Un dimanche de révolution

Wendy Guerra

Traducteur de l’espagnol (Cuba) : Marianne Millon

Un dimanche de révolution

Buchet-Chastel – 2017

 

Cleo, trente ans, est cubaine et poétesse. Ses parents sont décédés l’année précédente dans un accident de voiture. Tous les pays s’arrachent ses écrits, sauf Cuba : Cleo subit en effet de plein fouet la censure de son pays, qui la soupçonne de pactiser avec l’ennemi, comme ses parents dans le temps. Hélas pour elle, la diaspora cubaine émigrée pense de son côté qu’elle est agent du gouvernement cubain. La poétesse vit ainsi profondément solitaire et n’a comme soutien que Màgara, l’ancienne bonne de ses parents, dont elle sait qu’elle transmet des informations sur sa vie personnelle aux services secrets cubains. Un jour, à l’occasion de la visite d’un acteur américain qui souhaite tourner un film sur son père, la poétesse va voir sa vie basculer.

Que ce livre est triste ! Pays lugubre, personnages dépressifs, manipulés ou manipulateurs, ambiance à faire pleurer dans les chaumières.

Pourtant, la dictature cubaine est présentée à l’aire du rapprochement entre Raul Castro et Barack Obama. Une note d’espoir devrait surgir de l’abolition des décennies de persécution castriste. Il n’en est rien. Wendy Guerra dresse un portrait noir de son pays ; plus noir que Leonardo Padura. Les interventions musclées des services secrets concernent-t-elle la seule Cleo ou s’adressent-t-elle à tous les citoyens ? Le lecteur ne le saura pas. Elles semblent décalées avec la réalité de la poétesse, suffisamment libre de ses mouvements pour pouvoir se rendre en Espagne, au Mexique, aux Etats-Unis dès lors qu’elle insiste un peu… Pourquoi rentre-t-elle, alors qu’elle sait y subir d’incessantes humiliations ? Quels sont les fondements de son inertie ? Tout cela reste confus et empli de sous-entendus que je n’ai pas su décrypter. Un dimanche de révolution se lit comme une fiction politique orwellienne de pertinence moyenne.

Le rythme lent du roman semble à l’image de la langueur tropicale, de la moiteur de l’air. Il en est ainsi, dans la première partie, de la longue description de la dépression de la poétesse. Tournures de phrases alambiquées, si complexes que j’ai eu parfois du mal à comprendre où voulait en venir l’auteure. Dans un premier temps, cette atmosphère a plutôt excité ma curiosité. Mais j’ai fini par m’en lasser. L’héroïne subit sa vie cauchemardesque alors que ses écrits offensifs sont couverts de prix littéraires. Est-ce une contradiction délibérée de Wendy Guerra ?

Même la relation torride qu’elle vit avec l’acteur fétiche des Etats-Unis est à l’image de sa dépression. C’est lui qui mène la danse. Si le portrait de Geronimo est percutant, l’univers dans lequel il gravite est trop peu décrit pour donner de la force au roman. Les désillusions de l’héroïne, attendues, sont affaiblies par le manque de précisions.

Je suis restée sur ma faim après avoir refermé le roman. Je le regrette, car j’en attendais beaucoup.

Merci à l’éditeur Buchet-Chastel et à Babelio qui m’ont permis de découvrir l’écriture de Wendy Guerra.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy Guerra

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Budapest 1956 – La révolution vue par les écrivains hongrois

1956-ecrivains-hongroisCollectif d’auteurs

Budapest 1956

La révolution vue par les écrivains hongrois

Editions du félin – 2016

 

Voici une anthologie dont j’attendais beaucoup. Par intérêt pour l’Histoire, pour commencer. Par curiosité plus personnelle, aussi : je suis la petite-fille de Ferenc Karinthy, un des auteurs choisis par Guillaume Métayer pour témoigner ; L’âge de fer figure en bonne place dans le recueil, dans la traduction de mes parents, Judith et Pierre Karinthy. Les présentations sont faites.

Dix-sept écrivains hongrois sont rassemblés dans cette anthologie pour témoigner de la révolution d’octobre 1956 et de l’oppression soviétique qui l’a suivie. Les auteurs, tous contemporains des évènements sauf deux, évoquent les jours noirs, le contexte sociopolitique qui y a conduit et les deuils qui en ont découlé.

