Le père David, l’Impératrice et le Panda

José FRESCHES

Le père David, l’Impératrice et le Panda

XO Editions – 2017

 

J’ai retrouvé ce livre dans ma PAL avant les vacances. J’avoue ne pas me rappeler de quelle manière il a atterri là ; un cadeau, certainement. J’ai trouvé le titre évocateur (disons qu’il promettait un mix sympathique de spiritualité, de zoologie et d’Histoire). Les deux adorables espiègles de la couverture, même si leur regard est tourné vers le festin de bambou qui les attend, m’ont fait de l’œil. Et me voilà partie à lire 450 pages sur la Chine du XIX° siècle décrite par un occidental du XXI° siècle. Bon. J’ai terminé le livre.

Je le connaissais de nom, José Frèsches, mais je ne le situais pas sur l’échiquier littéraire. Je suis allée fouiller dans sa biographie assez rapidement après avoir attaqué le pavé, car le style pompeux sur un sujet fort bien documenté m’a intriguée. Ah oui, bien sûr, c’est l’homme de la privatisation de TF1. Je me rappelle maintenant. Heureusement, il ne peut être résumé à ça : son parcours universitaire et professionnel légitiment son écriture d’un roman sur la Chine. C’est loin d‘être son premier, d’ailleurs, puisque Babelio référence 38 livres de José Frèsches. Jade, Impératrice, Bouddha, Opium… la grande majorité de ses ouvrages depuis 2002 sont consacrés à la Chine. Vraiment pas surprenant et amplement justifié.

Revenons à notre panda. J’ai terminé le livre et hélas, ma prouesse a été grande. Mon voyage à Pékin en décembre dernier a été le véritable moteur de ma persévérance : il y a en effet dans le roman de nombreuses références à la deuxième guerre de l’opium (1856-1860), que le statut touristique du Palais d’été de l’Impératrice Cixi d’aujourd’hui dénonce à coup d’affichettes dans toutes les allées reconstruites à l’identique après leur incendie par les forces franco-anglaises en 1860.

Nous voilà donc plongés dans l’intrigue. L’Impératrice de José Frèsches n’est autre que Cixi. Le Père David, un ecclésiastique français passionné de naturalisme. Et le Panda, le premier panda capturé dans les forêts du Sichuan et ramené dans le jardin exotique de la Cité Interdite en 1869. Voilà l’histoire. J’ai spoilé les 450 pages du roman de José Frèsches. Oups.

Bon, pas exactement, heureusement. Le lecteur va suivre le père David dans ses missions de sauveur des âmes égarées (les méthodes du XIX° siècle ne valent pas les bonnes vieilles croisades et leurs cruautés, croyez-moi). Il va aussi découvrir les fumeries d’opium (c’est vraiment horrible), les racines de l’éthique animale actuelle (les descriptions des tortures animales sont insoutenables), les méthodes punitives du pouvoir impérial (beurk, vraiment). Le tout dans un style médiocre où les digressions sont de mises, sans les parenthèses multiples de Philippe Jaenada dont ce style fait la saveur, mais avec l’ennui des boîtes qui s’ouvrent dans des boîtes et des boîtes, avec lourdeur et inintérêt. Un exemple ? « C’était une pièce exiguë, identique aux autres bureaux des professeurs. Charles Rohault de Fleury, l’architecte du Muséum, à la tête du réaménagement du vieux château acheté par Louis XIII en 1833 dans le dessin de créer dans son parc le jardin des plantes médicinales, avait consacré l’essentiel de l’espace aux galeries d’exposition, auxquelles le public avait accès sur rendez-vous, ainsi qu’aux réserves, où s’entassaient les collections constituées par plusieurs générations de naturalistes et provenant des quatre coins de la planète. Celles-ci rengorgeaient de minéraux, fossiles, plantes séchées, squelettes et animaux de toutes sortes – les uns empaillés, d’autres conservés dans des bocaux emplis de la solution de Ruysch –, ainsi que des insectes, simplement placés dans des boîtes ou collés sur les planches. Pincus était en nage lorsque, à peine entré, il ouvrit les deux battants de l’unique fenêtre qui donnait sur le Jardin des Plantes, afin de dissiper l’odeur de médicament de la pièce. » (Moi aussi, tellement José Frèsches m’a perdue avec ses descriptions qui s’éternisent).

Vous l’aurez compris, le contenu est certes instructif, mais j’ai dû m’asseoir sur le style qui manque de fluidité et de charme. Dans un mois, j’aurai oublié le livre.

