Parution de L’âme sœur en Hongrie / Testvérlélek megjelenése Magyarorszàgon

Le 27 avril a eu lieu le lancement officiel de Testvérlélek, la traduction de L’âme sœur en hongrois. Un bilan de cette aventure s’impose.

Il faut connaître notre arbre généalogique pour comprendre ce que signifie la parution d’un nouvel auteur « Karinthi » ou « Karinthy » en Hongrie. Même moi, je ne suis pas en mesure d’apprécier à sa juste valeur tout ce que représente ce nom pour les lecteurs hongrois.

Voici donc notre arbre généalogique, issu du livre Ördöggörcs, voyage en Karinthy, écrit par mon oncle Màrton Karinthy. Pour plus de lisibilité, j’ai coloré en rouge le nom de nos aïeux communs à tous et en bleu le nom des célébrités littéraires de la famille, ainsi que les liens familiaux qui mènent à elles.

On trouve ainsi, par ordre de naissance et en respectant les orthographes des noms de naissance :

  • Frigyes Karinthy (1887-1938) : écrivain, dramaturge, poète, humoriste
  • Gàbor Karinthy (1914-1974) : poète
  • Ferenc Karinthy (1921-1992) : écrivain, dramaturge
  • Judith – née Gyimesi et adoptée Karinthy (1942-) : interprète, traductrice
  • Màrton Karinthy (1949-) : dramaturge, écrivain
  • Agnès Karinthi (1969-) : écrivain

Vous comprendrez donc qu’en Hongrie, posséder ce nom est un héritage important ; écrire dans ce même contexte est un évènement encore plus important. Et bien entendu, s’insérer dans l’héritage littéraire de cette famille n’est pas une chose aisée.

Mon aventure hongroise a bien entendu commencé en France, grâce à la parution de mes deux romans, Quatorze appartements paru chez ELP Editeur et chez L’Astre Bleu Editions, puis L’âme sœur paru chez L’Astre Bleu Editions. Lorsque la question de la traduction hongroise s’est posée, ma mère s’est évidemment proposée pour la faire et a choisi de s’atteler à L’âme sœur en premier. Mon oncle Màrton Karinthy a alors fait le lien avec son propre éditeur, Kossuth Kiado. Les choses ont suivi le cours classique du monde de l’édition, dans les mois qui ont suivi.

Le lancement du livre était prévu pour le samedi 27 avril. Je suis arrivée à Budapest le 22 avril, et j’ai rencontré l’éditeur dès le lendemain. J’ai en fait rencontré deux personnes : Jozsef Körössi, directeur de Noràn Kiado (branche littérature blanche de Kossuth Kiado) et Andràs Kocsis, le grand patron de la maison mère, accessoirement un sculpteur de grand talent http://www.kocsisandras.hu/. Tour de la maison, échange avec les deux protagonistes et prise en main du livre… Le tout s’est passé rapidement, mais quelle émotion, déjà ! Au passage, un rendez-vous pris avec une journaliste culturelle. Première interview programmée en hongrois, voilà de quoi faire monter la pression…

Il faut savoir que je parle hongrois, certes. Mais de là à savoir expliquer mes goûts littéraires, à me placer dans l’univers littéraire familial pour me démarquer de ces ancêtres sympathiques mais encombrants quand-même, c’est une autre affaire ! Avant le lancement officiel du livre, j’ai donc sérieusement travaillé le sujet. Ça aide d’avoir une traductrice à portée de main ! L’antisèche que j’ai écrite pour l’occasion m’a bien servi, merci maman !

La tension est gentiment montée tout au long de la semaine. La mienne, bien sûr, mais aussi celle de ma mère et de mon oncle, prévus à mes côtés au débat organisé à l’occasion du 26° Budapesti Nemzetközi Könyvfesztivàl, le 26° Salon du livre de Budapest. Quelques exemples ?

Ma mère : « Ce débat n’a pas beaucoup d’importance. Il n’y aura personne, de toute façon. » (en fait, salle comble et un intérêt réel de tout l’auditoire, composé en partie avec nombre de ses connaissances)

Mon oncle : cent-cinquante conseils à la seconde, dans le genre « Si on te demande ceci, tu dois répondre cela. » Comme si je n’avais jamais présenté le roman et comme si je n’avais pas idées sur qui je suis, au sein de cette sacrée famille.