Les textes sont inégaux, hélas. Certaines traductions sont maladroites. C’est loin d’être la majorité, heureusement. Quelques nouvelles d’une grande beauté justifient à elles seules la lecture de cet ouvrage. J’en citerai deux. Dans Prières, Istvàn Örkény entraîne le lecteur dans l’intimité d’un couple confronté au deuil. Les mots simples de parents, aux différentes étapes de la prise de conscience, frappent aussi durement que leurs silences. Le texte de Tibor Déry, L’heure des comptes, rassemble dans un même wagon en route vers la frontière autrichienne les fuites sous toutes leurs formes, quelques jours après le passage des chars russes dans les rues de Budapest. Un condensé d’opinions analysées avec finesse. La liberté ne se trouve pas que de l’autre côté du rideau de fer.

Quelques poèmes ont également leur place entre deux textes en prose. Une phrase sur la Tyrannie de Gyula Illyés introduit d’ailleurs le recueil. Cette phrase dure le temps de lire cent quatre-vingts vers ; la tyrannie mérite qu’on s’y arrête et qu’on en parle.

Budapest 1956 – Budapest 2016. Le soixantenaire de la révolution hongroise sonne douloureusement aux oreilles des militants de la démocratie. Comment serait-il possible, fin 2016, d’évoquer les deux cent mille Hongrois qui ont fui le pays en 1956 (2 % de la population de l’époque) sans penser au referendum d’octobre 2016 et au refus de 95 % des électeurs de relocaliser en Hongrie des réfugiés syriens en proie aux massacres de masse dans leur propre pays ?

Un extrait issu de L’heure des comptes de Tibor Déry m’a particulièrement frappée. Je le reproduis ici en hommage à ces peuples du Moyen-Orient qui ont peut-être tenté le même périple que ceux qui les rejettent aujourd’hui. Il donne une idée de l’organisation du passage à l’Ouest, tout le long de la frontière austro-hongroise.

Leur hôte demandait deux mille forints par tête, payés en avance, y compris pour les enfants. […] Pas de marchandage, dit leur hôte, lui aussi devait remettre une bonne partie de l’argent, tout travail mérite salaire. Ce n’est pas sûr qu’ils puissent partir la nuit même, il n’a pas encore reçu de signal comme quoi la route était libre. Si le départ était repoussé au lendemain soir, ils devraient passer la journée dans la grange, par contre il ne pouvait donner à manger à personne. À la question de savoir si on pouvait traverser la frontière en sécurité, il haussa les épaules ; si la route était sans danger, il ne demanderait pas deux mille forints. Trois jours auparavant, les gardes-frontières avaient abattu un homme de son groupe et blessé un autre, mais le reste avait réussi à passer de l’autre côté.

=> Interview de Guillaume Métayer, France Culture, 25 novembre 2016, Poésie et Vérité

Victor Hugo vient de mourir


Judith PERRIGNON

Victor Hugo vient de mourir

L’Iconoclaste – 2015

 

Qui connait l’histoire du Panthéon à Paris ? Celle de la République encore balbutiante ? Les débuts des syndicats ouvriers, les mouvements anarchistes qui ont tant fait frémir le Ministère de l’Intérieur à la fin du XIX° siècle ?

Avec la narration des quelques jours qui séparent la mort de Victor Hugo le 22 mai 1885 de ses funérailles nationales une semaine plus tard, ce sont ces différents pans de l’histoire de France qu’aborde Judith Perrignon dans Victor Hugo vient de mourir. Elle raconte l’homme politique, le républicain, l’ami des pauvres qui, tous, s’ils ne l’ont pas lu, pleurent sa mort et aimeraient pouvoir assister à ses funérailles.

La plume de Judith Perrignon est admirable. Tout comme dans Et tu n’es pas revenu, biographie co-écrite avec Marceline Loridan-Ivens, ses mots de velours touchent. Selon la volonté de l’auteur, le lecteur devient tour à tour anonyme dans la foule des badauds, anarchiste tenant son drapeau, préfet de police ou mouchard.

