Samedi 20 mai, Fnac de Bourg en Bresse – bilan d’une belle journée

Accueil d’une cordialité que je n’avais encore jamais connue. Affiches en devanture et à la caisse, table recouverte d’un beau feutre noir, fauteuils de ministres, serrage de plus de huit mains… Une idéale mise en condition !
Peu de monde, mais que de  belles rencontres… J’ai envie d’en évoquer une en particulier, la plus belle, celle qui fera voyager les Quatorze appartements de Véronique.
Il s’agit de deux sœurs réunionnaises, dont une, Paulette,  est en partance pour rentrer définitivement après plusieurs années passées à Bourg-en-Bresse. Je leur raconte le sujet de mon roman, mon ambition de voir reculer l’individualisme, mon bla bla habituel, quoi, agrémenté de la dose de passion que je mets toujours dans ces sujets… Paulette rit. « Chez nous, pas de danger, ça n’existe pas, l’anonymat. Dans mon village, tout le monde se connait, tout le monde se parle. C’est pas comme ici. »
Elle hésite. Elle ramène déjà tant de livres, alors encore un de plus ? Finalement, ce sera oui. Avec dédicace et séance photos.
Véronique va donc voyager… Ce matin, j’ai eu la surprise de recevoir par mail une des photos d’elle et de moi, prise par sa sœur. Merci à Paulette et Josée  !
Et un grand merci à Cyril, Laurence, Yann, Audrey et toute l’équipe de la Fnac de Bourg-en-Bresse. Un accueil comme celui auquel j’ai eu droit hier mérite une mention spéciale. Amis de l’Ain, cette librairie est la vôtre !

Northanger Abbey

Jane Austen

Traductrice : Josette Salesse-Lavergne

Northanger Abbey

Christian Bourgois Editeur – 1980

Northanger Abbey est le quatrième roman de Jane Austen que je chronique. Ce roman est le moins connu, probablement le moins apprécié de tous. Je le classe pourtant, pour ma part, en deuxième position, juste après Persuasion, tant j’aime le ton humoristique de la romancière et la cocasserie de son analyse des caractères, particulièrement en verve dans ce livre.

En plus, j’ai beaucoup de sympathie pour Catherine Morland, la jeune bécassine d’héroïne. Parmi les personnages féminins d’Austen, c’est à elle que je ressemble sans aucun doute le plus. Romanesque, naïve et innocente, elle est si délicieusement nunuche, si intouchable dans sa candeur, qu’elle m’émeut. Voilà qui n’est pas très flatteur pour ma personnalité – tant pis, je l’assume !

Jane Austen ne se contente heureusement pas de raconter les aventures d’une héroïne naïve ; elle place à ses côtés une jeune femme égoïste et séductrice, Isabelle Thorpe. Tout l’opposé de la première. Ah, quel délice que de lire les échanges entre les deux amies ! La première moitié du roman est un traité comparatif de leurs caractères. Je suis subjuguée par la justesse de l’analyse et la légèreté du style. L’auteure décortique les états d’âmes à souhait, se raille des deux jeunes femmes, les soupèse, les compare et c’est tout simplement divin.

Il plaisait [à Isabelle] d’autant plus qu’il était clergyman ; elle avouait nourrir un préjugé très favorable envers cette profession… Quelque chose comme un soupir s’échappa de ses lèvres tandis qu’elle faisait cet aveu. Peut-être Catherine eut-elle tort de ne point lui demander les raisons de cette douce émotion. Mais elle n’était pas assez expérimentée dans les subtilités amoureuses ou les devoirs de l’amitié pour reconnaître les moments où les circonstances exigent de délicates railleries, ou ceux où l’on se doit de forcer une confidence.

[Catherine] ne pouvait s’empêcher d’être vexée de ce que Thorpe n’arrivât point, car, outre son impatience de danser, elle comprenait très bien que, tout le monde ignorant la véritable dignité de sa situation, elle partageait avec une kyrielle d’autres jeunes filles qui étaient encore assises l’humiliation de ne pas avoir de cavalier. Etre déshonorée aux yeux du Monde, revêtir l’apparence de l’infamie quand son corps est tout pureté et ses actions toute innocence et quand l’inconduite d’un autre est la véritable cause de son avilissement, voilà l’un des événements qui sont le lot particulier d’une existence d’héroïne, et la force d’âme dont elle témoigne en un moment pareil clame très haut la noblesse de sa nature. Catherine, elle aussi, révéla toute sa force d’âme : elle souffrit, mais nul murmure ne s’échappa de ses lèvres.

