Antigone

Henry Bauchau

Antigone

Acte Sud – 1997

 

Parfois, nous faisons des découvertes littéraires qui se transforment en révélations. Pour moi, Antigone en est une.

Tout le monde connait la légende d’Antigone. La tragédie de la descendance d’Œdipe et Jocaste racontée par Sophocle ou Anouilh n’a rien à envier aux romans noirs d’aujourd’hui. Plus macabre, ce serait vraiment grotesque. Plus théâtral, difficile d’imaginer. Chez Henry Bauchau, la légende prend une autre dimension, encore plus profonde, encore plus lugubre. L’intégration des personnages dans un roman permet à l’écrivain belge de les étoffer davantage, de planter les décors, sobrement certes, mais solidement taillés dans la pierre et le bois plutôt que dans le carton-pâte. La légende est sublimée. Et, idée merveilleuse tellement le résultat est réussi, Henry Bauchau ne se contente pas de mettre en mots la mort violente des héros ; il remonte le fil de l’histoire jusqu’à Athènes peu après la disparition d’Œdipe. Il imagine le retour d’Antigone à Thèbes, sa reprise de contact avec les siens après dix ans d’errance et ses vaines tentatives pour stopper la guerre fratricide. La jeune thébaine, drapée dans sa souffrance et la rébellion, égérie en échec, est majestueuse. Placée par les siens sur un piédestal, idolâtrée mais inutile, l’Antigone de Bauchau sert autant la progression inexorable du destin que l’Antigone des premiers écrivains qu’elle a inspirés.

Pourquoi est-ce que tous : Œdipe, Clios, Etéocle, Ismène et moi-même nous te laissons déranger nos existences, troubler nos désirs, nos folles ambitions et notre goût effréné pour la vie ? Oui, pourquoi t’aimons-nous tellement, je ne m’étais jamais posé cette question, mais ta présence, ton silence m’interrogent ? Nous t’aimons à cause de ta beauté, qui n’est pas celle de Jocaste ni d’Ismène, mais, plus cachée, plus attirante, celle des grandes illusions célestes. Et tu n’es pas seulement belle, ma sœur, tu es encore si étonnamment folle, tu fais si bien croire à ta folie, tu la fais si bien vivre autour de toi.

Que c’est beau ! Du théâtre classique, Bauchau n’utilise pas les codes, seulement l’esprit. Pas d’unité de lieu, de temps ou d’action. Pas de chœur. Et pourtant… Ce roman se lit comme une pièce de théâtre classique. Il n’est pas autre chose, il ne peut pas être lu autrement. Les mots choisis, le ton adopté, l’histoire évidemment. C’est Antigone qui raconte. Elle se tord dans son désespoir. Elle souffre avec les pauvres qu’elle soulage, avec ses frères qu’elle n’arrive pas à raisonner, avec sa sœur qui l’aime et la déteste en même temps. En toile de fond de sa narration, tel le chœur du théâtre antique, quelques personnages secondaires relatent des événements du passé. Ainsi d’Hémon qui raconte la première bataille entre les troupes d’Etéocle et de Polynice, ou d’Ismène qui inspire les doigts sculpteurs de sa sœur en décrivant l’amour de Jocaste pour ses fils. Le texte est puissant, par sa richesse et sa sobriété soigneusement choisies.

Je suis hors de moi. Quelque chose dit même : Enfin, hors de moi ! Il ne faut plus courir, marcher pour ne pas être hors d’haleine. Marcher vite, je ne pourrais pas faire autrement mais ne plus courir, ne pas m’affoler. Je ne suis pas folle, à Thèbes ce sont les hommes qui sont fous et le sage Créon, Créon le temporisateur plus que tous les autres. Nous, les femmes, accepter de laisser pourrir le corps de notre frère abandonné aux bêtes et gardé par des soldats ! Jamais !

Les caractères sont entiers. Les décisions catégoriques. Les gestes amples. Les pensées grandioses. Pas de demi mesures. Antigone est caricaturale comme peut l’être le personnage d’une pièce de théâtre. Ses propos sont clamés, comme sur scène. La magnificence du texte est indescriptible.

Oui, c’est ce que tu veux, tu tombes, tu retombes et pourtant tu allumes cette nouvelle flamme qui t’attire irrésistiblement. La musique à l’intérieur de ton oreille ne s’interrompt pas mais il y a une autre voix, celle de Jocaste qui te dit : Dépose ton fardeau. Tu peux.

