Sauve qui peut la vie

Sauve qui peut la vieNicole LAPIERRE

Sauve qui peut la vie

La librairie du XXI° siècle, Éditions du Seuil, 2015

 

Nicole Lapierre, sociologue, est une spécialiste de la mémoire juive. Elle y a déjà consacré plusieurs ouvrages : Changer de nom (2006), La transmission du judaïsme dans les couples mixtes (2009), Causes communes : des Juifs et des Noirs (2011)… Ce n’est pas un nouveau regard sur cette thématique que promet la quatrième de couverture de Sauve qui peut la vie : Nicole Lapierre y évoque la cascade de suicides au sein de sa propre famille et sa décision d’enrayer ce qui ressemble à de la fatalité. Pourtant, comme le récit le montrera, c’est bien la mémoire juive qui est au cœur de ce nouvel essai.

Dans les premiers chapitres du document, j’ai eu du mal à comprendre où voulait en venir l’auteur. Elle aborde les disparitions tragiques de sa grand-mère, de sa sœur et de sa mère, puis présente en détails sa généalogie familiale ; je me suis rapidement perdue au milieu de tous les personnages.

Et soudain, au quart du récit, une première théorie. Il y aurait moins de suicides parmi les Juifs que parmi les pratiquants d’autres religions, car les Juifs se soutiennent entre eux depuis des générations. Le récit prend une tournure moins personnelle et plus scientifique. Pourquoi se suicide-t-on ? Est-ce pour une cause ou par liberté de choix ? Nicole Lapierre réembraye avec son histoire familiale, mais cette fois le regard du lecteur est plus acéré, on comprend mieux où elle veut nous entraîner.

De fil en aiguille, à travers son histoire familiale qui s’y prête admirablement, l’auteur évoque l’héritage des enfants des rescapés de la Shoah. « La question de la transmission d’une histoire familiale se posait. Or, dans ces familles juives émigrées d’Europe orientale, décimées par le nazisme, on n’évoquait pas, ou peu, la période de la guerre ou des persécutions. Nos parents avaient sans doute de multiples raisons de se taire. Dont celle de s’arracher eux-même à l’emprise de ce lourd passé. Je crois qu’ils voulaient, avant tout, nous en protéger. Ou plutôt nous en délester, afin qu’ainsi allégés nous puissions plus aisément nous intégrer dans la société. » Les descendants des rescapés ont pourtant éprouvé le besoin de sonder les profondeurs de leur histoire familiale. D’autant plus qu’en taisant le passé à leurs enfants pour les préserver, la génération des rescapés a oublié de leur raconter l’autre facette de leur sauvetage : la résistance et la vitalité qu’il leur a fallu développer pour survivre.

Sauve qui peut la vie est une hymne à la vie. Nicole Lapierre refuse catégoriquement « une conception inexorable de l’histoire, axée sur l’hérédité du malheur, les déterminations sociales implacables, les assignations identitaires, les places gardées et étroitement surveillées. » L’héritage n’a rien d’inéluctable.

=> Quelques mots sur l’auteur Nicole LAPIERRE

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Naître et survivreWendy HOLDEN

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Presses de la Cité, 2015

 

Apprêtez-vous à suivre l’incroyable parcours de Priska, Rachel et Anka, ainsi que celui de leurs enfants Hana, Mark et Eva. Des histoires de vie qui, espérons-le, n’auront jamais l’occasion de se répéter.

Priska et Anka sont tchèques. Rachel est polonaise. Toutes les trois sont nées vers 1918, se sont mariées à la fin des années 1930. D’origine juive, elles subissent la répression des lois raciales dès les premières années de la guerre. Le hasard des rafles les conduit à Auschwitz en octobre 1944, toutes les trois enceintes de quelques semaines. Dans la terre froide et boueuse de la place d’appel d’Auschwitz, elles bravent le Docteur Mengele et son sourire diabolique en répondant par la négative à la question qu’il pose à chaque femme jeune qui paraît nue devant lui : « êtes-vous enceinte ? ». Cette résistance passive les sauve de la mort immédiate et les envoie dans un enfer qui durera jusqu’à la libération.