Northanger Abbey recèle bien d’autres charmes ; le roman est un éloge au roman gothique –éloge sincère, au point que Jane Austen n’hésite pas à lister les ouvrages à la mode de l’époque et reproche aux romanciers de ne jamais évoquer la littérature dans leurs propres écrits ; éloge railleur, bien entendu, lorsqu’elle place son héroïne dans une situation où les vieilles bâtisses et les fantômes finissent par se retourner contre elle.

Ce roman a ceci de commun avec Persuasion qu’il place une grande partie de l’intrigue dans la ville d’eau de Bath. On sait que Jane Austen n’aimait pas cette ville où elle a passé une partie de son adolescence. Dans Persuasion, elle traite de la haute société ; Northanger Abbey est consacré à une classe plus moyenne. Les traditions sont décortiquées, la foule prise à témoin de l’évolution des héros. Une projection éblouissante du lecteur au cœur de la société anglaise.

Et que dire de l’intrigue elle-même ? Comme d’habitude, à mes yeux en tout cas, elle est banale et sert l’auteure à développer son analyse percutante de la société. Orgueil et préjugés est probablement la seule histoire de Jane Austen qui se suffit à elle-même ; il suffit d’en voir le nombre d’imitations pour s’en convaincre. Ce n’est pas le cas des autres romans d’Austen, en tout cas certainement pas le cas pour Northanger Abbey. Et pourtant, je ne m’en lasse pas. C’est en cela que le roman est subtil et merveilleux.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

La solitude du pianiste

Catherine Rolland

La solitude du pianiste

Editions Les Passionnés de bouquins – 2016

 

Yann Kassowicz est pianiste virtuose. Veuf depuis quatre ans, il a retrouvé un nouvel équilibre entre Louise, son agent, Nathan et Sarah, ses enfants adolescents et Matthias, son frère, venu s’installer chez lui avec ses propres enfants. Tout semble aller comme sur des roulettes, dix jours avant un concert majeur qu’il doit donner à l’Auditorium de Lyon. Sauf qu’un mal de tête épouvantable vrille sa tête depuis quelque temps. Loin de la simple migraine, ses douleurs ont un lien avec le décès de sa femme quelques années plus tôt.

Catherine Rolland signe là un thriller dont la construction est particulièrement intéressante. Le secret que Yann pensait détenir seul est en fait partiellement connu de plusieurs individus qui gravitent autour de lui. Le lecteur assiste à une enquête menée, non par une personne seule, un duo de choc ou des policiers comme dans un thriller classique, mais par plusieurs témoins de faits individuels, tous liés à la disparition de l’épouse du pianiste : une vieille professeure de musique, le frère du virtuose et ses enfants. Une enquête intergénérationnelle, en quelque sorte, qui n’est pas sans évoquer les besoins de construction de l’enfant au contact d’adultes de différentes classes d’âge.

Dans Ceux d’en haut, premier roman de l’auteure que j’ai lu, le lecteur est plongé avec des détails d’une précision redoutable dans le milieu hippique. Dans La solitude du pianiste, c’est dans les partitions de piano que Catherine Rolland nous immerge. L’analyse technique des œuvres du répertoire classique a beaucoup touché l’ancienne pianiste qui dort en moi. J’ai intensément ressenti dans le texte les enjeux de la planification et des répétitions d’un concert, au point de m’imaginer un peu sur les devants de la scène aux côtés du héros.

La solitude du pianiste est le troisième roman de l’auteure (elle en a publié un quatrième depuis : Sans lui). Les portraits sont subtils et le développement psychologique des personnages maîtrisé. S’il reste de petites maladresses dans l’écriture, elles sont balayées par l’intérêt de l’histoire.

Si vous souhaitez connaître l’univers du pianiste professionnel, si vous aimez les bons thrillers, si, tout simplement, vous êtes à la recherche d’un roman pour égayer votre soirée, lancez-vous aux côtés de Yann et de ses amis dans l’enquête captivante dont je ne dévoile pas davantage. Vous passerez un moment de lecture très agréable.