=> Quelques mots sur l’auteur José Frèsches

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Un mariage américain

Tayari Jones

Un mariage américain

Traductrice : Karine Larechère

Editions Plon, 2019

 

 

Celestial et Roy sont mariés depuis un an lorsque leur vie bascule. Roy est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis, mais il a la malchance d’être jugé en Louisiane et d’être un Afro-américain. Son procès est conclu d’avance, il est condamné à douze ans de prison. Le couple va-t-il résister à cette épreuve ?

Ce roman n’est pas le premier qui dénonce la condition noire aux Etats-Unis, bien entendu. Mais il le fait de manière intéressante. Celestial et Roy font partie de la middle class américaine. Ils ont fait des études, ils ont grandi dans des familles aimantes, plutôt structurées. Rien, hormis la ségrégation raciale prégnante dans le sud des Etats-Unis, ne prédispose le couple à exploser en vol au bout d’un an de mariage. Tayari Jones, de manière fine, ne se focalise pas sur Celestial et Roy mais décrit les conséquences en cascade de la condamnation du jeune homme, inévitables, sur l’entourage du couple. Ce que l’autrice expose dans ce roman, ce n’est pas le simple fait divers – la condamnation d’un homme noir innocent accusé de viol. Elle insiste, au contraire : lorsqu’un homme est incarcéré, c’est tout l’équilibre familial au sens large qui se délite. Et dans l’Amérique raciste, ceci arrive plus fréquemment que l’on ne le pense, avec des conséquences irrémédiables. La question de l’innocence de l’accusé est secondaire.

Un mariage américain est en partie un roman épistolaire. Les lettres que Celestial et Roy s’écrivent lorsque l’homme est incarcéré ne manquent pas de justesse ni de force. Elles mettent brillamment en lumière le gouffre qui se crée au fil des ans entre les amoureux. Comment s’attendre, comment faire confiance, lorsque l’on n’ose pas écrire l’indicible, ou que les entrevues sont rares et artificielles ?

C’est également un roman chorale – trois personnages se partagent la narration. En cela, le roman est moins percutant. Beaucoup de redites, quelques longueurs. Le lecteur comprend facilement la raison de ces trois narrations, car l’intrigue est trop prévisible. Elle aurait mérité d’être incluse dans une trame plus dynamique.

Par ailleurs, plusieurs sujets de société auraient pu être traités et sont seulement effleurés – l’univers carcéral, par exemple. Le livre n’aurait pas manqué d’en être étoffé. D’une manière générale, Tayari Jones a manqué d’audace. Est-ce son empathie pour ses héros ou une volonté de prouver quelque chose à ses lecteurs – mais quoi ? – qui l’empêche d’écrire la seule fin qui me paraissait possible compte-tenu des événements ? Pourquoi certains auteurs n’osent pas aller au bout de leurs personnages ?

J’ai apprécié ma lecture, malgré tout. Il permet de mieux connaître la classe moyenne américaine – celle des Noirs ne diffère que peu de celle de leurs congénères blancs, à ceci près qu’ils sont plus exposés, et cela fait toute la différence. Merci aux Editions Plon et à Babelio pour ce roman, que j’ai découvert avec plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Tayari Jones

Vie et destin

Vassili Grossman

Traduction du russe : Alexis Berelowitch / Anne Coldefy-Faucard

Vie et destin

Editions l’Age d’homme – 1980

 

Il y a de ces livres qu’il est indispensable de lire. De grands romans, dont la civilisation comprend la portée, au point que certains hommes de (peu de) pouvoir cherchent à les faire disparaître. L’histoire de Vie et destin et accessoirement le destin mêlé de Vassili Grossman et de Andreï Sakharov sont d’ailleurs comptés dans la superbe exposition Odyssée des livres sauvés, au Musée de l’imprimerie de Lyon (http://www.imprimerie.lyon.fr/imprimerie/sections/fr/expositions) jusqu’au 22 septembre 2019. Vous y découvrirez des bribes des actes commis par la folie humaine à travers les siècles et serez conforté.e.s dans l’idée que lire, c’est grandir.

Vie et destin, c’est une photographie de Stalingrad fin 1942 – début 1943, à travers une multitude de destins – tragiques, bien évidemment. Vies russes, allemandes, civiles, politiques et militaires, Vassili Grossman aborde tous les champs de l’horreur qu’a traversé cette époque. Et quand je dis qu’il les aborde, en fait il les fouille, il creuse, il déniche le moindre petit détail et l’expose devant nos yeux.

