La vérité sur Lorin Jones

La vérité sur Lorin JonesAlison Lurie

La vérité sur Lorin Jones

Rivages, 1989

 

Polly Alter, 39 ans, reçoit une bourse du musée où elle travaille pour écrire une biographie sur une peintre décédée vingt ans plus tôt, Lorin Jones. Fragilisée par son divorce récent, elle ne peut s’empêcher une vive sympathie pour cette femme dont elle a l’impression d’avoir emboîté le pas : née dans la même ville, peintre elle-même, passionnée par le génie de son modèle, il y va jusqu’à leur surnom qui ne différait dans leur enfance que par une seule lettre : Polly / Lolly.

Afin de se libérer du temps pour enquêter et écrire, Polly envoie son fils adolescent quatre mois chez son père. Elle invite en parallèle sa meilleure amie Jeanne à venir s’installer chez elle. Jeanne, lesbienne et féministe, a une vision bien arrêtée sur la destinée tragique de Lorin Jones : si la peintre n’a pas eu de son vivant le succès qu’elle méritait, c’est que les hommes influant de son milieu étaient bien décidés à lui mettre des bâtons dans les roues. A commencer par Garett Jones, critique d’art et premier mari de Lorin. Ou Jacky Herbert, le galeriste. Mais est-ce si sûr ? Polly Alter est décidée à interviewer toutes les personnes encore vivantes qui ont connu Lorin, afin de découvrir et d’écrire la vérité sur Lorin Jones.

Sur fond de féminisme, Alison Lurie critique le milieu de l’art new-yorkais des deux époques où se joue l’intrigue : les années 1960 et les années 1980. Le lecteur est propulsé du monde féminin de Polly dans le monde masculin de Lorin avec le même bonheur. Plus l’enquête de Polly avance, plus ses idées s’embrouillent. Chaque protagoniste a sa propre vérité sur Lorin Jones. Famille, critiques, collectionneurs, l’intérêt de chacun diffère quant au contenu de la biographie à écrire. Entre manipulation et passion, quelle sera la version la plus crédible aux yeux de Polly ?

Ce thriller psychologique est un fascinant témoignage du monde artistique de New-York de la deuxième moitié du XX° siècle. L’auteur dénonce avec beaucoup de subtilité le machisme de ce milieu, dans lequel sans les hommes, les femmes ne peuvent pas percer. En parallèle, elle dresse un tableau particulièrement cynique des milieux féministes. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de grincer des dents et de s’interroger : finalement, est-ce si certain que l’homme est le plus grand des manipulateurs ? Le sexe des individus y est-il pour quelque chose ?

La vérité sur Lorin Jones fait partie des romans dont la justesse psychologique traverseront toujours les époques, sans jamais vieillir. Il a reçu le Prix Femina 1989.

=> Quelques mots sur l’auteur Alison Lurie

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La défense

la défenseSteve Cavanagh

La défense

Bragelonne – 2015

 

Même l’éditeur affirme sur la quatrième de couverture l’étonnante ressemblance entre ce premier roman de Steve Cavanagh et un bon thriller de John Grisham. S’il s’autorise à reproduire l’argumentation du journaliste du Irish Independant, c’est que ça doit être vrai. Et en effet, pour moi qui ai lu une grande majorité des livres de Grisham, La défense m’a projetée dans un univers semblable.

Pauvre Cavanagh, démarrer sa carrière d’écrivain par une telle comparaison. Heureux Cavanagh, car si cette comparaison est osée, dangereuse même, il tient le challenge haut la main !

La défense, c’est l’histoire d’un avocat en perdition, alcoolique et chassé de chez lui par son épouse. Un beau jour ou plutôt un jour funeste, il se retrouve coincé dans son café préféré par la mafia russe. Volchek, un parrain de l’organisation, voit son procès démarrer le jour-même. Un mafieux repenti doit témoigner, ce qui entraînera inexorablement sa perte. Le marché est simple. Eddie Flynn doit réussir la défense de Volchek ou mourir, ainsi que sa fille de dix ans qui vient d’être enlevée elle aussi. L’avocat a quarante-huit heures pour sauver leurs vies.

Ainsi débute ce thriller au rythme et aux coups de théâtre incroyables. Volchek est entouré par une équipe insensible à toute compassion. Le FBI, omniprésent, protège le procès du siècle. La procureure générale, brillante, s’est préparée pour gagner. Ce procès est perdu d’avance et tout le monde le sait. Mais ce que les différents acteurs ne savent pas, c’est qu’Eddie est un ancien escroc : il a plus d’un tour dans son sac.

L’histoire est racontée à la première personne par Eddie lui-même. Et le lecteur se sent bien dans la peau du narrateur. Le temps de lire les 377 pages du roman, il revêt l’habit d’un avocat brillant, rendu exceptionnel par les circonstances qui l’obligent à donner le meilleur de lui-même. Cavanagh l’embarque dans l’histoire à la vitesse de la lumière, comme s’il lui achetait une place pour un tour de montagne russe.