=> Quelques mots sur l’auteur Catherine Rolland

Samedi 6 mai, Espace Culturel Leclerc de Bourg en Bresse – anecdote de dédicace

Une maman s’arrête devant notre table avec ses deux enfants (fille et garçon). Henri, mon éditeur, lui présente Quatorze appartements ; la lectrice hésite. Au fil de la conversation, il lui parle d’un autre roman publié par l’Astre Bleu, qui lui donne bien envie aussi. Elle décide de réfléchir et part dans les rayons.
Trois minutes plus tard, sa fille revient avec son porte-monnaie.         « Combien coûte le livre ? »                                                                                                                                 Elle n’a pas assez. Je suis prête à lui offrir le complément mais elle va chercher son frère.qui a son porte-monnaie sur lui. A eux deux, ils ont assez. Ils veulent offrir Quatorze appartements à leur maman pour la fête des mères !
Le garçon fait le guet pour déjouer l’attention de la mère. Pendant ce temps-là, j’écris une dédicace bien personnalisée. Puis Henri emmène la fille à la caisse avec mon roman. Tout se passe comme sur des roulettes.
Un quart d’heure plus tard, la maman revient avec le roman conseillé par mon éditeur sous le bras. Elle décide d’acheter les deux ! Je vois les enfants, affolés, dans son dos… La femme d’Henri leur fait un clin d’œil qui les rassure. J’explique le plus sérieusement du monde à la maman que pour la première fois de ma vie, je vais faire un refus de vente. Elle est interloquée, mais je résiste. Je lui offre en compensation un recueil de 3 nouvelles que j’aime offrir, au dos duquel il y a mon adresse FB et je lui dis que dans quelques jours, je pense qu’elle m’enverra un message.
Si elle a compris, elle ne l’a pas montré. En tout cas, ça a été un rayon de soleil dans ma journée !

Chaleur

Joseph Incardona

Chaleur

Editions Finitude – 2016

 

La Finlande est un pays assez peu connu, quand on y pense. Que savez-vous, par exemple, de ses festivals ? De son championnat du monde de porter d’épouses ? Du football en marécage ? Du lancer de botte ? Du championnat d’écrasement de moustiques ?

Chaleur, vous vous en doutez peut-être, n’évoque pas la météo d’Europe du nord ; pour se réchauffer, il faut chercher ailleurs. Le roman est consacré au championnat du monde de sauna. Cent-deux concurrents s’affrontent dans un sauna à 110°C. Celui qui tiendra le plus longtemps gagnera le titre. Les champions viennent de partout. Turquie, Russie, Finlande bien sûr… Joseph Incardona ne nous embarque pas dans une visite guidée de la Finlande. Il consacre tout le roman au chapiteau dans lequel se dresse le sauna et à l’hôtel où dorment les concurrents. Parmi eux, deux favoris dont il va décortiquer le mental et l’emploi du temps durant les quatre jours du tournoi : Igor le Russe, éternel second et Niko Tanner l’acteur de porno, vainqueur des trois derniers championnats. Qui va gagner la coupe, cette année ?

J’attendais beaucoup de ce roman, après avoir rencontré l’auteur invité de la librairie de mon quartier. Joseph Incardona a la parole facile, beaucoup d’humour. Il parle de son roman et de ses romans précédents (Derrière les panneaux il y a des hommes, par exemple, Grand Prix de littérature policière 2015) avec un enthousiasme communicatif. Ses héros sont hauts en couleur. Prenons Niko Tanner, dans Chaleur : son métier n’est pas banal, c’est le moins qu’on puisse dire ; Joseph Incardona a imaginé un personnage tout à fait unique, un acteur porno sur le retour qu’il suit dans son intimité. Un peu de voyeurisme ne faisant jamais de mal, j’avais envie de me délecter des affaires salaces promises par l’auteur et mes fantasmes. J’ai donc acheté le livre à l’occasion de cette rencontre.

Mais j’ai été globalement déçue… Je m’attendais à plus de croustillant, à un texte au vocabulaire truculent, un livre qui fait du bien à l’âme en quelque sorte. Le sujet s’y prête, si on y pense. Il faut être fêlé pour s’installer dans un sauna à 110°C et décider d’y rester plus longtemps que les autres. Les intrigues cocasses comme celle-ci sont propices à une histoire au goût doux et amer. L’auteur m’avait séduite dans la librairie, je m’attendais à retrouver son charisme entre les lignes du texte. Il y a de l’humour dans le roman, on ne peut pas dire qu’il n’y en a pas. Du sarcasme, du cynisme aussi. Du vocabulaire truculent également, oui, sinon le choix des personnages serait incompréhensible. Mais le tout est enveloppé dans une sécheresse de style voulue par l’auteur ; il souhaitait reproduire dans l’écriture la température et la sécheresse du sauna. Le style est donc sec, claquant. Hélas, trop technique à mon goût. Je me serais attendue, au contraire, à un style décalé, tout comme les personnages le sont.