Bref, les heures qui ont précédé le lancement ont été intenses !

 

Le 27 avril, nous sommes arrivés au Salon du livre une petite heure avant le lancement. Impossible de traverser la foule incognito, mon oncle connait tout le monde. Au bout de quelques minutes, j’ai fini par le lâcher pour me rendre au stand de la maison d’édition. Accueil chaleureux. Présentation de toute l’équipe. Je vois une acheteuse le livre à la main : il s’agit de la directrice de la bibliothèque Karinthy Ferenc de Leànyfalu, une petite ville à 20 km de Budapest où mon grand-père avait sa maison de campagne. Quelques échanges, invitation à venir les rencontrer…

L’heure tourne, nous devons nous rendre dans la salle Sàndor Màrai (un autre grand auteur hongrois 1900-1989. Pour ceux qui ne le connaissent pas, plusieurs de ses romans sont traduits en français). Le débat, animé par Jozsef Körössi, réunit mon oncle Màrton, ma mère Judith et moi-même. Ma mère, habituée par son métier à rester dans l’ombre, n’aime pas s’exposer ainsi. Elle ne se sent pas à sa place, mais son frère fait tout pour la mettre à l’aise et pour faire rire la salle. Il faut dire que la rencontre Karinthy/Karinthi entre mes deux parents est digne d’un roman qu’aurait pu écrire Frigyes… Mon père (descendant Karinthi de par son père, frère de Frigyes) rencontre ma mère (descendante Karinthy de par son père adoptif, fils de Frigyes). Vous suivez ? Si non, reportez-vous à l’arbre généalogique plus haut ! Aucune langue commune entre eux, si ce n’est quelques mots en anglais. Ils s’épousent six mois plus tard…

L’histoire a fait rire tout le monde, comme tant d’autres anecdotes racontées par les uns et par les autres… La salle a applaudi aussi, à plusieurs reprises, notamment lorsqu’a été évoquée la branche française de la famille et la volonté de ma mère de nous apprendre le hongrois. Que mon frère, ma sœur et moi soyons parfaitement bilingues est, pour les Hongrois de Hongrie et indépendamment de toute idéologie politique, une immense fierté. Il n’est pas inutile de rappeler ici que ce pays est petit ; il a perdu la moitié de sa population avec la dislocation du pays par le traité de Versailles, la fuite des Juifs qui ont pu le faire avant et après la Deuxième Guerre mondiale et la révolution de 1956. Si aujourd’hui, le gouvernement hongrois joue avec ce nationalisme pour imposer son régime politique, il n’en reste pas moins que le hongrois est une petite langue et que la population ne peut que rendre hommage à ceux qui la perpétuent – je pense et remercie ma mère, ici ; je n’y suis pour rien, personnellement.

Mon oncle a réussi un véritable tour de force que je n’aurais su faire aussi bien que lui : m’aider à trouver ma place dans la littérature familiale. J’aurais su parler d’étude sociétale ou de portraits psychologiques. Je n’aurais su dire que je suis la première de la famille à évoquer le monde ouvrier, monde que mon oncle a avoué ne pas connaître et que, dans L’âme sœur ou plutôt Testvérlélek, il a trouvé passionnant à découvrir. C’est dans ces subtilités que je comprends ne pas réaliser l’importance de mon nom en Hongrie. Evoquer le monde ouvrier que je côtoie professionnellement au quotidien, c’est écrire sur ce que je connais, ce que j’aime et que j’admire. J’ai souhaité placer l’intrigue de L’âme sœur dans ce milieu social, pour le mettre en lumière. J’espère y être arrivée.