Ce roman est d’une grande actualité ; il ne semble pas inutile de rappeler aujourd’hui les luttes et la misère qui ont précédé les acquis sociaux, un peu trop facilement remis en cause par les politiciens du XXI° siècle.

C’est elle, la poésie, qui dirait le mieux les rues fébriles à la mort du poète, cette chose indéfinissable qui engourdit le pays, le dernier souffle d’Hugo comme un vent fort, qui ne faiblit pas, tourne, de jour comme de nuit, d’où vient-il ?

=> Quelques mots sur l’auteur Judith Perrignon

Du souffle dans les mots

du souffle dans les motsCOLLECTIF d’auteurs

Du souffle dans les mots – 30 écrivains d’engagent pour le climat

Arthaud – 2015

 

A l’ère de la COP21, la Maison des Ecrivains a voulu prendre sa place dans les actions pour le climat. Le 1° février 2016 s’est tenu au Théâtre du Vieux Colombier à Paris le Parlement sensible : lecture publique du texte de trente écrivains et de jeunes du Conseil régional d’Ile de France. Du souffle dans les mots regroupe ces messages, très variés, mais tous unanimes pour exiger un état d’urgence climatique et des actes concrets.

Qu’ils soient philosophes, historiens, poètes ou romanciers, d’origine française, algérienne, belge, ivoirienne ou italienne, ils ont tous une terrible lucidité sur l’avenir de notre terre. Chacun à sa manière, à travers des pensées philosophiques, de la poésie, une projection catastrophiste, de la fiction chiffres à l’appui, un discours adressé aux enfants et plus généralement au lecteur adulte, ils tirent la sonnette d’alarme. Le lecteur ne peut qu’adhérer au discours tellement la pluralité des approches et des sujets évoqués tend inexorablement vers la même conclusion fracassante : il reste un maximum de deux années pour tenter de ralentir le réchauffement climatique, les politiciens doivent d’urgence opter pour un changement radical des modes de vie occidentaux, chaque homme et chaque femme doit participer individuellement à la construction collective.

Les textes, présentés dans le livre par ordre alphabétique d’auteur, sont pourtant répartis par grandes familles : les textes philosophiques et poétiques pour commencer, des fictions catastrophistes et des cris de colère pour continuer et enfin, quelques solutions.

Peu adepte de la philosophie, j’ai eu des difficultés à suivre la pensée des premiers auteurs. Je suis plus attirée par les initiatives individuelles concrètes, comme celles présentées dans le documentaire magnifique Demain (2015) de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Mais les amateurs, j’en suis certaine, trouveront leur bonheur dans cet échantillon d’argumentation en profondeur.

Passés les philosophes, les textes changent de contenu. Marie Desplechin, dans son cri glaçant mais vibrant d’espoir, s’est adressée aux enfants et a fait basculer le livre dont j’ai dévoré la deuxième moitié. J’ai frémi à l’énonciation des catastrophes à venir, je me suis indignée contre la société de consommation, j’ai levé mes poings de colère contre les politiciens immobiles, en association avec tous les auteurs.

Quand j’ai fermé Du souffle dans les mots, je me sentais citoyenne.

 

J’ai envie de conclure en laissant la parole à trois écrivains du collectif :

Jacques Gamblin, se moque de la notion de ressenti apparue depuis peu dans le langage médiatique : « Je ne reproche pas aux partis politiques traditionnels de ne parler écologie que les années bissextiles c’est-à-dire tous les quatre ans à l’approche de l’élection présidentielle, ou quand le gazon de leurs dirigeants se met à jaunir mais je ressens un profond malaise d’imaginer que nos enfants, nos petits-enfants et les leurs, accessoirement, payent et vont payer très cher cet irréalisme ou pour parler trivialement ce manque de couilles. »

Hervé Le Tellier : « Ce qui devrait s’imposer à nous dès maintenant, c’est bien plus qu’une inflexion dans nos pratiques, du steak quotidien à la jouissance du gros moteur. Il faudrait une révolution politique, désacraliser le mot de croissance, cette croissance qui augmente mécaniquement surtout si la maison prend feu. Il faudra plus de contraintes mondiales, plus de règles internationales, et enfin, osons le mot, des sanctions. Moins de « main invisible du marché ». Plus de courage. Plus de politique, telle que la définit Platon. »

Boualem Sansal : « Tout est lié, tout change en même temps et dans le même sens. C’est la loi de la nature. Voilà pourquoi tout doit être engagé en même temps, la lutte contre le changement climatique et la lutte contre le changement de civilisation que les pollueurs de l’âme veulent nous imposer. »

Merci à l’opération Masse Critique de Babelio et aux Editions Arthaud qui m’ont envoyé ce livre.

