Au printemps des monstres

 Philippe Jaenada

Au printemps des monstres

Editions Julliard, 2021

L’affaire Lucien Léger, tout le monde la connait (enfin bon, moi je ne la connaissais pas, mais je ne m’intéresse pas aux faits divers, alors je ne compte pas). Pour faire simple (mais avec Philippe Jaenada, rien n’est jamais simple), un petit garçon, Luc Taron, est retrouvé assassiné dans un bois de la région parisienne, au printemps 1964. Dès le lendemain et pendant quarante jours, un homme enverra des dizaines de lettres anonymes sordides au sujet du meurtre. Il commet la bêtise qui permettra à la police de le retrouver, il avouera, il sera condamné à perpétuité. Il reviendra sur ses aveux pendant son procès, tentera de le faire réviser tout au long de son incarcération qui durera quarante ans. L’histoire d’un meurtrier fou, affabulateur, immonde.

Fin de l’histoire ? Non, bien sûr. Lorsque Philippe Jaenada s’empare d’un fait divers, c’est pour détricoter les évidences, fouiller dans le passé des protagonistes, creuser là où la justice n’a pas jugé nécessaire de mettre le nez. Ainsi a-t-il fait dans ses romans précédents (Sulak, Julliard 2013, La Petite Femelle, Julliard 2016, La Serpe, Julliard 2017), ainsi poursuit-il dans Au printemps des monstres, ainsi poursuivra-t-il longtemps, je l’espère, tant il excelle dans ce type de narration.

Car ce roman est brillant et le style goguenard de Philippe Jaenada, mi-parlé mi-soutenu, y est pour quelque chose. L’auteur exprime l’indicible avec sarcasme (j’ai ri aux larmes, non-stop ou presque pendant les 200 premières pages, à saouler les membres de ma famille à force de leur lire des extraits, pourtant que leur contenu est douloureux, sordide, atroce !), puis bascule dans le sérieux, il affirme, il ne joue plus, il lance l’inspecteur Jaenada aux trousses des fantômes du passé. Cinquante-six ans après les faits, tous les protagonistes sont morts, sauf la mère de Luc. Il les ressuscite, dénonce les ordures (il n’y en a pas qu’une) et dore le blason de ceux qui le méritent (très peu), suggère d’autres dimensions au meurtre de P’tit Luc. Chaque personnage est un héros à lui tout seul. Les secrets honteux se multiplient. La grande histoire rejoint la petite. Le justicier Jaenada transforme un fait divers glauque au coupable incontesté en un roman de société aux contours bien tracés (1930-1970 plus ou moins, je tente de ne pas trop spoiler). Il se révolte tant contre les manquements de la justice que moi, l’hypersensible, j’ai vibré, vomi et pleuré pendant ma lecture comme j’imagine qu’il l’a fait dans les salles d’archives où il passé des milliers de documents au peigne fin durant les quatre années qu’a duré son enquête minutieuse.

Un roman brillant, je vous dis. Comme à son habitude, Philippe Jaenada y insère quelques anecdotes personnelles. Il y mêle certains personnages de ses livres précédents, arrive même à faire le lien avec Patrick Modiano et ses écrits. Certes, il brode, il imagine, il suppose. Sa base est solide, mais les liens de cause à effet qu’il suggère invérifiables.

Luc Taron, onze ans pour l’éternité. Le petit garçon a passé ses dernières heures en compagnie d’un assassin au visage et au mobile plus que flous. Lui seul aurait pu pointer son meurtrier du doigt pour aider Philippe Jaenada à couper les innombrables tentacules de cette histoire. Pauvre innocent, jouet de la perversion, peut-être aussi d’enjeux dépassant largement son vocabulaire. Nous ne saurons jamais.

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe Jaenada

Les souvenirs viennent à ma rencontre

Edgar Morin

Les souvenirs viennent à ma rencontre

Pluriel – 2021

Sur la première page de couverture, Edgar Morin présente son beau visage ridé. Pas de lunettes, quelques cheveux grisonnants, un regard d’une vivacité incroyable. Il a 97 ans.

Au cours des mois qu’il a consacrés à l’écriture de ses souvenirs, il a voyagé. Beaucoup. Amérique du Sud, Californie, Bretagne – qu’il se soit rendu à ces endroits ou à d’autres, peu importe ; ce qui compte, c’est qu’il y a trois ans, il était encore alerte au point de se déplacer au bout du monde. Les festivités organisées en son honneur au cours des dernières semaines et que les médias ont retransmises montrent qu’à 100 ans, il a encore l’esprit aussi vif qu’un gaillard. Quelle joie d’avoir démarré – et terminé – cet essai de son vivant ! A-t-il trouvé la fontaine de jouvence ?

Il commence ses souvenirs par ses rencontres avec la mort au fil des âges, comme s’il voulait la narguer. De manière probablement volontaire, cette entrée en matière lui permet déjà de tracer les grandes lignes de sa vie. La perte de sa mère, la résistance, les voyages, la maladie et les femmes.

Les femmes… Dès les premières pages, on se perd dans les prénoms. Violette, Magda, Edwige, Sabah, Johanne et toutes celles que j’oublie ou qu’il ne nomme pas… Mais quel homme lubrique, cet Edgar ! Un des avantages de vivre cent ans, j’imagine, c’est qu’on peut parler du pétillant de sa vie sans craindre de blesser qui que ce soit. Elles ont toutes disparu, celles qu’il a cocufiées, remplacées, prises sur un simple croisement de regards, en tout cas c’est la facette de ses péripéties qu’il choisit de montrer. Il me plait de penser qu’aucune mémoire n’étant infaillible, il a dû lui arriver plus d’une fois de se tromper de prénom au cours de ses nuits coquines ou de ses réveils douloureux, avant de recevoir le retour de bâton qu’il méritait.

