Les naufragés de la salle d’attente

Tom Noti

Les naufragés de la salle d’attente

Paul & Mike – 2016

 

Amis désireux d’un peu d’introspection, méfiez-vous des cabinets de psychologues dont les fenêtres donnent sur une voie de tramway. Il pourrait vous arriver des bricoles. Croyez-en l’expérience de François, Hervé et Gabriela ! Le hasard et un accident de tramway les enferme ensemble dans la salle d’attente de Monsieur et Madame Vignier, psychologues, pendant de longues heures. Ils n’ont rien en commun. Dans la vraie vie ils s’ignoreraient. Dans l’obligation de la cohabitation, leurs langues se délient.

Tom Noti a choisi, pour écrire ce magnifique huit-clos, une structure en roman-chorale. Compte-tenu du sujet et du faible nombre de personnages, j’ai craint au début le rythme régulier que peut impulser ce type de construction. C’était sans compter sur le talent de l‘auteur. Dès les premiers chapitres, il adapte le style d’écriture à chacun des héros. Qu’ils parlent d’eux-mêmes ou de leurs compagnons d’infortune, leur finesse, leur arrogance ou leur épuisement est unique. En dehors de ce cabinet médical, Gabriela, Hervé et François ne vivent pas dans le même monde, n’emploient pas le même vocabulaire pour désigner les mêmes choses. Dans cet espace confiné qu’ils ne partageront que quelques heures, seule la bienséance et un semblant de courtoisie oblige les plus volubiles à brider leurs épanchements, les plus introvertis à s’exprimer. Le roman s’en trouve allégé, drôle même. L’auteur se tient à cette construction du début à la fin du récit, malgré l’évolution évidente des personnages et les affinités qui finissent par se développer entre eux.

Chacun d’entre eux (comme nous tous, d’ailleurs, c’est ce que le personnage d’Hervé insinue) est porteur d’une histoire complexe qui influe sur son équilibre et sa relation à l’autre. La déposition de cette histoire entre les mains d’un tiers permet d’avancer. Les psychologues ne seraient-ils qu’un prétexte à l’introspection ? Je ne sais si ces professionnels partageraient le point de vue de Tom Noti, mais dans Les naufragés de la salle d’attente, l’intimité de circonstance, la tension voire l’agressivité sont autant de vecteurs qui conduisent chaque personnage à vider son sac… en public ou en soi-même.

Je me suis terriblement attachée aux personnages de cette histoire drôle et amère. Ils sont plus vrais que nature, avec leurs phobies, leurs souffrances cachées, leur arrogance et leur lâcheté. Le confinement les fragilise, fissure leur carapace et en tant que lecteur, j’ai assisté à la naissance de trois fragiles papillons avec un indicible émoi. Car c’est bien de ça qu’il s’agit. D’une seconde naissance. Aucun des héros ne va quitter indemne cette salle d’attente. Qu’ils aient atterri là volontairement ou pas, ces quelques heures les changent et le lecteur, voyeur, assiste à ces métamorphoses.

Il y a certains romans qu’on regrette de fermer, tant leur dernière page nous fait quitter leur atmosphère avec regret. C’est ce qui m’est arrivé, lorsque j’ai dû laisser filer Gabriela, Hervé et François loin de moi. Ils vivent quelque part du côté de Grenoble mais je ne les connaîtrai jamais. A moins que Tom Noti ne pense à écrire une suite à leurs aventures, du côté d’un pneumologue, par exemple !

=> Quelques mots sur l’auteur Tom Noti

=> Un autre blog a chroniqué ce roman : La toile cirée

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Syngué sabour – Pierre de patience

Syngu--SabourAtiq Rahimi

Syngué sabour – Pierre de patience

P.O.L. Editeur, 2008

 

Syngué sabour est plus qu’un roman, c’est  cri de rage.

Le titre évoque la pierre de patience, celle à qui l’on peut tout raconter, au risque de la faire éclater à force de confidences. C’est le nom qu’une femme choisit de donner à son mari, réduit à un long souffle régulier sur son matelas de fortune après avoir reçu une balle dans la nuque deux semaines plus tôt, au combat. Nous sommes en Afghanistan ou ailleurs, dans la maison du djihadiste grièvement blessé.