L’écrivain russe adopte un double regard dans l’écriture de ce roman. Chacun de ses points de vue est terrible et accusateur. Journaliste de guerre volontaire pour Krasnaïa Zvezda, le journal de l’Armée rouge, il a couvert la bataille de Stalingrad jusqu’en janvier 1943 ; ses détails des combats, jusqu’à l’anéantissement de la 6° armée allemande, sont d’un réalisme terrifiant. Juif d’origine, il consacre une grande partie du roman au terrible destin des Juifs d’URSS, massacrés par le régime nazi autant que par le stalinisme.

Derrière l’écrivain, l’homme apparait à toutes les pages. Le lecteur vit presque en direct ses overdoses d’écriture, lorsque celle-ci devient impossible tant il est glacé par la cruauté des destins. Vassili Grossman est assis derrière son bureau vingt ans après les faits, les yeux exorbités par ce qu’il a vu de ses propres yeux ou lu dans des témoignages. Il s’arrête d’écrire et regarde, au-delà du visible, ce qu’aucun humain ne devrait avoir à vivre. Les passages du livre les plus difficiles à lire sont bien ceux-là. Pas un détail ne nous est épargné du massacre des populations juives d’Ukraine (vibrant hommage posthume à la mère de Vassili Grossman) ou de la fin inexorable des soldats russes piégés dans la maison en ruine entourée par la 6° armée allemande.

Ce livre est un traité de manipulation et de son pendant, la soumission des victimes. Qu’il est épouvantable et indispensable de lire les descriptions froides de Vassili Grossman ! L’acceptation progressive des Juifs d’Ukraine, à l’aube des chambres à gaz, tandis qu’ils creusent leur propre tombe et s’alignent devant pour mourir proprement, selon les ordres allemands… Le destin de Viktor Pavlovitch, immense physicien russe d’origine juive lui aussi, broyé lentement et méthodiquement par le système stalinien… Le lecteur a forcément moins d’empathie pour Krymov, ce communiste déchu, héros des grands procès staliniens de 1937 et éliminé par ses frères en 1943 ; le personnage semble avoir été créé pour immortaliser les méthodes soviétiques de contrôle des populations – dénonciations, dossiers sur chaque individu, interrogatoires, torture. Son procès dans Vie et Destin, absurde, ne semble écrit que pour rappeler au lecteur que le destin peut se retourner ; dans un régime totalitaire, les actes héroïques du passé peuvent être balayés, du jour au lendemain, d’un simple revers de main.

Régime hitlérien, régime stalinien, mêmes horreurs ? C’est ce que suggère Vassili Grossman, ce qui a tant effrayé son éditeur en 1960 qu’il a transmis le manuscrit de Vie et destin au KGB. Ce dernier a bien tenté de le détruire, mais l’écrivain a réussi à en sauver un exemplaire. Il n’a pas connu sa publication en Occident, survenue vingt ans après sa mort. C’est le sort des livres majeurs, de ceux qu’il est impossible de faire disparaître entièrement et qui, malgré les efforts de certains régimes politiques, passent à la postérité et deviennent légende.

=> Quelques mots sur l’auteur Vassili Grossman

=> Chronique de La petite Notice

=> Reportage sur Vassili Grossman et Vie et destin sur Arte

 

 

L’école des soignantes

Martin Winckler

L’école des soignantes

P.O.L Editeur – 2019

 

En fermant le dernier roman de Martin Winckler, je me suis dit que je ne lis pas souvent d’utopies. L’humain aime se plaindre, dénoncer, alerter ; autant de sujets pour l’imaginaire des auteurs de romans d’anticipation. Mais inventer un monde positif ? Décrire une civilisation idéale ? Peu de volontaires, en vérité. Histoire de la ramener à nouveau avec mes références familiales, il existe tout de même Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy (Editions de la Différence, 2014), réédité en 2016 dans un recueil publié par Robert Laffont, Voyages imaginaires, qui rassemble cinq romans philosophiques écrits entre le XVII° siècle et le XX° siècle, utopies sociétales s’il en est. Je n’ai pas d’autres références en tête, en dehors des autres écrits de Martin Winckler comme Le chœur des femmes (Gallimard, 2011), brillant traité d’une autre gynécologie.

L’Ecole des soignantes est donc une utopie. Martin Winckler y décrit un hôpital idéal, dans lequel les malades (pardon, les soignées ; on positive chez Winckler) choisissent eux-mêmes (pardon, elles-mêmes ; le pluriel est féminin dans un milieu où la proportion de femmes est très supérieure à celle des hommes) leurs soignantes. Soignées et soignantes, donc, réunies le temps de la pathologie (je n’ose plus parler de maladie) dans une cohérence de soins soumis au consentement de la soignée, voire suggérés par elle. Car Martin Winckler s’indigne depuis des années du fait que les syndromes portent le nom de celui qui les a découverts et non de celle qui les vit.