Thèbes va tomber. Etéocle et Polynice vont s’entre-déchirer. Créon va vaincre, Antigone va mourir. Le lecteur connait la fin du roman avant de l’avoir commencé. Ici, impossible de spoiler. Le plaisir est dans les mots choisis par Henry Bauchau et l’atmosphère théâtrale qu’ils dégagent.

=> Quelques mots sur l’auteur Henry Bauchau

Rouge Tandem

Ln Caillet 

Rouge Tandem

L’Astre Bleu Editions – 2019

 

Les deux mots qui composent le titre du roman de Ln Caillet résument bien l’intrigue. Rouge, une jeune femme cabossée par la vie, refuse d’affronter la réalité et d’apprendre la cause de la disparition de ses parents. Elevée par Rose et Georges, ses grands-parents paternels, elle a toujours connu le tandem qui rouille au fond de leur garage. Un tandem qui a vécu bien des aventures. Le jour où Rose décide d’opérer le grand nettoyage de sa maison et de ces petits riens qui se sont accumulés au cours de sa longue vie, Rouge ressort le vélo pour raviver les souvenirs de l’aïeule. Elle essaie ainsi de maintenir la vieille femme en vie, sans se rendre compte de l’impact de cette démarche sur ses propres fragilités.

Ce roman est un petit écrin d’amour, à décliner à tous les temps de l’indicatif et de l’imaginaire. Le tandem, au centre du récit, permet à Ln Caillet de remonter le temps, d’aborder la montée du féminisme avant la Deuxième Guerre mondiale, de traîner sur les routes de France et des congés payés, d’évoquer la Résistance ou de frissonner selon les codes du polar. Il rapproche aussi la pétillante grand-mère de sa petite fille, cicatrise les plaies à vif, autorise enfin au lâcher-prise longtemps contenu. Voici donc un étonnant récit qui mélange les genres. Recueil de nouvelles, roman d’amour et roman à intrigue, passé et présent imbriqués, ce récit est cacophonique d’après Rose, ou plutôt polyphonique, comme la reprend Rouge. Car, comme Ln Caillet l’explique par la bouche de son héroïne, « pourquoi une œuvre littéraire devrait-elle forcément correspondre à un genre, une norme, entrer dans une classification ? Pourquoi une histoire doit-elle forcément être cataloguée pour avoir le droit d’exister ? »

Je découvre l’univers d’écriture de Ln Caillet, mais la romancière en est à son huitième livre avec Rouge Tandem. Si j’ai regretté quelques manques de profondeur dans l’évocation de certains sujets, l’écriture, elle, souvent métaphorique, prouve une certaine maîtrise stylistique.

La vieille dame but une délicate gorgée de thé, reposa sa tasse, mais garda les mains serrées autour. Ses doigts étaient déformés par l’usure et, sur sa peau parcheminée, des veines dessinaient d’innombrables chemins, une carte topographique palpitante.

L’autrice se lance aussi, par moments, dans des formes d’écriture poétique que seuls l’amour inconditionnel et les recettes de cuisine permettent. Savez-vous seulement préparer les gâteaux de foies de volaille ?

Des foies, le fiel tu prélèveras, sinon amer tu seras
Rose en tunique bleu turquoise parsemée de petits canards blancs
Crème fraîche entière et pas à moitié
Une petite tâche sur le canard blanc, un œil de sang
Rien ne vaut les hachoirs manuels d’antan

En refermant ce joli roman plein de charme, je n’ai eu qu’une seule envie : tendre la main à Rouge et l’aider, sans béquilles ni fausses excuses, à troquer enfin la grisaille de son spleen pour les couleurs vives des tenues vestimentaires de son aïeule. Lorsque l’on a choisi de s’appeler Rouge, ne doit-on pas inonder son prénom de lumière ?

=> Quelques mots sur l’autrice Ln Caillet

Testament à l’anglaise

Jonathan Coe

Traduction : Jean Pavans

Testament à l’anglaise

Editions Gallimard – 1995

 

Voilà bien un livre à plusieurs niveaux de lecture. Étonnamment, tous des niveaux primaires, même lorsque le sujet porte (ne peut faire autrement que de porter), à réflexion.

