Déluge

Henry Bauchau

Déluge

Actes Sud – 2010

 

C’est un hasard complet qui m’a fait choisir ce roman parmi la centaine qui m’attend et, curieusement, sa première page m’a renvoyée un peu à notre actualité confinée. Henry Bauchau introduit en effet son récit par une citation que je reproduis ici. Il s’agit d’un extrait de Les plaisirs et les jours de Marcel Proust :

Quand j’étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours je dus aussi rester dans l’« arche ». Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fit nuit sur la terre.

Déluge est le deuxième roman que je lis de cet auteur belge. Peu de similitudes avec Antigone (Actes Sud, 1997), si ce n’est le choix d’un thème antique, biblique ici. Le déluge, l’arche de Noé, la punition divine des hommes et de leurs excès ; Henry Bauchau s’inspire de l’ancien testament pour écrire un récit tout à fait contemporain. Florian est un peintre de génie, mais aussi un fou pyromane. Il ne brûle que ses peintures, mais la peur et l’incompréhension qu’il provoque lorsqu’il craque des allumettes le conduisent bien des fois en prison ou en hôpital psychiatrique. Est-il fou, ou seulement inadapté ? Quelques rares personnes de passage dans sa vie vont l’aider à se poser, provisoirement ou plus durablement, et lui permettre de peindre l’œuvre de sa vie, le Déluge.

Actes Sud, en quatrième de couverture, énumère trois des thèmes abordés dans ce roman : « l’art et la folie », « le rêve et le délire » et « la vulnérabilité et l’inépuisable nécessité de créer ». Etrangement, ce ne sont pas les premiers qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai fermé le livre. La « souffrance de l’inadaptation » ou la « transcendance de la pensée à travers l’art » sont tout aussi présents et englobent ceux cités par l’éditeur. A l’instar de Noé, Florian doit noyer l’humanité, s’il veut survivre à son propre déluge. C’est ce qui le pousse à détruire ses tableaux, côtés haut sur le marché de l’art : il ne supporte pas le regard des hommes, qu’il juge indignes de voir ses œuvres. En brûlant ses peintures, il brûle le Mal. Mais du mal doit naître le bien ; aussi fait-il renaître la vie sur ses toiles, dans un état de pureté que seul son pinceau sait traduire. Ces deux conditions ne suffiront pas pour protéger Florian de son propre anéantissement : il doit aussi vaincre les démons du feu et ne pas brûler son œuvre ultime.

Lui aussi veut me plomber ma vie ! Je me rue sur mon chevalet, j’arrache mon tableau, je le jette par terre. Je le piétine en pleurant et en hurlant. Continuer ? Impossible, avec cet homme à la voix de plomb, je jette vers lui des fragments de tableau, mais ils ne l’atteignent pas. Il me crie des menaces, déjà je ne l’entends plus. Je suis traversé par un grand cri brûlant, mon corps sort de moi et se tord sur le sol, coupé en deux, coupé en mille peut-être. Mon pied va frapper le montant insupportable du fauteuil de l’homme au complet. Mes malheureux morceaux devenus inadaptés tentent de s’élever en l’air, de se jeter dans l’eau, de mordre la canne plombée, mais ne parviennent qu’à s’entrechoquer et à frapper le sol frénétiquement. Il y a un instant d’arrêt. Je suis dans une toute petite tente avec une femme bleue et dorée, la Loire, au bord du plaisir. Le pied du fauteuil déchire la tente, la Loire s’enfuit, nous ne nous aimerons plus jamais.

Il est peu de dire que le texte est d’une absolue beauté. Il fait partie de ces textes qu’il faut lire en se laissant emporter au fil de sa musique. Je ne suis pas spécialiste en poésie, loin de là, il est même rare que je sache l’apprécier à sa juste valeur. Or avec Henry Bauchau, pour la deuxième fois, la magie opère. Le texte est violent, épuré, sec, éminemment poétique. Si Florian est presque palpable en chair et en os dans le récit, les personnages qui l’accompagnent ne semblent réels qu’une fois immortalisés sur la toile. Quant au Déluge lui-même… son fourmillement de couleurs, ses enchaînements et ses superpositions, qui d’autre qu’un poète aurait pu le décrire avec la finesse du stylet ?