Je viens donc de dresser le portrait du Centre hospitalier holistique de Tourmens, appelez-le par son petit nom, le Chht !, tout le monde préfère.

Ai-je aimé le roman ? Et bien, pour dire la vérité, je suis très mitigée. Martin Winckler ne m’a pas convaincue. L’utopie traite trop de sujets à la fois, devient pesante, presque absurde sur bien des points.

Dans le monde du Chht !, les humaines (rappelez-vous, on féminise) vivent ouvertement leurs préférences sexuelles, qu’elles soient hétéro (nommons-les H pour la commodité du propos, ça cadre tout à fait dans cette utopie), L, G, B, T, T, Q, I, A ou +. Les exemples ne manquent pas parmi les personnages. Mais si je tente de les comptabiliser, les non-H sont bien plus nombreuses que les H, dans le roman. Est-ce envisageable, dans un monde futur ? Je partage bien évidemment la nécessité impérative de ne stigmatiser personne sur la base de ses préférences sexuelles, la question n’est pas là. Mais l’approche de l’auteur (autrice ?) sous-entend presque, pour la lectrice en quête de réalisme que je suis, que seules les convenances sociales expliquent en 2019 le nombre de couples hétéros. Là, je suis dubitative et m’interroge même sur l’intérêt de traiter le sujet de la sorte.

Autre thème, la difficile question de l’euthanasie. Dans le Chht !, tout un service accompagne les soignées qui le désirent à la fin de vie. Tant mieux, il me semble que l’éthique doit faire de réels progrès en France, à l’époque où les soins de Vincent Lambert ne peuvent pas être arrêtés malgré son état végétatif irréversible. Martin Winckler décrit avec précision le système sur lequel il propose de s’appuyer pour permettre aux soignées de partir en douceur. C’est une des parties intéressantes du roman. Mais, il y a un mais… il suggère aussi la possibilité de mettre fin à une vie au début d’une maladie dégénérative ; à une autre vie lorsqu’elle est devenue inutile avec la mort de l’être aimé. N’est-ce pas aller trop loin ? Serais-je trop conservatrice pour lire de l’utopie ? La liberté de disposer de soi, exacerbée dans ce roman, suggère la disparition de l’empathie. Comme si la société d’amour avait disparu au profit de bulles individuelles interagissant entre elles par quelques réactions chimiques de nature orgasmique et c’est tout.

Bien d’autres sujets médicaux et sociétaux sont abordés dans L’Ecole des soignantes. Je donne un dernier exemple. Toutes les conversations sont propres, polies, respectueuses de l’autre. Qu’une soignante doive obtenir l’accord d’une soignée pour entamer un traitement, qu’elles échangent entre soignantes sur des sujets professionnels ou extra-professionnels, qu’elles soient reposées, fatiguées ou même énervées, la communication non-violente est de mise, au Chht !, Les humaines l’ont tellement adoptée, qu’aucun des personnages ne semble faire d’efforts pour s’exprimer avec douceur. Tout le monde est beau et gentil, en quelque sorte. C’est trop ! Il n’est pas souhaitable de lisser les individus de la sorte ! J’avais tellement envie de découvrir de vraies personnalités derrières les simagrées polies, tellement envie d’entendre déraper certains propos, d’entendre une bonne sortie grognon, une putain d’injure grossière, au bout de 300 pages ! Il n’y a pas à dire, notre langue a un charme fou, même lorsqu’on en perd son contrôle. J’aurais au moins réalisé cela. Merci, Martin Winckler.

Bref, si c’est ça, la société de demain, non merci, je n’en veux pas. Mais je m’arrêterai là pour les critiques, car j’aimerais terminer sur une note positive. Chaque chapitre démarre par une poésie intitulée Je suis Celles. Ces vers, véritable pendant négatif de l’espoir porté par le roman, sont d’une beauté époustouflante. Ils sont durs. Ils cognent. Ils sont implacables. Ils dénoncent les sévices subis par les femmes du monde entier. Rien qu’à eux, ils justifient le roman, son utopie exagérée (une utopie peut-elle être exagérée ? Finalement pas certain, à lire ces poésies), la nécessité d’imposer des vues sociétales progressistes et d’en parler. Toujours en parler pour empêcher le monde de sombrer dans le conservatisme.

