Electre à la Havane

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Electre à la Havane

Editions Métailié – 1998

 

Quatrième livre de Leonardo Padura à mon crédit, après Hérétiques, L’homme qui aimait les chiens et Passé parfait. Je n’ai pas respecté l’ordre chronologique de la création artistique de cet immense auteur, mais c’était peut-être pour rendre hommage à celui qui, dans ses écrits, aime jongler avec les époques, qui sait ?

Dans ce troisième polar du cycle des quatre saisons après Passé Parfait et Vents de Carême, le lecteur retrouve avec bonheur l’inspecteur Mario Conde. La même nostalgie imprègne les 256 pages de ce roman ; les amitiés indéfectibles sont plus vivaces que jamais. Voici une satire sociale d’une grande intensité pour traiter d’un sujet de fond, la répression de l’homosexualité dans Cuba des années 1970 à 1990.

Leonardo Padura dénonce sans compromis le régime totalitaire et assiste aux désillusions de la population à coup de rhum et de musique. Ses romans sont des marqueurs de la civilisation cubaine des années Castro, espérons-le, révolues à jamais. A lire et à relire.

Essayant en vain de dégager son esprit des préjugés – j’adore les préjugés, et je ne supporte pas les pédés – le Conde traversa le jardin et gravit les quatre marches du perron, pour appuyer sur la sonnette qui dépassait comme un mamelon au-dessous du numéro 7. Il la caresse deux fois, puis recommença l’opération, car il n’entendit pas la sonnerie. Alors qu’il s’apprêtait à appuyer de nouveau, hésitant entre le timbre et le heurtoir, il se sentit comme assailli par l’obscurité derrière la porte qui s’ouvrait lentement, laissant apparaître le visage pâle du dramaturge et metteur en scène Alberto Marquès.

– De quoi m’accuse-t-on aujourd’hui ?

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo Padura

Passé parfait

Passé parfaitLeonardo Padura

Passé parfait

Métailié – 2001

 

Nous découvrons pour la première fois dans Passé parfait les héros fétiches de Leonardo Padura. Parmi eux, Mario Conde bien sûr, ses cigarettes et ses bouteilles de rhum, lieutenant de police à La Havane ; son inséparable ami d’enfance Le Flaco, sportif longiligne devenu handicapé, gros et gras ; le sergent Manuel Palacios enfin, Manolo pour les intimes. Passé parfait est la première enquête de Mario Conde. Bien d’autres vont suivre au fil de la plume du grand écrivain cubain, jusqu’au dernier en date, Hérétiques, publié en France chez Métailié en 2014.

Dans Passé parfait, Mario Conde replonge malgré lui dans ses années lycée. C’est le major Antonio Rangel, alias Le Vieux, qui l’envoie fouiller dans le parfait passé de Rafael Morin Rodriguez, son ancien camarade de classe, disparu le jour de la Saint Sylvestre. Conde y va à contrecœur : il n’a jamais aimé Rafael Morin, il n’a jamais accepté non plus que Tamara l’épouse, que ce soit lui qui profite de « l’inaccessible Tamara » et de son « cul d’anthologie ». Il faut bien qu’il enquête, pourtant. Et les échos qu’il recueille le laissent perplexe : à la tête d’une grande entreprise d’état, cul et chemise avec le Ministre de l’Industrie, Rafael Morin n’a aucun motif apparent de disparaître. Que s’est-il passé ? Conde embarque Manolo dans une enquête dont ce dernier comprend vite que l’enjeu de son lieutenant ne réside pas dans la seule élucidation de la disparition de Rafael.