Du coup, je me suis assez peu laissé emporter par l’histoire. Je suis restée au niveau des règles du championnat que Joseph Incardona rappelle à la dernière page du roman. Et je le regrette. Je ne sais pas ce qui restera dans ma tête de cette histoire dans quelques semaines. L’envie de retourner en Finlande, peut-être. Déjà pas si mal !

=> Quelques mots sur l’auteur Joseph Incardona

La porte

Magda Szabo

La porte

Traductrice : Chantal Philippe

Viviane Hamy, 2003

 

Après avoir tenté en vain de lire La porte en hongrois (style d’une richesse inouïe, trop pour moi qui ne pratique pas la langue au quotidien), j’ai acheté la version française dès sa parution. Depuis, le livre dormait dans ma bibliothèque. Il a fallu que j’entende récemment plusieurs éloges du roman pour que je me décide à le sortir des rayons. Je viens de le terminer. Si vous aussi, comme moi, vous avez La porte dans votre « PAL », extirpez le roman de sous la pile. Essuyez-en la poussière, installez-vous confortablement et ouvrez la première page. Prenez garde, vous allez lire un roman exceptionnel.

La porte est l’histoire d’une rue de Budapest dans les années 1980. Une rue, des immeubles, des petits commerces, des habitants et une concierge, Emerence. Quel âge a-t-elle ? Personne ne le sait, mais d’après les calculs de certains, elle est née aux environs de 1905. Elle mériterait de prendre sa retraite mais elle est infatigable. Elle trime du matin au soir. Elle balaie la neige, lave les escaliers, nettoie les appartements, fait la cuisine… Personne ne peut lui en imposer. C’est elle qui choisit ses clients, ses tarifs, ses horaires. Elle a ses codes de solidarité ; par exemple, elle transporte à longueur de journée ses « plats de marraine » pour nourrir les souffrants et les nécessiteux. C’est une fée, une divinité, un roc. Mais aussi une sorcière, un chien enragé. Un mystère.

Le roman tourne autour de la dualité entre deux femmes. La narratrice dont Emerence ne prononcera le nom qu’une seule fois au cours de nombreuses années de service, écrivain de talent, incarne l’intellectuel, le cérébral, la réflexion, le respect des conventions. Emerence, au contraire, c’est le pragmatisme même. Le bon sens paysan. Les seules valeurs qu’elle reconnait sont celles associées au travail physique. Tout le reste n’est que foutaise et hypocrisie. Elle ne se sent redevable que de ses propres lois. C’est dire si ces deux femmes sont différentes. Qui a raison ? Qui a tort ? Emerence méprise l’écrivain mais se dévoue corps et âme pour la femme. L’écrivain n’en peut plus des coups d’éclat d’Emerence, de son ingérence, pourtant la concierge lui est totalement indispensable. Au fur et à mesure du roman et de leurs affrontements, la vie d’Emerence va nous être dévoilée. Sa vie passée, mais aussi celle qui existe derrière sa porte hermétiquement close, dont elle interdit l’accès à tous, y compris à sa famille et ses amis.

Dans la Hongrie communiste des années 1980 pré-glasnost, l’ouvrier et le paysan avaient peut-être moins le vent en poupe que dans les décennies précédentes ou dans d’autres pays du bloc de l’Est, mais ils restaient le modèle de référence. Magda Szabo a-t-elle voulu faire incarner par ses deux héroïnes l’affrontement entre deux idéologies ? La porte est un portrait vivant de l’époque à un autre titre aussi : la rue est un village où tout le monde se connait. La solidarité y est naturelle, universelle. Tellement forte parfois qu’elle frise l’ingérence. J’ai connu ce mode de fonctionnement dans mon enfance, lors de mes visites chez mes grands-parents. S’il parait insensé aujourd’hui, c’est bien ainsi que la vie se déroulait à l’époque. Le système administratif, lui aussi, retombé depuis dans l’utopie, a fonctionné comme l’auteure nous le présente. En lisant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher une certaine nostalgie pour un système qui, s’il a déraillé sur bien des points, a pourtant permis d’accompagner les petites gens. Magda Szabo en décrit cet aspect-là, l’humain, le charitable.

