Testament à l’anglaise

Jonathan Coe

Traduction : Jean Pavans

Testament à l’anglaise

Editions Gallimard – 1995

 

Voilà bien un livre à plusieurs niveaux de lecture. Étonnamment, tous des niveaux primaires, même lorsque le sujet porte (ne peut faire autrement que de porter), à réflexion.

Testament à l’anglaise est l’histoire de la famille Winshaw, dynastie anglaise tentaculaire richissime du XX° siècle. Non, Testament à l’anglaise est l’histoire d’un jeune biographe, Michael Owen, choisi par une vieille descendante des Winshaw pour écrire la biographie de son illustre famille. Ce n’est pas encore ça. Testament à l’anglaise est l’histoire du démantèlement, brique après brique, des socles de la démocratie. Le tout servi dans un humour anglais des plus fins.

Je vais commencer par le négatif, comme cela je l‘évacue pour me concentrer sur le réel intérêt du roman. Les cent dernières pages, soit un septième du livre, sans doute un hommage à Agatha Christie et à ses petits nègres bien connus, n’apportent rien à l’histoire. A se demander si leur rôle n’est pas d’étendre le lectorat aux amateurs de romans noirs et de thrillers psychologiques. Vous pouvez sans souci vous arrêter à la 576° page, la matière y est amplement présente. La suite est inutile.

Quelle est donc cette famille Winshaw, dont l’arbre généalogique figure heureusement au tout début du roman, car j’ai dû m’y reporter plusieurs fois pour bien me situer dans les personnages ? Matthew et Frances, nés respectivement en 1873 et 1879, ont eu le bonheur de générer cinq enfants, tous nés avant la première guerre mondiale. L’histoire démarre avec eux. On pressent des conflits sympathiques au sein de la fratrie. Tabitha, la folle, que ses frères bien aimés ont enfermée pendant plus de cinquante ans dans un asile du fin fond de la lande anglaise. Godfrey, l’aviateur abattu pendant la deuxième guerre mondiale, dont on va rapidement soupçonner que la mort n’est pas un simple fait de guerre. Lawrence qui se bat avec un drôle de cambrioleur le jour du cinquantième anniversaire de son frère Mortimer et le tue. Charmante fratrie, donc, dont la descendance, des cousines et cousins londoniens influents dans leurs cercles professionnels respectifs, vont tisser une toile lobbyiste serrée et jouer un rôle majeur, dans les années 1990, dans la fragilisation de la démocratie anglaise.

Tabitha est peut-être moins folle que ses frères le souhaiteraient. C’est probablement la quête d’une revanche qui la conduit à recruter Michael Owen, jeune romancier dépressif, pour dresser un portrait sans complaisance de sa famille. Jonathan Coe va imbriquer la vie du jeune biographe dans celle des membres de la dynastie Winshaw, sur deux plans différents. D’une part, par le jeu du hasard et de la construction littéraire, Michael Owen va croiser le chemin de quelques personnages associés, à un moment ou à un autre, aux Winshaw. D’autre part, la vie du biographe et de ses proches sert l’auteur pour démontrer concrètement les effets dramatiques de l’influence des Winshaw sur l’économie et la politique anglaises.

Et nous arrivons au fond de l’histoire de Jonathan Coe, sa critique ouverte de la politique ultra libérale de Margaret Thatcher. Les petits-enfants de Matthew et Frances, au nombre de six, travaillent tous dans un domaine influent : Hilary prend le contrôle des médias ; Roddy celui de l’art et Dorothy celui de l’agroalimentaire, vous savez, cette science qui sait transformer en quarante et un jours un poussin tout juste sorti de l’œuf en concentré de protéines. Quant à Thomas, Henry et Mark, l’un d’eux est politicien et s’est donné pour objectif de démanteler la sécurité sociale, l’autre est banquier (c’est bien pratique d’avoir un banquier dans sa famille) et le troisième est… allons, que manque-t-il au palmarès des lobbies économiques ? Vendeur d’armes, bien sûr. L’Irak vient d’envahir le Koweit, ça tombe plutôt bien pour lui !

Je n’en raconterai pas plus sur l’histoire. Certains passages sont hilarants. Vous trouverez la meilleure recette de pudding aux pommes de votre vie, saurez enfin comment en terminer avec les poulets mâles dont la valeur économique pour la consommation est nulle, apprendrez les meilleures techniques de voyeurisme et deviendrez de fins experts en missiles moyenne portée. Mais vous comprendrez aussi, enfin, pourquoi votre dossier médical a disparu dans votre hôpital préféré et comment percer sur le marché de l’art (ça, ceci dit, vous vous en doutez un peu).