L’heure de débat est allée très vite. Pas d’échanges avec la salle, mais de nombreux échanges postérieurs au cours de l’heure de dédicace qui a suivi. « J’ai été une amie de votre grand-père », « Qui est pour vous Gàbor Karinthy ? », « Je suis abonné au théâtre de Màrton Karinthy »… déroulé de la généalogie familiale, hyperconcentration nécessaire pour ne pas se tromper dans les dédicaces hongroises. J’ai fait écarquiller les yeux de tous, lorsque par réflexe franchouillard, je leur ai demandé d’épeler leur prénom. Car contrairement à notre beau français si complexe, l’écriture hongroise est phonétique. Bon, tant pis, je dois garder un peu de mon exotisme, non ?

Quelques photos de la journée. La plupart d’entre elles m’ont été fournies par Gergely Bea, photographe professionnelle, que je remercie pour ses envois.

Fin de journée, réunion familiale autour d’une bonne bouteille. Le lendemain, repos. Lundi, interview pour une émission littéraire des vendredis soir. Puis retour à Lyon. Il faut bien que les bonnes choses s’arrêtent, aussi…

Je retournerai à Budapest mi-juin, pour le Könyvhét, salon littéraire en plein air. Deux journées de dédicaces en perspective !

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout… Si vous ne l’avez pas lu, L’âme sœur peut se commander dans n’importe quelle bonne librairie, ou directement auprès de l’éditeur (français), L’Astre Bleu Editions.

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Un loup pour l’homme

Brigitte Giraud

Un loup pour l’homme

Flammarion – 2017

 

Ecrire la guerre d’Algérie telle qu’entraperçue par les soldats de deuxième classe arrachés à leur famille pour un service militaire de deux ans, voilà le pari littéraire de Brigitte Giraud. Et c’est de toute beauté.

Entraperçue est bien le mot. La romancière ne s’intéresse en effet au conflit armé qu’une fois les soldats blessés et convoyés vers l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès. Ses héros sont des planqués. Infirmier ou cuisinier à l’hôpital, ils ne voient la guerre qu’à travers le prisme réducteur de leur métier. Certes, Antoine va parfois chercher les blessés sur le terrain, enveloppe les morts dans des linceuls, soigne les amputés, les déchirés et les prostrés. Il palpe la violence, menaçante, au-dessus de l’hôpital. Elle finit même par le hanter lorsqu’il est chargé de soigner Oscar, rendu muet par les scènes d’horreur et l’amputation. Mais Antoine n’en a pas conscience au point d’interdire à sa femme Lila de venir le rejoindre lorsqu’elle décide d’accoucher à ses côtés.

Voilà la force de ce livre. Brigitte Giraud raconte avec la pudeur de ces jeunes appelés ce qu’ils ne savent pas, ce qu’ils perçoivent à peine, ce qui les dépasse totalement. Tout en restant en retrait des personnages, en tant que narratrice, elle insère l’Histoire dans les flashs que ces soldats perçoivent mais sont incapables d’assembler pour former une vision d’ensemble. La romancière met ainsi en évidence l’absurdité de leur présence sur le sol algérien.

Quand, en septembre, Ivan fait courir le bruit du Manifeste des 121, Martin et Joe avouent leur ignorance. A l’hôpital, ce n’est pas le genre d’information qui se répand.  […] Ils ignorent que l’opinion française commence à basculer, des rumeurs arrivent jusqu’à eux, mais leur quotidien ne change pas. Il faut répondre à l’appel chaque matin. Décharger les camions, ouvrir les boîtes de cassoulet, panser les blessés et conduire le colonel dans des lieux de plus en plus secrets.

Le rythme de l’intrigue est lent. Aussi lent que l’est une journée aux cuisines, dans la fournaise de l’été algérien. J’ai été parfois écœurée par le manque d’action, probablement autant que le sont ces soldats désœuvrés qui ne comprennent pas ce qu’ils font dans ce pays étranger, loin des zones de combat. L’arrivée en ville de Lila sonne comme une incongruité dans ce monde masculin. C’est doux, apaisant et en même temps déplacé. C’est désagréable et d’une force incroyable. L’élément qui permet au lecteur de palper la complexité des liens sociaux. Soldats français, harkis, pieds noirs… Le racisme et la peur qui imprègnent bientôt les colons, que subissent les harkis. Les soldats de deuxième classe ne sont que des pions dans un conflit dont ils ne comprennent rien et leur prise de conscience progressive est puissante.

