique, à partir de polaroïds de mauvaise qualité ?

Je n’en ai pas terminé avec ma dose d’émotions. L’auteur retrouve les héros encore vivants de son roman, finalement pas si différents de ceux qu’elle avait imaginés. Son enquête est poignante, vivante. J’ai l’impression de visiter la maison de Clerval avec Michel ; je me sens comme un témoin invisible à la gare où Isabelle Monnin est accueillie par Laurence et son père. Des héros de tous les jours, plus vrais que vrais, sous la plume sensible de l’écrivain. Quelques longueurs dans cette deuxième partie des Gens dans l’enveloppe, j’ai tourné certaines pages un peu rapidement, mais toujours avec l’envie de renouer un peu plus loin avec les personnages et leurs avatars.

Que dire des chansons d’Alex Beaupain ? J’ai pleuré en écoutant certaines d’entre elles, Couper les virages en particulier. Je l’ai crue chantée par Michelle, le double inventé de Suzanne, tellement les vibrations de la voix restituent son besoin d’évasion. Mise en musique du roman, interprètes professionnels en grand majorité (Camelia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian et Alex Beaupain), mais on entend aussi la voix des vrais gens dans l’enveloppe (Laurence, Zoé, Arthur, Suzanne et Michel). Le roman chanté par les personnes qui l’ont inspiré, la boucle est bouclée.

Un roman magnifique.

=> Quelques mots sur l’auteur Isabelle Monnin

Gil

GilCélia HOUDART

Gil

P.O.L., 2015

 

Gil se destine à une carrière de pianiste. Il en a les capacités et la volonté. Malgré les difficultés familiales, il réussit à entrer au Conservatoire dans la classe du meilleur professeur de piano du moment, Vlado Blasko. Mais la destinée de Gil est finalement de devenir chanteur lyrique. Il deviendra un des meilleurs ténors de son époque.

Dans un style attachant, Célia Houdart évoque dans Gil les écueils inévitables de tout artiste à l’aube, au sommet et au couchant de sa gloire. Le lecteur a le privilège d’assister à plusieurs leçons de piano « Voulez-vous reprendre ?… Heuééééé et chantez vos cinquièmes… qu’on entende les harmoniques… » ou de chant « Tenez bien le o… ya… ya… ya… ya… Vous avez plus d’espace derrière… pas seulement derrière le nez… ». Lorsqu’elle évoque la vie de Gil entre deux morceaux de musique, l’écriture est sèche, sans aucune fioriture. Sujet, verbe, complément. Les phrases s’allongent dès lors que l’art est en jeu : un style toujours épuré, mais on devine plus d’émotions derrière les mots.

Célia Houdart joue avec les durées, aussi. Soixante pages pour restituer trois jours de la vie de Gil. Moins d’une page pour décrire son année de préparation au concours d’entrée au conservatoire. Le temps ne compte pas.

Les artistes retrouveront dans Gil les doutes, les difficultés, les succès, les écueils et la fin de carrière inhérents au métier. En revanche, un lecteur peu sensible à la musique devra passer son chemin. Quant aux simples mélomanes, ils regretteront peut-être, comme moi, la nature des références artistiques que cite Célia Houdart : si les salles de spectacles qu’elle évoque dans son roman sont réelles, les chanteurs et les compositeurs portent tous des noms imaginaires. Ce choix m’a sortie de la lecture plus d’une fois. Il contribue à rendre le livre trop technique et destiné à satisfaire la curiosité d’un public averti. Comme j’aurais aimé voir cités quelques compositeurs connus, afin de pouvoir me raccrocher à ma culture générale pour suivre la carrière de Gil !

=> Quelques mots sur l’auteur Célia HOUDART