En France, la plupart des sujets de fond du Testament à l’anglaise sont terriblement d’actualité. Quelques ministres de la santé ont sans doute le roman de Jonathan Coe, je ne dirais pas sur leur livre de chevet car ce n’est qu’un roman, ça ne ferait pas sérieux, mais dans le tiroir de leur table de nuit, à sortir pendant leurs insomnies créatives. A méditer. A combattre, surtout.

=> Quelques mots sur l’auteur Jonathan Coe

2666

Roberto Bolaño

Traducteur : Robert Amutio

2666

Christian Bourgois Editeur – 2008

 

Je ne savais pas à quoi m’attendre en attaquant ce pavé. Le seul indice de qualité dont je disposais, moi qui ne connaissais ni l’auteur ni son œuvre, était que l’amie qui me l’a mis entre les mains, lectrice parmi les plus aguerries, m’a harcelée jusqu’à ce que je l’attaque enfin. « Ça y est, tu l’as commencé ? ». Eh bien, oui. Non seulement je l’ai commencé, mais j’ai dévoré les 1357 pages écrites en petits caractères, allant même jusqu’à ralentir ma lecture vers sa fin pour ne pas atteindre trop vite le mot final. Quelle œuvre magistrale !

Le roman est écrit en cinq parties distinctes. Il a comme fil conducteur les viols de femmes couplés d’assassinat, non élucidés, de Ciudad Juarez (ou son avatar de fiction, Santa Teresa), ville mexicaine frontalière des Etats-Unis, point de passage des clandestins et de la drogue vers les Etats-Unis. Bien entendu, limiter la structuration du roman et l’intrigue à l’énonciation de ce fait divers atroce serait une réduction idiote et avilissante. Ce livre est en réalité bien plus qu’un roman. C’est une ovation à la littérature internationale  d’une telle maîtrise stylistique que malgré la traduction, sa puissance est colossale.

Le roman débute par la quête de quatre universitaires européens, spécialistes de littérature allemande et, plus particulièrement, admirateurs de Benno von Archimboldi. L’écrivain (allemand, malgré son nom) est octogénaire, nobélisable, avare de son intimité et fuit toute expression publique. La deuxième partie reprend un personnage secondaire de la première, un universitaire espagnol résidant à Santa Teresa au Mexique. Subtilement, Roberto Bolaño amène le lecteur vers les assassinats, auxquels il consacre pleinement ses troisième et quatrième parties, sous deux angles de vue différents. Volontairement, je n’évoque pas le sujet de la cinquième partie. Il faut bien laisser le lecteur se faire happer par l’histoire comme je l’ai été moi-même !

Même ainsi, la description de 2666 est loin d’être complète. Le style d’écriture, bien qu’il garde tout le long du récit un côté sobre et concis qu’il n’abandonnera jamais, est adapté à chaque atmosphère. La première partie est européenne et universitaire, rythmée par l’agenda des congrès de littérature germanique. Les clins d’œil à la littérature allemande y sont légion. Bien que Chilien d’origine, Roberto Bolaño maîtrise les écrits de Stephan Zweig, Thoman Mann et autres grands auteurs allemands, c’est incontestable. La deuxième partie, espagnole, a des envolées dignes de Cervantes. Le troisième volet est évidemment nord-américain ; le quatrième, sud-américain. Enfin, le cinquième (et je ne l’évoque que pour donner envie aux lecteurs d’entamer ce monument littéraire) baigne dans l’atmosphère soviétique ponctuée de relents que Dracula approuverait sans doute. On ne quitte un volet du livre que pour plonger avec plus de force dans le suivant, ballotté par la puissance des mots au service absolu de la fiction. Et ça fonctionne !

J’évoquais le style sobre… Cet épithète est loin de se suffire à lui-même, tellement il offre de possibilités. Et l’auteur les exploite sans compter. Selon son angle d’attaque, le ressenti du lecteur varie entre humour, horreur, poésie et j’en passe.

Un exemple dans la première partie :

La première conversation téléphonique, celle que lança Pelletier, démarra laborieusement, même si Espinoza attendait cet appel, comme si tous deux avaient eu du mal à se dire ce que tôt ou tard ils devaient se dire. Les premières vingt minutes eurent un ton tragique, le terme de destin fut employé dix fois et celui d’amitié vingt-quatre. Le nom de Liz Norton fut prononcé cinquante-neuf fois, dont neuf pour rien. Le nom de Paris fut avancé en sept occasions, Madrid, en huit. Le mot amour fut prononcé deux fois, une fois par chacun d’eux. Horreur fut prononcé en six occasions et bonheur une fois (c’est Espinoza qui l’employa).