Un loup pour l’homme raconte la guerre, celle des exécutants. Pas de héros, dans ce roman. Pas d’actions décisives. Juste des appelés qui n’ont rien demandé à personne. Vingt mille d’entre eux vont perdre la vie dans ce conflit. Qui est le loup ?

=> Quelques mots sur l’auteur Brigitte Giraud

Elles m’attendaient…

Tom Noti

Elles m’attendaient…

La Trace – 2019

 

Max, Halley et Rosie, parents et fille. Trois êtres, trois parcours, trois fragilités. Ou comment sauver sa progéniture de ses propres fantômes.

Quelle superbe histoire d’amour ! Entendons-nous bien, derrière cette expression. L’histoire est superbe. L’amour, beaucoup moins. Les amours, plutôt, car Tom Noti a construit son roman autour de nombreuses formes d’amour possible. Avez-vous seulement idée des différentes déclinaisons que peut prendre la relation entre deux êtres ? L’auteur évoque avec autant de force la relation parent-enfant (de celle qui maltraite à celle qui protège) et la relation de couple (celle qui vénère, celle qui unit, celle qui sépare ou celle qui fait souffrir).

Mais quand je dis qu’il évoque – et c’est en ça que réside la beauté du texte – il effleure la plupart de ces situations, plutôt, tout en suggestions narratives poétiques.

C’était ça, être père ? Juste arborer les médailles de sa progéniture comme un palmarès personnel ? Et si la descendance ne gagnait rien ? Aimait-on un enfant sans gloire ? Moi, à l’écouter ainsi, je voulais un enfant qui perde tout afin de ne pas mettre le moindre pied dans cette compétition nauséabonde qui me donnait d’emblée un haut-le-cœur. A cet instant précis, je rêvais d’un perdant magnifique.

Beaucoup de ressemblances entre ce roman et le précédent, Les naufragés de la salle d’attente (Paul & Mike, 2016). Ressemblance dans la construction, déjà : l’auteur semble avoir une prédilection pour le roman chorale et l’analyse plurielle des personnages. Roman empli d’infini respect pour le genre humain, aussi. Tom Noti aime l’humanité, ça se lit dans ses mots, dans la douceur du texte, dans la fragilité de ses personnages.

Une autre comparaison est plus étonnante et m’a amusée : étrangement, dans les deux romans, le psychologue brille par son absence. Pourtant, que les héros de Tom Noti auraient besoin de séances thérapeutiques sur un canapé pour épargner à leurs proches et s’épargner à eux-mêmes le naufrage annoncé de leur vie ! J’utilise consciemment ce mot, tant pour mettre à nouveau l’accent sur la similitude entre les deux romans (mais que les futurs lecteurs se rassurent, la similitude en reste là ; ces deux récits sont totalement différents) que pour regretter le désespoir des héros d’Elles m’attendaient… Les mots de l’auteur transforment certes ce désespoir en allégresse littéraire, mais il est poignant, à la limite du soutenable, alors qu’il suffirait sans doute de pas grand-chose pour l’atténuer et s’accepter.

Bravo donc à Tom Noti pour la douceur de ses mots alors que le sujet ne s’y prête pas vraiment. Gloire à l’amour, envers et contre tout. Je vous recommande vivement ce texte poétique.

=> Quelques mots sur l’auteur Tom Noti

Tu t’appelais Maria Schneider

Vanessa Schneider

Tu t’appelais Maria Schneider

Bernard Grasset – 2018

 

C’est aujourd’hui la Journée internationale des droits de la femme, une excellente occasion pour évoquer Tu t’appelais Maria Schneider, biographie de l’actrice écrite par sa cousine, Vanessa Schneider, aujourd’hui écrivain et journaliste.

Maria Schneider, vous la connaissez ? Aussi brune que Brigitte Bardot est blonde, dans les années 1970 elle a incarné les rôles symboles de soumission féminine au grand écran. Un film en particulier lui a collé à la peau jusqu’au jour de sa mort en 2011, Le dernier tango à Paris (Bertolucci, 1972), dans lequel elle joue la compagne des jeux sexuels de Marlon Brando dans le huit clos d’une chambre parisienne.