Parce que, évacuons tout de suite ce qui fâche. Qu’Edgar Morin envisage chaque femme qu’il rencontre d’un point de vue charnel – un jouisseur de la vie, a dit de lui une de ses filles – soit. Mais qu’il ne parle d’elles que sous cet angle-là, je ne décolère pas. Monsieur Morin ne lira pas mes mots, je les écrits tout de même. Lui, le scientifique, l’observateur des civilisations, le père de la pensée complexe… Le père de la pensée complexe ! Comment se fait-il que pas une seule fois, il n’évoque la Femme dans toute sa subtilité, jamais ? Ma mère, lorsque nous en avons débattu, l’a défendu et m’a dit « ah mais si, regarde comment il parle de Marguerite Duras ! » Duras, oui. La seule dont il mentionne des statuts d’écrivain, de philosophe, de communiste, de rebelle… Il n’a pas couché avec elle, en effet, et ne se lasse pas de le répéter, d’ailleurs, avec regret. Donc, si on suit sa logique, Marguerite Duras mérite des pages entières dans ce recueil de souvenirs parce qu’elle s’est refusée à lui ? Même Marceline Loridan-Ivens n’a le droit qu’à une petite ligne dans le texte. Elle a du caractère, pourtant, Marceline. Des idéaux. Des combats, qui me semblent proches de ceux d’Edgar Morin. Un passé pas si éloigné du sien, aussi. Alors ? Elle n’existe pas, en tant que personne ? Que sont les femmes, pour Edgar Morin ? De simples partenaires sexuels ? Sommes-nous donc aussi dangereuses que ça ?

Ce sont avec les hommes qu’Edgar Morin observe le monde et débat. C’était le fonctionnement de la France jusqu’à l’éveil du féminisme, on le sait bien. J’aurais attendu d’un sociologue émérite une phrase, rien qu’une, qui m’aurait confirmé que le changement est en marche. Je ne suis pas une féministe militante, mais je finirai par le devenir, si je lis encore un écrit de sociologie contemporain aussi vide sur le sujet.

Une amie auprès de qui j’ai libéré ma colère a hoché la tête et a complété : « et il ne cède pas non plus la place aux Africains, j’imagine, pour plaider leur cause ». Sur ce terrain, je dois dire qu’Edgar Morin n’a pas autant de scrupules qu’avec les femmes. Pas de penseurs africains dans son essai, c’est vrai, mais pour une bonne raison, c’est que s’il a passé de nombreux séjours dans divers pays des continents européen et américain, il n’est pas allé en Afrique ou très peu (il semble s’est arrêté au Maroc), et seulement à de rares occasions en Asie. Or il n’évoque dans ses souvenirs que ce qu’il connait. Force est de constater qu’il n’est pas avare de citations de Mexicains ou de Brésiliens ou encore d’Argentins, lorsqu’il évoque ses voyages dans ces pays-là. Pas de chauvinisme, donc. Juste du machisme.

Ne nous y trompons pas, l’ouvrage est intéressant. Cet homme qui a traversé un siècle entier avec courage, curiosité et esprit critique ne peut, au bilan de sa vie, que dresser un portrait passionnant de la société. La vivacité avec laquelle il raconte son glissement dans la résistance rend ces pages lumineuses. Son analyse du communisme français d’après-guerre est brillante. Elle est autocentrée, bien sûr. Son inimitié avec Jean-Paul Sartre et Jorge Semprun ne laisse aucune place à de l’admiration pour ces hommes et leurs écrits. Il décrit les jeux de pouvoir, les années Thorèz… Une véritable leçon d’histoire. Dans la suite de ses souvenirs, il relate ses voyages sous l’œil infatigable de l’observateur du monde. Mêmes ses anecdotes, légères pour la plupart, permettent de saisir la complexité de ce qui nous entoure. Edgar Morin, en grand spécialiste de la pensée (masculine) complexe, la prouve dans chacune de ses phrases.

Ce texte est peut-être sa dernière dissertation sur la pensée complexe. Il ne la définit pas, il la prouve dans sa narration. Seules les femmes en sont exclues.

=> Quelques mots sur l’auteur Edgar Morin

De si braves garçons

Patrick Modiano

De si braves garçons

Editions Gallimard, 1982

Banlieue parisienne, entre 1956 et 1960. Patrick Modiano est interne dans un collège huppé de la banlieue parisienne. L’allée, le Château, les grandes pelouses, les réfectoires, la Cour de la confédération. Rien que les appellations éveillent la nostalgie. Pour figer l’ambiance, il fallait la magie de Modiano. Succès assuré.

Oui, mais pour moi, ce livre est loin d’une simple distraction littéraire. Le collège de Valvert, c’est le bâtiment fermé au public que j’ai toujours connu. Il s’agit du domaine du Montcel, au centre de Jouy en Josas dans les Yvelines. Modiano ne nomme pas le village. Il a rebaptisé certains noms, mais il est impossible à une native de là de ne pas reconnaître la rue du Docteur Kurzenne dans la rue du Docteur-Dordaine. De ne pas reconnaître la salle des fêtes de mon mariage, dans le cinéma aux portes marron à hublots. De même, l’avenue bordée de tilleuls qui monte vers la rue du Docteur-Dordaine est celle où j’ai réussi à m’arrêter sans trop savoir comment, après avoir dévalé quatre marches avec la voiture de mon frère, le lendemain de l’obtention de mon permis de conduire.