Un extrait dans la deuxième partie :

Ce soir-là, tandis que sa fille dormait et après avoir écouté le dernier bulletin d’informations sur la radio la plus populaire de Santa Teresa, La voix de la frontière, Amalfitano […] se dirigea vers la partie arrière du jardin. […] Le livre de Diente était toujours suspendu à côté du linge que Rosa avait lavé ce jour-là, du linge qu’on aurait dit fait en ciment ou d’un matériau très lourd car il ne bougeait absolument pas alors que la brise, qui arrivait par rafales, balançait le livre d’un côté à l’autre, comme si elle le berçait à contrecœur, ou comme si elle cherchait à le tirer des pinces qui le maintenaient à la corde à linge.

Enfin, un dernier exemple issu de la quatrième partie :

En juillet on trouva le cadavre d’une femme à environ cinq-cents mètres de l’accotement de la route de Cananea. La victime était nue et d’après Juan de Dios Martinez, qui prit en charge l’affaire, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par l’inspecteur Lino Rivera, l’assassinat s’était produit sur les lieux mêmes, car dans la main fermée de la victime on trouva du zacate, la seule plante à pousser de cette zone. D’après le médecin légiste, la mort était due à un traumatisme cranio-cérébral ou à trois blessures faites avec un objet pointu et tranchant dans le thorax, mais l’état de putréfaction du cadavre ne permettait pas de donner une réponse définitive sans examens pathologiques ultérieurs.

Les viols meurtriers non élucidés de Ciudad Juarez, décrits avec moult détails glaçants, sont au cœur de ce roman. Le ton de Roberto Bolaño n’est pas voyeur. Il n’est pas accusateur non plus. Il est simplement factuel et en cela, il dénonce l’inaction policière bien plus efficacement qu’un doigt pointé. Et plus encore : à toutes ces victimes qui n’ont pas été vengées, dont parfois l’identité n’a même pas pu être retrouvée, l’écrivain redonne une âme. On les sent flotter au-dessus du roman, les âmes en colère. Elles agacent le lecteur, elles l’empêchent de refermer le livre avant de l’avoir lu jusqu’à la dernière page. Car refermer 2666 en cours de lecture signifierait renvoyer ces femmes à l’indifférence de la société.

Ouest France a publié un article en février 2016, soit huit ans après la parution de ce roman, avec le titre « Ciudad Juarez, capitale mondiale du crime ». D’après l’article, en 2010, la ville aurait enregistré dix homicides par jour et plusieurs dizaines d’enlèvements par mois. Entre 1993 et 2003, plus de 400 femmes ont été enlevées, torturées et violées. La justice a mis dix ans à se saisir de l’affaire et, aujourd’hui, ces meurtres ne sont toujours pas élucidés.

Roberto Bolaño, tel un chef d’orchestre de premier ordre, donne le ton. Le phrasé est précis, lent ou rapide selon la volonté de son créateur. Le lecteur ne peut que savourer comme du petit lait les modulations rythmiques, malgré la répulsion qu’il ressent à certains passages. J’ai lu quelques extraits à mes proches et me suis rendu compte de la subtile complexité linguistique qui m’obligeait à accélérer ou ralentir ma récitation à des moments charnières imposés par l’auteur, toujours justes, toujours percutants. Le rythme est d’une rare maîtrise et c’est exquis.

Et ce qui est incroyable, c’est que malgré ma chronique déjà longue, je ne vous ai rien dit… J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce chef d’œuvre, roman posthume de Roberto Bolaño. Ce qui est certain, en ce qui me concerne, c’est que je vais remonter le temps et lire d’autres ouvrages de l’auteur, dont plusieurs annoncent l’écriture de 2666.

=> Quelques mots sur l’auteur Roberto Bolaño

Dans la peau d’un intouchable

Marc Boulet

Dans la peau d’un intouchable

Editions du Seuil – 1994

 

Marc Boulet négocie un contrat avec son éditeur pour pouvoir endosser pendant quelques semaines les habits et la vie peu enviable d’un mendiant intouchable à Bénarès, ville sainte au bord du Gange. Son objectif ? Ecrire un livre sur la condition d’un quart de la civilisation indienne, les sous-hommes, que les autres qualifient de sales, mangeurs de porc et buveurs d’alcool. Ce n’est pas la première fois qu’il tente un exercice de ce type, puisque quatre années auparavant, il avait déjà effectué l’exercice dans la peau d’un Chinois (Editions Bernard Barrault, 1988).

Il n’est pas non plus le premier à procéder à une métamorphose complète afin d’étudier une société de l’intérieur. Je peux citer, comme deux romans de notoriété certaine, Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas (Editions de l’Olivier, 2010) et, parmi les premiers du genre à ma connaissance, Dans la peau d’un noir de John Howard Griffin (Gallimard, 1976). L’exercice est donc classique et court le danger de juger une population avec un regard extérieur – but de l’opération, peut-être, mais biais sociologique.