Les poésies qui dénoncent et alertent m’ont donc touchée davantage que l’utopie sociétale, mais tant pis. Alors oui, lisez L’Ecole des soignantes. Il y aura bien un volet du roman qui saura vous aider à réfléchir au monde de demain.

=> Quelques mots sur l’auteur Martin Winckler

Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps

Maryse Vuillermet

Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps

La rumeur libre – 2016

 

L’Eldorado est un mythe. Un lieu inaccessible. Un rêve de réussite ou de fortune ; les évolutions du langage et des ambitions individuelles y intègrent une multitude d’autres désirs, aujourd’hui. Mais seulement un rêve.

Comment le définit Maryse Vuillermet ?

On vous a dit que la Suisse, c’est l’Eldorado, la terre promise, mais ça n’a rien à voir, l’Eldorado, ça suppose un grand voyage, tout quitter, tout laisser, le saut dans l’inconnu, le bagage minimum, la peur au ventre, comme le grand-père, un balluchon, à pied dans la neige, vous, l’Eldorado, il est juste de l’autre côté, au pied de la montagne. Vous y allez en voiture, et le soir vous êtes à nouveau dans votre lit, votre maison, votre village.

Vous l’avez peut-être compris à travers cette définition et le titre de l’ouvrage, Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps est un essai documentaire sur les travailleurs qui habitent en France et travaillent en Suisse. Le matin en France, la journée en Suisse, le soir de retour chez eux. Oh, ils ne mettent pas plus de temps que nombre d’autres salariés pour se rendre au turbin. Trois-quarts d’heure, pour certains, pas plus. Ils ont même le temps d’aller chercher les enfants chez la nounou. Et ils gagnent plein d’argent. Ils mettent des sous de côté pour une maison plus grande, pour les études des enfants, pour leur retraite.

C’est donc bien d’un Eldorado, qu’il s’agit. Mais le microscope de Maryse Vuillermet montre aussi l’envers du décor. L’engrenage, l’Audi dans laquelle il faut investir et l’augmentation du niveau de vie qui empêche tout retour en arrière. La perte de repère ici et le racisme là-bas, à l’égard des frontaliers. L’impossibilité de faire autrement, car de notre côté des montagnes, Jura ou Alpes, il n’y a pas de travail.

Ici, là-bas. Matin, soir. Tic, tac. Qui connait un peu le tissu économique suisse sait sans doute que de l’autre côté de la frontière, l’industrie de la montre de luxe est florissante. Ça n’a pas toujours été le cas, mais c’est la manne des ouvriers frontaliers d’aujourd’hui. Pas que des horlogers, d’ailleurs : autour de cette industrie de luxe gravitent les activités connexes indispensables : écoles privées, chantiers de construction… Des enseignants comme Betty, des super-assistantes administratives comme Sarah ou des conducteurs de travaux hyperspécialisés comme Bastien profitent aussi du système. Mais il y a aussi Marie, qui assemble à la chaîne des montres de 500 à 600 euros pièce. Ou Philippe, le grand Philippe, qui travaille parfois une année entière sur une seule montre, pour le compte d’un émir du Qatar ou d’une star de Hollywood.

Fin mai, Philippe est à son établi, dans l’atelier des horlogers, beau soleil dehors, la montagne commence à devenir vert fluo, vert vif, vert éclatant, les vaches sont ressorties, leurs grosses cloches calmes l’ont aidé à terminer, les derniers réglages sont les plus délicats, il sue, il a passé des journées entières à régler les aiguilles, mais c’est fini, il attend son client, il va venir, on va le lui présenter. Le client d’une Grande Complication veut voir l’horloger, il veut voir ses mains et ses yeux, c’est un Japonais, il est collectionneur, il a déjà plusieurs montres de chez LeCoultre et deux de chez Dufour.

L’ingénieure en moi s’est régalée aux descriptifs narratifs des conditions de travail de chacun des Français frontaliers dont Maryse Vuillermet se veut la gardienne des mots. De la salle des professeurs d’une froideur aseptisée à l’atelier d’horlogerie aux complexités sans nom, cette Jurassienne professeur de lettres a tout retranscrit, avec une précision de vocabulaire qui laisse deviner les subtils arcanes des différents métiers qu’elle décrit.