Jouy en Josas, la ville d’Oberkampf, inventeur d’une technique d’impression sur toile au début du XIXe siècle, dite « toile de Jouy ». Une petite ville tranquille où coule la Bièvre, que Modiano cite souvent dans son récit. A l’époque de l’écrivain, elle ruisselait en cascade. Aujourd’hui, je ne saurais dire. Elle est en partie souterraine et ne réjouit plus le regard que dans un jardin public, sur une longueur de quelques centaines de mètres tout au plus.

De si braves garçons plante le décor, du moins son point de départ, au collège de Valvert où Modiano a séjourné. Le livre se lit comme une succession de portraits d’adolescents et leurs alter egos adultes. Portrait de la haute société parisienne, habitants de Neuilly, Bougival, Passy, Trocadéro. Qu’ont-ils donc de plus que ceux du Fond de l’Etang que Gérard Juniot tente de faire chanter, ces jeunes garçons de Valvert ? A lire le roman de Patrick Modiano, rien qu’un porte-monnaie garni. Les adolescents dont il relate l’histoire sont tout autant délaissés et malaimés que leurs équivalents des classes moins favorisées. Les adultes que forgent l’école et l’abandon parental, pour beaucoup d’entre eux, sont oisifs, drogués ou sans repères. Ils étaient de si braves garçons, pourtant. Les liens qu’ils ont créés entre eux sont éternels. Leurs espiègleries innombrables. Leurs souvenirs vivaces. Lorsqu’au hasard des rencontres, ils se retrouvent adultes, la nostalgie reprend le dessus et fait oublier quelque temps le dur quotidien de la jeunesse dorée.

Patrick Modiano n’a pas aimé ses années passées au collège du Montcel, le fait est connu. Il en a même été renvoyé. Dans son récit Un pedigree (Gallimard, 2006), il se livre davantage que dans De si braves garçons : « A l’école du Montcel se trouvaient des enfants mal-aimés, des bâtards, des enfants perdus. Je me souviens d’un Brésilien qui fut pendant longtemps mon voisin de dortoir, sans nouvelles de ses parents depuis deux ans, comme s’ils l’avaient mis à la consigne d’une gare oubliée ».

De nombreuses autres personnalités d’aujourd’hui ont séjourné au Montcel. Parmi elles, Michel Sardou, Patrice Balkany, Jean-Michel Ribes. Une école prestigieuse ? Un refuge ? Un modèle d’éducation rigoriste ? Je vous laisse juger dans quelle mesure un passage par ce lieu a pu influer sur le devenir adulte des jeunes garçons.

Pour en savoir plus sur le séjour de Patrick Modiano au Montcel : https://www.jouyenvironnementpatrimoine.fr/patrimoine-1/patrick-modiano-%C3%A0-jouy/l-adolescence-l-ecole-du-montcel/

=> Quelques mots sur l’auteur, Patrick Modiano

Le diable se cache dans les détails

Bernard Massoubre

Le diable se cache dans les détails

L’Astre Bleu Editions – 2021

Un avocat assassiné dans les rues de Lyon, une enquête de police, les ingrédients indispensables à la construction d’un polar bien du genre sont réunis. Moi qui ne lis que peu de polars, je me suis rapidement monté un film dans ma tête de caboche. On ne me la fera pas à moi, je ne tomberai pas dans le panneau, je ne serai pas manipulée et résisterai à l’envie de chercher l’assassin parmi les personnages secondaires les plus arrogants ou les plus ternes de l’histoire.  Bernard Massoudre, s’il lit mes mots, rira bien de ma propre arrogance, j’en suis certaine. Car Le diable se cache dans les détails n’a pas grand-chose d’un polar traditionnel. Je ne l’aurais pas classé dans cette catégorie, d’ailleurs, mais plutôt dans les romans de société. Il y a meurtre, il y a enquête, mais il y a surtout description d’un milieu social, de la dépravation institutionnalisée de toute un pan de la société. Le roman est d’autant plus intéressant pour moi que l’histoire se passe à Lyon. Dans ma ville, donc.

La postface du livre en explique l’origine et justifie sa profondeur. Faut-il l’évoquer ici, ou laisser le lecteur comprendre seul son essence autobiographique ? J’opte pour le silence pour respecter la construction du roman, même si l’envie d’évoquer le sujet de fond me démange. Bernard Massoudre assume l’objectif expiatoire de son œuvre, en assume aussi la part de fiction. Si le témoignage est présent derrière les mots, l’histoire est imaginaire. C’est cette double facette qui rend l’histoire intéressante.

Ceux qui lisent mes chroniques connaissent ma franchise. Le style du Diable se cache dans les détails pourrait être plus abouti. Mais il faut comprendre les raisons de l’écriture et la pertinence du sujet, aussi tentons de dépasser ce défaut. Derrière les maladresses d’écriture se devine l’âme de Bernard Massoudre, un projet dicté par l’urgence, une écriture nécessaire et libératrice. Il a fallu bien du courage à l’auteur pour écrire, croyez-moi. Ce livre, c’est au-delà du coup de gueule. C’est un knock-out. Le lecteur suit une enquête qui le conduit dans les bas-fonds de la notabilité lyonnaise, celle qui parait si froide aux Lyonnais venus d’ailleurs. Nous autres ne serons jamais introduits dans le milieu et finalement, c’est tant mieux. Vous l’aurez deviné, ce roman est une formidable dénonciation d’un monde à la dérive. Bernard Massoudre ne fait de cadeau à personne. Chefs d’entreprise, avocats, grenouilles de bénitier, la belle façade bien-pensante est grattée impitoyablement. Le masque se lézarde. Les beaux quartiers d’Ainay et les villas des bords de Saône sont décortiqués au peigne fin. La fiction au service de la sociologie. Le diable se cache dans les détails, c’est une visite guidée d’un Lyon que je ne connaissais pas et, qu’après cette lecture, je n’ai aucune envie de connaître.