Testament à l’anglaise est l’histoire de la famille Winshaw, dynastie anglaise tentaculaire richissime du XX° siècle. Non, Testament à l’anglaise est l’histoire d’un jeune biographe, Michael Owen, choisi par une vieille descendante des Winshaw pour écrire la biographie de son illustre famille. Ce n’est pas encore ça. Testament à l’anglaise est l’histoire du démantèlement, brique après brique, des socles de la démocratie. Le tout servi dans un humour anglais des plus fins.

Je vais commencer par le négatif, comme cela je l‘évacue pour me concentrer sur le réel intérêt du roman. Les cent dernières pages, soit un septième du livre, sans doute un hommage à Agatha Christie et à ses petits nègres bien connus, n’apportent rien à l’histoire. A se demander si leur rôle n’est pas d’étendre le lectorat aux amateurs de romans noirs et de thrillers psychologiques. Vous pouvez sans souci vous arrêter à la 576° page, la matière y est amplement présente. La suite est inutile.

Quelle est donc cette famille Winshaw, dont l’arbre généalogique figure heureusement au tout début du roman, car j’ai dû m’y reporter plusieurs fois pour bien me situer dans les personnages ? Matthew et Frances, nés respectivement en 1873 et 1879, ont eu le bonheur de générer cinq enfants, tous nés avant la première guerre mondiale. L’histoire démarre avec eux. On pressent des conflits sympathiques au sein de la fratrie. Tabitha, la folle, que ses frères bien aimés ont enfermée pendant plus de cinquante ans dans un asile du fin fond de la lande anglaise. Godfrey, l’aviateur abattu pendant la deuxième guerre mondiale, dont on va rapidement soupçonner que la mort n’est pas un simple fait de guerre. Lawrence qui se bat avec un drôle de cambrioleur le jour du cinquantième anniversaire de son frère Mortimer et le tue. Charmante fratrie, donc, dont la descendance, des cousines et cousins londoniens influents dans leurs cercles professionnels respectifs, vont tisser une toile lobbyiste serrée et jouer un rôle majeur, dans les années 1990, dans la fragilisation de la démocratie anglaise.

Tabitha est peut-être moins folle que ses frères le souhaiteraient. C’est probablement la quête d’une revanche qui la conduit à recruter Michael Owen, jeune romancier dépressif, pour dresser un portrait sans complaisance de sa famille. Jonathan Coe va imbriquer la vie du jeune biographe dans celle des membres de la dynastie Winshaw, sur deux plans différents. D’une part, par le jeu du hasard et de la construction littéraire, Michael Owen va croiser le chemin de quelques personnages associés, à un moment ou à un autre, aux Winshaw. D’autre part, la vie du biographe et de ses proches sert l’auteur pour démontrer concrètement les effets dramatiques de l’influence des Winshaw sur l’économie et la politique anglaises.

Et nous arrivons au fond de l’histoire de Jonathan Coe, sa critique ouverte de la politique ultra libérale de Margaret Thatcher. Les petits-enfants de Matthew et Frances, au nombre de six, travaillent tous dans un domaine influent : Hilary prend le contrôle des médias ; Roddy celui de l’art et Dorothy celui de l’agroalimentaire, vous savez, cette science qui sait transformer en quarante et un jours un poussin tout juste sorti de l’œuf en concentré de protéines. Quant à Thomas, Henry et Mark, l’un d’eux est politicien et s’est donné pour objectif de démanteler la sécurité sociale, l’autre est banquier (c’est bien pratique d’avoir un banquier dans sa famille) et le troisième est… allons, que manque-t-il au palmarès des lobbies économiques ? Vendeur d’armes, bien sûr. L’Irak vient d’envahir le Koweit, ça tombe plutôt bien pour lui !

Je n’en raconterai pas plus sur l’histoire. Certains passages sont hilarants. Vous trouverez la meilleure recette de pudding aux pommes de votre vie, saurez enfin comment en terminer avec les poulets mâles dont la valeur économique pour la consommation est nulle, apprendrez les meilleures techniques de voyeurisme et deviendrez de fins experts en missiles moyenne portée. Mais vous comprendrez aussi, enfin, pourquoi votre dossier médical a disparu dans votre hôpital préféré et comment percer sur le marché de l’art (ça, ceci dit, vous vous en doutez un peu).