Le déluge et ses tumultes, qu’Henry Bauchau tracent si finement sur la toile et dans la tête dupeintre pyromane, c’est l’humanité toute entière qui la vit aujourd’hui,. Florian doit vaincre bien des démons pour que gagne sa raison, au moins provisoirement. Saurons-nous, à notre tour, trouver les bons alliés et dépasser notre propre folie ?

=> Quelques mots sur l’auteur Henry Bauchau

Une longue impatience

Gaëlle Josse

Une longue impatience

Les éditions Noir sur Blanc, 2017

 

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, quelque part sur les côtes bretonnes. A l’âge de seize ans, Louis fugue de chez lui pour ne plus revenir. Pour sa mère, Anne, débute une longue suite de nuits et de jours d’attente, sur la falaise, dans la maison qu’ils ont partagée avant son remariage avec le pharmacien du village, au port, partout où elle pourrait avoir de ses nouvelles.

Quelle beauté que la poésie des mots de Gaëlle Josse !

Chaque jour je me demande pourquoi. Pourquoi Louis n’a pas laissé un mot, pourquoi il a décidé de partir en me laissant l’absence et le silence pour seul souvenir. Je voudrais comprendre pourquoi il me laisse dans la peine, dans l’ignorance, dans l’attente. Pourquoi il m’empêche de vivre, en réduisant mon existence au guet des bateaux qui arrivent, à cet espoir que je dois chaque jour inventer, à la force que je dois trouver en moi pour sortir par tous les temps, par tous les vents, pour faire semblant de vivre.

Véritable cri d’amour maternel, ce roman hurle l’absence du fils disparu. La mère hante les lieux des souvenirs et des retrouvailles possibles, sans espoir, avec comme seul moyen de tenir debout les lettres qu’elle lui envoie par la compagnie maritime qui l’a embauché, comme autant de bouteilles à la mer. Ces lettres sont, pour moi, les plus poignantes évocations de la douleur du roman, même si leur contenu semble en décalage avec l’humilité et la contrition qu’on attendrait d’une mère qui n’a su protéger son fils. Elle comble sa souffrance par la promesse d’un repas festif, comme s’il n’y avait qu’une ripaille pour le faire revenir. Comme s’il ne fallait pas évoquer le passé mais l’écraser au contraire sous une orgie des mets les plus fins. C’est d’autant plus surprenant qu’au fur et à mesure de ses souvenirs, on découvre la vie de désolation que mère et fils ont menée avant son remariage, union qui les a sortis de la pauvreté, certes, mais source de l’inévitable départ. Les seules variantes d’un courrier à l’autre, mis à part le dernier, peut-être (quel soulagement pour moi que ce dernier courrier…), ce sont les mets dont elle compose le repas gargantuesque. Mélange de son ancienne et de sa nouvelle vie, toutes les saveurs rustiques et raffinées de Bretagne sont promise par cette noyée qui n’a trouvé que la satisfaction du ventre pour ramener le fils à terre. Est-ce le signe d’une souffrance qui ne peut pas être exprimée autrement ?

Une longue impatience est l’histoire d’un véritable écartèlement. Déchirement entre son ancienne vie dont elle n’a pas fait le deuil et la nouvelle à laquelle elle ne s’est jamais adaptée. Entre son rôle de mère de ce grand fils absent et celui qu’elle joue auprès des deux petits qu’elle aime tout aussi tendrement. Sans parler de son souvenir du père de Louis, marin pêcheur, que la tendresse qu’elle porte au pharmacien ne lui permet pas d’oublier. Aucun vivant ne saura combler l’absence et l’attente, envers et contre tout. Surtout chez une personne qui se drape de silence pour survivre.

Le silence et l’attente. Seule une écriture poétique permettait d’évoquer ce thème sans lasser le lecteur. Gaëlle Josse a réussi cette prouesse avec une merveilleuse sensibilité.

