Dedans ce sont les loups

dedans-ce-sont-des-loupsStéphane JOLIBERT

Dedans ce sont les loups

Editions du masque – 2016

 

Sur un continent non défini, une frontière. Au-delà vers le nord, de la neige à perte de vue. La dernière zone habitée est une bourgade du nom de Terminus : un bordel, une station-service, une supérette. Les bûcherons se retrouvent au bordel en fin d’après-midi. Des filles, ils en font ce qu’ils veulent, mais toujours avec respect, sans frapper. Quelqu’un y veille dur.

Le nord est aussi terre de liberté. Tous les malfrats le savent. Dès lors qu’ils sont recherchés, ils prennent le bus, traversent la frontière et viennent au Terminus chercher du travail.

Dedans ce sont des loups est une fresque sociale. Au Terminus, l’homme a tout de la bête. Ses instincts de survie diffèrent peu de ceux du loup, à bien y réfléchir. Stéphane Jolibert a su décrire de manière convaincante l’univers impitoyable de cette terre oubliée. J’ai regretté en revanche le manque de fluidité du texte, les flash-back auraient pu être mieux injectés dans le déroulement du récit. D’autre part, je n’ai que peu ressenti le poids du froid et de la neige malgré son omniprésence dans le paysage et dans les mots du roman. Stéphane Jolibert est loin des épopées de Jack London, dont il s’est peut-être inspiré.

J’ai passé un agréable moment de lecture, mais sans plus.

=> Quelques mots sur l’auteur Stéphane JOLIBERT

Adios Hemingway

adios-hemingway_couvLeonardo Padura

Adios Hemingway

Métailié – 2000

(Traduction : René Solis)

 

Décidément, même huit ans après avoir démissionné de la police, Mario Conde ne peut renoncer aux enquêtes. Celle que lui soumet le lieutenant Manolo, son ami et ex-collègue, est un peu particulière : expliquer un meurtre qui a eu lieu quarante ans plus tôt dans la propriété d’Ernest Hemingway à La Havane. L’enjeu est de taille : s’il y a le moindre doute sur la culpabilité du grand écrivain, il risque d’être sali à jamais.

Dans ce roman, Conde et son créateur ne font qu’un. L’enquête n’est qu’un prétexte pour permettre à l’auteur de s’interroger sur la personnalité complexe d’Hemingway et son déclin des dernières années. Padura s’est fait plaisir. Qui pourrait le lui reprocher ?

Adios Hemingway est donc davantage à lire comme une biographie romancée d’Hemingway. Heureusement, Padura n’a pas oublié de la saupoudrer des quatre cents coups de ses héros de toujours. Sans cela, on s’ennuierait.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo Padura

Le festin du lézard

le-festin-du-lezard-794430-250-400Florence HERRLEMANN

Le festin du lézard

Antigone 14 Editions – 2016

 

Imaginez une immense maison bourgeoise de trois étages. Toutes les portes sont fermées à clé. Isabelle erre dans les couloirs, se cache, observe. Elle passe ses journées à tenter de maîtriser la peur que lui inspire sa mère, objet de toute sa haine. Elle livre ses questionnements, ses doutes et ses douleurs à son seul ami, Léo.

Qui est Isabelle, cette jeune femme anéantie ? Qui est sa mère, indifférente et cruelle ? Qui est Léo, qui écoute sans jamais répondre, qui apaise sans jamais caresser ?

Le festin du lézard, premier roman de Florence Herrlemann, est un long monologue amer. Un vomissement continu de haine et de souffrance. Le lecteur ne peut qu’être irrité, dérangé même, par le mélange de violence et de statisme qui se dégage de cet ouvrage. L’écriture de Florence Herrlemann y est pour beaucoup. Dans un langage soutenu ponctué de violence, l’auteur distille au compte-gouttes les éléments nécessaires à la compréhension de l’intrigue. Quelques longueurs peut-être, mais le résultat est d’une grande beauté littéraire.

