Testament à l’anglaise

Jonathan Coe

Traduction : Jean Pavans

Testament à l’anglaise

Editions Gallimard – 1995

 

Voilà bien un livre à plusieurs niveaux de lecture. Étonnamment, tous des niveaux primaires, même lorsque le sujet porte (ne peut faire autrement que de porter), à réflexion.

Testament à l’anglaise est l’histoire de la famille Winshaw, dynastie anglaise tentaculaire richissime du XX° siècle. Non, Testament à l’anglaise est l’histoire d’un jeune biographe, Michael Owen, choisi par une vieille descendante des Winshaw pour écrire la biographie de son illustre famille. Ce n’est pas encore ça. Testament à l’anglaise est l’histoire du démantèlement, brique après brique, des socles de la démocratie. Le tout servi dans un humour anglais des plus fins.

Je vais commencer par le négatif, comme cela je l‘évacue pour me concentrer sur le réel intérêt du roman. Les cent dernières pages, soit un septième du livre, sans doute un hommage à Agatha Christie et à ses petits nègres bien connus, n’apportent rien à l’histoire. A se demander si leur rôle n’est pas d’étendre le lectorat aux amateurs de romans noirs et de thrillers psychologiques. Vous pouvez sans souci vous arrêter à la 576° page, la matière y est amplement présente. La suite est inutile.

Quelle est donc cette famille Winshaw, dont l’arbre généalogique figure heureusement au tout début du roman, car j’ai dû m’y reporter plusieurs fois pour bien me situer dans les personnages ? Matthew et Frances, nés respectivement en 1873 et 1879, ont eu le bonheur de générer cinq enfants, tous nés avant la première guerre mondiale. L’histoire démarre avec eux. On pressent des conflits sympathiques au sein de la fratrie. Tabitha, la folle, que ses frères bien aimés ont enfermée pendant plus de cinquante ans dans un asile du fin fond de la lande anglaise. Godfrey, l’aviateur abattu pendant la deuxième guerre mondiale, dont on va rapidement soupçonner que la mort n’est pas un simple fait de guerre. Lawrence qui se bat avec un drôle de cambrioleur le jour du cinquantième anniversaire de son frère Mortimer et le tue. Charmante fratrie, donc, dont la descendance, des cousines et cousins londoniens influents dans leurs cercles professionnels respectifs, vont tisser une toile lobbyiste serrée et jouer un rôle majeur, dans les années 1990, dans la fragilisation de la démocratie anglaise.

Tabitha est peut-être moins folle que ses frères le souhaiteraient. C’est probablement la quête d’une revanche qui la conduit à recruter Michael Owen, jeune romancier dépressif, pour dresser un portrait sans complaisance de sa famille. Jonathan Coe va imbriquer la vie du jeune biographe dans celle des membres de la dynastie Winshaw, sur deux plans différents. D’une part, par le jeu du hasard et de la construction littéraire, Michael Owen va croiser le chemin de quelques personnages associés, à un moment ou à un autre, aux Winshaw. D’autre part, la vie du biographe et de ses proches sert l’auteur pour démontrer concrètement les effets dramatiques de l’influence des Winshaw sur l’économie et la politique anglaises.

Et nous arrivons au fond de l’histoire de Jonathan Coe, sa critique ouverte de la politique ultra libérale de Margaret Thatcher. Les petits-enfants de Matthew et Frances, au nombre de six, travaillent tous dans un domaine influent : Hilary prend le contrôle des médias ; Roddy celui de l’art et Dorothy celui de l’agroalimentaire, vous savez, cette science qui sait transformer en quarante et un jours un poussin tout juste sorti de l’œuf en concentré de protéines. Quant à Thomas, Henry et Mark, l’un d’eux est politicien et s’est donné pour objectif de démanteler la sécurité sociale, l’autre est banquier (c’est bien pratique d’avoir un banquier dans sa famille) et le troisième est… allons, que manque-t-il au palmarès des lobbies économiques ? Vendeur d’armes, bien sûr. L’Irak vient d’envahir le Koweit, ça tombe plutôt bien pour lui !

Je n’en raconterai pas plus sur l’histoire. Certains passages sont hilarants. Vous trouverez la meilleure recette de pudding aux pommes de votre vie, saurez enfin comment en terminer avec les poulets mâles dont la valeur économique pour la consommation est nulle, apprendrez les meilleures techniques de voyeurisme et deviendrez de fins experts en missiles moyenne portée. Mais vous comprendrez aussi, enfin, pourquoi votre dossier médical a disparu dans votre hôpital préféré et comment percer sur le marché de l’art (ça, ceci dit, vous vous en doutez un peu).

En France, la plupart des sujets de fond du Testament à l’anglaise sont terriblement d’actualité. Quelques ministres de la santé ont sans doute le roman de Jonathan Coe, je ne dirais pas sur leur livre de chevet car ce n’est qu’un roman, ça ne ferait pas sérieux, mais dans le tiroir de leur table de nuit, à sortir pendant leurs insomnies créatives. A méditer. A combattre, surtout.

=> Quelques mots sur l’auteur Jonathan Coe

Victor Hugo vient de mourir


Judith PERRIGNON

Victor Hugo vient de mourir

L’Iconoclaste – 2015

 

Qui connait l’histoire du Panthéon à Paris ? Celle de la République encore balbutiante ? Les débuts des syndicats ouvriers, les mouvements anarchistes qui ont tant fait frémir le Ministère de l’Intérieur à la fin du XIX° siècle ?

Avec la narration des quelques jours qui séparent la mort de Victor Hugo le 22 mai 1885 de ses funérailles nationales une semaine plus tard, ce sont ces différents pans de l’histoire de France qu’aborde Judith Perrignon dans Victor Hugo vient de mourir. Elle raconte l’homme politique, le républicain, l’ami des pauvres qui, tous, s’ils ne l’ont pas lu, pleurent sa mort et aimeraient pouvoir assister à ses funérailles.

La plume de Judith Perrignon est admirable. Tout comme dans Et tu n’es pas revenu, biographie co-écrite avec Marceline Loridan-Ivens, ses mots de velours touchent. Selon la volonté de l’auteur, le lecteur devient tour à tour anonyme dans la foule des badauds, anarchiste tenant son drapeau, préfet de police ou mouchard.

Ce roman est d’une grande actualité ; il ne semble pas inutile de rappeler aujourd’hui les luttes et la misère qui ont précédé les acquis sociaux, un peu trop facilement remis en cause par les politiciens du XXI° siècle.

C’est elle, la poésie, qui dirait le mieux les rues fébriles à la mort du poète, cette chose indéfinissable qui engourdit le pays, le dernier souffle d’Hugo comme un vent fort, qui ne faiblit pas, tourne, de jour comme de nuit, d’où vient-il ?

=> Quelques mots sur l’auteur Judith Perrignon