Marlon Brando, 48 ans et Maria Schneider, 20 ans. L’acteur déchu dont le film boostera la carrière, et l’actrice encore inconnue, fille de Daniel Gélin, protégée d’Alain Delon, que le film propulsera sur les devants de la scène à scandales, figera dans des rôles dont elle ne veut plus et propulsera dans la déchéance la plus noire. Héroïne, alcool, dépravation.

Vanessa Schneider a trois ans lors de la sortie du film de Bertolucci. Elle connait intimement sa cousine qui a vécu une partie de sa vie chez les parents de Vanessa. L’enfant, puis l’adolescente, a été témoin de nombreuses scènes de violence engendrées par l’épuisement et la drogue. Née dans un milieu d’activistes politiques hippies, elle est choyée mais éduquée selon des dogmes gauchistes antiaméricains. Elle connait le milieu artistique et témoigne dans son livre des ravages de l’héroïne chez nombre d’actrices. Elle évoque peu les acteurs, d’ailleurs, si ce n’est les Bertolucci, les Gélin et les Delon, tous pourvoyeurs (fossoyeurs ?) de carrières, séducteurs ou protecteurs. Dans cette biographie, les actrices sont victimes, les acteurs bourreaux.

Est-ce le milieu qui veut ça ? Les années 1970 ? Son analyse n’est pas vraiment approfondie. D’ailleurs, Vanessa Schneider cherche autant à se comprendre elle-même qu’à expliquer sa cousine, dans ce livre aux multiples facettes. Elle et ses parents semblent être les seuls à avoir regardé cette cousine autrement qu’un objet à scandale ; un des leviers du sevrage de Maria certainement, une des ouvertures de Vanessa sur le monde artistique. Le livre est ainsi conçu comme une multitude de souvenirs de Vanessa, de saynètes de la vie de Maria, des réminiscences de réunions familiales heureuses (parfois) et catastrophiques (souvent). La femme encore enfant à laquelle les parents ne cachent rien, la femme-enfant poussée dans un monde d’hommes où elle pense enfin trouver sa voie, sans savoir que le début signera aussi la fin de la belle histoire.

Ce livre est un tourbillon de souffrance et de joies entremêlées. Le style de Vanessa Schneider, emphatique et accusateur, oppresse, même lorsque l’écrivain se met en scène personnellement, dans ses gestes de petite fille ou la féérie des vacances scolaires. Décousue, l’histoire saute en permanence des périodes de gloire à la déchéance en passant par l’intimité familiale. Parfois, Maria Schneider est mise sur un piédestal. A d’autres moments, elle semble complètement oubliée et seule la sortie de l’enfance de Vanessa compte. C’est une biographie intimiste. Les souvenirs d’une femme par une autre, l’accusation d’une époque.

8 mars, Journée internationale des droits de la femme. Il y a encore un grand chemin à parcourir, pour atteindre une évidence.

=> Quelques mots sur l’auteur Vanessa Schneider

Le poids de la neige

Christian Guay-Poliquin

Le poids de la neige

Les éditions de l’Observatoire – 2018

 

Ah, quel bonheur que ce roman ! Délicieusement glacé, venteux, lézardé, désespéré et colérique, enfoui sous une tonne de neige, de glace et de blizzard. Vous ne serez pas surpris de savoir que Christian Guay-Poliquin est né à Saint-Armand, commune de 1200 habitants dans le Sud du Québec. Petite ville, donc, avec juste ce qu’il faut de neige l’hiver pour paralyser l’activité, surtout lorsqu’une panne d’électricité bloque toute possibilité de contacts et de secours.

Je vous ai dévoilé là, outre le contexte possible de la vie de l’auteur dans son village natal, le cadre dans lequel se débattent nos deux héros, le vieux et l’estropié, condamnés à cohabiter jusqu’à la fonte des neiges alors que seul le hasard, ou presque, les a fait atterrir dans ce village en crise.