=> Quelques mots sur l’auteur Gaëlle Josse

Minuit, Montmartre

Julien Delmaire

Minuit, Montmartre

Barnard Grasset – 2017

 

Masseïda erre dans Paris, affamée et effrayée. Un seul être-vivant prend pitié d’elle : Vaillant, un des chats du peintre Théophile Alexandre Steinlen. Le chat va guider la jeune femme vers un cabaret artistique. Masseïda épuisée y pénètre et demande un verre d’eau. Elle s’assied dans un coin sous le regard lubrique des clients, la plupart des artistes. Lorsqu’elle se lève pour danser et chanter, le public est subjugué. Sans le savoir encore, elle s’est ouvert les portes de l’atelier de peinture de Steinlen, deviendra son dernier modèle et sa muse. On est en 1909.

Les mots de Steinlen reflétaient le zinc des bistrots, la rouille des manivelles, la mousse des vieux lavoirs. Il raconta le Maquis, les maisonnées que des écailles de peintures vives rendaient semblables à des crèches de Noël, les enfants du bon Dieu, les jeunes filles qui relevaient leurs jupons contre quelques pièces et qui rêvaient d’amour comme dans les contes de fées. Il dessina, à l’encre de sa voix, les mains des ouvriers écorchées par la cadence, les fruits qui roulaient des étals, les vieux communards qui ruminaient la défaite, les joueurs de guitare qui arpégeaient le soir.

Le lecteur va découvrir une tranche de vie de Masseïda et les dernières années de Steinlen. Je précise dès maintenant que Masseïda a réellement existé et qu’en surfant sur internet, j’ai trouvé quelques portraits que Steinlen a peint d’elle. C’est une jeune femme d’une grande beauté, que le pinceau du peintre a su imprimer sur la toile avec une réelle délicatesse.

Étrange livre que ce roman. Un texte poétique, écrit à la manière d’un conte où chats et humains cohabitent et interagissent sur un pied d’égalité. Le lecteur flotte dans des nimbes éthérées de peinture, marche inlassablement dans les rues d’un Montmartre pourrissant, s’abreuve d’absinthe. C’est beau, de haut niveau stylistique.

Il fallait se jeter dans la fournaise, accepter le risque qu’impliquait la couleur, cette sorcière qui vous nouait les tripes, vous chahutait le cœur. La couleur que certains malheureux finissaient par manger, faute d’avoir su la dompter. Ce que les tubes contenaient, c’était de la lave, des saisons liquides.

Et pourtant. Quelque chose manque pour lier le tout. Comme si Julien Delmaire était resté en dehors de son sujet. Les personnages sont émotionnellement assez vides, vraisemblablement trop travaillés à la pointe du stylo. Le texte est donc magnifique, mais manque d’empathie. Comme si on avait les couleurs, mais pas les saveurs. Je suis restée sur ma faim tout en me régalant avec les mots. Curieuse contradiction des sens ! Peut-être que l’explication est là justement, dans ce mot, sens. L’histoire est articulée autour du sens de la peinture, du sens de la vie, de la raison d’être chat, d’être peintre, d’être Montmartre. Mais l’âme du chat noir des affiches si connues de Steinlen n’est perçue qu’à travers le prisme de ses escapades parisiennes. L’âme de Paris est insaisissable, en cette veille de guerre mondiale, période de belle époque. Je n’ai pas non plus réussi à déceler l’âme de Masseïda dans ses désirs et ses choix. Seul Steinlen, peut-être, fait exception à cette règle, étant trop près de la tombe pour ne pas accepter de se laisser guider par les mots de l’auteur ou la main de sa dernière maîtresse.

Je suis donc sortie à la fois captivée et déçue par Minuit, Montmartre. Dans le même genre biographique et le même éditeur, j’avais beaucoup aimé Berthe Morisot : le secret de la femme en noir de Dominique Bona (Grasset, 2000).