Ce récit est une merveille. La poésie des mots se marie parfaitement avec le tiraillement des travailleurs (d’un côté à l’autre de la frontière) et le cliquetis des aiguilles (pas de quartz, s’il vous plait, la Suisse est le pays des traditions). Dans Qui se souvient des hommes (Robert Laffont, 1986), Jean Raspail rythmait déjà son texte au gré des premiers nés de chaque génération Alakaluf de Terre de feu. Lafko, Taw, Lafko, Taw. Maryse Vuillermet utilise le même procédé pour évoquer une journée type de ces travailleurs, les yeux rivés sur les différentes horloges, de celle qui leur donne le top départ de la journée à celle qui, dans le sens retour, les fera retrouver leur famille et leur routine française, en passant par celle qu’ils assemblent et qui remplit leur porte-monnaie. Tic, tac, tic, tac. La vie des frontaliers n’est pas plus paisible que celle des Alakalufs après la découverte par Magellan du détroit qui porte son nom. L’autrice le souligne, à travers les difficultés sociales, familiales et professionnelles que traversent ces femmes et ces hommes dont elle dresse un portrait admirable. L’Eldorado est un piège terrible, presque une malédiction.

Vous l’avez compris, je me suis régalée avec ce récit. Je ne regarderai plus jamais passer les voitures, à l’occasion de mes week-ends jurassiens, avec des yeux indifférents.

=> Quelques mots sur l’autrice Maryse Vuillermet

Parution de L’âme sœur en Hongrie / Testvérlélek megjelenése Magyarorszàgon

Le 27 avril a eu lieu le lancement officiel de Testvérlélek, la traduction de L’âme sœur en hongrois. Un bilan de cette aventure s’impose.

Il faut connaître notre arbre généalogique pour comprendre ce que signifie la parution d’un nouvel auteur « Karinthi » ou « Karinthy » en Hongrie. Même moi, je ne suis pas en mesure d’apprécier à sa juste valeur tout ce que représente ce nom pour les lecteurs hongrois.

Voici donc notre arbre généalogique, issu du livre Ördöggörcs, voyage en Karinthy, écrit par mon oncle Màrton Karinthy. Pour plus de lisibilité, j’ai coloré en rouge le nom de nos aïeux communs à tous et en bleu le nom des célébrités littéraires de la famille, ainsi que les liens familiaux qui mènent à elles.

On trouve ainsi, par ordre de naissance et en respectant les orthographes des noms de naissance :

  • Frigyes Karinthy (1887-1938) : écrivain, dramaturge, poète, humoriste
  • Gàbor Karinthy (1914-1974) : poète
  • Ferenc Karinthy (1921-1992) : écrivain, dramaturge
  • Judith – née Gyimesi et adoptée Karinthy (1942-) : interprète, traductrice
  • Màrton Karinthy (1949-) : dramaturge, écrivain
  • Agnès Karinthi (1969-) : écrivain

Vous comprendrez donc qu’en Hongrie, posséder ce nom est un héritage important ; écrire dans ce même contexte est un évènement encore plus important. Et bien entendu, s’insérer dans l’héritage littéraire de cette famille n’est pas une chose aisée.

Mon aventure hongroise a bien entendu commencé en France, grâce à la parution de mes deux romans, Quatorze appartements paru chez ELP Editeur et chez L’Astre Bleu Editions, puis L’âme sœur paru chez L’Astre Bleu Editions. Lorsque la question de la traduction hongroise s’est posée, ma mère s’est évidemment proposée pour la faire et a choisi de s’atteler à L’âme sœur en premier. Mon oncle Màrton Karinthy a alors fait le lien avec son propre éditeur, Kossuth Kiado. Les choses ont suivi le cours classique du monde de l’édition, dans les mois qui ont suivi.

Le lancement du livre était prévu pour le samedi 27 avril. Je suis arrivée à Budapest le 22 avril, et j’ai rencontré l’éditeur dès le lendemain. J’ai en fait rencontré deux personnes : Jozsef Körössi, directeur de Noràn Kiado (branche littérature blanche de Kossuth Kiado) et Andràs Kocsis, le grand patron de la maison mère, accessoirement un sculpteur de grand talent http://www.kocsisandras.hu/. Tour de la maison, échange avec les deux protagonistes et prise en main du livre… Le tout s’est passé rapidement, mais quelle émotion, déjà ! Au passage, un rendez-vous pris avec une journaliste culturelle. Première interview programmée en hongrois, voilà de quoi faire monter la pression…

Il faut savoir que je parle hongrois, certes. Mais de là à savoir expliquer mes goûts littéraires, à me placer dans l’univers littéraire familial pour me démarquer de ces ancêtres sympathiques mais encombrants quand-même, c’est une autre affaire ! Avant le lancement officiel du livre, j’ai donc sérieusement travaillé le sujet. Ça aide d’avoir une traductrice à portée de main ! L’antisèche que j’ai écrite pour l’occasion m’a bien servi, merci maman !