=> Quelques mots sur l’auteur Bernard Massoubre

Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel

Benoît Hamon

Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel

Editions des Equateurs – 2020

Il n’est pas simple de chroniquer un essai philosophico-politique, surtout lorsque celui-ci a fait la une des médias pendant de longues semaines. Mais le sujet s’y prête. Et le livre sonne juste, tant dans sa rigueur d’écriture que dans l’acuité de son analyse.

Benoît Hamon, tous les Français le connaissent. Il est le grand trahi des élections présidentielles de 2017. Le père politique du Revenu Universel d’Existence. Ceux qui me fréquentent savent que j’ai rejoint son mouvement, Génération.s, dès sa fondation. J’ai une grande admiration pour l’homme et son humanisme. J’ai donc entamé Ce qu’il faut de courage – Plaidoyer pour le revenu universel consciente de mon adhésion à l’idée.

Je m’attendais à un plaidoyer politique pur et dur, dans la continuité de son programme électoral. Je me suis trompée. Bien sûr, Benoit Hamon défend son idée, cherche à convaincre, en particulier les Français de gauche. Mais le cœur de l’ouvrage est ailleurs. Il s’agit avant tout d’une mise à plat de l’histoire du travail et, à travers lui, celle de notre humanité. Benoit Hamon décrit le rapport au travail de notre civilisation depuis le Moyen-âge. Il analyse le rapport au travail de la morale chrétienne, l’impact de la révolution française (ou plutôt son non-impact) sur la classe ouvrière, l’essor industriel du XIXe siècle et la marchandisation progressive de l’ouvrier, l’emprise des politiques gestionnaires sur les faits et gestes des salariés. Puis il s’attaque au travail invisible, aux « activités consenties, productrices de liens sociaux dans le cadre familial, affinitaire, communautaire, territorial ou d’une mise au travail forcée des consommateurs », soit le « faux travail » dans la mesure où il ne s’agit pas d’un emploi selon les normes en vigueur dans notre société.

Le « faux travail », celui qui n’est ni rémunéré, ni reconnu, dont le consommateur est complice en plus d’être acteur, est légion. Benoit Hamon en liste quelques exemples issus de notre vie d’avant la crise de la Covid qui a exacerbé la tendance. Ainsi du « digital labour », notre contribution active à Internet, « travail capté par les grandes entreprises du Net sous la forme de contenus créatifs, […], de réseaux d’informations ou de données numériques pour faire l’objet d’un commerce ou d’une valorisation dont les revenus échappent intégralement au consommateur métamorphosé en coproducteur ». Ainsi des tâches que nous faisons désormais nous-mêmes, à la place des professionnels d’avant : caisses automatiques, banques en ligne, réservation de billet de train sur des bornes automatiques, meubles en kit à monter soi-même, tâches dont le fondateur de Génération.s dit « Cette main-d’œuvre abondante et gratuite fait l’objet de stratégies marketing élaborées qui vantent la complicité et la proximité entre l’entreprise et le consommateur ».

Des caisses automatiques des grandes surfaces à la robotisation des tâches, Benoit Hamon n’avait qu’un simple pas à franchir. Il n’y va pas de main morte. L’obsolescence programmée de l’humanité est un chapitre essentiel de Ce qu’il faut de courage. Reprenant des thèses de penseurs dès 1950, il s’alarme de l’aliénation de l’homme, désormais dépendant de la technique et de la machine. La révolution numérique et ses bienfaits, il les aborde bien sûr. Mais il dénonce avant tout la réification de l’humain, l’addiction aux écrans et ses conséquences désastreuses sur le psychisme et la sédentarisation. Il évoque les immenses espoirs engendrés par le transhumanisme, mais aussi les risques associés en termes de liberté de penser. Mettre un terme au progrès technique ? Ce n’est pas son propos. Tout est question de limites. « Jusqu’où laissons-nous la technique envahir nos existences, déterminer nos actes, se substituer à nous ? On pourrait croire que les hommes sont déjà convenus de ne pouvoir ni maîtriser, ni corriger, ni arrêter le développement du progrès technique et, par là-même, le cours des choses, le sens de l’histoire, le destin de l’humanité. » Se basant sur des exemples concrets et sur les philosophes des deux derniers siècles, il termine sa démonstration sur la déshumanisation progressive du travail avant de conclure ce chapitre sur notre possibilité de reprendre notre avenir en main, de « redevenir sujets » et, comme outil clé de ce retour à l’équilibre, la mise en place d’un Revenu Universel d’Existence.

Benoit Hamon n’oublie pas les enjeux écologiques qui justifient l’urgence. Son plaidoyer écologique pour le revenu universel est le dernier grand volet de son essai. Cette question ne peut plus être écartée de la pensée politique. Benoit Hamon pose la question du changement des indicateurs de richesse. « Le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie mérite d’être vécue. Depuis 1968, les missiles ont remplacé le napalm, les GAFAM s’immiscent dans nos vies privées et opèrent le cerveau des enfants bien plus efficacement que nos antiques chaînes de télévision, les forêts primaires ont poursuivi leur déclin, les prisons enferment toujours autant de pauvres selon les lois et les verdicts des riches, les jeeps ont laissé la place aux SUV et le PIB reste la mesure absurde du bien-être des nations ». Il ne rejette pas le PIB comme indicateur économique. Il propose de l’ajuster, en y associant le « capital humain » et le « capital naturel ». Empreinte écologique et indicateurs sociaux sont aussi essentiels que les indicateurs de croissance.