Amis de Nicolas Vanier, qui rêvez de cabane au Canada, ce livre est fait pour vous. Vous saurez tout ce que L’enfant des neiges (J’ai lu, 2000) ne vous raconte pas sur le revers de la médaille. Car dans Le poids de la neige, lorsque le soleil brille, c’est pour transformer la neige en verglas. Lorsqu’il faut se déplacer jusqu’au village, c’est à travers les bois, en raquettes, sans certitude d’être capable de remonter la pente. Lorsqu’il faut s’abriter, c’est sous une véranda dont le toit plie dangereusement sous une épaisse couche de neige. Et lorsqu’on est blessé, il n’y a que la vétérinaire pour apporter les soins indispensables.

Amis adeptes du survivalisme, vous aussi pouvez tirer bénéfice de ce splendide roman. Vous y trouverez la panoplie complète du kit de survie (oubliez le kit anti-zombie, quand même, faut pas exagérer) : de la boîte de conserve cabossée au lance-pierres en passant par la scie qui aidera à découper les lattes du plancher qu’il faut brûler. Mais gare aux traîtres qui cachent des réserves pour eux tout seuls !

Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue. Enveloppez-vous dans une couverture bien chaude, placez-vous dans votre fauteuil au coin de la cheminée et laissez-vous emporter par ce roman où, contrairement à La route de Cormac McCarthy (Editions de l’olivier, 2008), ce n’est pas sur le long du chemin qu’il faut apprendre à survivre, mais dans le village, ou à sa périphérie.

Je n’ai qu’un seul regret, si je devais en trouver un… Celui du vocabulaire. Paul Laurandeau, dans son roman philosophique L’Assimilande (ELP Editeur, 2011), rappelle le débat sur la langue française, toujours d’actualité au Québec ; sur les différents langages plutôt, parmi lesquels le français québécois n’est qu’une variante. Christian Guay-Poliquin a choisi un vocabulaire francophone de France. Hélas, presque. Point de chars, d’achalandage ni de barouette (merci Wikipedia pour les exemples) pour nous faire rêver, pauvres européens qui ne verrons plus jamais la neige chaque hiver. Les voitures et les brouettes règnent donc en maîtresses dans ce roman.

Ce n’est pas grave. Le poids de la neige a gagné, malgré cela, le Prix France-Québec et le jury a eu bien raison de le lui décerner.

=> Quelques mots sur l’auteur Christian Guay-Poliquin

Le choix de Bilal

A.S. Lamarzelle

Le choix de Bilal

L’Astre Bleu Editions – 2018

 

Tous autant que nous sommes, nous pouvons citer le nom d’un, deux, éventuellement trois quartiers sensibles non loin de chez nous. Sensibles parce que fourmillant de délinquance et de violence, actes qu’éventuellement nous commentons avec passion à l’apéro du dimanche midi. Ces questions intéressent aussi les politiciens, tous sans exception. Sur ce sujet, et uniquement en guise d’introduction, j’ai envie de rappeler les propos quasi-fanatiques d’un ancien candidat à la présidentielle français ; en 2005, il se proposait de « nettoyer au Karcher la cité ».

Sait-il seulement de quoi il parle ? Non, évidemment. A.S. Lamarzelle affirme, avec la tranquillité de celle qui maîtrise son sujet, que les discours médiatiques, qu’ils émanent d’une tête de liste électorale ou d’un commissaire de police, ne sont basés sur aucune connaissance du terrain. Les lois de la Cité ne sont connues que de ses habitants. Et encore, pas de tous : de ceux qui y sont nés et qui s’y battent pour leur survie, pas de ceux qui s’y installent par fraternité et idéalisme ; ceux-là n’ont que des choses à y perdre, rien à y gagner.

Bilal, lui, est le type même du jeune caïd qui connaît les règles du jeu sur le bout des doigts. Il est intelligent, il bouquine, il se bat et il braque. Le délinquant un peu hors norme, si norme il y a. Il n’a pas eu de chance dans la vie, pas plus que les autres, mais comme il est futé et protégé par la loi du silence, il ne s’est jamais fait attraper. Le vol dans le supermarché, d’ailleurs, il le prépare avec une telle minutie que la police ne trouve pas le moindre indice pour les épingler, lui et ses complices. Va-t-il sortir indemne de ce n-ième acte de délinquance ?