=> Quelques mots sur l’auteur Julien Delmaire

Un dimanche de révolution

Wendy Guerra

Traducteur de l’espagnol (Cuba) : Marianne Millon

Un dimanche de révolution

Buchet-Chastel – 2017

 

Cleo, trente ans, est cubaine et poétesse. Ses parents sont décédés l’année précédente dans un accident de voiture. Tous les pays s’arrachent ses écrits, sauf Cuba : Cleo subit en effet de plein fouet la censure de son pays, qui la soupçonne de pactiser avec l’ennemi, comme ses parents dans le temps. Hélas pour elle, la diaspora cubaine émigrée pense de son côté qu’elle est agent du gouvernement cubain. La poétesse vit ainsi profondément solitaire et n’a comme soutien que Màgara, l’ancienne bonne de ses parents, dont elle sait qu’elle transmet des informations sur sa vie personnelle aux services secrets cubains. Un jour, à l’occasion de la visite d’un acteur américain qui souhaite tourner un film sur son père, la poétesse va voir sa vie basculer.

Que ce livre est triste ! Pays lugubre, personnages dépressifs, manipulés ou manipulateurs, ambiance à faire pleurer dans les chaumières.

Pourtant, la dictature cubaine est présentée à l’aire du rapprochement entre Raul Castro et Barack Obama. Une note d’espoir devrait surgir de l’abolition des décennies de persécution castriste. Il n’en est rien. Wendy Guerra dresse un portrait noir de son pays ; plus noir que Leonardo Padura. Les interventions musclées des services secrets concernent-t-elle la seule Cleo ou s’adressent-t-elle à tous les citoyens ? Le lecteur ne le saura pas. Elles semblent décalées avec la réalité de la poétesse, suffisamment libre de ses mouvements pour pouvoir se rendre en Espagne, au Mexique, aux Etats-Unis dès lors qu’elle insiste un peu… Pourquoi rentre-t-elle, alors qu’elle sait y subir d’incessantes humiliations ? Quels sont les fondements de son inertie ? Tout cela reste confus et empli de sous-entendus que je n’ai pas su décrypter. Un dimanche de révolution se lit comme une fiction politique orwellienne de pertinence moyenne.

Le rythme lent du roman semble à l’image de la langueur tropicale, de la moiteur de l’air. Il en est ainsi, dans la première partie, de la longue description de la dépression de la poétesse. Tournures de phrases alambiquées, si complexes que j’ai eu parfois du mal à comprendre où voulait en venir l’auteure. Dans un premier temps, cette atmosphère a plutôt excité ma curiosité. Mais j’ai fini par m’en lasser. L’héroïne subit sa vie cauchemardesque alors que ses écrits offensifs sont couverts de prix littéraires. Est-ce une contradiction délibérée de Wendy Guerra ?

Même la relation torride qu’elle vit avec l’acteur fétiche des Etats-Unis est à l’image de sa dépression. C’est lui qui mène la danse. Si le portrait de Geronimo est percutant, l’univers dans lequel il gravite est trop peu décrit pour donner de la force au roman. Les désillusions de l’héroïne, attendues, sont affaiblies par le manque de précisions.

Je suis restée sur ma faim après avoir refermé le roman. Je le regrette, car j’en attendais beaucoup.

Merci à l’éditeur Buchet-Chastel et à Babelio qui m’ont permis de découvrir l’écriture de Wendy Guerra.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy Guerra

Budapest 1956 – La révolution vue par les écrivains hongrois

1956-ecrivains-hongroisCollectif d’auteurs

Budapest 1956

La révolution vue par les écrivains hongrois

Editions du félin – 2016

 

Voici une anthologie dont j’attendais beaucoup. Par intérêt pour l’Histoire, pour commencer. Par curiosité plus personnelle, aussi : je suis la petite-fille de Ferenc Karinthy, un des auteurs choisis par Guillaume Métayer pour témoigner ; L’âge de fer figure en bonne place dans le recueil, dans la traduction de mes parents, Judith et Pierre Karinthy. Les présentations sont faites.

Dix-sept écrivains hongrois sont rassemblés dans cette anthologie pour témoigner de la révolution d’octobre 1956 et de l’oppression soviétique qui l’a suivie. Les auteurs, tous contemporains des évènements sauf deux, évoquent les jours noirs, le contexte sociopolitique qui y a conduit et les deuils qui en ont découlé.