Et de fait. La première moitié du livre m’a tellement fatiguée que j’ai été prête à abandonner. Le style journalistique est trop descriptif et l’autour utilise parfois des mots inappropriés. Marc Boulet décrit la dure vie des intouchables selon des critères essentiellement matériels (ils sont sales, ils dorment dans la crasse, ils se font battre par la police, ils mangent à peine…). Ce n’est pas inintéressant mais terriblement voyeur. Au bout de quelques nuits passées sur le parvis de la gare et quelques kilos en moins, sa manière de raconter bascule dans la complainte. Marc Boulet ne décrit plus les intouchables, il décrit ce que ressent un Français qui se travestit en Indien intouchable. Nuance ! C’est en accord avec le titre du livre, d’accord. Mais lorsqu’il évoque la dépression de Marc Boulet, l’ennui de Marc Boulet, l’envie d’alcool de Marc Boulet et les courtes pauses de Marc Boulet entre deux périodes de mendicité (avec douche, repas consistant et sieste au creux des doux bras de sa femme), il ne décrit plus la condition de vie d’un intouchable ; il décrit ce que peut ressentir un nanti qui sombre dans la déchéance. C’est toujours intéressant, mais toujours superficiel. Car la soumission à laquelle notre faux intouchable doit se plier devant l’autorité, les brahmanes ou les autres membres de castes de touchables, révulse en lui l’homme civilisé. Un intouchable de naissance a-t-il la capacité de réagir ? Toutes les études sur la servitude humaine et le maintien volontaire de certaines classes de la population dans des conditions de grande pauvreté le prouvent : les trop pauvres, même s’ils sont des millions, n’ont pas la force de se révolter. Ils ne sont pas dangereux.

J’ai donc failli lâcher le livre mais j’ai persévéré et j’ai bien fait. Petit à petit, le journaliste élève le débat. Il garde le ton de la révolte, mais ce n’est plus à sa propre condition qu’il la consacre mais à celle de son sujet d’étude, enfin. Il part des intouchables pour évoquer les droits de l’homme, mais surtout, et là ça devient passionnant, l’hindouisme, les humanistes de l’Inde (Gandhi et Ambedkar). Il évoque leurs incohérences, les aberrations d’un système modelé sur la sagesse qui traite un quart de sa population pire que des chiens écrasés, qui vénère les vaches et leur donne des déchets à manger, qui est végétarien mais qui laisse crever les poissons dans l’eau polluée des fleuves. Etc, etc, etc.

Un extrait intéressant :

En 1931, après sa première rencontre avec Ambedkar, Gandhi s’étonna qu’Ambedkar soit un enfant de Dieu [un intouchable, ndr] et non un brahmane ému par l’intouchabilité. Comme si les intouchables étaient incapables d’engendrer leur leader. En 1936, Ambedkar flirta avec le sikhisme en conseillant aux intouchables de se convertir à cette religion égalitaire. Gandhi, moqueur et inquiet que l’hindouisme perde vingt pour cent de ses fidèles, s’interrogea sur la question de savoir si les intouchables pouvaient distinguer les mérites entre les différentes religions « plus qu’une vache » (sic).

Un autre :

L’absence de droits de l’homme nait du castéisme et donc de l’hindouisme. Un système social d’hommes et de sous-hommes qui empoisonne l’Inde sous couverture de la religion, de Dieu. Les Occidentaux n’y voient que du feu. Ils combattent à juste titre le racisme et l’antisémitisme dans le monde, mais ils posent un regard indulgent sur le castéisme et considèrent qu’il appartient au patrimoine culturel indien, tel le Taj Mahal. […] Cette excuse culturelle du castéisme m’horripile. On pourrait pardonner de même l’antisémitisme en racontant que ça fait partie du patrimoine européen. On peut toujours tout justifier. Cela suffit !

Qu’en est-il des conditions de vie des intouchables, depuis la sortie du livre il y a vingt-cinq ans ? Le sujet a évidemment aiguisé ma curiosité. Hélas, rien n’a vraiment changé. Les castes restent une réalité de l’Inde contemporaine. D’après Wikipedia que je cite, la National Sample Survey Organisation atteste de la persistance des inégalités de castes dans l’Inde contemporaine. Les basses castes sont sur-représentées dans les catégories les plus pauvres. Dans les campagnes, elles représentent 83 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté alors qu’elles ne sont que 69 % de la population rurale totale. Le différentiel est encore plus grand en ville, où ces chiffres s’établissent à 67 et 48 % respectivement. Et le journaliste Marc Boulet insiste bien sur une des conséquences de ces inégalités : malgré les lois, la police indienne (les « chiens kakis ») peut tabasser à mort un intouchable sur simple accusation d’un membre d’une classe plus élevée. Les badauds qui se regroupent et se régalent du spectacle de rue n’interviennent jamais, de peur de subir le même sort. La soumission est de mise. Il est vraisemblable que la culture de castes ne disparaisse jamais. Pour que la violence institutionnelle disparaisse, en cela Marc Boulet est formel, il faudrait supprimer l’hindouisme. Tout simplement.