 

 

Ode à une fourchette abandonnée sous un caniveau gris par un jour de soir ensoleillé

Ô toi, dont les multiples dents quadriphages ont conquis mon regard poilu,
Toi, de métal construit, tel que murmuré dans les ateliers de Zlodikarpathon,
Fourchette humble, à l’égo surdimensionné et aux pieds velus,
Fourchette cruelle et digne de la douceur d’un Galagloperdros grognon,

Le jour où tu sera dévorée, vivante et inerte, par la grande bête de Kallos aux piques et aux grandes pattes,
Tu ne crieras à ce moment précis qu’un mot, prononcé par les Vogrobls autrefois, « Karpathes ».

Fairyland

fairyland photoAlysia ABBOTT

Fairyland

Globe, 2015

 

Fairyland est l’autobiographie d’Alysia Abbott, née en 1971. C’est aussi un formidable témoignage sur le San Francicso gay et intellectuel des années 1970 à 1990. Le tout évoqué avec beaucoup de douceur au travers d’une double écriture : celle du père dont Alysia retrouvera le journal après sa mort du SIDA en 1992 et celle de la fille qui rend à travers ce livre un magnifique hommage à son père, vingt ans après sa disparition.

Alysia perd sa mère à l’âge de deux ans dans un accident de voiture. Steve Abbott, son père activement gay, hippie et poète, s’installe alors à San Francisco et y élève sa fille seul. Leur vie n’est évidemment pas simple. Que ce soit à l’école ou l’été lorsqu’elle rend visite à ses grands-parents à Kewanee, chaque immersion dans le conformisme américain est pour Alysia une prise de conscience de sa différence. « Jamais on ne parlait de lui en ma présence, pas plus qu’on ne me demandait de ses nouvelles. J’ignore s’il n’était pas le bienvenu à Kewanee, s’il n’avait jamais voulu y venir, ou si c’était un mélange des deux. Mais je me souviens que je franchissais une barrière invisible à la porte d’embarquement de l’aéroport. San Francisco était notre monde, notre royaume enchanté, notre Fairyland, et au-delà, papa disparaissait. »

Dans Fairyland, Alysia Abbott rapporte l’amour indéfectible de son père pour elle « je me rends compte, à présent, que mon seul engagement véritable, profond et satisfaisant, est celui que j’ai avec Alysia » ou d’elle pour son père « quand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. ». Bien sûr, cet amour est pavé de difficultés. Alysia le constate a posteriori « Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970. […] Pour le meilleur comme pour le pire, mon père inventait les règles au fur et à mesure. ». Steve, quant à lui, en réponse au battage politique de certains conservateurs comme Anita Bryant ou John Briggs contre les homosexuels, écrit dans son journal en 1975 « Je ne m’efforce pas de faire d’elle une homo. Je ne dissimule pas mon homosexualité pour qu’elle devienne une adulte hétéro. Mais elle peut voir qu’il y a de nombreuses orientations et maintes façons d’être. Espérons que lorsqu’elle sera adulte […] les gens pourront simplement être ce qui leur paraît le plus naturel, là où ils sont le plus à leur aise. »

Le lecteur imagine aisément l’émotion d’Alysia, lorsqu’elle découvre à 22 ans, alors qu’elle est désormais seule au monde, le journal de son père dont elle connaissait l’existence mais pas le contenu. Elle en est à un tournant de son existence. Elle doit se reconstruire, terminer ses études et se lancer dans sa propre conquête du monde. Il aura fallu vingt ans à Alysia Abbott pour écrire ce livre, dans lequel elle délivre ce message final à ses lecteurs : « cette histoire des gays est mon histoire des gays. Cette histoire gay est notre histoire gay à tous. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alysia ABBOTT