Wendy Holden, journaliste anglaise, biographe et romancière, relate dans ce document de 442 pages d’une richesse inestimable le sort de ces trois jeunes femmes à la destinée sans pareil. Sans se connaître, après une quinzaine de jours à Auschwitz, elles sont conduites dans le même camp : l’usine d’armement de Freiberg. En avril 1945, sous la menace des alliés qui bombardent Dresden, elles sont embarquées pour un voyage infernal par train jusqu’à Mauthausen où les Américains les délivrent quelques jours plus tard. Anka accouche à Freiberg deux jours avant leur transfert. Rachel dans un wagon à bestiaux, au milieu de femmes agonisantes. Quant à Anka, elle met son bébé au monde sur le quai de débarquement à Mauthausen. Elles vont survivre toutes les trois, ainsi que leurs enfants. Elles ne se sont jamais rencontrées, se sont toujours crues seules dans leur situation, alors qu’elles ont survécu aux mêmes supplices, aux mêmes transferts, aux mêmes horreurs.

Ce document n’est pas un simple recueil de témoignages des rescapés. Wendy Holden a creusé son sujet. Entre les lignes qui relatent les souffrances de ces jeunes femmes et de leurs codétenues, l’auteur rappelle l’organisation rationnelle de l’holocauste. L’implication des conseils juifs des ghettos. Le fonctionnement des usines stratégiques. Le coût et l’organisation des transports vers les camps de la mort. L’indifférence hallucinante de la plupart des habitants qui côtoient les camps. Naître et survivre n’est pas un simple essai sur trois femmes et trois bébés. C’est un documentaire exceptionnel sur l’industrialisation de cette extermination de masse. Il ne laissera aucun lecteur indifférent.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy HOLDEN

Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin

NoireTania de MONTAIGNE

Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin

Grasset, 2015

 

« Prenez une profonde inspiration, soufflez. » Dès les premières lignes de son roman, Tania de Montaigne prend le lecteur à témoin et l’invite à se plonger dans la vie des noirs des années 1950. Ceux des états sudistes des États-Unis, bien sûr. A Montgomery, la ville de légende où Martin Luther King et Rosa Parks ont combattu côte à côte pour dénoncer les lois ségrégationnistes d’Alabama.

Il n’est pas besoin de présenter Martin Luther King. Rosa Parks non plus, tout le monde en a entendu parler sur les bancs de l’école : un jour elle a refusé de céder sa place à un blanc dans le bus, ce qui a conduit les noirs à se mobiliser enfin. Et Claudette Colvin, la connaissez-vous ?

« Prenez une profonde inspiration, soufflez. » Tania de Montaigne nous prend par la main pour nous mener à la rencontre de cette adolescente qui a été la première à refuser de libérer sa place assise dans un bus au profit d’un blanc, quelques mois avant Rosa Parks. Elle a été inculpée pour cette forfaiture et a plaidé non coupable. Une grande première. Pourtant, l’émotion générée par son courage et sa condamnation est retombée comme un soufflet de forge au bout de quelques semaines. Car Claudette Colvin n’était pas la victime idéale. Condamnée injustement, elle s’est enfermée sur elle-même et a fauté avec un homme un peu trop blanc. En 1955 dans l’Amérique ségrégationniste, toute lutte des noirs contre les blancs doit présenter des garanties morales. Claudette Colvin, enceinte suite à cette liaison malheureuse, n’apportait pas ces garanties, contrairement à Rosa Parks.

Dans Noire, Tania de Montaigne retrace l’histoire de ce formidable combat que les enseignants continueront à transmettre aux enfants. Mais elle en écrit aussi la face cachée. Toute révolution a ses victimes. Et si Rosa Parks a eu droit à un deuil national à son décès, Claudette Colvin disparaîtra dans l’oubli, emportée par la puissance de Jim Crow, le cliché du noir grotesque, inventé au dix-neuvième siècle et repris par de nombreux comiques au vingtième siècle.