Les textes sont inégaux, hélas. Certaines traductions sont maladroites. C’est loin d’être la majorité, heureusement. Quelques nouvelles d’une grande beauté justifient à elles seules la lecture de cet ouvrage. J’en citerai deux. Dans Prières, Istvàn Örkény entraîne le lecteur dans l’intimité d’un couple confronté au deuil. Les mots simples de parents, aux différentes étapes de la prise de conscience, frappent aussi durement que leurs silences. Le texte de Tibor Déry, L’heure des comptes, rassemble dans un même wagon en route vers la frontière autrichienne les fuites sous toutes leurs formes, quelques jours après le passage des chars russes dans les rues de Budapest. Un condensé d’opinions analysées avec finesse. La liberté ne se trouve pas que de l’autre côté du rideau de fer.

Quelques poèmes ont également leur place entre deux textes en prose. Une phrase sur la Tyrannie de Gyula Illyés introduit d’ailleurs le recueil. Cette phrase dure le temps de lire cent quatre-vingts vers ; la tyrannie mérite qu’on s’y arrête et qu’on en parle.

Budapest 1956 – Budapest 2016. Le soixantenaire de la révolution hongroise sonne douloureusement aux oreilles des militants de la démocratie. Comment serait-il possible, fin 2016, d’évoquer les deux cent mille Hongrois qui ont fui le pays en 1956 (2 % de la population de l’époque) sans penser au referendum d’octobre 2016 et au refus de 95 % des électeurs de relocaliser en Hongrie des réfugiés syriens en proie aux massacres de masse dans leur propre pays ?

Un extrait issu de L’heure des comptes de Tibor Déry m’a particulièrement frappée. Je le reproduis ici en hommage à ces peuples du Moyen-Orient qui ont peut-être tenté le même périple que ceux qui les rejettent aujourd’hui. Il donne une idée de l’organisation du passage à l’Ouest, tout le long de la frontière austro-hongroise.

Leur hôte demandait deux mille forints par tête, payés en avance, y compris pour les enfants. […] Pas de marchandage, dit leur hôte, lui aussi devait remettre une bonne partie de l’argent, tout travail mérite salaire. Ce n’est pas sûr qu’ils puissent partir la nuit même, il n’a pas encore reçu de signal comme quoi la route était libre. Si le départ était repoussé au lendemain soir, ils devraient passer la journée dans la grange, par contre il ne pouvait donner à manger à personne. À la question de savoir si on pouvait traverser la frontière en sécurité, il haussa les épaules ; si la route était sans danger, il ne demanderait pas deux mille forints. Trois jours auparavant, les gardes-frontières avaient abattu un homme de son groupe et blessé un autre, mais le reste avait réussi à passer de l’autre côté.

=> Interview de Guillaume Métayer, France Culture, 25 novembre 2016, Poésie et Vérité

Victor Hugo vient de mourir


Judith PERRIGNON

Victor Hugo vient de mourir

L’Iconoclaste – 2015

 

Qui connait l’histoire du Panthéon à Paris ? Celle de la République encore balbutiante ? Les débuts des syndicats ouvriers, les mouvements anarchistes qui ont tant fait frémir le Ministère de l’Intérieur à la fin du XIX° siècle ?

Avec la narration des quelques jours qui séparent la mort de Victor Hugo le 22 mai 1885 de ses funérailles nationales une semaine plus tard, ce sont ces différents pans de l’histoire de France qu’aborde Judith Perrignon dans Victor Hugo vient de mourir. Elle raconte l’homme politique, le républicain, l’ami des pauvres qui, tous, s’ils ne l’ont pas lu, pleurent sa mort et aimeraient pouvoir assister à ses funérailles.

La plume de Judith Perrignon est admirable. Tout comme dans Et tu n’es pas revenu, biographie co-écrite avec Marceline Loridan-Ivens, ses mots de velours touchent. Selon la volonté de l’auteur, le lecteur devient tour à tour anonyme dans la foule des badauds, anarchiste tenant son drapeau, préfet de police ou mouchard.

Ce roman est d’une grande actualité ; il ne semble pas inutile de rappeler aujourd’hui les luttes et la misère qui ont précédé les acquis sociaux, un peu trop facilement remis en cause par les politiciens du XXI° siècle.