Benoit Hamon n’oublie pas de quantifier le coût du Revenu Universel d’Existence. Il le fait dans son dernier chapitre, après un message aux sympathisants de la gauche encore réticents. Sa démonstration est précise, transparente, humaniste. L’argent existe, pour financer une mesure qu’il qualifie de « bombe démocratique ».

Il conclue sur un appel à dépasser nos peurs, à s’armer de courage pour lutter contre le système actuel, qui n’est pas en mesure de répondre aux urgences écologique et sociale qui s’étalent devant nos yeux. « Le courage peut refaire de nous des hommes libres, nous arracher à la léthargie politique qui nous emporte. […] L’idéologie néoconservatrice et ses diatribes racistes, sectaires, colonialistes et antipopulaires ont rendu l’espoir « indésirable », la bonté « mauvaise », la « générosité » criminelle, l’intelligence subversive ».

Le Revenu Universel d’Existence, ce n’est pas une utopie. C’est une nécessité.

=> Quelques mots sur l’auteur Benoît Hamon

Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin

Ce qu’il faut de nuit

La Manufacture des livres – 2020

Voici un roman de la dernière rentrée littéraire, lu suite à divers retours sur les réseaux sociaux. Ce qui m’a marquée dans ces retours, c’est leur unanime encensement de l’œuvre (assez rare) et le besoin qu’ont eu tous les chroniqueurs de spoiler la fin du récit, comme si le cœur du sujet, la divergence de valeurs entre le père et le fils, ne suffisait pas pour l’évoquer.

Pourtant, c’est la souffrance du père, militant socialiste, vis-à-vis de son fils aîné, militant d’extrême droite, qu’évoque Laurent Petitmangin, dans le contexte tragique d’une mère partie trop tôt. Est-il possible de concilier amour et valeurs, dans cette famille où le silence semble préféré à tout débat, perçu d’avance comme stérile ?

Ce long monologue du père, marqué par une nostalgie digne de Modiano dans les premières pages, est touchant par sa sobriété. Le lecteur est invité sans manières aucunes dans la petite maison familiale de Lorraine, sur la tombe de la mère, sur les gradins du terrain de foot, en toute simplicité, comme pour l’apéro du vendredi soir. Il devient le témoin des soucis quotidiens comme des problèmes plus graves qu’aucun des protagonistes n’a envie d’aborder frontalement.

L’écriture est belle, fluide, adaptée à son sujet. Quelques références d’actualité m’ont dérangée en revanche, d’une part parce que le thème, intemporel, ne les rend pas nécessaire, d’autre part, parce que tant la tonalité que le décor du récit, d’une vibrante nostalgie, m’ont renvoyée aux combats d’une autre époque que celle dans laquelle Laurent Petitmangin les place. Mais j’ai rapidement balayé mon sentiment d’anachronisme. Ce premier roman est beau et les personnages touchants. Ce qu’il faut de nuit est une belle promesse pour l’avenir littéraire de l’auteur.

Ca avait commencé avec trop de magasins de kebabs à Villerupt, à se demander où on habitait. Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire ? Ils ne prenaient la place de personne, juste de merceries ou de marchands de tricots chez qui ils n’avaient jamais mis les pieds. Est-ce qu’ils préféraient des vitrines pétées, blanchies à la peinture ? Ces kebabs, c’était signe qu’il y avait encore des gars qui mangeaient dans le coin. Ca attire une drôle de faune, qu’il avait dit l’autre, et puis ils sont moches, pas un pour racheter l’autre, des posters de mosquée, des tables crasseuses sous des néons de merde. Ouais, peut-être. Des gens du coin. Des gens comme toi et moi. Qui se paieraient bien quelque chose d’autre, mais qui n’ont pas trop le choix.

Quelques mots sur l’auteur Laurent Petitmangin

Honoré

Viviane Montagnon

Honoré

L’Astre Bleu Editions – 2020

Avec Honoré, Viviane Montagnon n’en est pas à son coup d’essai. Poète et romancière, elle a déjà publié des nouvelles, des pièces de théâtre, de la poésie, ainsi que la biographie de Paul Montagnon (Paul Montagnon – Créer sa vie, EMCC, 2017), passionnant parcours de vie d’un industriel autodidacte spécialiste du PVC, des imperméables jusqu’aux petites cupules, vous savez, celles qui servent aux kits de détection de maladies infectieuses.

Son dernier bijou littéraire, mi-poésie mi-roman, est un concentré de couleurs. La poésie des mots et la poésie de l’âme.

Honoré est un vieux chevrier des Cévennes. Né avec la Grande Guerre, tenu pour simplet dès son plus jeune âge, il vit soixante-dix ans en marge de son village, illettré et taiseux, jusqu’au jour où sa vie bascule dans la lumière.

Il ne faut rien raconter d’autre sur ce vieux bonhomme. Ni la trahison des villageois, ni l’amitié avec l’enfant, ni sa rédemption. Honoré n’a pas les mots pour évoquer ses joies ou ses peines. Le mieux est de ne pas traduire ses pensées et de laisser s’exprimer le pinceau de Viviane Montagnon, pinceau est bien le mot adapté, ici.

Un mois plus tard, à la lumière diffuse des lampes à pétrole, Honoré passe et repasse son index sur la surface douce et polie de ce qu’il espère être les futures couleurs de sa vie. Comme il s’applique à répéter ce geste, une timide lumière d’hiver se glisse à travers les vitres. Le vieil homme qui a dégagé la fenêtre de sa gangue de neige le matin même se lève, l’ouvre toute grande et contemple la blancheur du paysage comme une toile vierge qui n’attendrait que le peintre pour se révéler.