La porte est un de ces grands romans étranges qui marquent. Il ne donne aucune leçon de morale, il ne prône pas le rêve, il n’est vecteur d’aucune idéologie. Ses héros sont plus ou moins sympathiques. Pourtant, il est porteur d’une atmosphère à laquelle il est impossible de rester indifférent, derrière lequel des messages d’une profonde humanité sont distillés.

=> Quelques mots sur l’auteur Magda Szabo

Le poète de Gaza

Yishaï Sarid

Le poète de Gaza

Traductrice : Laurence Sendrowicz

Actes Sud, 2011

 

Un agent secret israélien spécialisé dans la découverte des projets d’attentat et l’interrogatoire un peu musclé de Palestiniens soupçonnés d’activisme terroriste se voit confier la mission de lier connaissance avec une auteure israélienne, Dafna. Il doit se faire passer pour un écrivain débutant qui souhaite se faire aider dans l’aboutissement de son projet littéraire. Ce n’est qu’une façade, bien entendu. L’objectif réel est de faire sortir Hani de la bande de Gaza, un grand poète atteint d’un cancer en phase terminale, le faire hospitaliser à Jerusalem et à travers lui, retrouver son fils, organisateur d’attentats kamikazes.

Tout comme dans Une proie trop facile (Actes Sud, 2015), l’histoire que raconte Yishaï Sarid n’est qu’un prétexte pour décrire la complexité de la société israélienne ; son armée dans Une proie trop facile, les rouages des services secrets dans Le poète de Gaza. Il se désespère de l’impossibilité à aboutir à un accord de paix entre deux peuples assoiffés de sang – sang de civils pour l’un, sang de terroriste, terreau de haine, pour l’autre. L’impasse semble totale, le désespoir immense, au point que malgré les idéaux qu’ils servent, bon nombre d’agents de services secrets finissent par péter un câble et commettre l’irréparable.

L’agent secret est le narrateur. Son nom n’est jamais prononcé ; c’est un monde souterrain que décrit Yishaï Sarid dans ce roman. La lourde implication personnelle qu’oblige cette charge est décrite en détails. Un agent des services secrets est partout : sur le terrain, dans les sous-sols sombres où ont lieu les interrogatoires, auprès des indics. Partout donc, sauf chez lui où il ne passe que sporadiquement. L’homme est un soldat. Son engagement professionnel conduit à l’inévitable destruction de sa vie privée. Personne ne peut en être surpris ; la sécurité des citoyens israéliens passe par le sacrifice de certains d’entre eux.

L’auteur pénètre les pensées intimes de l’agent secret. L’exécutant, pour être parfait, doit fonctionner en mode robot. Mais l’homme émerge peu à peu derrière le soldat ; l’homme est un robot pensant. Lorsqu’il sent ses certitudes s’ébrécher, l’acte de folie le guette. Les services secrets israéliens n’ont pas les moyens de gérer les états émotionnels. C’est une des failles su système, parfaitement décrite dans ce roman.

Yishaï Sarid, aborde également la troublante complexité palestinienne dans Le poète de Gaza. L’angle d’approche est plus simpliste, renvoie probablement l’auteur au monde intellectuel qu’il côtoie. Le vieil homme lettré du roman est un sage. Palestinien ou pas, c’est avec le détachement que permettent l’âge et l’annonce de la mort prochaine qu’il évoque sa vie passée. La méditation et la philosophie sont ses maîtres mots. Le terrorisme ne le regarde pas. Vu sous cet angle, derrière la lutte sans merci entre Israéliens et Palestiniens se profile une forme d’acharnement des forts contre les faibles. Il y a de quoi déstabiliser les plus endoctrinés !

Yishaï Sarid ne propose pas de solution. Après avoir milité en vain pour la paix, il n’en a peut-être plus à proposer. Lire ce roman, même si depuis son écriture le Moyen-Orient a sombré dans un chaos plus mondial et plus extrémiste encore, c’est mieux comprendre l’impasse dans laquelle se trouvent ces peuples obligés de vivre ensemble malgré eux.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid