Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel

Benoît Hamon

Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel

Editions des Equateurs – 2020

Il n’est pas simple de chroniquer un essai philosophico-politique, surtout lorsque celui-ci a fait la une des médias pendant de longues semaines. Mais le sujet s’y prête. Et le livre sonne juste, tant dans sa rigueur d’écriture que dans l’acuité de son analyse.

Benoît Hamon, tous les Français le connaissent. Il est le grand trahi des élections présidentielles de 2017. Le père politique du Revenu Universel d’Existence. Ceux qui me fréquentent savent que j’ai rejoint son mouvement, Génération.s, dès sa fondation. J’ai une grande admiration pour l’homme et son humanisme. J’ai donc entamé Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel consciente de mon adhésion à l’idée.

Je m’attendais à un plaidoyer politique pur et dur, dans la continuité de son programme électoral. Je me suis trompée. Bien sûr, Benoit Hamon défend son idée, cherche à convaincre, en particulier les Français de gauche. Mais le cœur de l’ouvrage est ailleurs. Il s’agit avant tout d’une mise à plat de l’histoire du travail et, à travers lui, celle de notre humanité. Benoit Hamon décrit le rapport au travail de notre civilisation depuis le Moyen-âge. Il analyse le rapport au travail de la morale chrétienne, l’impact de la révolution française (ou plutôt son non-impact) sur la classe ouvrière, l’essor industriel du XIXe siècle et la marchandisation progressive de l’ouvrier, l’emprise des politiques gestionnaires sur les faits et gestes des salariés. Puis il s’attaque au travail invisible, aux « activités consenties, productrices de liens sociaux dans le cadre familial, affinitaire, communautaire, territorial ou d’une mise au travail forcée des consommateurs », soit le « faux travail » dans la mesure où il ne s’agit pas d’un emploi selon les normes en vigueur dans notre société.

Le « faux travail », celui qui n’est ni rémunéré, ni reconnu, dont le consommateur est complice en plus d’être acteur, est légion. Benoit Hamon en liste quelques exemples issus de notre vie d’avant la crise de la Covid qui a exacerbé la tendance. Ainsi du « digital labour », notre contribution active à Internet, « travail capté par les grandes entreprises du Net sous la forme de contenus créatifs, […], de réseaux d’informations ou de données numériques pour faire l’objet d’un commerce ou d’une valorisation dont les revenus échappent intégralement au consommateur métamorphosé en coproducteur ». Ainsi des tâches que nous faisons désormais nous-mêmes, à la place des professionnels d’avant : caisses automatiques, banques en ligne, réservation de billet de train sur des bornes automatiques, meubles en kit à monter soi-même, tâches dont le fondateur de Génération.s dit « Cette main-d’œuvre abondante et gratuite fait l’objet de stratégies marketing élaborées qui vantent la complicité et la proximité entre l’entreprise et le consommateur ».

Des caisses automatiques des grandes surfaces à la robotisation des tâches, Benoit Hamon n’avait qu’un simple pas à franchir. Il n’y va pas de main morte. L’obsolescence programmée de l’humanité est un chapitre essentiel de Ce qu’il faut de courage. Reprenant des thèses de penseurs dès 1950, il s’alarme de l’aliénation de l’homme, désormais dépendant de la technique et de la machine. La révolution numérique et ses bienfaits, il les aborde bien sûr. Mais il dénonce avant tout la réification de l’humain, l’addiction aux écrans et ses conséquences désastreuses sur le psychisme et la sédentarisation. Il évoque les immenses espoirs engendrés par le transhumanisme, mais aussi les risques associés en termes de liberté de penser. Mettre un terme au progrès technique ? Ce n’est pas son propos. Tout est question de limites. « Jusqu’où laissons-nous la technique envahir nos existences, déterminer nos actes, se substituer à nous ? On pourrait croire que les hommes sont déjà convenus de ne pouvoir ni maîtriser, ni corriger, ni arrêter le développement du progrès technique et, par là-même, le cours des choses, le sens de l’histoire, le destin de l’humanité. » Se basant sur des exemples concrets et sur les philosophes des deux derniers siècles, il termine sa démonstration sur la déshumanisation progressive du travail avant de conclure ce chapitre sur notre possibilité de reprendre notre avenir en main, de « redevenir sujets » et, comme outil clé de ce retour à l’équilibre, la mise en place d’un Revenu Universel d’Existence.

Benoit Hamon n’oublie pas les enjeux écologiques qui justifient l’urgence. Son plaidoyer écologique pour le revenu universel est le dernier grand volet de son essai. Cette question ne peut plus être écartée de la pensée politique. Benoit Hamon pose la question du changement des indicateurs de richesse. « Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie mérite d’être vécue. Depuis 1968, les missiles ont remplacé le napalm, les GAFAM s’immiscent dans nos vies privées et opèrent le cerveau des enfants bien plus efficacement que nos antiques chaînes de télévision, les forêts primaires ont poursuivi leur déclin, les prisons enferment toujours autant de pauvres selon les lois et les verdicts des riches, les jeeps ont laissé la place aux SUV et le PIB reste la mesure absurde du bien-être des nations ». Il ne rejette pas le PIB comme indicateur économique. Il propose de l’ajuster, en y associant le « capital humain » et le « capital naturel ». Empreinte écologique et indicateurs sociaux sont aussi essentiels que les indicateurs de croissance.

Benoit Hamon n’oublie pas de quantifier le coût du Revenu Universel d’Existence. Il le fait dans son dernier chapitre, après un message aux sympathisants de la gauche encore réticents. Sa démonstration est précise, transparente, humaniste. L’argent existe, pour financer une mesure qu’il qualifie de « bombe démocratique ».

Il conclue sur un appel à dépasser nos peurs, à s’armer de courage pour lutter contre le système actuel, qui n’est pas en mesure de répondre aux urgences écologique et sociale qui s’étalent devant nos yeux. « Le courage peut refaire de nous des hommes libres, nous arracher à la léthargie politique qui nous emporte. […] L’idéologie néoconservatrice et ses diatribes racistes, sectaires, colonialistes et antipopulaires ont rendu l’espoir « indésirable », la bonté « mauvaise », la « générosité » criminelle, l’intelligence subversive ».

Le Revenu Universel d’Existence, ce n’est pas une utopie. C’est une nécessité.

=> Quelques mots sur l’auteur Benoît Hamon

Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin

Ce qu’il faut de nuit

La Manufacture des livres – 2020

Voici un roman de la dernière rentrée littéraire, lu suite à divers retours sur les réseaux sociaux. Ce qui m’a marquée dans ces retours, c’est leur unanime encensement de l’œuvre (assez rare) et le besoin qu’ont eu tous les chroniqueurs de spoiler la fin du récit, comme si le cœur du sujet, la divergence de valeurs entre le père et le fils, ne suffisait pas pour l’évoquer.

Pourtant, c’est la souffrance du père, militant socialiste, vis-à-vis de son fils aîné, militant d’extrême droite, qu’évoque Laurent Petitmangin, dans le contexte tragique d’une mère partie trop tôt. Est-il possible de concilier amour et valeurs, dans cette famille où le silence semble préféré à tout débat, perçu d’avance comme stérile ?

Ce long monologue du père, marqué par une nostalgie digne de Modiano dans les premières pages, est touchant par sa sobriété. Le lecteur est invité sans manières aucunes dans la petite maison familiale de Lorraine, sur la tombe de la mère, sur les gradins du terrain de foot, en toute simplicité, comme pour l’apéro du vendredi soir. Il devient le témoin des soucis quotidiens comme des problèmes plus graves qu’aucun des protagonistes n’a envie d’aborder frontalement.

L’écriture est belle, fluide, adaptée à son sujet. Quelques références d’actualité m’ont dérangée en revanche, d’une part parce que le thème, intemporel, ne les rend pas nécessaire, d’autre part, parce que tant la tonalité que le décor du récit, d’une vibrante nostalgie, m’ont renvoyée aux combats d’une autre époque que celle dans laquelle Laurent Petitmangin les place. Mais j’ai rapidement balayé mon sentiment d’anachronisme. Ce premier roman est beau et les personnages touchants. Ce qu’il faut de nuit est une belle promesse pour l’avenir littéraire de l’auteur.

Ca avait commencé avec trop de magasins de kebabs à Villerupt, à se demander où on habitait. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire ? Ils ne prenaient la place de personne, juste de merceries ou de marchands de tricots chez qui ils n’avaient jamais mis les pieds. Est-ce qu’ils préféraient des vitrines pétées, blanchies à la peinture ? Ces kebabs, c’était signe qu’il y avait encore des gars qui mangeaient dans le coin. Ca attire une drôle de faune, qu’il avait dit l’autre, et puis ils sont moches, pas un pour racheter l’autre, des posters de mosquée, des tables crasseuses sous des néons de merde. Ouais, peut-être. Des gens du coin. Des gens comme toi et moi. Qui se paieraient bien quelque chose d’autre, mais qui n’ont pas trop le choix.

Quelques mots sur l’auteur Laurent Petitmangin

Testament à l’anglaise

Jonathan Coe

Traduction : Jean Pavans

Testament à l’anglaise

Editions Gallimard – 1995

 

Voilà bien un livre à plusieurs niveaux de lecture. Étonnamment, tous des niveaux primaires, même lorsque le sujet porte (ne peut faire autrement que de porter), à réflexion.

Testament à l’anglaise est l’histoire de la famille Winshaw, dynastie anglaise tentaculaire richissime du XX° siècle. Non, Testament à l’anglaise est l’histoire d’un jeune biographe, Michael Owen, choisi par une vieille descendante des Winshaw pour écrire la biographie de son illustre famille. Ce n’est pas encore ça. Testament à l’anglaise est l’histoire du démantèlement, brique après brique, des socles de la démocratie. Le tout servi dans un humour anglais des plus fins.

Je vais commencer par le négatif, comme cela je l‘évacue pour me concentrer sur le réel intérêt du roman. Les cent dernières pages, soit un septième du livre, sans doute un hommage à Agatha Christie et à ses petits nègres bien connus, n’apportent rien à l’histoire. A se demander si leur rôle n’est pas d’étendre le lectorat aux amateurs de romans noirs et de thrillers psychologiques. Vous pouvez sans souci vous arrêter à la 576° page, la matière y est amplement présente. La suite est inutile.

Quelle est donc cette famille Winshaw, dont l’arbre généalogique figure heureusement au tout début du roman, car j’ai dû m’y reporter plusieurs fois pour bien me situer dans les personnages ? Matthew et Frances, nés respectivement en 1873 et 1879, ont eu le bonheur de générer cinq enfants, tous nés avant la première guerre mondiale. L’histoire démarre avec eux. On pressent des conflits sympathiques au sein de la fratrie. Tabitha, la folle, que ses frères bien aimés ont enfermée pendant plus de cinquante ans dans un asile du fin fond de la lande anglaise. Godfrey, l’aviateur abattu pendant la deuxième guerre mondiale, dont on va rapidement soupçonner que la mort n’est pas un simple fait de guerre. Lawrence qui se bat avec un drôle de cambrioleur le jour du cinquantième anniversaire de son frère Mortimer et le tue. Charmante fratrie, donc, dont la descendance, des cousines et cousins londoniens influents dans leurs cercles professionnels respectifs, vont tisser une toile lobbyiste serrée et jouer un rôle majeur, dans les années 1990, dans la fragilisation de la démocratie anglaise.

Tabitha est peut-être moins folle que ses frères le souhaiteraient. C’est probablement la quête d’une revanche qui la conduit à recruter Michael Owen, jeune romancier dépressif, pour dresser un portrait sans complaisance de sa famille. Jonathan Coe va imbriquer la vie du jeune biographe dans celle des membres de la dynastie Winshaw, sur deux plans différents. D’une part, par le jeu du hasard et de la construction littéraire, Michael Owen va croiser le chemin de quelques personnages associés, à un moment ou à un autre, aux Winshaw. D’autre part, la vie du biographe et de ses proches sert l’auteur pour démontrer concrètement les effets dramatiques de l’influence des Winshaw sur l’économie et la politique anglaises.

