Parution de L’âme sœur en Hongrie / Testvérlélek megjelenése Magyarorszàgon

Le 27 avril a eu lieu le lancement officiel de Testvérlélek, la traduction de L’âme sœur en hongrois. Un bilan de cette aventure s’impose.

Il faut connaître notre arbre généalogique pour comprendre ce que signifie la parution d’un nouvel auteur « Karinthi » ou « Karinthy » en Hongrie. Même moi, je ne suis pas en mesure d’apprécier à sa juste valeur tout ce que représente ce nom pour les lecteurs hongrois.

Voici donc notre arbre généalogique, issu du livre Ördöggörcs, voyage en Karinthy, écrit par mon oncle Màrton Karinthy. Pour plus de lisibilité, j’ai coloré en rouge le nom de nos aïeux communs à tous et en bleu le nom des célébrités littéraires de la famille, ainsi que les liens familiaux qui mènent à elles.

On trouve ainsi, par ordre de naissance et en respectant les orthographes des noms de naissance :

  • Frigyes Karinthy (1887-1938) : écrivain, dramaturge, poète, humoriste
  • Gàbor Karinthy (1914-1974) : poète
  • Ferenc Karinthy (1921-1992) : écrivain, dramaturge
  • Judith – née Gyimesi et adoptée Karinthy (1942-) : interprète, traductrice
  • Màrton Karinthy (1949-) : dramaturge, écrivain
  • Agnès Karinthi (1969-) : écrivain

Vous comprendrez donc qu’en Hongrie, posséder ce nom est un héritage important ; écrire dans ce même contexte est un évènement encore plus important. Et bien entendu, s’insérer dans l’héritage littéraire de cette famille n’est pas une chose aisée.

Mon aventure hongroise a bien entendu commencé en France, grâce à la parution de mes deux romans, Quatorze appartements paru chez ELP Editeur et chez L’Astre Bleu Editions, puis L’âme sœur paru chez L’Astre Bleu Editions. Lorsque la question de la traduction hongroise s’est posée, ma mère s’est évidemment proposée pour la faire et a choisi de s’atteler à L’âme sœur en premier. Mon oncle Màrton Karinthy a alors fait le lien avec son propre éditeur, Kossuth Kiado. Les choses ont suivi le cours classique du monde de l’édition, dans les mois qui ont suivi.

Le lancement du livre était prévu pour le samedi 27 avril. Je suis arrivée à Budapest le 22 avril, et j’ai rencontré l’éditeur dès le lendemain. J’ai en fait rencontré deux personnes : Jozsef Körössi, directeur de Noràn Kiado (branche littérature blanche de Kossuth Kiado) et Andràs Kocsis, le grand patron de la maison mère, accessoirement un sculpteur de grand talent http://www.kocsisandras.hu/. Tour de la maison, échange avec les deux protagonistes et prise en main du livre… Le tout s’est passé rapidement, mais quelle émotion, déjà ! Au passage, un rendez-vous pris avec une journaliste culturelle. Première interview programmée en hongrois, voilà de quoi faire monter la pression…

Il faut savoir que je parle hongrois, certes. Mais de là à savoir expliquer mes goûts littéraires, à me placer dans l’univers littéraire familial pour me démarquer de ces ancêtres sympathiques mais encombrants quand-même, c’est une autre affaire ! Avant le lancement officiel du livre, j’ai donc sérieusement travaillé le sujet. Ça aide d’avoir une traductrice à portée de main ! L’antisèche que j’ai écrite pour l’occasion m’a bien servi, merci maman !

La tension est gentiment montée tout au long de la semaine. La mienne, bien sûr, mais aussi celle de ma mère et de mon oncle, prévus à mes côtés au débat organisé à l’occasion du 26° Budapesti Nemzetközi Könyvfesztivàl, le 26° Salon du livre de Budapest. Quelques exemples ?

Ma mère : « Ce débat n’a pas beaucoup d’importance. Il n’y aura personne, de toute façon. » (en fait, salle comble et un intérêt réel de tout l’auditoire, composé en partie avec nombre de ses connaissances)

Mon oncle : cent-cinquante conseils à la seconde, dans le genre « Si on te demande ceci, tu dois répondre cela. » Comme si je n’avais jamais présenté le roman et comme si je n’avais pas idées sur qui je suis, au sein de cette sacrée famille.