Dans Passé parfait comme dans L’homme qui aimait les chiens ou dans Hérétiques, Leonardo Padura mêle avec brio l’histoire de ses héros à celle de Cuba. En fond d’histoire, le système communiste et la corruption de certaines de ses élites ; l’art et la manière de fumer le cigare (en laissant deux centimètres de cendre au bout du cigare, sans la faire tomber !) ; ou encore la musique si chère à l’auteur, l’odeur des beuveries et celle de l’amour. Mario Conde a moins de trente-cinq ans dans ce premier roman qui le met en scène. Son regard acéré sur la civilisation cubaine à l’époque de l’enquête ou dans les flashbacks qui renvoient à ses années lycée donnent au lecteur une idée de l’existence que mène la jeunesse née après la prise de pouvoir de Fidel Castro sur l’île. Ce roman n’est pas contestataire. Il dresse en revanche un portrait peu complaisant du système politique ; il évoque les difficultés des pauvres sous le régime totalitaire ; il aborde les désillusions de la jeunesse sommée de plier aux exigences du parti. Le tout à travers des personnages hauts en couleurs et, pour une majorité d’entre eux, dégageant une profonde humanité.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo PADURA

L’homme qui aimait les chiens

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L’homme qui aimait les chiens

Métailié – 2011

 

Le 10 juin 2015, Leonardo Padura s’est vu décerner le prix Princesse des Asturies des lettres, un des prix les plus prestigieux d’Espagne. Le jury a souhaité saluer l’auteur cubain pour son œuvre symbole de « dialogue et de liberté ».

Ce prix me remplit tellement de joie que je souhaite profiter de cette occasion pour rendre mon modeste hommage personnel à cet admirable auteur. Et comme c’est l’objectif de cette page du blog, je le ferai au travers d’une critique de son livre probablement le plus connu, L’homme qui aimait les chiens, paru en 2011 en France.

Ce livre retrace les destins croisés de deux hommes : Lev Davidovitch alias Trotski durant ses années d’exil de 1929 à sa mort en 1940 et Ramon Mercader, communiste espagnol, choisi par Staline pour être son bras armé dans l’assassinat de Trotski. Un troisième personnage, imaginaire celui-là, recueille à son insu la confession de Ramon Mercader au crépuscule de sa vie. Quoi de plus « paduresque » que cet Ivàn passionné de chiens, comme Mercader et comme Trotski ! Il va promener le lecteur dans le Cuba politique et social, des années 1970 à nos jours. Dialogue et liberté. L’hommage rendu à Leonardo Padura à Madrid consacre toute son œuvre. On retrouve le sens et la force de ces deux mots dans chacun de ses livres, y compris dans cette fresque historique majestueuse.

Dans L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura analyse avec une finesse qui illustre la qualité de son travail de recherche, les ficelles tirées par Staline pour dominer le monde. Le lecteur assiste à la double destruction de l’individu et de la pensée. A travers des bonds et des rebonds qui le tiennent en haleine jusqu’à la dernière ligne, il découvre des pages majeures de l’histoire européenne relatées avec une implacabilité glaçante : l’anéantissement du rêve communiste en Espagne et en URSS, la traque psychologique puis l’assassinat de Trotski, les grands procès staliniens de 1936 et 1937, le pacte entre Hitler et Staline… En parallèle, comme s’il visionnait un film de guerre, il apprend l’art de formater un simple communiste espagnol en soldat de Staline, rouage majeur dans sa lutte à mort contre Trotski.

On dirait une fiction. Et pourtant ça ne l’est pas. Padura retrace les destins imbriqués de Trotski et de Mercader au travers de la plume d’Ivàn, et arrive à la même conclusion chez les trois hommes : ils ont été tous les trois des communistes sincères et ils ont fini par perdre la foi. Situation aberrante, Mercader tue Trotski alors même qu’aucun des deux hommes ne croit plus en la Révolution.

En 1970, le personnage de Trotski était à peine connu à Cuba ; tout au plus était-il mentionné vaguement, en tant que traître et de renégat. Ce personnage de perdant a intrigué Leonardo Padura, surtout après sa lecture de quelques livres d’Orwell qui circulaient en douce à Cuba, comme La Ferme des animaux ou, quelque temps plus tard, 1984.

Traître et renégat ? Staline a systématisé l’épuration politique et intellectuelle en URSS, installant un régime de terreur qui aurait compté vingt millions de victimes, « de façon que tout demeure sous le contrôle d’un État dévoré par le parti, un Parti dévoré par son Secrétaire général. ». Trotski aurait-il fait autrement, s’il avait conservé le pouvoir ? Padura émet l’hypothèse qu’en tuant un million de personnes, il aurait pu obtenir le même résultat. Touchante comparaison.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo PADURA