Et nous arrivons au fond de l’histoire de Jonathan Coe, sa critique ouverte de la politique ultra libérale de Margaret Thatcher. Les petits-enfants de Matthew et Frances, au nombre de six, travaillent tous dans un domaine influent : Hilary prend le contrôle des médias ; Roddy celui de l’art et Dorothy celui de l’agroalimentaire, vous savez, cette science qui sait transformer en quarante et un jours un poussin tout juste sorti de l’œuf en concentré de protéines. Quant à Thomas, Henry et Mark, l’un d’eux est politicien et s’est donné pour objectif de démanteler la sécurité sociale, l’autre est banquier (c’est bien pratique d’avoir un banquier dans sa famille) et le troisième est… allons, que manque-t-il au palmarès des lobbies économiques ? Vendeur d’armes, bien sûr. L’Irak vient d’envahir le Koweit, ça tombe plutôt bien pour lui !

Je n’en raconterai pas plus sur l’histoire. Certains passages sont hilarants. Vous trouverez la meilleure recette de pudding aux pommes de votre vie, saurez enfin comment en terminer avec les poulets mâles dont la valeur économique pour la consommation est nulle, apprendrez les meilleures techniques de voyeurisme et deviendrez de fins experts en missiles moyenne portée. Mais vous comprendrez aussi, enfin, pourquoi votre dossier médical a disparu dans votre hôpital préféré et comment percer sur le marché de l’art (ça, ceci dit, vous vous en doutez un peu).

En France, la plupart des sujets de fond du Testament à l’anglaise sont terriblement d’actualité. Quelques ministres de la santé ont sans doute le roman de Jonathan Coe, je ne dirais pas sur leur livre de chevet car ce n’est qu’un roman, ça ne ferait pas sérieux, mais dans le tiroir de leur table de nuit, à sortir pendant leurs insomnies créatives. A méditer. A combattre, surtout.

=> Quelques mots sur l’auteur Jonathan Coe

Victor Hugo vient de mourir


Judith PERRIGNON

Victor Hugo vient de mourir

L’Iconoclaste – 2015

 

Qui connait l’histoire du Panthéon à Paris ? Celle de la République encore balbutiante ? Les débuts des syndicats ouvriers, les mouvements anarchistes qui ont tant fait frémir le Ministère de l’Intérieur à la fin du XIX° siècle ?

Avec la narration des quelques jours qui séparent la mort de Victor Hugo le 22 mai 1885 de ses funérailles nationales une semaine plus tard, ce sont ces différents pans de l’histoire de France qu’aborde Judith Perrignon dans Victor Hugo vient de mourir. Elle raconte l’homme politique, le républicain, l’ami des pauvres qui, tous, s’ils ne l’ont pas lu, pleurent sa mort et aimeraient pouvoir assister à ses funérailles.

La plume de Judith Perrignon est admirable. Tout comme dans Et tu n’es pas revenu, biographie co-écrite avec Marceline Loridan-Ivens, ses mots de velours touchent. Selon la volonté de l’auteur, le lecteur devient tour à tour anonyme dans la foule des badauds, anarchiste tenant son drapeau, préfet de police ou mouchard.

Ce roman est d’une grande actualité ; il ne semble pas inutile de rappeler aujourd’hui les luttes et la misère qui ont précédé les acquis sociaux, un peu trop facilement remis en cause par les politiciens du XXI° siècle.

C’est elle, la poésie, qui dirait le mieux les rues fébriles à la mort du poète, cette chose indéfinissable qui engourdit le pays, le dernier souffle d’Hugo comme un vent fort, qui ne faiblit pas, tourne, de jour comme de nuit, d’où vient-il ?

=> Quelques mots sur l’auteur Judith Perrignon