Julie Estève ne m’avait pas convaincue, dans sa description de la solitude du Simple (Editions Stock, 2018). Il m’y manquait l’âme du personnage principal, écrasée par les figures de style utilisées à outrance pour placer l’écriture dans la tête du héros. Viviane Montagnon n’en a pas besoin et Honoré Descombes, le taiseux mis au banc de la société dans ses Cévennes natales, est bien plus authentique qu’Antoine Orsini.

Le reste, je vous laisse le découvrir à travers ce petit roman. L’autrice m’a surprise avec quelques rebondissements auxquels je ne me suis pas attendue. Ils sont aussi limpides qu’Honoré, pourtant, et apportent un éclairage à tout un pan de science, renforçant par-là l’humanité du roman et de ses personnages.

Quelques mots sur l’autrice Viviane Montagnon

Avec toutes mes sympathies

Olivia de Lamberterie

Avec toutes mes sympathies

Editions Stock – 2018

 

Avec toutes mes sympathies a entamé avec moi un jeu de séduction bien avant que je me décide à le lire. A sa sortie, ou presque, lorsqu’une amie l’a chaudement recommandé dans notre groupe de lecture commun, je n’ai pas souhaité le lire. J’avais des tas de mauvaises raisons pour cela, la principale étant mon rejet de principe des autofictions, lorsqu’elles émanent de personnalités médiatiques comme Olivia de Lamberterie, dont on imagine bien l’accès facile aux éditeurs de talent. Pourquoi serait-elle plus légitime qu’un.e autre pour écrire sur ce sujet ? Le débat au sein de notre groupe de lecture avait été vif et passionnant sur ce livre, je me rappelle, d’autant plus qu’il a rapidement dérivé sur le fond du sujet – la dépression chronique – chose assez rare sur un réseau social pour le souligner ici. Mon amie, en véritable amie, a fini par me mettre le livre entre les mains. Lis-le et fais-toi une idée objective. Cela fait un an. Je viens enfin de l’ouvrir et je l’ai lu d’une traite.

Tumultueuse découverte… Je dois avouer, et je m’excuse de ce honteux préjugé, qu’Olivia de Lamberterie écrit dans une langue admirable. Tout sonne juste. Le rythme tranquille du texte lorsqu’elle parle des vacances, l’emballement au tréfonds de la tragédie, son côté haché lorsqu’elle évoque sa propre souffrance. La langue, soutenue, contient des accents familiers pour décrire les moments d’épuisement psychique, et conserve une retenue tout au long du récit, soulignant le caractère intime du drame. L’ambiance, très bourgeoisie parisienne, la chroniqueuse littéraire ne s’en cache pas, est transcrite avec un tel naturel qu’une description sociologique ne serait pas meilleure. La descente en enfer de son frère est tellement présente malgré la pudeur des mots que j’ai pleuré de tout cœur avec l’autrice, malgré son avis catégorique à propos de la mort de David Bowie : seuls les proches du mort devraient pleurer.

Une autre surprise m’attendait pendant ma lecture, que mon amie n’avait pas évoquée, pourtant elle concerne pratiquement la totalité des membres de notre groupe de lecture : Olivia de Lamberterie évoque deux livres de la rentrée littéraire de septembre 2015, livres que nous, anciennes jurées du Grand Prix des Lectrices de ELLE de 2016, avons lus dans le cadre du prix littéraire. Je pense à Crans Montana de Monica Sabolo – livre que, contrairement à la chroniqueuse de ELLE, je n’ai pas aimé – et La petite femelle de Philippe Jaenada – roman, pour moi extraordinaire, qui a divisé en deux catégories très opposées celles qui se seraient volontiers prosternées aux pieds de l’écrivain de celles qui auraient changé de trottoir à son approche. Suivre Madame de Lamberterie dans son trajet de retour de Montréal au point culminant de son drame familial tandis qu’elle dévore les 800 pages du roman de Jaenada m’a immédiatement projetée dans mes souvenirs de la remise des prix de juin 2016. J’ai repris mes photos de la cérémonie, admiré la prestance de l’autrice-chroniqueuse dans sa tenue d’une blancheur impeccable, refusé de lire la douleur derrière ses applaudissements, lorsque Marceline Loridan-Evans, Jean-Luc Seigle et Jax Miller se sont présentés sur scène tour à tour pour recevoir leur prix. Pourtant, comment ne pas imaginer, après la lecture de son témoignage, qu’elle jouait un rôle public ce jour-là alors qu’au fond d’elle-même, tout était brisé en morceaux ?

Revenons à mes premières réticences à lire le livre, réticences que je peux d’autant mieux expliquer maintenant que le livre m’a plu, pour son immense qualité littéraire. Oui, j’évite les livres écrits par des personnalités médiatiques ; je n’ai aucune envie de tomber dans les pièges du marketing de l’édition. Dans le cas présent, j’ai tort : Olivia de Lamberterie a des talents certains pour l’écriture. Y prendra-t-elle goût autrement que pour ses chroniques ? Ce premier livre ressemble plus à un hommage qu’à une envie de tâter de la plume. Non, je n’aime pas les autofictions de personnes connues, car pourquoi elles auraient droit à l’expression là où tant d’autres n’y ont pas accès ? Ici encore, l’argument ne peut qu’être balayé par la qualité du texte. Et enfin, non, je n’avais pas envie de lire un livre sur les facilités parisiennes, moi qui m’intéresse plutôt aux souffrances sociales et aux romans réalistes qui les traitent. Cet aspect du livre m’a probablement été le plus difficile à dépasser. Et puis, je m’y suis faite. Il existe des maladies qui attaquent de manière injuste certains milieux sociaux plus que d’autres, mais pas la dépression. Évoquer ce sujet au sein d’une société qui boit du champagne sur les plages de Méditerranée n’enlève rien à la force du témoignage. Et dans la famille de Lamberterie, cliché de bourgeoisie parisienne de la caste des travailleurs, femmes comme hommes, les émotions se taisent – le silence n’est pas l’apanage des classes sociales défavorisées.