Comment trouver le juste positionnement, pour évoquer un sujet aussi délicat ? Comment évoquer les malfrats, les dealers, les habitants de la cité, l’enquête de police, l’avocat général ou l’avocat de la défense, avec la même distanciation ? Seul.e un.e juge d’instruction pouvait le faire. Et ça tombe bien, A.S. Lamarzelle est juge d’instruction.

Premier roman de la jeune auteure, Le choix de Bilal a quelques défauts d’écriture, certes, mais il est tellement intéressant qu’il faut passer outre. Je me suis régalée à le découvrir. C’est une belle histoire, un témoignage, un rappel des règles de la justice française, souvent méconnues de nos lecteurs, tant l’américaine a pris de la place dans notre culture générale.

Tout comme Une proie trop facile de Yishai Sarid (Actes Sud, 2005), Le choix de Bilal est un roman inclassable. Polar, oui ou non ? Il y a enquête, il y a vol avec violence, accusés et coupables, certes. Mais A.S. Lamarzelle a surtout placé son histoire sous l’angle de la société. A travers Bilal, Sofiane, Greg, Joël et les autres, elle raconte la cité de l’intérieur. Les règles qui la régissent, qu’aucune police ne saisira jamais vraiment. Les lois de la survie qui ne figureront jamais dans le Code pénal. Le désœuvrement pathologique, le lâche abandon des pères, les mères incapables de faire face. L’auteure ne donne pas de solution. Elle ne plaide pas pour ou contre. Elle constate. A travers les nombreux choix qui s’offrent à Bilal, elle interroge la Justice sur sa capacité à diminuer la délinquance dans des zones hors-la-loi. Ses constats ne devraient pas beaucoup plaire à nos dirigeants.

=> Quelques mots sur l’auteure A.S. Lamarzelle

=> Site internet de l’auteure : A.S. LAMARZELLE

L’ombre du vent

Carlos Ruiz Zafon

L’ombre du vent

Traducteur : François Maspero

Grasset – 2004

 

 

Voici un roman pour le moins incroyable et qui porte formidablement bien son titre. Tout n’est que brouillard, dans cette histoire. Un Cimetière des Livres oubliés, accessible à quelques rares passionnés qui ont juré de ne jamais révéler le secret. Un homme de l’ombre à la peau de lézard, qui surgit des coins sombres, menaçant. Un clochard aux multiples vies, plus érudit que n’importe quel libraire. Une ancienne préceptrice d’enfants qui attend la mort dans un obscur hospice pour les vieux. Une ville dont l’auteur et ses personnages s’emparent, souvent de nuit. Une époque, aussi, lourd passé pour l’Espagne du XX° siècle, où il n’était d’aucune utilité de demander secours à une police corrompue. Sans parler de Daniel, le jeune lecteur de dix ans, qui découvre les écrits de Julian Carax de vingt ans son aîné, auteur maudit dont l’enfant va épouser la cause et la vie.

Je serais passée complètement à côté de ce livre, si un groupe de lecture ne m’avait pas invitée à le découvrir. Et quelle découverte… Il a différents niveaux de lecture. Roman noir, roman d’amour, roman initiatique, roman fantastique, roman surréaliste, roman politique. C’est une œuvre fondamentalement espagnole, truffée de références littéraires dont je ne possède pas le millième. Au cours de ma lecture, j’ai bavé d’envie de pénétrer derrière Daniel dans les rayonnages du Cimetière des Livres oubliés et de la librairie de son père, de toucher les couvertures des vieux livres qui reposent là, de humer l’odeur de la poussière de cuir et de papier. J’ai eu peur en suivant Daniel et Fermin dans leurs pérégrinations nocturnes. J’ai suffoqué de colère en apprenant le sort des jeunes femmes, cloîtrées par leur père et leurs frères dès lors qu’elles ont commis l’irréparable.

Il est difficile d’en dire davantage sur ce roman. Si vous ne le connaissez pas, lisez-le. Il est long, mais construit sur tellement d’intrigues entremêlées qu’il est difficile de le lâcher, une fois démarré.

Prix du meilleur livre étranger en 2004.

=> Quelques mots sur l’auteur Carlos Ruiz Zafon