Ressentez-vous la menace, Léo ? Etant donné le bruit épouvantable que font ses pas dans l’escalier, je la sens décidée à venir nous rendre une petite visite. Je sais que je vais avoir peur, d’ailleurs j’ai peur. Je sais que je ne vais rien pouvoir faire. D’ailleurs, je ne suis plus en mesure de bouger.

Je mesure l’horreur qui nous attend.

=> Quelques mots sur l’auteur Florence Herrlemann

Ruth

RuthElizabeth GASKELL

Ruth

Editions Archipoche – 2014

(1° publication anglaise – 1853)

 

Ruth, orpheline, est apprentie chez une couturière renommée dans l’est de l’Angleterre. Son travail la conduit un jour à assister à un bal pour ravauder les robes des danseuses. Parmi les invités, un fils de bonne famille, Henry Bellingham, remarque la beauté de la jeune fille ; il la séduit, l’emmène en voyage et finit par l’abandonner. Ruth a la chance d’être recueillie par un pasteur et sa sœur qui décident de l’aider à expier sa faute.

Prolixe romancière, Elisabeth Gaskell a beaucoup écrit sur l’Angleterre ouvrière. Son roman le plus célèbre, Nord et Sud, en est un emblème. Ruth est différent. Il dresse un portrait implacable d’une société anglaise puritaine. Dans le même temps, il glorifie l’amour véritable et la possibilité de rédemption.

Ruth n’est pas sans rappeler Jane Eyre, sous certains aspects. Charlotte Brontë et Elizabeth Gaskell étaient amies, d’ailleurs. Deux orphelines, deux amours impossibles et deux sacrifices, les héroïnes ont bien des points communs. L’univers d’Elizabeth Gaskell est en revanche plus réaliste que celui de Charlotte Brontë, plus proche de celui de leur contemporain Charles Dickens.

J’ai été éblouie par l’écriture légère de Ruth, qui pourtant traite en profondeur des sujets aussi ennuyeux que le péché, l’hypocrisie, l’humilité et la foi.

– Oh, monsieur ! Je voudrais que vous m’emmeniez à la ferme de Milham, dit-elle en le retenant. Le vieux Thomas m’offrirait un foyer.

– Eh bien, ma chérie, nous en parlerons dans la voiture. Je suis certain que vous reviendrez à la raison. Allons ! si vous voulez aller à Milham, il faut monter en voiture, dit-il d’un ton pressant.

Elle était si peu habituée à s’opposer aux vœux de quiconque, obéissante et docile par nature, trop innocente pour soupçonner quelque conséquence nocive. Elle monta en voiture et partit ainsi pour Londres.

=> Quelques mots sur  l’auteur Elizabeth Gaskell

Les mains bleues

Les mains bleuesCollectif d’auteurs et Christophe Martin

Les mains bleues

Editions Sansonnet – 2001

 

L’usine Levi Strauss de La Bassée (Nord) a fermé ses portes le 12 mars 1999. 541 salariés sont licenciés. Un an plus tard, Christophe Martin, scénariste, contacte les ouvrières et leur propose de participer à un atelier d’écriture. Sous son animation, elles pourront raconter leur usine et leur vie, dans des textes qui seront transposés au théâtre par la suite. 25 anciennes ouvrières se prêtent au jeu.

Les mains bleues est l’admirable fruit de ce travail. Ce petit recueil d’une centaine de pages se déguste, littéralement. Dans une retenue pleine de dignité, les couturières racontent leur quotidien, les dures journées de travail, la rémunération à la tâche, les contredames, les amitiés, les connivences, le racisme et bien d’autres choses encore. Ces femmes qui ne se savaient pas écrivains ont produit une véritable anthologie du monde du travail. Derrière les mots, on entend tourner les machines, piquer les aiguilles, grincer les articulations douloureuses.

