Mr Brown – L’homme au complet marron

mr-b-lhomme-au-complet-mAgatha Christie

Traducteurs : Albine Vigroux et Sylvie Durastanti

Mr Brown (1922) et L’Homme au complet marron (1924)

Editions Les intégrales du Masque – 1990

 

Dès que quelqu’un évoque Agatha Christie, on pense aux enquêtes de Hercule Poirot ou de Miss Marple. Mais la grande romancière britannique a également écrit quelques romans d’espionnage, dont Mr Brown et L’Homme au complet marron.

Elle a édité ces romans à deux années d’intervalle. Les deux scénarios sont tellement proches que l’un parait presque être une ébauche de l’autre. Une chronique commune m’a donc paru être tout à fait adaptée.

Tuppence Cowley, jeune infirmière pendant la Première guerre mondiale, entame les années 1920 sans le sou, sans travail, en quête d’aventures. Elle retrouve par hasard Thomas Beresford dans les rues londoniennes ; son ancien ami d’enfance est un soldat démobilisé, désœuvré tout comme elle. Ensemble, ils vont tenter de démasquer Mr Brown, un dangereux individu à la tête d’une organisation gigantesque, prête à mettre le monde à feu et à sang.

Anne Beddingfeld, fille d’un célèbre anthropologue désargenté, perd brutalement son père dans les années 1920. Elle accepte l’invitation de son notaire à l’accompagner à Londres le temps de se trouver une situation. Le hasard va la mettre sur le chemin de l’Homme au complet marron et du Colonel, le mystérieux chef d’une bande de dangereux gangsters d’envergure internationale.

L’amour a une place essentielle dans ces deux romans d’espionnage. L’amour et les épopées mouvementées. Agatha Christie met en scène des jeunes personnes inexpérimentées pour démasquer des organisations criminelles en mesure de renverser l’ordre social. Billets truqués, amitiés trompeuses, intrépidité et perspicacité sont dans les deux cas les clés de notre plaisir. Lecteur, vous êtes prévenu : vous allez passer de surprise en surprise, selon le rythme exact imposé par la reine du crime. Attendez-vous à n’être plus sûr de rien, le bluff est garanti.

Le décor de ces deux romans est, lui, très différent. La bonne vieille Angleterre pour Mr Brown, une traversée en bateau et l’Afrique du Sud pour L’Homme au complet marron. La construction de l’intrigue diffère également. Dans Mr Brown, le narrateur est tour à tour l’un ou l’autre des jeunes héros. Quant à L’Homme au complet marron, d’une construction plus subtile et plus enlevée, l’histoire est racontée en alternance par Anne Beddingfeld et le journal de Sir Eustache Pedler, politicien à l’humour piquant, dans lequel il est difficile de reconnaître l’Anglais traditionnel et son flegme bien connu. Ce dernier roman mêle également à l’enquête des thèmes chers à l’auteure, comme l’anthropologie et les fouilles archéologiques.

Pour prendre un plaisir égal à la lecture de ces deux romans, je recommande de les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture. Agatha Christie, dans les deux cas, excelle dans le montage de l’intrigue. La qualité littéraire de Mr Brown est cependant un degré en-dessous de celle de L’Homme au complet marron, au ton plus léger et aux rebondissements plus originaux.

=> Quelques mots sur l’auteure Agatha Christie

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Les gens dans l’enveloppe

Les gens dans l'enveloppeIsabelle MONNIN avec Alex BEAUPAIN

Les gens dans l’enveloppe

JC Lattès, 2015

 

Les gens dans l’enveloppe, c’est à la fois un roman, une enquête et des chansons. L’un ne va pas sans l’autre.

Isabelle Monnin, romancière, acquiert auprès d’un brocanteur une enveloppe qui contient une centaine de photos de famille de mauvaise qualité. Il s’agit d’une famille provinciale, classe moyenne, anonyme. Les clichés inspirent l’auteure qui décèle dans les regards, les poses, les personnages présents et ceux qu’elle devine disparus, des vies intérieures riches, des joies et des souffrances.

Elle décide d’imaginer l’histoire de ces individus dans un roman, puis de partir à leur recherche pour découvrir la vraie vie de ses héros.