Tania de Montaigne écrit dans un style dynamique qui entraîne le lecteur, presque malgré lui, dans son tourbillon de révolte. Dès la première seconde où il a jeté ses yeux sur le roman, elle l’agrippe fermement à la manche et ne le lâche plus. « Prenez une profonde inspiration, soufflez. » Mais elle ne laisse pas souffler. Elle ne veut pas que les luttes vaines et injustes des minorités tombent dans l’oubli. Le rythme qu’elle donne à son essai est tellement soutenu que le récit en manque de profondeur, ce qui est dommage. On trouve dans Noire l’essentiel qu’il faut retenir de cette page de l’histoire des hommes, mais pas plus. Un travail de journaliste.

=> Quelques mots sur l’auteur Tania de MONTAIGNE

Fairyland

fairyland photoAlysia ABBOTT

Fairyland

Globe, 2015

 

Fairyland est l’autobiographie d’Alysia Abbott, née en 1971. C’est aussi un formidable témoignage sur le San Francicso gay et intellectuel des années 1970 à 1990. Le tout évoqué avec beaucoup de douceur au travers d’une double écriture : celle du père dont Alysia retrouvera le journal après sa mort du SIDA en 1992 et celle de la fille qui rend à travers ce livre un magnifique hommage à son père, vingt ans après sa disparition.

Alysia perd sa mère à l’âge de deux ans dans un accident de voiture. Steve Abbott, son père activement gay, hippie et poète, s’installe alors à San Francisco et y élève sa fille seul. Leur vie n’est évidemment pas simple. Que ce soit à l’école ou l’été lorsqu’elle rend visite à ses grands-parents à Kewanee, chaque immersion dans le conformisme américain est pour Alysia une prise de conscience de sa différence. « Jamais on ne parlait de lui en ma présence, pas plus qu’on ne me demandait de ses nouvelles. J’ignore s’il n’était pas le bienvenu à Kewanee, s’il n’avait jamais voulu y venir, ou si c’était un mélange des deux. Mais je me souviens que je franchissais une barrière invisible à la porte d’embarquement de l’aéroport. San Francisco était notre monde, notre royaume enchanté, notre Fairyland, et au-delà, papa disparaissait. »

Dans Fairyland, Alysia Abbott rapporte l’amour indéfectible de son père pour elle « je me rends compte, à présent, que mon seul engagement véritable, profond et satisfaisant, est celui que j’ai avec Alysia » ou d’elle pour son père « quand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. ». Bien sûr, cet amour est pavé de difficultés. Alysia le constate a posteriori « Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970. […] Pour le meilleur comme pour le pire, mon père inventait les règles au fur et à mesure. ». Steve, quant à lui, en réponse au battage politique de certains conservateurs comme Anita Bryant ou John Briggs contre les homosexuels, écrit dans son journal en 1975 « Je ne m’efforce pas de faire d’elle une homo. Je ne dissimule pas mon homosexualité pour qu’elle devienne une adulte hétéro. Mais elle peut voir qu’il y a de nombreuses orientations et maintes façons d’être. Espérons que lorsqu’elle sera adulte […] les gens pourront simplement être ce qui leur paraît le plus naturel, là où ils sont le plus à leur aise. »

Le lecteur imagine aisément l’émotion d’Alysia, lorsqu’elle découvre à 22 ans, alors qu’elle est désormais seule au monde, le journal de son père dont elle connaissait l’existence mais pas le contenu. Elle en est à un tournant de son existence. Elle doit se reconstruire, terminer ses études et se lancer dans sa propre conquête du monde. Il aura fallu vingt ans à Alysia Abbott pour écrire ce livre, dans lequel elle délivre ce message final à ses lecteurs : « cette histoire des gays est mon histoire des gays. Cette histoire gay est notre histoire gay à tous. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alysia ABBOTT