Bref, les heures qui ont précédé le lancement ont été intenses !

 

Le 27 avril, nous sommes arrivés au Salon du livre une petite heure avant le lancement. Impossible de traverser la foule incognito, mon oncle connait tout le monde. Au bout de quelques minutes, j’ai fini par le lâcher pour me rendre au stand de la maison d’édition. Accueil chaleureux. Présentation de toute l’équipe. Je vois une acheteuse le livre à la main : il s’agit de la directrice de la bibliothèque Karinthy Ferenc de Leànyfalu, une petite ville à 20 km de Budapest où mon grand-père avait sa maison de campagne. Quelques échanges, invitation à venir les rencontrer…

L’heure tourne, nous devons nous rendre dans la salle Sàndor Màrai (un autre grand auteur hongrois 1900-1989. Pour ceux qui ne le connaissent pas, plusieurs de ses romans sont traduits en français). Le débat, animé par Jozsef Körössi, réunit mon oncle Màrton, ma mère Judith et moi-même. Ma mère, habituée par son métier à rester dans l’ombre, n’aime pas s’exposer ainsi. Elle ne se sent pas à sa place, mais son frère fait tout pour la mettre à l’aise et pour faire rire la salle. Il faut dire que la rencontre Karinthy/Karinthi entre mes deux parents est digne d’un roman qu’aurait pu écrire Frigyes… Mon père (descendant Karinthi de par son père, frère de Frigyes) rencontre ma mère (descendante Karinthy de par son père adoptif, fils de Frigyes). Vous suivez ? Si non, reportez-vous à l’arbre généalogique plus haut ! Aucune langue commune entre eux, si ce n’est quelques mots en anglais. Ils s’épousent six mois plus tard…

L’histoire a fait rire tout le monde, comme tant d’autres anecdotes racontées par les uns et par les autres… La salle a applaudi aussi, à plusieurs reprises, notamment lorsqu’a été évoquée la branche française de la famille et la volonté de ma mère de nous apprendre le hongrois. Que mon frère, ma sœur et moi soyons parfaitement bilingues est, pour les Hongrois de Hongrie et indépendamment de toute idéologie politique, une immense fierté. Il n’est pas inutile de rappeler ici que ce pays est petit ; il a perdu la moitié de sa population avec la dislocation du pays par le traité de Versailles, la fuite des Juifs qui ont pu le faire avant et après la Deuxième Guerre mondiale et la révolution de 1956. Si aujourd’hui, le gouvernement hongrois joue avec ce nationalisme pour imposer son régime politique, il n’en reste pas moins que le hongrois est une petite langue et que la population ne peut que rendre hommage à ceux qui la perpétuent – je pense et remercie ma mère, ici ; je n’y suis pour rien, personnellement.

Mon oncle a réussi un véritable tour de force que je n’aurais su faire aussi bien que lui : m’aider à trouver ma place dans la littérature familiale. J’aurais su parler d’étude sociétale ou de portraits psychologiques. Je n’aurais su dire que je suis la première de la famille à évoquer le monde ouvrier, monde que mon oncle a avoué ne pas connaître et que, dans L’âme sœur ou plutôt Testvérlélek, il a trouvé passionnant à découvrir. C’est dans ces subtilités que je comprends ne pas réaliser l’importance de mon nom en Hongrie. Evoquer le monde ouvrier que je côtoie professionnellement au quotidien, c’est écrire sur ce que je connais, ce que j’aime et que j’admire. J’ai souhaité placer l’intrigue de L’âme sœur dans ce milieu social, pour le mettre en lumière. J’espère y être arrivée.

L’heure de débat est allée très vite. Pas d’échanges avec la salle, mais de nombreux échanges postérieurs au cours de l’heure de dédicace qui a suivi. « J’ai été une amie de votre grand-père », « Qui est pour vous Gàbor Karinthy ? », « Je suis abonné au théâtre de Màrton Karinthy »… déroulé de la généalogie familiale, hyperconcentration nécessaire pour ne pas se tromper dans les dédicaces hongroises. J’ai fait écarquiller les yeux de tous, lorsque par réflexe franchouillard, je leur ai demandé d’épeler leur prénom. Car contrairement à notre beau français si complexe, l’écriture hongroise est phonétique. Bon, tant pis, je dois garder un peu de mon exotisme, non ?