C’est elle, la poésie, qui dirait le mieux les rues fébriles à la mort du poète, cette chose indéfinissable qui engourdit le pays, le dernier souffle d’Hugo comme un vent fort, qui ne faiblit pas, tourne, de jour comme de nuit, d’où vient-il ?

=> Quelques mots sur l’auteur Judith Perrignon

Du souffle dans les mots

du souffle dans les motsCOLLECTIF d’auteurs

Du souffle dans les mots – 30 écrivains d’engagent pour le climat

Arthaud – 2015

 

A l’ère de la COP21, la Maison des Ecrivains a voulu prendre sa place dans les actions pour le climat. Le 1° février 2016 s’est tenu au Théâtre du Vieux Colombier à Paris le Parlement sensible : lecture publique du texte de trente écrivains et de jeunes du Conseil régional d’Ile de France. Du souffle dans les mots regroupe ces messages, très variés, mais tous unanimes pour exiger un état d’urgence climatique et des actes concrets.

Qu’ils soient philosophes, historiens, poètes ou romanciers, d’origine française, algérienne, belge, ivoirienne ou italienne, ils ont tous une terrible lucidité sur l’avenir de notre terre. Chacun à sa manière, à travers des pensées philosophiques, de la poésie, une projection catastrophiste, de la fiction chiffres à l’appui, un discours adressé aux enfants et plus généralement au lecteur adulte, ils tirent la sonnette d’alarme. Le lecteur ne peut qu’adhérer au discours tellement la pluralité des approches et des sujets évoqués tend inexorablement vers la même conclusion fracassante : il reste un maximum de deux années pour tenter de ralentir le réchauffement climatique, les politiciens doivent d’urgence opter pour un changement radical des modes de vie occidentaux, chaque homme et chaque femme doit participer individuellement à la construction collective.

Les textes, présentés dans le livre par ordre alphabétique d’auteur, sont pourtant répartis par grandes familles : les textes philosophiques et poétiques pour commencer, des fictions catastrophistes et des cris de colère pour continuer et enfin, quelques solutions.

Peu adepte de la philosophie, j’ai eu des difficultés à suivre la pensée des premiers auteurs. Je suis plus attirée par les initiatives individuelles concrètes, comme celles présentées dans le documentaire magnifique Demain (2015) de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Mais les amateurs, j’en suis certaine, trouveront leur bonheur dans cet échantillon d’argumentation en profondeur.

Passés les philosophes, les textes changent de contenu. Marie Desplechin, dans son cri glaçant mais vibrant d’espoir, s’est adressée aux enfants et a fait basculer le livre dont j’ai dévoré la deuxième moitié. J’ai frémi à l’énonciation des catastrophes à venir, je me suis indignée contre la société de consommation, j’ai levé mes poings de colère contre les politiciens immobiles, en association avec tous les auteurs.

Quand j’ai fermé Du souffle dans les mots, je me sentais citoyenne.

 

J’ai envie de conclure en laissant la parole à trois écrivains du collectif :

Jacques Gamblin, se moque de la notion de ressenti apparue depuis peu dans le langage médiatique : « Je ne reproche pas aux partis politiques traditionnels de ne parler écologie que les années bissextiles c’est-à-dire tous les quatre ans à l’approche de l’élection présidentielle, ou quand le gazon de leurs dirigeants se met à jaunir mais je ressens un profond malaise d’imaginer que nos enfants, nos petits-enfants et les leurs, accessoirement, payent et vont payer très cher cet irréalisme ou pour parler trivialement ce manque de couilles. »

Hervé Le Tellier : « Ce qui devrait s’imposer à nous dès maintenant, c’est bien plus qu’une inflexion dans nos pratiques, du steak quotidien à la jouissance du gros moteur. Il faudrait une révolution politique, désacraliser le mot de croissance, cette croissance qui augmente mécaniquement surtout si la maison prend feu. Il faudra plus de contraintes mondiales, plus de règles internationales, et enfin, osons le mot, des sanctions. Moins de « main invisible du marché ». Plus de courage. Plus de politique, telle que la définit Platon. »

Boualem Sansal : « Tout est lié, tout change en même temps et dans le même sens. C’est la loi de la nature. Voilà pourquoi tout doit être engagé en même temps, la lutte contre le changement climatique et la lutte contre le changement de civilisation que les pollueurs de l’âme veulent nous imposer. »

Merci à l’opération Masse Critique de Babelio et aux Editions Arthaud qui m’ont envoyé ce livre.