=> Quelques mots sur l’auteur Marc Boulet

Le père David, l’Impératrice et le Panda

José FRESCHES

Le père David, l’Impératrice et le Panda

XO Editions – 2017

 

J’ai retrouvé ce livre dans ma PAL avant les vacances. J’avoue ne pas me rappeler de quelle manière il a atterri là ; un cadeau, certainement. J’ai trouvé le titre évocateur (disons qu’il promettait un mix sympathique de spiritualité, de zoologie et d’Histoire). Les deux adorables espiègles de la couverture, même si leur regard est tourné vers le festin de bambou qui les attend, m’ont fait de l’œil. Et me voilà partie à lire 450 pages sur la Chine du XIX° siècle décrite par un occidental du XXI° siècle. Bon. J’ai terminé le livre.

Je le connaissais de nom, José Frèsches, mais je ne le situais pas sur l’échiquier littéraire. Je suis allée fouiller dans sa biographie assez rapidement après avoir attaqué le pavé, car le style pompeux sur un sujet fort bien documenté m’a intriguée. Ah oui, bien sûr, c’est l’homme de la privatisation de TF1. Je me rappelle maintenant. Heureusement, il ne peut être résumé à ça : son parcours universitaire et professionnel légitiment son écriture d’un roman sur la Chine. C’est loin d‘être son premier, d’ailleurs, puisque Babelio référence 38 livres de José Frèsches. Jade, Impératrice, Bouddha, Opium… la grande majorité de ses ouvrages depuis 2002 sont consacrés à la Chine. Vraiment pas surprenant et amplement justifié.

Revenons à notre panda. J’ai terminé le livre et hélas, ma prouesse a été grande. Mon voyage à Pékin en décembre dernier a été le véritable moteur de ma persévérance : il y a en effet dans le roman de nombreuses références à la deuxième guerre de l’opium (1856-1860), que le statut touristique du Palais d’été de l’Impératrice Cixi d’aujourd’hui dénonce à coup d’affichettes dans toutes les allées reconstruites à l’identique après leur incendie par les forces franco-anglaises en 1860.

Nous voilà donc plongés dans l’intrigue. L’Impératrice de José Frèsches n’est autre que Cixi. Le Père David, un ecclésiastique français passionné de naturalisme. Et le Panda, le premier panda capturé dans les forêts du Sichuan et ramené dans le jardin exotique de la Cité Interdite en 1869. Voilà l’histoire. J’ai spoilé les 450 pages du roman de José Frèsches. Oups.

Bon, pas exactement, heureusement. Le lecteur va suivre le père David dans ses missions de sauveur des âmes égarées (les méthodes du XIX° siècle ne valent pas les bonnes vieilles croisades et leurs cruautés, croyez-moi). Il va aussi découvrir les fumeries d’opium (c’est vraiment horrible), les racines de l’éthique animale actuelle (les descriptions des tortures animales sont insoutenables), les méthodes punitives du pouvoir impérial (beurk, vraiment). Le tout dans un style médiocre où les digressions sont de mises, sans les parenthèses multiples de Philippe Jaenada dont ce style fait la saveur, mais avec l’ennui des boîtes qui s’ouvrent dans des boîtes et des boîtes, avec lourdeur et inintérêt. Un exemple ? « C’était une pièce exiguë, identique aux autres bureaux des professeurs. Charles Rohault de Fleury, l’architecte du Muséum, à la tête du réaménagement du vieux château acheté par Louis XIII en 1833 dans le dessin de créer dans son parc le jardin des plantes médicinales, avait consacré l’essentiel de l’espace aux galeries d’exposition, auxquelles le public avait accès sur rendez-vous, ainsi qu’aux réserves, où s’entassaient les collections constituées par plusieurs générations de naturalistes et provenant des quatre coins de la planète. Celles-ci rengorgeaient de minéraux, fossiles, plantes séchées, squelettes et animaux de toutes sortes – les uns empaillés, d’autres conservés dans des bocaux emplis de la solution de Ruysch –, ainsi que des insectes, simplement placés dans des boîtes ou collés sur les planches. Pincus était en nage lorsque, à peine entré, il ouvrit les deux battants de l’unique fenêtre qui donnait sur le Jardin des Plantes, afin de dissiper l’odeur de médicament de la pièce. » (Moi aussi, tellement José Frèsches m’a perdue avec ses descriptions qui s’éternisent).