Superbe témoignage, donc, dont je recommande la lecture. Il n’apporte pas de solutions miracles, il n’aidera aucune famille à se relever du suicide d’un proche, il ne permet pas de le prévenir. C’est un beau texte, tout simplement.

=> Quelques mots sur l’auteur Olivia de Lamberterie

Bienvenu en France, Monsieur Hassani !

Il a tenu bon. Il s’est accroché comme on le lui a recommandé, le gilet de sauvetage serré autour de sa taille.
Lorsque le bleu étoilé de l’Europe Sauvetage, bien reconnaissable, a scintillé à l’horizon, avec ses camarades il a crié haut et fort en levant un bras. Un bruit de sirène leur a répondu et le paquebot a amorcé une rotation vers eux.

Après la douche, le premier repas et l’inspection médicale, on leur a demandé leur nationalité, leur identité, leurs compétences linguistiques et professionnelles ainsi que leurs trois vœux prioritaires en matière d’émigration. Parce qu’il a appris quelques mots de français, Monsieur Hassani a choisi la France ou la Belgique. Il a reçu la réponse quelques heures plus tard : ce serait la France, après un transfert par Lampedusa.
Au Service de l’Immigration, Monsieur Hassani est orienté vers le bureau G. Une femme et un homme l’invitent à s’asseoir. Ils s’appellent Leïla et Élie ; ils sont responsables de son accompagnement. Bilingues français-arabe tous les deux, ils lui expliquent le cadre de leur mission.

Depuis la loi n° 2022-133 du 7 décembre 2022 portant sur les Circuits courts, la France a dressé une carte détaillée de ses forces et de ses faiblesses économiques. Tous les secteurs d’activité ont été passés en revue. Quelles en sont les implantations européennes ? Les compétences requises ? Les matières premières indispensables ? En parallèle, les caractéristiques démographiques de la France ont été relevées. Quels départements sont en déséquilibre socio-économique ? Dans quel sens et pour quels métiers ? Des algorithmes ont été construits par un comité transprofessionnel regroupant universitaires, économistes, industriels, conseillers au travail, citoyens et maires pour compiler les données. Un maximum de critères ont été pris en compte, parmi lesquels le tissu industriel existant, la main-d’œuvre disponible et requise, le savoir-faire français, la neutralité carbone. Ces points de départ ont conduit à prioriser un certain nombre de secteurs d’activité.

« Des productions de première nécessité élaborées selon des impératifs écologiques et respectant l’épanouissement personnel et professionnel de chacun. »
Voilà comment le texte de loi résume ses objectifs. Il bouleverse le modèle socio-économique de la France, déplaçant les priorités à égale importance entre les critères économiques, environnementaux et sociétaux. Tous les organes institutionnels ont été formés à la mesure des ambitions gouvernementales.

Les productions de première nécessité sont choisies selon des critères médicaux, socioculturels, scientifiques et économiques. Dans chacun de ces secteurs d’activité, trois pôles de priorité sont dressés, pour lesquels la connaissance, le savoir-faire et la production doivent exister en France ou, à défaut, en Europe.
Le secteur de l’alimentation est traité à part : sont considérés comme prioritaires tout aliment et toute boisson, dès lors que leur production peut être garantie comme étant 100 % française.

Les impératifs écologiques sont estimés selon un index de neutralité carbone, l’INC. Les produits d’un même pôle de priorité sont classés par catégories. Chaque catégorie évalue tous les deux ans son propre point de référence en neutralité carbone, sur la base des conditions de fabrication et du coût énergétique d’utilisation. Des taxes à la fabrication et à la consommation sont calculées en pourcentage de dépassement de l’INC. Elles servent à payer les formations et les projets de recherche visant à remplacer les énergies fossiles et les terres rares, ainsi que l’implantation du tissu industriel dans les zones économiquement désertes. Par ailleurs, une bourse est allouée à l’entreprise dont la neutralité carbone constitue le point de référence pour les deux années à venir.

L’épanouissement personnel et professionnel de chacun est compatible avec la nouvelle organisation socio-économique du pays. Une révolution managériale s’opère au sein des entreprises, avec la promotion des emplois à mi-temps à tous les postes, y compris les postes d’encadrement. Chaque salarié peut ainsi choisir entre un temps partiel et un temps plein, lors de son embauche et tout au long de sa carrière professionnelle. Avoir l’assurance de pouvoir satisfaire, ponctuellement ou dans la durée, ses aspirations d’ordre privé est une garantie de motivation et d’efficacité au travail. Le revenu universel offre à chacun un complément de ressources qu’il peut utiliser pour ses loisirs, pour se former ou pour tout autre usage qu’il saurait lui trouver.

Monsieur Hassani, fraîchement débarqué en France après son dangereux périple en mer, se voit expliquer sommairement les grands axes de la loi. Puis, après prise en compte de son âge et de ses compétences professionnelles, ses conseillers du bureau G lui soumettent trois propositions : le bassin lorrain est en pénurie de main-d’œuvre dans une usine textile qui vient d’ouvrir ; du côté de Troyes, plusieurs fermes en permaculture sont en projet, le maire envisage une centaine de recrutements dans le mois ; une entreprise basée dans le Doubs, convertie en fabrication de vélos électriques à longue autonomie, a besoin à la fois de personnel qualifié et non qualifié. Quel que soit son choix, un logement sera fourni à Monsieur Hassani. Il sera mis en contact avec un référent, personne volontaire pour faciliter son intégration.