 

 

Ode à une fourchette abandonnée sous un caniveau gris par un jour de soir ensoleillé

Ô toi, dont les multiples dents quadriphages ont conquis mon regard poilu,
Toi, de métal construit, tel que murmuré dans les ateliers de Zlodikarpathon,
Fourchette humble, à l’égo surdimensionné et aux pieds velus,
Fourchette cruelle et digne de la douceur d’un Galagloperdros grognon,

Le jour où tu sera dévorée, vivante et inerte, par la grande bête de Kallos aux piques et aux grandes pattes,
Tu ne crieras à ce moment précis qu’un mot, prononcé par les Vogrobls autrefois, « Karpathes ».

Fairyland

fairyland photoAlysia ABBOTT

Fairyland

Globe, 2015

 

Fairyland est l’autobiographie d’Alysia Abbott, née en 1971. C’est aussi un formidable témoignage sur le San Francicso gay et intellectuel des années 1970 à 1990. Le tout évoqué avec beaucoup de douceur au travers d’une double écriture : celle du père dont Alysia retrouvera le journal après sa mort du SIDA en 1992 et celle de la fille qui rend à travers ce livre un magnifique hommage à son père, vingt ans après sa disparition.

Alysia perd sa mère à l’âge de deux ans dans un accident de voiture. Steve Abbott, son père activement gay, hippie et poète, s’installe alors à San Francisco et y élève sa fille seul. Leur vie n’est évidemment pas simple. Que ce soit à l’école ou l’été lorsqu’elle rend visite à ses grands-parents à Kewanee, chaque immersion dans le conformisme américain est pour Alysia une prise de conscience de sa différence. « Jamais on ne parlait de lui en ma présence, pas plus qu’on ne me demandait de ses nouvelles. J’ignore s’il n’était pas le bienvenu à Kewanee, s’il n’avait jamais voulu y venir, ou si c’était un mélange des deux. Mais je me souviens que je franchissais une barrière invisible à la porte d’embarquement de l’aéroport. San Francisco était notre monde, notre royaume enchanté, notre Fairyland, et au-delà, papa disparaissait. »

Dans Fairyland, Alysia Abbott rapporte l’amour indéfectible de son père pour elle « je me rends compte, à présent, que mon seul engagement véritable, profond et satisfaisant, est celui que j’ai avec Alysia » ou d’elle pour son père « quand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. ». Bien sûr, cet amour est pavé de difficultés. Alysia le constate a posteriori « Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970. […] Pour le meilleur comme pour le pire, mon père inventait les règles au fur et à mesure. ». Steve, quant à lui, en réponse au battage politique de certains conservateurs comme Anita Bryant ou John Briggs contre les homosexuels, écrit dans son journal en 1975 « Je ne m’efforce pas de faire d’elle une homo. Je ne dissimule pas mon homosexualité pour qu’elle devienne une adulte hétéro. Mais elle peut voir qu’il y a de nombreuses orientations et maintes façons d’être. Espérons que lorsqu’elle sera adulte […] les gens pourront simplement être ce qui leur paraît le plus naturel, là où ils sont le plus à leur aise. »

Le lecteur imagine aisément l’émotion d’Alysia, lorsqu’elle découvre à 22 ans, alors qu’elle est désormais seule au monde, le journal de son père dont elle connaissait l’existence mais pas le contenu. Elle en est à un tournant de son existence. Elle doit se reconstruire, terminer ses études et se lancer dans sa propre conquête du monde. Il aura fallu vingt ans à Alysia Abbott pour écrire ce livre, dans lequel elle délivre ce message final à ses lecteurs : « cette histoire des gays est mon histoire des gays. Cette histoire gay est notre histoire gay à tous. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alysia ABBOTT