Alex Beaupain applaudit à ce projet, dans lequel il se trouve même une petite place : écrire des chansons à partir du roman.

C’est ainsi que commence l’aventure des Gens dans l’enveloppe.

Un livre en trois parties, donc. Dès les premiers paragraphes, je suis happée par le style. Le texte est délicieux, les mots caressent l’oreille.

« C’est pour l’impatience de son désir et sa douceur qu’elle a dit oui au curé, oui au maire, oui oh oui le prendre comme époux, oui oui oui plein de fois oui se donner comme femme, un clafoutis de oui et elle palpitait de joie aux premiers Madame Grandjean qu’on lui tendait. »

L’émotion me gagne. Je vis avec Laurence, petite fille abandonnée par sa mère. Avec Serge, l’époux inconsolable. Avec Michelle enfin, si seule, si perdue dans son insatisfaction. Comment Isabelle Monnin a-t-elle su recréer une atmosphère aussi véridique, à partir de polaroïds de mauvaise qualité ?

Je n’en ai pas terminé avec ma dose d’émotions. L’auteur retrouve les héros encore vivants de son roman, finalement pas si différents de ceux qu’elle avait imaginés. Son enquête est poignante, vivante. J’ai l’impression de visiter la maison de Clerval avec Michel ; je me sens comme un témoin invisible à la gare où Isabelle Monnin est accueillie par Laurence et son père. Des héros de tous les jours, plus vrais que vrais, sous la plume sensible de l’écrivain. Quelques longueurs dans cette deuxième partie des Gens dans l’enveloppe, j’ai tourné certaines pages un peu rapidement, mais toujours avec l’envie de renouer un peu plus loin avec les personnages et leurs avatars.

Que dire des chansons d’Alex Beaupain ? J’ai pleuré en écoutant certaines d’entre elles, Couper les virages en particulier. Je l’ai crue chantée par Michelle, le double inventé de Suzanne, tellement les vibrations de la voix restituent son besoin d’évasion. Mise en musique du roman, interprètes professionnels en grand majorité (Camelia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian et Alex Beaupain), mais on entend aussi la voix des vrais gens dans l’enveloppe (Laurence, Zoé, Arthur, Suzanne et Michel). Le roman chanté par les personnes qui l’ont inspiré, la boucle est bouclée.

Un roman magnifique.

=> Quelques mots sur l’auteur Isabelle Monnin

Battues

BattuesAntonin VARENNE

Battues

Editions Ecorce – 2007

 

La dernière fois que je suis allée voir mon libraire, je lui ai demandé de me conseiller un « bon » polar. Il m’a tendu sans hésiter Battues, en me disant que je ne serais pas déçue.

L’intrigue se joue quelque part dans les profondeurs d’une France reculée. Là où les gens votent FN sans jamais avoir vu d’immigré, où la terre vaut de l’or et où les secrets les plus glauques sont enfouis sous les dents des charrues et les grumes qui s’empilent au bord des routes forestières, depuis des générations. Deux familles du village de R. se disputent les richesses du pays, les Courbier et les Messenet. Une haine ancestrale lie les hommes de père en fils. Les petits paysans du coin ont courbé la tête depuis longtemps. Tous, sauf Rémi Parrot, le garde forestier. L’accident qui a failli lui coûter la vie à l’adolescence l’a également détourné de sa destinée : invalide, défiguré, Rémi Parrot a découvert la lecture durant les deux années qu’il a passées à l’hôpital, au lieu de sombrer dans l’alcool comme tous ses congénères.

Une paix relative règne au village, jusqu’à ce que Michèle Messenet y revienne après de longues années d’éloignement. Rémi, l’homme que personne n’est capable de regarder en face sans frémir d’horreur, aime Michèle qui le lui rend bien. C’en est trop pour Didier Messenet, le frère, ainsi que pour Thierry Courbier qui souhaite l’épouser. S’ajoute à ce mélodrame un projet immobilier pourri découvert par un militant écologiste, ami de Rémi. Il n’en faut pas plus pour embraser le pays.

Antonin Varenne plonge le lecteur dans un univers de taiseux. Question de principe, d’amitié ou d’honneur. Qui n’est pas de R. n’apprendra rien. Le commandant de gendarmerie Vanberten essaie bien de démêler les imbroglios, mais il restera toujours un étranger dans ce village. Les affaires se règlent entre adversaires, directement.