Vous l’aurez compris, le contenu est certes instructif, mais j’ai dû m’asseoir sur le style qui manque de fluidité et de charme. Dans un mois, j’aurai oublié le livre.

=> Quelques mots sur l’auteur José Frèsches

Un mariage américain

Tayari Jones

Un mariage américain

Traductrice : Karine Larechère

Editions Plon, 2019

 

 

Celestial et Roy sont mariés depuis un an lorsque leur vie bascule. Roy est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis, mais il a la malchance d’être jugé en Louisiane et d’être un Afro-américain. Son procès est conclu d’avance, il est condamné à douze ans de prison. Le couple va-t-il résister à cette épreuve ?

Ce roman n’est pas le premier qui dénonce la condition noire aux Etats-Unis, bien entendu. Mais il le fait de manière intéressante. Celestial et Roy font partie de la middle class américaine. Ils ont fait des études, ils ont grandi dans des familles aimantes, plutôt structurées. Rien, hormis la ségrégation raciale prégnante dans le sud des Etats-Unis, ne prédispose le couple à exploser en vol au bout d’un an de mariage. Tayari Jones, de manière fine, ne se focalise pas sur Celestial et Roy mais décrit les conséquences en cascade de la condamnation du jeune homme, inévitables, sur l’entourage du couple. Ce que l’autrice expose dans ce roman, ce n’est pas le simple fait divers – la condamnation d’un homme noir innocent accusé de viol. Elle insiste, au contraire : lorsqu’un homme est incarcéré, c’est tout l’équilibre familial au sens large qui se délite. Et dans l’Amérique raciste, ceci arrive plus fréquemment que l’on ne le pense, avec des conséquences irrémédiables. La question de l’innocence de l’accusé est secondaire.

Un mariage américain est en partie un roman épistolaire. Les lettres que Celestial et Roy s’écrivent lorsque l’homme est incarcéré ne manquent pas de justesse ni de force. Elles mettent brillamment en lumière le gouffre qui se crée au fil des ans entre les amoureux. Comment s’attendre, comment faire confiance, lorsque l’on n’ose pas écrire l’indicible, ou que les entrevues sont rares et artificielles ?

C’est également un roman chorale – trois personnages se partagent la narration. En cela, le roman est moins percutant. Beaucoup de redites, quelques longueurs. Le lecteur comprend facilement la raison de ces trois narrations, car l’intrigue est trop prévisible. Elle aurait mérité d’être incluse dans une trame plus dynamique.

Par ailleurs, plusieurs sujets de société auraient pu être traités et sont seulement effleurés – l’univers carcéral, par exemple. Le livre n’aurait pas manqué d’en être étoffé. D’une manière générale, Tayari Jones a manqué d’audace. Est-ce son empathie pour ses héros ou une volonté de prouver quelque chose à ses lecteurs – mais quoi ? – qui l’empêche d’écrire la seule fin qui me paraissait possible compte-tenu des événements ? Pourquoi certains auteurs n’osent pas aller au bout de leurs personnages ?

J’ai apprécié ma lecture, malgré tout. Il permet de mieux connaître la classe moyenne américaine – celle des Noirs ne diffère que peu de celle de leurs congénères blancs, à ceci près qu’ils sont plus exposés, et cela fait toute la différence. Merci aux Editions Plon et à Babelio pour ce roman, que j’ai découvert avec plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Tayari Jones

Vie et destin

Vassili Grossman

Traduction du russe : Alexis Berelowitch / Anne Coldefy-Faucard

Vie et destin

Editions l’Age d’homme – 1980

 

Il y a de ces livres qu’il est indispensable de lire. De grands romans, dont la civilisation comprend la portée, au point que certains hommes de (peu de) pouvoir cherchent à les faire disparaître. L’histoire de Vie et destin et accessoirement le destin mêlé de Vassili Grossman et de Andreï Sakharov sont d’ailleurs comptés dans la superbe exposition Odyssée des livres sauvés, au Musée de l’imprimerie de Lyon (http://www.imprimerie.lyon.fr/imprimerie/sections/fr/expositions) jusqu’au 22 septembre 2019. Vous y découvrirez des bribes des actes commis par la folie humaine à travers les siècles et serez conforté.e.s dans l’idée que lire, c’est grandir.

Vie et destin, c’est une photographie de Stalingrad fin 1942 – début 1943, à travers une multitude de destins – tragiques, bien évidemment. Vies russes, allemandes, civiles, politiques et militaires, Vassili Grossman aborde tous les champs de l’horreur qu’a traversé cette époque. Et quand je dis qu’il les aborde, en fait il les fouille, il creuse, il déniche le moindre petit détail et l’expose devant nos yeux.