La tension est gentiment montée tout au long de la semaine. La mienne, bien sûr, mais aussi celle de ma mère et de mon oncle, prévus à mes côtés au débat organisé à l’occasion du 26° Budapesti Nemzetközi Könyvfesztivàl, le 26° Salon du livre de Budapest. Quelques exemples ?

Ma mère : « Ce débat n’a pas beaucoup d’importance. Il n’y aura personne, de toute façon. » (en fait, salle comble et un intérêt réel de tout l’auditoire, composé en partie avec nombre de ses connaissances)

Mon oncle : cent-cinquante conseils à la seconde, dans le genre « Si on te demande ceci, tu dois répondre cela. » Comme si je n’avais jamais présenté le roman et comme si je n’avais pas idées sur qui je suis, au sein de cette sacrée famille.

Bref, les heures qui ont précédé le lancement ont été intenses !

 

Le 27 avril, nous sommes arrivés au Salon du livre une petite heure avant le lancement. Impossible de traverser la foule incognito, mon oncle connait tout le monde. Au bout de quelques minutes, j’ai fini par le lâcher pour me rendre au stand de la maison d’édition. Accueil chaleureux. Présentation de toute l’équipe. Je vois une acheteuse le livre à la main : il s’agit de la directrice de la bibliothèque Karinthy Ferenc de Leànyfalu, une petite ville à 20 km de Budapest où mon grand-père avait sa maison de campagne. Quelques échanges, invitation à venir les rencontrer…

L’heure tourne, nous devons nous rendre dans la salle Sàndor Màrai (un autre grand auteur hongrois 1900-1989. Pour ceux qui ne le connaissent pas, plusieurs de ses romans sont traduits en français). Le débat, animé par Jozsef Körössi, réunit mon oncle Màrton, ma mère Judith et moi-même. Ma mère, habituée par son métier à rester dans l’ombre, n’aime pas s’exposer ainsi. Elle ne se sent pas à sa place, mais son frère fait tout pour la mettre à l’aise et pour faire rire la salle. Il faut dire que la rencontre Karinthy/Karinthi entre mes deux parents est digne d’un roman qu’aurait pu écrire Frigyes… Mon père (descendant Karinthi de par son père, frère de Frigyes) rencontre ma mère (descendante Karinthy de par son père adoptif, fils de Frigyes). Vous suivez ? Si non, reportez-vous à l’arbre généalogique plus haut ! Aucune langue commune entre eux, si ce n’est quelques mots en anglais. Ils s’épousent six mois plus tard…

L’histoire a fait rire tout le monde, comme tant d’autres anecdotes racontées par les uns et par les autres… La salle a applaudi aussi, à plusieurs reprises, notamment lorsqu’a été évoquée la branche française de la famille et la volonté de ma mère de nous apprendre le hongrois. Que mon frère, ma sœur et moi soyons parfaitement bilingues est, pour les Hongrois de Hongrie et indépendamment de toute idéologie politique, une immense fierté. Il n’est pas inutile de rappeler ici que ce pays est petit ; il a perdu la moitié de sa population avec la dislocation du pays par le traité de Versailles, la fuite des Juifs qui ont pu le faire avant et après la Deuxième Guerre mondiale et la révolution de 1956. Si aujourd’hui, le gouvernement hongrois joue avec ce nationalisme pour imposer son régime politique, il n’en reste pas moins que le hongrois est une petite langue et que la population ne peut que rendre hommage à ceux qui la perpétuent – je pense et remercie ma mère, ici ; je n’y suis pour rien, personnellement.

Mon oncle a réussi un véritable tour de force que je n’aurais su faire aussi bien que lui : m’aider à trouver ma place dans la littérature familiale. J’aurais su parler d’étude sociétale ou de portraits psychologiques. Je n’aurais su dire que je suis la première de la famille à évoquer le monde ouvrier, monde que mon oncle a avoué ne pas connaître et que, dans L’âme sœur ou plutôt Testvérlélek, il a trouvé passionnant à découvrir. C’est dans ces subtilités que je comprends ne pas réaliser l’importance de mon nom en Hongrie. Evoquer le monde ouvrier que je côtoie professionnellement au quotidien, c’est écrire sur ce que je connais, ce que j’aime et que j’admire. J’ai souhaité placer l’intrigue de L’âme sœur dans ce milieu social, pour le mettre en lumière. J’espère y être arrivée.