En France, la plupart des sujets de fond du Testament à l’anglaise sont terriblement d’actualité. Quelques ministres de la santé ont sans doute le roman de Jonathan Coe, je ne dirais pas sur leur livre de chevet car ce n’est qu’un roman, ça ne ferait pas sérieux, mais dans le tiroir de leur table de nuit, à sortir pendant leurs insomnies créatives. A méditer. A combattre, surtout.

=> Quelques mots sur l’auteur Jonathan Coe

2666

Roberto Bolaño

Traducteur : Robert Amutio

2666

Christian Bourgois Editeur – 2008

 

Je ne savais pas à quoi m’attendre en attaquant ce pavé. Le seul indice de qualité dont je disposais, moi qui ne connaissais ni l’auteur ni son œuvre, était que l’amie qui me l’a mis entre les mains, lectrice parmi les plus aguerries, m’a harcelée jusqu’à ce que je l’attaque enfin. « Ça y est, tu l’as commencé ? ». Eh bien, oui. Non seulement je l’ai commencé, mais j’ai dévoré les 1357 pages écrites en petits caractères, allant même jusqu’à ralentir ma lecture vers sa fin pour ne pas atteindre trop vite le mot final. Quelle œuvre magistrale !

Le roman est écrit en cinq parties distinctes. Il a comme fil conducteur les viols de femmes couplés d’assassinat, non élucidés, de Ciudad Juarez (ou son avatar de fiction, Santa Teresa), ville mexicaine frontalière des Etats-Unis, point de passage des clandestins et de la drogue vers les Etats-Unis. Bien entendu, limiter la structuration du roman et l’intrigue à l’énonciation de ce fait divers atroce serait une réduction idiote et avilissante. Ce livre est en réalité bien plus qu’un roman. C’est une ovation à la littérature internationale  d’une telle maîtrise stylistique que malgré la traduction, sa puissance est colossale.

Le roman débute par la quête de quatre universitaires européens, spécialistes de littérature allemande et, plus particulièrement, admirateurs de Benno von Archimboldi. L’écrivain (allemand, malgré son nom) est octogénaire, nobélisable, avare de son intimité et fuit toute expression publique. La deuxième partie reprend un personnage secondaire de la première, un universitaire espagnol résidant à Santa Teresa au Mexique. Subtilement, Roberto Bolaño amène le lecteur vers les assassinats, auxquels il consacre pleinement ses troisième et quatrième parties, sous deux angles de vue différents. Volontairement, je n’évoque pas le sujet de la cinquième partie. Il faut bien laisser le lecteur se faire happer par l’histoire comme je l’ai été moi-même !

Même ainsi, la description de 2666 est loin d’être complète. Le style d’écriture, bien qu’il garde tout le long du récit un côté sobre et concis qu’il n’abandonnera jamais, est adapté à chaque atmosphère. La première partie est européenne et universitaire, rythmée par l’agenda des congrès de littérature germanique. Les clins d’œil à la littérature allemande y sont légion. Bien que Chilien d’origine, Roberto Bolaño maîtrise les écrits de Stephan Zweig, Thoman Mann et autres grands auteurs allemands, c’est incontestable. La deuxième partie, espagnole, a des envolées dignes de Cervantes. Le troisième volet est évidemment nord-américain ; le quatrième, sud-américain. Enfin, le cinquième (et je ne l’évoque que pour donner envie aux lecteurs d’entamer ce monument littéraire) baigne dans l’atmosphère soviétique ponctuée de relents que Dracula approuverait sans doute. On ne quitte un volet du livre que pour plonger avec plus de force dans le suivant, ballotté par la puissance des mots au service absolu de la fiction. Et ça fonctionne !

J’évoquais le style sobre… Cet épithète est loin de se suffire à lui-même, tellement il offre de possibilités. Et l’auteur les exploite sans compter. Selon son angle d’attaque, le ressenti du lecteur varie entre humour, horreur, poésie et j’en passe.

Un exemple dans la première partie :

La première conversation téléphonique, celle que lança Pelletier, démarra laborieusement, même si Espinoza attendait cet appel, comme si tous deux avaient eu du mal à se dire ce que tôt ou tard ils devaient se dire. Les premières vingt minutes eurent un ton tragique, le terme de destin fut employé dix fois et celui d’amitié vingt-quatre. Le nom de Liz Norton fut prononcé cinquante-neuf fois, dont neuf pour rien. Le nom de Paris fut avancé en sept occasions, Madrid, en huit. Le mot amour fut prononcé deux fois, une fois par chacun d’eux. Horreur fut prononcé en six occasions et bonheur une fois (c’est Espinoza qui l’employa).