L’écrivain russe adopte un double regard dans l’écriture de ce roman. Chacun de ses points de vue est terrible et accusateur. Journaliste de guerre volontaire pour Krasnaïa Zvezda, le journal de l’Armée rouge, il a couvert la bataille de Stalingrad jusqu’en janvier 1943 ; ses détails des combats, jusqu’à l’anéantissement de la 6° armée allemande, sont d’un réalisme terrifiant. Juif d’origine, il consacre une grande partie du roman au terrible destin des Juifs d’URSS, massacrés par le régime nazi autant que par le stalinisme.

Derrière l’écrivain, l’homme apparait à toutes les pages. Le lecteur vit presque en direct ses overdoses d’écriture, lorsque celle-ci devient impossible tant il est glacé par la cruauté des destins. Vassili Grossman est assis derrière son bureau vingt ans après les faits, les yeux exorbités par ce qu’il a vu de ses propres yeux ou lu dans des témoignages. Il s’arrête d’écrire et regarde, au-delà du visible, ce qu’aucun humain ne devrait avoir à vivre. Les passages du livre les plus difficiles à lire sont bien ceux-là. Pas un détail ne nous est épargné du massacre des populations juives d’Ukraine (vibrant hommage posthume à la mère de Vassili Grossman) ou de la fin inexorable des soldats russes piégés dans la maison en ruine entourée par la 6° armée allemande.

Ce livre est un traité de manipulation et de son pendant, la soumission des victimes. Qu’il est épouvantable et indispensable de lire les descriptions froides de Vassili Grossman ! L’acceptation progressive des Juifs d’Ukraine, à l’aube des chambres à gaz, tandis qu’ils creusent leur propre tombe et s’alignent devant pour mourir proprement, selon les ordres allemands… Le destin de Viktor Pavlovitch, immense physicien russe d’origine juive lui aussi, broyé lentement et méthodiquement par le système stalinien… Le lecteur a forcément moins d’empathie pour Krymov, ce communiste déchu, héros des grands procès staliniens de 1937 et éliminé par ses frères en 1943 ; le personnage semble avoir été créé pour immortaliser les méthodes soviétiques de contrôle des populations – dénonciations, dossiers sur chaque individu, interrogatoires, torture. Son procès dans Vie et Destin, absurde, ne semble écrit que pour rappeler au lecteur que le destin peut se retourner ; dans un régime totalitaire, les actes héroïques du passé peuvent être balayés, du jour au lendemain, d’un simple revers de main.

Régime hitlérien, régime stalinien, mêmes horreurs ? C’est ce que suggère Vassili Grossman, ce qui a tant effrayé son éditeur en 1960 qu’il a transmis le manuscrit de Vie et destin au KGB. Ce dernier a bien tenté de le détruire, mais l’écrivain a réussi à en sauver un exemplaire. Il n’a pas connu sa publication en Occident, survenue vingt ans après sa mort. C’est le sort des livres majeurs, de ceux qu’il est impossible de faire disparaître entièrement et qui, malgré les efforts de certains régimes politiques, passent à la postérité et deviennent légende.

=> Quelques mots sur l’auteur Vassili Grossman

=> Chronique de La petite Notice

=> Reportage sur Vassili Grossman et Vie et destin sur Arte

 

 

L’école des soignantes

Martin Winckler

L’école des soignantes

P.O.L Editeur – 2019

 

En fermant le dernier roman de Martin Winckler, je me suis dit que je ne lis pas souvent d’utopies. L’humain aime se plaindre, dénoncer, alerter ; autant de sujets pour l’imaginaire des auteurs de romans d’anticipation. Mais inventer un monde positif ? Décrire une civilisation idéale ? Peu de volontaires, en vérité. Histoire de la ramener à nouveau avec mes références familiales, il existe tout de même Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy (Editions de la Différence, 2014), réédité en 2016 dans un recueil publié par Robert Laffont, Voyages imaginaires, qui rassemble cinq romans philosophiques écrits entre le XVII° siècle et le XX° siècle, utopies sociétales s’il en est. Je n’ai pas d’autres références en tête, en dehors des autres écrits de Martin Winckler comme Le chœur des femmes (Gallimard, 2011), brillant traité d’une autre gynécologie.

L’Ecole des soignantes est donc une utopie. Martin Winckler y décrit un hôpital idéal, dans lequel les malades (pardon, les soignées ; on positive chez Winckler) choisissent eux-mêmes (pardon, elles-mêmes ; le pluriel est féminin dans un milieu où la proportion de femmes est très supérieure à celle des hommes) leurs soignantes. Soignées et soignantes, donc, réunies le temps de la pathologie (je n’ose plus parler de maladie) dans une cohérence de soins soumis au consentement de la soignée, voire suggérés par elle. Car Martin Winckler s’indigne depuis des années du fait que les syndromes portent le nom de celui qui les a découverts et non de celle qui les vit.