Bien sûr, sans les contacts que possède Eddie dans le tribunal ou à l’extérieur, l’histoire perdrait de sa saveur. Mais on pardonne à Cavanagh ces facilités de scénario, tant l’intrigue est bien ficelée, le rythme soutenu et les rebondissements nombreux et crédibles.

La défense est son premier roman. J’espère qu’il ne restera pas en si bon chemin.

=> Quelques mots sur l’auteur Steve CAVANAGH

Les intéressants

Les intéressantsMeg WOLITZER

Les intéressants

Éditions rue fromentin, 2015

 

Voilà un roman qui me laisse bien perplexe. Je suis partagée entre deux sentiments : celui de ne pas y avoir trouvé d’intérêt et celui d’être convaincue que je ne l’oublierai pas facilement. Quel paradoxe !

Les intéressants raconte l’adolescence et la maturité de six américains de New-York entre 1977 et aujourd’hui. Ash, Cathy, Jules, Ethan, Goodman et Jonah se rencontrent dans un camp de vacances découvreur de talents, Spirits-in-the-woods. Ils y forment un club, le club des intéressants justement. Seuls les aléas de la vie arriveront à les séparer au cours des décennies qui suivront.

Meg Wolitzer décrit les succès, les échecs et les combats intérieurs de ses héros, à travers le regard de trois d’entre eux, Ash, Ethan et Jules. Ash et Ethan symbolisent la réussite professionnelle, sociale et financière. Jules, observatrice des succès de ses amis, un brin jalouse, a une vie beaucoup plus standard. Seule la générosité de ses amis lui permettra de rester habiter dans New York, contrairement à de milliers de banlieusards.

Tout au long des 564 pages que dure ce récit, le lecteur va être témoin des joies, drames et échecs des différents personnages. De nombreux sujets de société sont abordés : l’adolescence, la sexualité, les liens de famille, la maladie, l’abus d’autrui. Des sentiments comme le doute, la douleur, la générosité, la jalousie. Ce livre est un hymne à l’introspection, à l’amitié et à l’amour.

L’histoire ne manque pas d’intérêt. Je me suis surprise à comparer le livre à un film de Woody Allen des années 1975-1980. Et c’est peut-être par là qu’il pêche : il est tellement psychanalytique, tellement new-yorkais qu’il pourrait passer pour synopsis d’un film du grand cinéaste américain. Seulement un film se visionne en deux heures, tandis qu’un roman d’une telle longueur se lit en plusieurs jours.

Pour résumer, Les intéressants est un bon livre psychanalytique, mais sa longueur lui fait perdre de sa force.

=> Quelques mots sur l’auteur Meg WOLITZER

Le parfum du yad

le parfum du yadPhilippe FAUCHE

Le parfum du yad

Il était un bouquin – 2015 – 122 pages

Le parfum du yad est le premier roman de Philippe FAUCHE, écrivain prometteur, lauréat en 2012 du prestigieux prix Agostini de Quais du Polar en 2012. Ne cherchez pas de photo de lui sur internet, il cultive le goût du mystère jusqu’à cacher son masque de chat derrière de grosses lunettes noires.

Le parfum du yad, c’est un plongeon dans le New York des années 1950, dans l’ombre de Schlomo Silberstein, détective privé qui prend un faux nom pour pouvoir trouver du travail. C’est la découverte des quartiers juifs, la lente reconstruction en temps de paix, un univers où la mafia et police travaillent de mèche. Philippe FAUCHE n’était pas encore né dans ces années-là, pourtant, garanti, son écriture est tellement imagée qu’on pourrait le croire raconter son passé : « Personnellement, j’ai toujours préféré les « bus-café » et les petits restaus italiens de Mulberry Street, avec leurs tables minuscules et leurs serviettes à carreaux, là où le patron vient discuter le bout de gras entre deux plats. »

Et le style, donc ? Grinçant, cynique, une pointe d’humour à chaque fin de phrase. Philippe FAUCHE est un véritable conteur. De ceux qui donnent de la lumière à leur texte, une troisième dimension toute en couleurs : « Sans pratiquement le regarder, Schultz lève à nouveau le cul de sa chaise et lui en balance une autre, cette fois de la gauche, histoire de ne pas faire de jaloux. Puis il se lève, ramasse lui-même binocles et galurin et va s’asseoir à côté du gars tétanisé dont la gueule commence à ressembler à une aubergine. »

Vous l’avez compris, ce polar est un régal. Un seul regret, peut-être : il est trop court…

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe FAUCHE

=> Autre avis sur Le parfum du yad : Leeloo s’enlivre