Si vous ne connaissez pas ces arrières pays de notre chère patrie, lisez Battues et vous serez servi. Tout y est. La haine, l’alcool, les magouilles. La chasse, les chiens, les sangliers, les fusils. La rivière, les forêts, les cabanons. Les descriptions sont réalistes, les faits précis. On sentirait presque la sueur, l’alcool ou la haine qui relie les personnages les uns aux autres. L’odeur des sous-bois et l’humidité des couloirs des mines souterraines. Même l’amour écorché vif imprègne l’atmosphère.

Antonin Varenne a écrit un magnifique polar. L’écriture se joue de la chronologie sans jamais perdre le lecteur ; le style colle à la peau des personnages, sec et passionné comme eux. J’ai lu une étude de mœurs incroyable sur motif de polar. Un moment de lecture inoubliable.

Un bémol, tout de même : la qualité de la relecture et la correction des fautes laissent à désirer. Non seulement il reste une ou deux coquilles grossières, mais au détour de quelques suppressions, des bouts de phrases n’ont pas été effacés, n’apportant que confusion et incohérence. Il y en a peu, heureusement. Comme le roman est excellent par ailleurs, on pardonne.

=> Quelques mots sur l’auteur Antonin VARENNE

Am Stram Gram…

am stram gramM.J. ARLIDGE

Am Stram Gram…

Les Escales Noires, 2015

 

Helen Grave est commandant de police au commissariat de Southampton en Angleterre. Célibataire, carriériste, elle gravit les échelons un à un grâce à un parcours professionnel jalonné de réussites. Pourtant, Helen fréquente régulièrement un prostitué pour des rapports sadomaso dans lesquels elle tient la position de dominée.

Southampton est décrite comme une ancienne ville industrielle où les vestiges d’une activité passée sont légion. Un meurtrier en série exploite les piscines, silos et autres fosses désaffectées pour organiser des crimes des plus macabres : après avoir kidnappé deux personnes, il les séquestre ensemble et les abandonne à leur sort avec un révolver chargé d’une seule balle et un message téléphonique : « vous devez tuer pour vivre ». Rien à manger ni à boire. Retrouver le meurtrier ne sera pas une chose aisée. La mission est confiée à Helen Grace et à son équipe.

Dans Am Stram Gram…, la tension est palpable dès les premières pages. Le lecteur assiste au désarroi des prisonniers, au déroulement de l’enquête, aux doutes et aux échecs personnels de plusieurs membres de l’équipe de policiers. Helen est omniprésente. L’enquête stagne. Enfin quelques indices infimes permettent enfin aux limiers de remonter une piste. Mais les meurtres se succèdent.

Je suis restée un peu dubitative face à ce thriller. L’environnement architectural est bien décrit ; je visualise bien, grâce à M.J.Arlidge, les vestiges du passé industriel de cette ville. En revanche, les personnages sont peu crédibles. Certains d’entre eux n’apportent aucun éclairage à l’histoire, comme Jake par exemple. Si quelques trépignements de l’enquête sont utiles, je ne vois que peu d’intérêt à d’autres. Ainsi du rôle de Hannah Mickery dans l’histoire.

Le rythme impulsé par M.J.Arlidge change brusquement vers la moitié du roman. L’intrigue, bien ficelée et macabre à souhait dans la première moitié de Am Stram Gram… est vécue simultanément par les héros et les lecteurs. Dans la deuxième partie, j’ai été gênée par l’accélération brusque des évènements, le développement confus des personnages et le choix de l’auteur de manipuler le lecteur en différant sa connaissance des avancées de l’enquête par rapport à la police. L’explication finale entre Helen et le meurtrier ne m’a pas convaincue non plus, sa dimension psychologique est boiteuse.

Pour conclure, un lecteur qui aime suivre une intrigue riche en rebondissements, où histoire principale et histoires secondaires se mêlent à profusion, prendra certainement beaucoup de plaisir à ce polar. Pour moi qui me concentre beaucoup sur la crédibilité des personnages, ça n’a malheureusement pas été le cas.

=> Quelques mots sur l’auteur MJ ARLIDGE