Un extrait dans la deuxième partie :

Ce soir-là, tandis que sa fille dormait et après avoir écouté le dernier bulletin d’informations sur la radio la plus populaire de Santa Teresa, La voix de la frontière, Amalfitano […] se dirigea vers la partie arrière du jardin. […] Le livre de Diente était toujours suspendu à côté du linge que Rosa avait lavé ce jour-là, du linge qu’on aurait dit fait en ciment ou d’un matériau très lourd car il ne bougeait absolument pas alors que la brise, qui arrivait par rafales, balançait le livre d’un côté à l’autre, comme si elle le berçait à contrecœur, ou comme si elle cherchait à le tirer des pinces qui le maintenaient à la corde à linge.

Enfin, un dernier exemple issu de la quatrième partie :

En juillet on trouva le cadavre d’une femme à environ cinq-cents mètres de l’accotement de la route de Cananea. La victime était nue et d’après Juan de Dios Martinez, qui prit en charge l’affaire, jusqu’à ce qu’il soit remplacé par l’inspecteur Lino Rivera, l’assassinat s’était produit sur les lieux mêmes, car dans la main fermée de la victime on trouva du zacate, la seule plante à pousser de cette zone. D’après le médecin légiste, la mort était due à un traumatisme cranio-cérébral ou à trois blessures faites avec un objet pointu et tranchant dans le thorax, mais l’état de putréfaction du cadavre ne permettait pas de donner une réponse définitive sans examens pathologiques ultérieurs.

Les viols meurtriers non élucidés de Ciudad Juarez, décrits avec moult détails glaçants, sont au cœur de ce roman. Le ton de Roberto Bolaño n’est pas voyeur. Il n’est pas accusateur non plus. Il est simplement factuel et en cela, il dénonce l’inaction policière bien plus efficacement qu’un doigt pointé. Et plus encore : à toutes ces victimes qui n’ont pas été vengées, dont parfois l’identité n’a même pas pu être retrouvée, l’écrivain redonne une âme. On les sent flotter au-dessus du roman, les âmes en colère. Elles agacent le lecteur, elles l’empêchent de refermer le livre avant de l’avoir lu jusqu’à la dernière page. Car refermer 2666 en cours de lecture signifierait renvoyer ces femmes à l’indifférence de la société.

Ouest France a publié un article en février 2016, soit huit ans après la parution de ce roman, avec le titre « Ciudad Juarez, capitale mondiale du crime ». D’après l’article, en 2010, la ville aurait enregistré dix homicides par jour et plusieurs dizaines d’enlèvements par mois. Entre 1993 et 2003, plus de 400 femmes ont été enlevées, torturées et violées. La justice a mis dix ans à se saisir de l’affaire et, aujourd’hui, ces meurtres ne sont toujours pas élucidés.

Roberto Bolaño, tel un chef d’orchestre de premier ordre, donne le ton. Le phrasé est précis, lent ou rapide selon la volonté de son créateur. Le lecteur ne peut que savourer comme du petit lait les modulations rythmiques, malgré la répulsion qu’il ressent à certains passages. J’ai lu quelques extraits à mes proches et me suis rendu compte de la subtile complexité linguistique qui m’obligeait à accélérer ou ralentir ma récitation à des moments charnières imposés par l’auteur, toujours justes, toujours percutants. Le rythme est d’une rare maîtrise et c’est exquis.

Et ce qui est incroyable, c’est que malgré ma chronique déjà longue, je ne vous ai rien dit… J’espère vous avoir donné envie de découvrir ce chef d’œuvre, roman posthume de Roberto Bolaño. Ce qui est certain, en ce qui me concerne, c’est que je vais remonter le temps et lire d’autres ouvrages de l’auteur, dont plusieurs annoncent l’écriture de 2666.