Monsieur Hassani a toujours rêvé de découvrir le monde. La ferme familiale ne l’a pas permis. La faim et la soif, puissants motivateurs, l’ont conduit à quitter son village le jour où le maigre grenier à grains a brûlé. Monsieur Hassani, philosophe à ses moments perdus, n’a pu s’empêcher d’apprécier alors la force des contraintes qui l’ont obligé à réaliser son rêve.
Monsieur Hassani a la carte de France sur l’écran devant lui. Au-dessus de la Moselle, de l’Aube et du Doubs, une étoile bleu clair dans laquelle défilent quelques photos du paysage local. Textile, agriculture ou cycles ? Il pointe son doigt sur le Doubs et sa fabrication de vélos.

Texte repris par Chronique du jour d’après le 15 mai 2020

Le meilleur des mondes

Aldous Huxley

Le meilleur des mondes

Traducteur : Jules Castier

Editions Plon – 1932

 

 

Vous aimez Matrix ? Vous vous épouvantez du monde qu’Orwell nous destine pour 1984 ? Vous prophétisez une civilisation où les femmes ne seront plus que des servantes écarlates ? Si vous n’avez pas lu Le meilleur des mondes, vous ne pouvez pas comprendre la subtilité de ces fictions qui en découlent ; vous êtes comme le patient de médecins spécialistes d’un seul organe, alors que pour comprendre l’être humain, il faut le considérer dans sa globalité.

Le meilleur des mondes, c’est le socle. L’origine. Le livre que tout auteur de SF a dû, à un moment donné dans sa vie, rêver d’écrire. En un condensé de 300 pages, c’est à la fois la pilule bleue et la pilule rouge, Big Brother et sa novlangue, l’esclavage et l’étude des castes. Ajoutons-y, tant qu’on y est, un zest d’optimisme à la Pangloss arrosé du génie visionnaire de Shakespeare – mais on est bien d’accord, Voltaire et Shakespeare ont vécu avant la génétique. Oh, Ford !

Quoi de plus perfectionné, voire de plus parfait, que l’Etat mondial ? Le bonheur est à portée de la main de tous. Vous êtes aujourd’hui cadre dynamique, travaillez seize heures par jour et rentrez chez vous épuisé.e, avec la seule envie de vous affaler devant la télé ? Rassurez-vous, dans mille ans, après avoir avalé un demi-comprimé de soma, votre fatigue ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Vous êtes un magasinier de grande surface, ne pouvez vous offrir les vacances de vos rêves et la voiture qui va avec ? Dans mille ans, pas de souci : vous serez conditionné pour être heureux avec ce que vous aurez. Le gamma que vous serez n’enviera même pas les castes alpha ou bêta, car depuis l’état fœtal en éprouvette, on vous aura susurré à l’oreille le respect des classes sociales. Et si vraiment vous êtes, fait rare, d’humeur sombre, il restera toujours le soma pour vous envoler dans une douce béatitude. Vous êtes, ô malchance des malchances, un homme noir de peau, un de ces techniciens de surface qui ralentit la circulation quand vous videz nos poubelles aux heures de pointe (enfin en dehors de tout temps de confinement bien sûr) et vous vous payez quotidiennement les insultes de ces gens qui s’estiment plus importants que vous ? Epsilon des plus rabougris dans mille ans, puant aux yeux des autres, toujours noir de peau puisque Huxley n’a même pas oublié de mettre le racisme de son époque dans son livre, vous vivrez heureux de votre condition. Oui, je vous le promets ! Ce ne sera pas l’effet miracle du soma même s’il y jouera sa part, mais celui de votre conditionnement, encore lui, poussé au niveau du raffinement le plus élaboré. Ford ! Mais quel monde merveilleux !

C’est simple, Aldous Huxley a tout intégré dans sa dystopie. La naissance, l’éducation, la mort. Le travail, les loisirs, l’amour (les relations charnelles, pardon). La science, la religion, le système, le conditionnement humain, la répression. Les doutes, l’individualité. Le communisme et le capitalisme.

1931. Huxley a écrit Le meilleur des mondes avant l’explosion mondiale des conflits, mais pendant le tissage des conditions qui y ont conduit. La question de la race n’est pas taboue. Hitler est en marche vers la grande destruction. Staline a développé les kolkhozes. Hoover développe en réponse le capitalisme sur le continent américain. L’explosion de la crise planétaire était sans doute imaginable, mais était-il dans les consciences individuelles ? L’Etat mondial de Huxley est à la fois communiste et capitaliste. La mondialisation avant l’heure. C’est la Chine de Mao et de sa suite. Individualités proscrites. Consommation effrénée suggérée dès l’enfance, ciblée en fonction des besoins économiques mondiaux, même. Le must. Impossible de s’y dérober, mais qui le ferait, puisque le bonheur est entre nos mains ?

Le meilleur des mondes ou un traité sur le bonheur. Matrix. Le meilleur des mondes ou la victoire du collectif sur l’individu. 1984. Le meilleur des mondes ou la maîtrise de la fécondation et du système de castes. La servante écarlate. Et je ne cite que ces ouvrages, n’étant pas une spécialiste du roman d’anticipation. L’origine de la SF, je vous dis.

=> Quelques mots sur l’auteur Aldous Huxley