L’heure de débat est allée très vite. Pas d’échanges avec la salle, mais de nombreux échanges postérieurs au cours de l’heure de dédicace qui a suivi. « J’ai été une amie de votre grand-père », « Qui est pour vous Gàbor Karinthy ? », « Je suis abonné au théâtre de Màrton Karinthy »… déroulé de la généalogie familiale, hyperconcentration nécessaire pour ne pas se tromper dans les dédicaces hongroises. J’ai fait écarquiller les yeux de tous, lorsque par réflexe franchouillard, je leur ai demandé d’épeler leur prénom. Car contrairement à notre beau français si complexe, l’écriture hongroise est phonétique. Bon, tant pis, je dois garder un peu de mon exotisme, non ?

Quelques photos de la journée. La plupart d’entre elles m’ont été fournies par Gergely Bea, photographe professionnelle, que je remercie pour ses envois.

Fin de journée, réunion familiale autour d’une bonne bouteille. Le lendemain, repos. Lundi, interview pour une émission littéraire des vendredis soir. Puis retour à Lyon. Il faut bien que les bonnes choses s’arrêtent, aussi…

Je retournerai à Budapest mi-juin, pour le Könyvhét, salon littéraire en plein air. Deux journées de dédicaces en perspective !

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout… Si vous ne l’avez pas lu, L’âme sœur peut se commander dans n’importe quelle bonne librairie, ou directement auprès de l’éditeur (français), L’Astre Bleu Editions.

Un loup pour l’homme

Brigitte Giraud

Un loup pour l’homme

Flammarion – 2017

 

Ecrire la guerre d’Algérie telle qu’entraperçue par les soldats de deuxième classe arrachés à leur famille pour un service militaire de deux ans, voilà le pari littéraire de Brigitte Giraud. Et c’est de toute beauté.

Entraperçue est bien le mot. La romancière ne s’intéresse en effet au conflit armé qu’une fois les soldats blessés et convoyés vers l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ses héros sont des planqués. Infirmier ou cuisinier à l’hôpital, ils ne voient la guerre qu’à travers le prisme réducteur de leur métier. Certes, Antoine va parfois chercher les blessés sur le terrain, enveloppe les morts dans des linceuls, soigne les amputés, les déchirés et les prostrés. Il palpe la violence, menaçante, au-dessus de l’hôpital. Elle finit même par le hanter lorsqu’il est chargé de soigner Oscar, rendu muet par les scènes d’horreur et l’amputation. Mais Antoine n’en a pas conscience au point d’interdire à sa femme Lila de venir le rejoindre lorsqu’elle décide d’accoucher à ses côtés.

Voilà la force de ce livre. Brigitte Giraud raconte avec la pudeur de ces jeunes appelés ce qu’ils ne savent pas, ce qu’ils perçoivent à peine, ce qui les dépasse totalement. Tout en restant en retrait des personnages, en tant que narratrice, elle insère l’Histoire dans les flashs que ces soldats perçoivent mais sont incapables d’assembler pour former une vision d’ensemble. La romancière met ainsi en évidence l’absurdité de leur présence sur le sol algérien.

Quand, en septembre, Ivan fait courir le bruit du Manifeste des 121, Martin et Joe avouent leur ignorance. A l’hôpital, ce n’est pas le genre d’information qui se répand.  […] Ils ignorent que l’opinion française commence à basculer, des rumeurs arrivent jusqu’à eux, mais leur quotidien ne change pas. Il faut répondre à l’appel chaque matin. Décharger les camions, ouvrir les boîtes de cassoulet, panser les blessés et conduire le colonel dans des lieux de plus en plus secrets.

Le rythme de l’intrigue est lent. Aussi lent que l’est une journée aux cuisines, dans la fournaise de l’été algérien. J’ai été parfois écœurée par le manque d’action, probablement autant que le sont ces soldats désœuvrés qui ne comprennent pas ce qu’ils font dans ce pays étranger, loin des zones de combat. L’arrivée en ville de Lila sonne comme une incongruité dans ce monde masculin. C’est doux, apaisant et en même temps déplacé. C’est désagréable et d’une force incroyable. L’élément qui permet au lecteur de palper la complexité des liens sociaux. Soldats français, harkis, pieds noirs… Le racisme et la peur qui imprègnent bientôt les colons, que subissent les harkis. Les soldats de deuxième classe ne sont que des pions dans un conflit dont ils ne comprennent rien et leur prise de conscience progressive est puissante.

Un loup pour l’homme raconte la guerre, celle des exécutants. Pas de héros, dans ce roman. Pas d’actions décisives. Juste des appelés qui n’ont rien demandé à personne. Vingt mille d’entre eux vont perdre la vie dans ce conflit. Qui est le loup ?

=> Quelques mots sur l’auteur Brigitte Giraud