Contrainte de le soigner à force de collyre dans les yeux, de gouttes instillées à l’aide d’un tuyau de fortune et de noms de Dieu invoqués à coup de chapelet, l’épouse est à la fois intimidée, dévouée, apeurée, enragée. Elle éloigne ses enfants, choie son mari et lui parle. Enfin.

Atiq Rahimi dévoile dans ce merveilleux huit-clos l’intimité des femmes afghanes. Derrière la domination masculine existent des moyens de résistances qu’aucun homme, ni père, ni frère, ni époux ne peut deviner. La bestialité des hommes n’y change rien. Les femmes restent maîtresses de leur vie, malgré leur innocence, malgré leur emprisonnement.

Syngué sabour, c’est un hymne à la femme, à sa capacité de rébellion et à sa détermination. C’est une caméra fixée dans un coin d’une pièce, qui filme avec la même précision les terribles confidences féminines, l’araignée en train de tisser sa toile, le voleur en flagrant délit, le chapelet qui s’égrène, l’adolescent en mal d’amour et le souffle régulier, seul lien qui retient encore l’homme à la vie.

Syngué sabour a reçu le Prix Goncourt 2008.

=> quelques mots sur l’auteur Atiq RAHIMI

Les chiens de l’aube

UnknownAnne-Catherine Blanc

Les Chiens de l’aube

D’un Noir si Bleu

 

La ligne éditoriale du petit éditeur bourguignon, D’un Noir si Bleu, est de « dire l’intranquillité […] tangible, réelle, incarnée ». C’est précisément cette atmosphère qu’Anne-Catherine Blanc décrit avec brio dans Les Chiens de l’aube, au travers du regard de Tres y Dos, rebaptisé Hip Hop par la Chiquitita, une des pensionnaires du bordel.

Hip Hop a soixante-dix ans passés. C’est le « merdologue » de la maison close située en périphérie d’une ville d’Amérique du Sud. Le « barbon à tout faire », si vous préférez. Celui qui récure, nettoie, répare, débouche, du matin jusqu’en début de soirée. Après, il doit disparaître de la circulation. Surtout ne plus être visible. Car ce vieillard « bancroche, tordu » et vêtu de rose fluo ferait désordre dans la grande salle, à l’heure de l’arrivée des clients.

Mais même reclus dans sa chambre sous les toits, Hip Hop n’a pas les yeux dans sa poche. Quand on est natif, comme lui, du bidonville et qu’on a réussi à y survivre, on observe et on se tait. Aussi, lorsque la Mamà recrute la Faena, jeune fille à peine pubère, qu’elle la badigeonne de pommades pour faire croire à une vierge authentique, Hip Hop comprend qu’elle court au-devant de sérieuses difficultés. Surtout que la Faena est destinée aux plaisirs d’un homme qu’un épais mystère entoure et qu’elle est sujette à des crises d’épilepsie.

Les Chiens de l’aube, c’est l’histoire des chiens errants qui se jettent sur les restes alimentaires à l’heure où ils ne craignent plus l’homme. C’est aussi l’histoire d’une dictature qui n’en porte pas le nom, où la prison guette la tenancière du bordel si la Faena déçoit le client influent. C’est encore l’histoire de la Chica, de la Mafalda, de Mara-la-Chola, de Marcia, de Soledad et des autres filles. Avec, en arrière-plan, le gorille el Palomito qui aboie ses ordres et cogne quand l’envie le prend. Et c’est surtout l’histoire de Hip Hop, rappelé à son passé bien malgré lui, un passé qu’il a tout fait pour enfouir définitivement, au point d’avoir juré ne plus jamais prononcer son vrai nom.

Anne-Catherine Blanc signe avec les Chiens de l’aube son deuxième roman. Son langage cru, impitoyable et tendre à la fois, tient en haleine tout le long des 341 pages. Le lecteur est irrésistiblement attiré par le personnage de Hip Hop qui a pourtant tout de l’antihéros. Les apartés du narrateur, ses commentaires sans complaisance et, tout au long du récit, les flashes-back et les rebondissements inattendus, lui font découvrir les bas-fonds d‘une ville d’Amérique du Sud. Avec, au passage, quelques techniques de survie en bidonville. Un pur moment de régal.

=> Quelques mots sur l’auteur Anne-Catherine BLANC