Les mains bleues donnent à réfléchir sur les conditions de travail et de vie des couturières. Femmes actives, épouses et mères, elles sont sur tous les fronts. Si les machines d’aujourd’hui sont plus sécures que celles d’hier, les risques professionnels restent toujours aussi nombreux. L’emploi se fragilise.

Un film a été tiré de leur histoire (Olivia Burton, 2001).

Dans la chaleur de l’été

dans la chaleur de l'étéVanessa LAFAYE

Dans la chaleur de l’été

Belfond – 2016

 

Floride, 1935. Trois communautés se partagent l’espace dans la petite ville de Heron Key : les blancs, les noirs et les vétérans de la Première Guerre mondiale. Ces derniers, à qui le gouvernement a refusé une prime pourtant promise, se sont installés là pour participer à un immense chantier de construction. Leurs conditions de vie sont déplorables et les autochtones les rejettent. C’est le 4 juillet, jour de la fête nationale, en pleine période de ségrégation et de lynchages. Heron Key ne sait pas encore que dans quelques heures, un des ouragans les plus violents de l’histoire va anéantir la ville.

La description des conditions météorologiques est une véritable prouesse. Le lecteur est littéralement soufflé par le vent, trempé par la pluie, balayé par les vagues. Il n’a qu’une envie, c’est d’hurler aux personnages imprudents de rejoindre au plus vite les abris qui ont fait leur preuve par le passé.

On peut regretter en revanche quelques faiblesses dans l’intrigue. Sur fond historique, c’est une romance qu’a écrit Vanessa Lafaye. Les héros positifs sont désignés dès les premières pages. La survie de certains n’est due qu’à des évènements difficilement crédibles. La psychologie des individus est peu fouillée et ce n’est pas la force du roman.

S’il faut lire Dans la chaleur de l’été, c’est pour les rappels des conditions sociales et technologiques des années 1930. On ferme le livre profondément troublé par une époque qui ne peut pas se glorifier d’humanisme, même pour lutter contre la mort qui ne choisit pas ses victimes.

Merci à l’édition Belfond et à l’opération Masse Critique de Babelio pour m’avoir permis de découvrir ce roman.

=> Quelques mots sur l’auteur Vanessa Lafaye

Fernand – Un arc-en-ciel sous la lune

FernandMartial VICTORAIN

Fernand – Un arc-en-ciel sous la lune

L’Astre Bleu Editions – 2013

 

Fernand, soixante-seize ans, ferme définitivement la porte de sa maison pour s’installer au Perce-Neige, une maison de retraite en Lozère. C’est la solitude qui le pousse à cette décision. L’accueil qui lui est réservé et l’interrogatoire médical qu’il subit le surprennent un peu. Il faut dire que Fernand est bien portant, n’a jamais pris un médicament de sa vie et n’a pas l’intention de commencer. Par ailleurs, il possède un don pour déjouer les maladies, ce qui n’est pas au goût de tout le monde, à la maison de retraite.

Couronné par le prix Claude Favre de Vaugelas 2016, Fernand est un livre d’une belle portée sociale. La question de l’accompagnement des personnes âgées y est clairement posée. Les familles assurent-elles leur part de responsabilité ? Le personnel soignant ne serait-il pas trop prompt à gaver les vieux de traitements chimiques ? Martial Victorain dénonce avec virulence le commerce de la vieillesse, manne financière s’il en est. Il rappelle et hélas il semble nécessaire de le faire, que la première maladie des vieux est le désespoir et l’abandon, mieux guéris avec un peu d’attention et d’amour qu’avec tous les cachets au monde.

Ce livre d’une grande fraîcheur où chaque petit vieux est doté d’un surnom charmant est à recommander à tous les soignants. Et d’une manière générale, aux humains qui ont encore la chance d’avoir en vie des parents âgés à entourer.

=> Quelques mots sur l’auteur Martial Victorain