Je viens donc de dresser le portrait du Centre hospitalier holistique de Tourmens, appelez-le par son petit nom, le Chht !, tout le monde préfère.

Ai-je aimé le roman ? Et bien, pour dire la vérité, je suis très mitigée. Martin Winckler ne m’a pas convaincue. L’utopie traite trop de sujets à la fois, devient pesante, presque absurde sur bien des points.

Dans le monde du Chht !, les humaines (rappelez-vous, on féminise) vivent ouvertement leurs préférences sexuelles, qu’elles soient hétéro (nommons-les H pour la commodité du propos, ça cadre tout à fait dans cette utopie), L, G, B, T, T, Q, I, A ou +. Les exemples ne manquent pas parmi les personnages. Mais si je tente de les comptabiliser, les non-H sont bien plus nombreuses que les H, dans le roman. Est-ce envisageable, dans un monde futur ? Je partage bien évidemment la nécessité impérative de ne stigmatiser personne sur la base de ses préférences sexuelles, la question n’est pas là. Mais l’approche de l’auteur (autrice ?) sous-entend presque, pour la lectrice en quête de réalisme que je suis, que seules les convenances sociales expliquent en 2019 le nombre de couples hétéros. Là, je suis dubitative et m’interroge même sur l’intérêt de traiter le sujet de la sorte.

Autre thème, la difficile question de l’euthanasie. Dans le Chht !, tout un service accompagne les soignées qui le désirent à la fin de vie. Tant mieux, il me semble que l’éthique doit faire de réels progrès en France, à l’époque où les soins de Vincent Lambert ne peuvent pas être arrêtés malgré son état végétatif irréversible. Martin Winckler décrit avec précision le système sur lequel il propose de s’appuyer pour permettre aux soignées de partir en douceur. C’est une des parties intéressantes du roman. Mais, il y a un mais… il suggère aussi la possibilité de mettre fin à une vie au début d’une maladie dégénérative ; à une autre vie lorsqu’elle est devenue inutile avec la mort de l’être aimé. N’est-ce pas aller trop loin ? Serais-je trop conservatrice pour lire de l’utopie ? La liberté de disposer de soi, exacerbée dans ce roman, suggère la disparition de l’empathie. Comme si la société d’amour avait disparu au profit de bulles individuelles interagissant entre elles par quelques réactions chimiques de nature orgasmique et c’est tout.

Bien d’autres sujets médicaux et sociétaux sont abordés dans L’Ecole des soignantes. Je donne un dernier exemple. Toutes les conversations sont propres, polies, respectueuses de l’autre. Qu’une soignante doive obtenir l’accord d’une soignée pour entamer un traitement, qu’elles échangent entre soignantes sur des sujets professionnels ou extra-professionnels, qu’elles soient reposées, fatiguées ou même énervées, la communication non-violente est de mise, au Chht !, Les humaines l’ont tellement adoptée, qu’aucun des personnages ne semble faire d’efforts pour s’exprimer avec douceur. Tout le monde est beau et gentil, en quelque sorte. C’est trop ! Il n’est pas souhaitable de lisser les individus de la sorte ! J’avais tellement envie de découvrir de vraies personnalités derrières les simagrées polies, tellement envie d’entendre déraper certains propos, d’entendre une bonne sortie grognon, une putain d’injure grossière, au bout de 300 pages ! Il n’y a pas à dire, notre langue a un charme fou, même lorsqu’on en perd son contrôle. J’aurais au moins réalisé cela. Merci, Martin Winckler.

Bref, si c’est ça, la société de demain, non merci, je n’en veux pas. Mais je m’arrêterai là pour les critiques, car j’aimerais terminer sur une note positive. Chaque chapitre démarre par une poésie intitulée Je suis Celles. Ces vers, véritable pendant négatif de l’espoir porté par le roman, sont d’une beauté époustouflante. Ils sont durs. Ils cognent. Ils sont implacables. Ils dénoncent les sévices subis par les femmes du monde entier. Rien qu’à eux, ils justifient le roman, son utopie exagérée (une utopie peut-elle être exagérée ? Finalement pas certain, à lire ces poésies), la nécessité d’imposer des vues sociétales progressistes et d’en parler. Toujours en parler pour empêcher le monde de sombrer dans le conservatisme.

Les poésies qui dénoncent et alertent m’ont donc touchée davantage que l’utopie sociétale, mais tant pis. Alors oui, lisez L’Ecole des soignantes. Il y aura bien un volet du roman qui saura vous aider à réfléchir au monde de demain.

=> Quelques mots sur l’auteur Martin Winckler