Quelques photos de la journée. La plupart d’entre elles m’ont été fournies par Gergely Bea, photographe professionnelle, que je remercie pour ses envois.

Fin de journée, réunion familiale autour d’une bonne bouteille. Le lendemain, repos. Lundi, interview pour une émission littéraire des vendredis soir. Puis retour à Lyon. Il faut bien que les bonnes choses s’arrêtent, aussi…

Je retournerai à Budapest mi-juin, pour le Könyvhét, salon littéraire en plein air. Deux journées de dédicaces en perspective !

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout… Si vous ne l’avez pas lu, L’âme sœur peut se commander dans n’importe quelle bonne librairie, ou directement auprès de l’éditeur (français), L’Astre Bleu Editions.

Quatorze appartements – Echantillon 1

« Tu vois un peu où ça nous mène, quand tu confonds Victor Hugo avec Margaret Mitchell ?

— Margaret Mitchell ? Mais bien sûr ! C’était elle, évidemment ! Quelle idiote je suis, quand même. »

Il a levé les bras au ciel.

Nous approchions de la maison. À la vue des rues familières, nos pas se sont allongés. Nous avons pris l’allure automatique des matins pressés. Nos mains ont retrouvé les gestes mécaniques du devoir. Finie l’escapade, nous étions de retour dans notre quotidien minuté.

« Damien, tu rentres payer la baby-sitter ? Je prends le courrier et je te suis.

— Non, je t’attends. Je n’ai pas de sous.

— Tiens, mon porte-monnaie.

— Non, non, je préfère rester avec toi. »

À ces mots, je ne sais pas ce qui m’a pris. C’était comme une cloche qui aurait sonné l’alarme. Un voile noir devant mes yeux. Dans mes oreilles, ça s’est mis à bourdonner. Ma respiration s’est hachée. J’ai commencé à trembler, tellement fort que j’en ai fait tomber mon trousseau de clés. Pourtant, une petite voix me suggérait encore de me calmer. Je me suis forcée à inspirer profondément. Je me suis accroupie en me concentrant sur chaque mouvement, sur chaque muscle de mes jambes et de mon dos. Mes clés bien en mains, je me suis relevée lentement. J’aurais peut-être réussi à me maîtriser s’il n’avait pas choisi ce moment-là pour s’inquiéter.

« Chérie, ça ne va pas ? »

Sa question était sincère, bien entendu. Mais moi, sur le moment, je n’y ai vu que de la provocation. La petite voix de la conciliation n’a rien pu faire devant le sourd grondement qui montait en moi.

« Alors comme ça, tu veux rester avec moi ? Tu veux pas payer la baby-sitter ?

— Je préfère t’attendre, je t’ai dit.

— Ah oui. Tu veux m’attendre. Ça t’arrive de faire des choses, des fois, plutôt que d’attendre ? »

Je pense qu’il n’a pas réalisé la force de l’orage qui le menaçait.

« Oui, je crois. Tu penses à quoi ?

— Bonne question. J’ai tellement le sentiment de tout faire à la maison que si je commence, je ne m’arrête pas avant demain soir. On y va ? Je commence ?

— Véronique…

— Elle est ici, Véronique, pas de panique. Fidèle au poste. Toujours prête. Faut payer la baby-sitter ? Non seulement je vais la payer, mais en plus j’ai prévu l’argent liquide en quantité suffisante pour le faire. Par ailleurs, le repas est déjà prêt. Et les enfants ont terminé leurs devoirs, ça aussi j’y ai veillé avant qu’on aille au ciné. Parce que tu vois, si je ne m’en étais pas souciée, on aurait cette corvée à faire encore ce soir. Ou plutôt j’aurais cette corvée à faire, parce que je peux pas compter sur toi.

— Arrête. Ça suffit.

— Ça suffit, tu dis ? Ça fait des années que je me tais. Que j’accepte tout. Que je fais la bonniche. Est-ce que tu t’en rends compte, au moins ? Non, bien sûr. Tu te laisses porter par la vie. T’as un boulot chiant, OK. Je l’ai compris, ça. T’as un boulot de merde et quand tu rentres, t’as besoin de repos. Et moi, alors ? Tu t’es déjà posé la question, si j’aimerais pas me laisser porter par la vie, moi aussi ? Mettre les pieds sous la table en rentrant du boulot ? Car moi aussi je travaille, je te rappelle. Pas autant que toi, certes. Pas de responsabilités ni rien, mais c’est normal, je suis une femme. J’ai pas besoin de m’éclater dans mon job puisque tu le fais pour deux. Puisque je dois démissionner à chaque fois que tu es muté. Un idéal de vie pour toi, hein ? Une famille au garde-à-vous, prête à faire les paquets en fonction de tes promotions professionnelles. C’est la belle vie, ça, hein ? »

Damien ne me regardait plus. Il avait les yeux braqués sur la rue.

« C’est quoi, payer la baby-sitter ? La fin du monde ? Tu sais pas faire ? Tu sais plus compter ? T’en payes pas, des fournisseurs, au boulot ? Quand tu m’emmènes au ciné, comme cet après-midi, c’est un faire-valoir ? Une façon de m’acheter ? »

Sa gifle est partie tellement vite qu’elle m’a fait vaciller sur mes jambes. J’ai marqué un temps d’arrêt.

« J’ai besoin d’une présence plus solide à côté de moi à la maison. J’ai besoin que tu prennes les rênes de la famille en main, que tu affirmes ta présence. J’en peux plus de tout gérer. Ras-le-bol de faire le gendarme tout le temps. De faire le taxi pour toutes les activités. Et le foot, l’année prochaine t’y as pensé ? Il y tient maintenant, Sam, tu lui as promis. Tu t’es renseigné sur les dates d’inscription ? Non, bien sûr. Encore une chose que je vais devoir gérer en catastrophe parce que t’y as pas pensé. Tu t’es interrogé, ne serait-ce qu’une seule fois, sur mon bien-être à moi ? Sur mon équilibre, mes envies ? Sur le temps que je consacre à mon propre repos ? »

S’il en avait écouté davantage, il m’aurait battue, je crois. Il m’a tourné le dos et il est rentré chez nous.

Je suis restée un instant hébétée dans le hall. Ma joue me brûlait. La baby-sitter allait sortir d’un instant à l’autre pour regagner ses pénates trois étages plus haut. Je me suis précipitée dans la rue.

Épuisée, je me suis appuyée contre le mur de l’immeuble. J’ai appelé Marjorie.

« Je peux passer te voir ?

— Ouh, toi ma belle, t’as une mauvaise voix… »

Quatorze appartements – Echantillon 2

Aller au travail le matin m’a paru d’une absurdité absolue.

Je n’étais pas réveillée. Mon niveau de végétation léthargique était tel que le pater familias a décidé d’emmener Sam et Théo à l’école. Je me serais probablement trompée de chemin.

Ma motivation était plus que limitée, vu le dimanche que nous venions de passer. Qui aurait été capable de vaquer avec plaisir à des occupations mercantiles après avoir côtoyé les bas-fonds de l’humanité ?

Les lundis, il y avait réunion de staff. Je les exécrais. Un coq dans sa basse-cour. Le coq, c’était Monsieur Goutard, le chef de service. Les poules, c’était nous. Huit poules qui caquetaient sans fin, surtout en présence du coq. J’avais les piaillements futiles en horreur. En particulier quand je n’étais pas réveillée.

Damien a dû me pousser d’autorité dans le bus, encouragé par les enfants.

J’ai réussi à traîner ma peine jusqu’à la pause déjeuner, lorsqu’une collègue m’a tapé sur l’épaule :

« À la graille. Tu viens, Véronique ?

— J’arrive. Je termine un courrier et vous rejoins. »

Monsieur,

Nous faisons suite à votre courrier du 16 janvier courant dont nous vous remercions. Notre société regrette vivement que les mini-tartelettes au fromage du lot 201.03.026G que vous avez achetées ne vous aient pas apporté pleine satisfaction, et met en place dès à présent des actions correctives pour qu’un tel incident ne puisse plus arriver.

Nous prenons particulièrement soin de la fabrication de nos biscuits apéritifs pour qu’ils conservent leur saveur et leur croustillant tout au long de leur durée de vie, grâce au savoir-faire de nos pâtissiers et au professionnalisme de nos équipes. Nos laboratoires organisent quotidiennement des tests de dégustation dans le souci d’améliorer au jour le jour la qualité de nos produits, pour mieux vous contenter.

Votre exigence est la nôtre. Aussi, afin de vous dédommager du désagrément que vous avez subi, nous vous envoyons ci-joint, de la part de Monsieur Goutard, notre Directeur de la relation clientèle, un bon d’achat d’une valeur de quatre euros et soixante centimes.

Nous vous prions de bien vouloir agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments distingués.

J’en avais encore trois autres à écrire sur le même modèle. Pas le droit à la moindre touche personnelle. J’aurais pourtant brodé avec un tel plaisir !

Sachez que nos maîtres-pâtissiers goûtent eux-mêmes la pâte des feuilletés avant d’enfourner, pour vous garantir une qualité irréprochable.

Sachez qu’une équipe de gourmands déguste les biscuits directement en sortie du four pour s’assurer de leur cuisson parfaite.

Sachez que nous organisons des visites d’écoliers et que nous recueillons scrupuleusement tous les mots d’enfants pour vous faire profiter de leur inventivité.

Sachez que les biscuits que vous avez mangés ont été fabriqués par Fabrice, meilleur ouvrier de France.

Sachez que…

Et même si ce n’était pas vrai ? J’aurais au moins mis un peu de poésie dans ce charabia. J’aurais eu un job d’écrivain plutôt que celui d’une dactylo. Un écrivain public au service d’une multinationale, moi je trouvais ça excitant.

Et puis zut. Au diable le courrier, j’avais faim. Je me suis levée.

Au bord du ruisseau

Depuis plusieurs minutes déjà, le murmure du courant couvrait le martèlement de ses pas sur le sentier. Le cours d’eau allait apparaître sur sa gauche.

C’était la troisième promenade forestière de Marion. La première fois, elle s’était rendue au belvédère qui surplombe la cascade. Une heure et demie de marche sur un chemin balisé. La vue y était belle, certes, mais l’affluence, en cet après-midi printanier, avait quelque peu gâté son plaisir. Lors de sa deuxième excursion, la chaleur de l’été l’avait entraînée vers l’ombrage des grands épicéas. Une longue déambulation au hasard des parcelles, où seul le crissement des aiguilles de pin sous ses pas avait répondu au gazouillis des oiseaux. Elle s’était perdue cette fois-là, avant de poser le pied sur la départementale à la nuit tombée. Sa sortie automnale, Marion avait décidé de la tenter sous les hêtres et les chênes de l’autre côté de la route, en aval de la chute d’eau. Un site vallonné, égayé par les dominantes rouge et or.

Le ruisseau déboucha enfin du sous-bois. Une roche plus dure que les précédentes, sans doute, avait imposé à l’eau un trajet moins rectiligne à cet endroit précis. Marion s’avança jusqu’à la berge et s’accroupit. L’eau était fraîche, glacée même. Elle chercha des alevins entre les cailloux, mais les remous rendaient toute observation aquatique impossible.

Une ombre projetée sur la rivière lui fit lever la tête. De la rive d’en face, un jeune homme la regardait. Elle tenta de battre en retraite, mais il l’arrêta de la voix.

« Bonjour ! Quel plaisir de vous revoir ! Je ne me trompe pas, vous êtes l’institutrice de la Séauve, n’est-ce pas ?

– Oui, en effet. Vous êtes un parent d’élève ? »

Le jeune homme ramassa un panier à ses pieds et franchit d’un bond le ruisseau.

« Parent d’élève, dites-vous ? Pas encore. Un jour, peut-être, mais d’ici là j’ai quelques étapes à franchir. Trouver la femme de ma vie, par exemple. »

Marion rougit et se détourna.

Il insista.

« Vous ne vous souvenez pas de moi ? »

Elle secoua la tête.

« La pharmacie ! Vous m’avez acheté des pastilles pour la gorge, il y a quinze jours. Vous êtes arrivée en fin de journée, juste à l’heure d’affluence, emmitouflée dans votre imper, un cache-nez rouge couvrant votre visage. Vous parliez d’une voix rauque à rendre jaloux les mordus de Gitanes sans filtre et vous aviez peur de ne pas pouvoir tenir votre classe le lendemain, vu votre état. Je vous ai conseillé des bonbons à l’eucalyptus auxquels vous avez ajouté un flacon d’huiles essentielles. Vous croyez aux vertus des inhalations, m’avez-vous expliqué. Je voulais aussi vous donner une recette de grog au thym, garantie d’une bonne nuit de sommeil, mais vous l’avez refusée. Vous êtes d’accord pour que je vous la donne, maintenant ? »

À l’évocation de sa pharyngite passée, l’institutrice porta ses mains à sa gorge. Le pharmacien supporta sans broncher ses froncements de sourcils et lorsqu’elle se mit enfin à rire, il rit avec elle.

« Vous savez, avec la blouse blanche, le décor aseptisé et tout le reste… Comme je vis au village depuis moins d’un an, je ne connais pas encore grand monde en dehors de l’école. Je m’appelle Marion Droussard. »

Le pharmacien lui tendit la main.

« Pierre Bretonneau. Je ne suis pas ce qu’on peut qualifier d’ancien dans la bourgade, moi non plus. J’ai acheté la pharmacie de l’église en juillet. Bientôt trois mois. »

L’institutrice acquiesça. Pendant quelques secondes, l’eau à leurs pieds les enveloppa de ses murmures apaisants.

Marion pointa alors le panier du menton.

« Vous vous apprêtiez à pique-niquer ?

– Je ramasse des champignons. »

Il présenta sa récolte à la jeune femme.

« Ce sont des cèpes ?

– Des cèpes et des bolets, entre autres.

– Vous les avez trouvés ici, dans cette forêt ?

– Bien sûr, pourquoi pas ?

– C’est que je n’ai aucune connaissance en la matière. Je n’en ai jamais vu ailleurs qu’au marché. Et encore, rarement.

– Et comment croyez-vous qu’ils arrivent sur les étals des marchands ?

– Je ne sais pas. Les paysans ?

– Les paysans ou les passionnés. Je fais partie de la deuxième catégorie. L’automne, dès que j’ai du temps libre, je sillonne les forêts à la recherche des champignons des bois et je les vends. Un peu de beurre dans les épinards.

– Vous en trouvez beaucoup ?

– Dans le Périgord d’où je viens, j’avais mes coins secrets. Depuis que j’ai emménagé ici cet été, j’arpente le sous-bois pour repérer les habitats potentiels. Ce bord de ruisseau, par exemple, je l’étudie depuis un mois déjà. Il avait toutes les qualités requises. Si vous saviez comme j’attendais les premières pluies de l’automne, pour pouvoir vérifier mon hypothèse ! Voyez le résultat. Ma cueillette va être intéressante. »

Il fouilla dans son panier.

« Regardez ce cèpe, comme il est magnifique. Et ce bolet, vous en avez déjà vu de cette taille ? Le bolet bai est courant dans nos régions, mais un chapeau de ce diamètre ! »

Pierre s’accroupit face à sa récolte. Il déposa un à un les champignons dans les feuilles mortes, puis en tendit un à Marion dans sa main ouverte.

« Vous le connaissez, celui-ci ? C’est un pied bleu. Lepista nuda. Excellent dans une omelette. Il possède une saveur inégalable. Vous en avez déjà mangé ?

– Je n’y connais rien, aux champignons. Ils me font même peur. La hantise ancestrale de l’empoisonnement.

– N’ayez aucune crainte, je suis un spécialiste.

– Spécialiste ou pas, il suffit d’une erreur.

– Allons ! Je ramasse des champignons depuis toujours. J’ai même suivi un diplôme universitaire de mycologie, en plus de ma formation de base à la fac.

– Qu’est-ce que ça vous a apporté ?

– Vous n’avez jamais vu de promeneurs faire valider leur récolte par un pharmacien ?

– Je ne crois pas.

– Je sais distinguer la plupart des champignons comestibles et vénéneux. Les espèces les plus classiques des forêts européennes, bien sûr. Les bolets, les lépiotes, les chanterelles, pour ne nommer qu’eux.

– Je me rappelle l’intoxication d’une famille entière, il y a quelques années. Le père prétendait s’y connaître. J’en avais eu froid dans le dos.

– Ils ont dû manger des bolets Satan, faciles à confondre avec d’autres champignons comme le bolet à pied rouge, plus clair et plus élancé. Un pharmacien aurait fait le tri sans hésiter.

– Quelle horreur ! Voilà pourquoi jamais je n’irai cueillir des champignons par moi-même.

– C’est avant tout une question de pratique et d’observation, je vous assure. Et quant à la famille dont vous parlez, elle en aura été quitte pour une bonne gastro, tout au plus. »

La jeune femme saisit un gros champignon au chapeau gris-brun, le fit pivoter entre ses doigts et le reposa dans le panier.

« Dans mon enfance, j’allais souvent chez mes grands-parents qui habitaient en bordure de forêt. Lorsque je revenais d’une escapade dans les bois, ma grand-mère m’obligeait toujours à me laver les mains à grande eau savonneuse. Puis elle les auscultait sous toutes les coutures. S’il restait la moindre tache un peu noirâtre, la moindre égratignure un peu vive, elle me les frottait elle-même à la brosse à ongles jusqu’à ce qu’elles ressortent toutes rouges de l’opération. »

Elle se mit à rire.

« C’est curieux que je pense à cette histoire maintenant. L’odeur du sous-bois ou la fraîcheur du ruisseau, peut-être. »

Marion salua la rivière de la tête. L’eau coulait, tranquille et régulière.

Elle se frotta les paumes de ses mains l’une contre l’autre pour chasser les spores qui s’y seraient collées, comme au temps jadis.

« Vous voyez, mon enfance a été bercée par les angoisses viscérales de ma grand-mère. »

Pierre s’approcha d’elle.

« Alors moi, aujourd’hui, je vous propose de dépasser cette méfiance. Je vous invite à prendre un cours de mycologie avec moi, puis à partager mon omelette de ce soir. Si ça peut vous rassurer, je vous montrerai mon diplôme avant de préparer le repas. Et je goûterai l’omelette en premier. Vous tentez l’aventure ? »

Marion fit inconsciemment un pas en arrière.

« Ce n’est pas possible, j’emmène ma classe en sortie scolaire, demain matin. Je ne peux pas me coucher trop tard. Merci quand même.

– Dans ce cas, nous dînerons tôt pour que vous puissiez rentrer tranquillement. Couvre-feu à 21 h 30, ça vous va ?

– Je ne sais pas. C’est un peu soudain, en fait. Et pour tout vous dire, je ne suis tentée par une gastro devant mes élèves. Sans prétendre douter de vos connaissances, bien sûr. »

Elle tenta d’adoucir son refus par un sourire.

Pierre la retint d’un signe.

« Attendez. »

Il retira son sac à dos, l’ouvrit et s’assit sur une souche large et sèche.

« J’ai amené des biscuits. Ça creuse, l’air de la forêt. Pendant que nous nous reposerons, je vais vous montrer quelque chose. J’espère vous convaincre. »

Marion resta debout à quelques mètres de distance. Il lui tendit une gourde, mais elle la refusa.

« Vous voulez que je vous raconte l’histoire de champignons la plus comique qui me soit arrivée ? C’était il y a deux ans. Je travaillais dans une petite pharmacie de campagne. Un dimanche de garde, en octobre, je servais un malade lorsque quatre jeunes ont fait irruption dans l’officine. Ils ont posé sur le comptoir un panier rempli de petits champignons de prairies et m’ont demandé de l’analyser. Énervé par leur interruption, j’ai exigé qu’ils attendent leur tour. Mon client est alors intervenu pour me demander de ne rien en faire. Il s’est mis en retrait, arguant qu’il avait tout son temps. Le groupe était si insupportable que j’ai accepté, ayant hâte de les voir disparaître. Dès le premier coup d’œil, j’ai reconnu à quoi j’avais affaire.

– C’était quoi ? Des amanites ?

– Des champignons hallucinogènes. Un panier entier de psilocybes.

– Sans blague ! Et qu’avez-vous fait ?

– Je leur ai dit qu’ils étaient passibles d’une lourde peine, rien que pour les avoir ramassés. Ils ont éclaté de rire, ont repris leur bien et se sont dirigés vers la sortie sans même dire merci. J’ai voulu alors retourner à mon malade, mais il avait disparu, abandonnant sur le comptoir son ordonnance, sa carte Vitale et même son porte-monnaie. Vous savez où il se trouvait ?

– Où ça ?

– Il bloquait la sortie de la pharmacie. Dès que les jeunes s’en sont approchés, il a brandi un insigne et a arrêté toute la bande. C’était un agent de police en arrêt maladie. L’histoire a eu droit à un encart dans les journaux dès le lendemain. »

Ils éclatèrent de rire.

Pierre sortit un livre épais de son sac à dos et le tendit à Marion.

« Malgré ma formation solide, mes épopées de pharmacien et mes cueillettes régulières, j’ai toujours ma bible avec moi lorsque je quitte le bitume pour la fraîcheur des sous-bois. J’ai besoin de trouver une réponse immédiate à mes doutes lorsque j’en ai, si petits soient-ils. »

Marion lui prit l’encyclopédie des mains.

« Le grand guide des champignons de France. Plus de 400 espèces décrites. Ça correspond à quelle proportion de la totalité ? La moitié ? »

Elle tourna quelques pages.

« Vous avez annoté presque chaque schéma ? C’est un travail d’une minutie incroyable ! »

Pierre, à ses côtés, souriait. Tandis qu’elle s’arrêtait à certaines planches prises au hasard, il en pointa une du doigt.

« Un bolet Satan et son sosie, le bolet à pied rouge. Avec le descriptif de leurs différences. »

Marion ferma doucement l’ouvrage et le rendit au pharmacien.

« Et lorsque vous invitez une inconnue à partager votre omelette, vous la faites cuire baveuse ou à point ? »

***

« Deux urgences arrivent en même temps, Docteur.

– De quoi s’agit-il ?

– Ils se plaignent de diarrhée aiguë, de température et de douleurs abdominales.

– Ils viennent aux urgences pour une gastro ?

– Ils ont tous les deux une forte fièvre : 40,2 °C pour lui et 39,3 °C pour elle. Hier, ils ont ramassé des champignons et ont mangé une omelette dans la foulée. L’homme est très agité. Il se dit pharmacien et s’inquiète beaucoup pour sa compagne.

– Putain, les petits cons. Les symptômes sont apparus combien de temps après avoir mangé les champignons ?

– Neuf heures après, environ.

– Syndrome digestif retardé ! Une intoxication aux amanites phalloïdes n’est donc pas à exclure. Mettez en place le protocole requis. Hémogramme, ionogramme, bilan hépatique et rénal. Puis perfusion de paracétamol pour la fièvre et solution de réhydratation pour la diarrhée. En parallèle, faites réaliser un ECG. Prélevez des selles et envoyez-les en urgence au labo. Prévenez le service de réanimation pour qu’ils préparent deux lits, au cas où. J’arrive dans cinq minutes. »

 

« Docteur, voici les analyses. »

L’urgentiste posa sa tasse de café pour lire les résultats. Puis il se leva, s’adossa contre le mur à côté de l’infirmière et parcouru une deuxième fois le dossier. Il pointa alors une ligne du doigt et leva les yeux vers sa collègue.

« Vous avez vu ce résultat, Amélie ?

– Oui, je l’ai relevé, moi aussi.

– Allons causer du pays à l’as des champignons, voulez-vous ? Il est dans quelle chambre ?

– Chambre 412.

– Il dort ?

– Je ne crois pas. Il somnole seulement. »

 

L’urgentiste marqua un temps d’arrêt devant la chambre 412, puis il ouvrit la porte.

« Comment vous sentez-vous, Monsieur Bretonneau ?

– Ça va un peu mieux. Et mon amie, avez-vous de ses nouvelles ? Est-ce qu’elle va s’en sortir ?

– Mais bien sûr. Je vous le promets. Vous n’avez qu’une sérieuse gastro. Je vous garde tout de même sous surveillance, au moins jusqu’à demain matin.

– Quelle a été mon erreur, Docteur, est-ce que vous le savez ? C’est quoi, le champignon qui nous a mis dans cet état ? Que disent les analyses ?

– Ce ne sont pas les champignons, jeune homme. Vous souffrez tous les deux d’une salmonellose. La prochaine fois que vous mangerez une omelette, vérifiez la qualité de vos œufs. Ça m’épargnera une décharge d’adrénaline à 6 h 30 du matin. »

L’urgentiste et l’infirmière sourirent devant le regard stupéfait de Pierre.

« Reposez-vous, maintenant. Je passerai vous voir en fin de journée. »

Ils quittèrent la chambre et fermèrent la porte.

Concours Feignies 2