=> Quelques mots sur l’auteur Roberto Bolaño

Dans la peau d’un intouchable

Marc Boulet

Dans la peau d’un intouchable

Editions du Seuil – 1994

 

Marc Boulet négocie un contrat avec son éditeur pour pouvoir endosser pendant quelques semaines les habits et la vie peu enviable d’un mendiant intouchable à Bénarès, ville sainte au bord du Gange. Son objectif ? Ecrire un livre sur la condition d’un quart de la civilisation indienne, les sous-hommes, que les autres qualifient de sales, mangeurs de porc et buveurs d’alcool. Ce n’est pas la première fois qu’il tente un exercice de ce type, puisque quatre années auparavant, il avait déjà effectué l’exercice dans la peau d’un Chinois (Editions Bernard Barrault, 1988).

Il n’est pas non plus le premier à procéder à une métamorphose complète afin d’étudier une société de l’intérieur. Je peux citer, comme deux romans de notoriété certaine, Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas (Editions de l’Olivier, 2010) et, parmi les premiers du genre à ma connaissance, Dans la peau d’un noir de John Howard Griffin (Gallimard, 1976). L’exercice est donc classique et court le danger de juger une population avec un regard extérieur – but de l’opération, peut-être, mais biais sociologique.

Et de fait. La première moitié du livre m’a tellement fatiguée que j’ai été prête à abandonner. Le style journalistique est trop descriptif et l’autour utilise parfois des mots inappropriés. Marc Boulet décrit la dure vie des intouchables selon des critères essentiellement matériels (ils sont sales, ils dorment dans la crasse, ils se font battre par la police, ils mangent à peine…). Ce n’est pas inintéressant mais terriblement voyeur. Au bout de quelques nuits passées sur le parvis de la gare et quelques kilos en moins, sa manière de raconter bascule dans la complainte. Marc Boulet ne décrit plus les intouchables, il décrit ce que ressent un Français qui se travestit en Indien intouchable. Nuance ! C’est en accord avec le titre du livre, d’accord. Mais lorsqu’il évoque la dépression de Marc Boulet, l’ennui de Marc Boulet, l’envie d’alcool de Marc Boulet et les courtes pauses de Marc Boulet entre deux périodes de mendicité (avec douche, repas consistant et sieste au creux des doux bras de sa femme), il ne décrit plus la condition de vie d’un intouchable ; il décrit ce que peut ressentir un nanti qui sombre dans la déchéance. C’est toujours intéressant, mais toujours superficiel. Car la soumission à laquelle notre faux intouchable doit se plier devant l’autorité, les brahmanes ou les autres membres de castes de touchables, révulse en lui l’homme civilisé. Un intouchable de naissance a-t-il la capacité de réagir ? Toutes les études sur la servitude humaine et le maintien volontaire de certaines classes de la population dans des conditions de grande pauvreté le prouvent : les trop pauvres, même s’ils sont des millions, n’ont pas la force de se révolter. Ils ne sont pas dangereux.

J’ai donc failli lâcher le livre mais j’ai persévéré et j’ai bien fait. Petit à petit, le journaliste élève le débat. Il garde le ton de la révolte, mais ce n’est plus à sa propre condition qu’il la consacre mais à celle de son sujet d’étude, enfin. Il part des intouchables pour évoquer les droits de l’homme, mais surtout, et là ça devient passionnant, l’hindouisme, les humanistes de l’Inde (Gandhi et Ambedkar). Il évoque leurs incohérences, les aberrations d’un système modelé sur la sagesse qui traite un quart de sa population pire que des chiens écrasés, qui vénère les vaches et leur donne des déchets à manger, qui est végétarien mais qui laisse crever les poissons dans l’eau polluée des fleuves. Etc, etc, etc.

Un extrait intéressant :

En 1931, après sa première rencontre avec Ambedkar, Gandhi s’étonna qu’Ambedkar soit un enfant de Dieu [un intouchable, ndr] et non un brahmane ému par l’intouchabilité. Comme si les intouchables étaient incapables d’engendrer leur leader. En 1936, Ambedkar flirta avec le sikhisme en conseillant aux intouchables de se convertir à cette religion égalitaire. Gandhi, moqueur et inquiet que l’hindouisme perde vingt pour cent de ses fidèles, s’interrogea sur la question de savoir si les intouchables pouvaient distinguer les mérites entre les différentes religions « plus qu’une vache » (sic).

Un autre :

L’absence de droits de l’homme nait du castéisme et donc de l’hindouisme. Un système social d’hommes et de sous-hommes qui empoisonne l’Inde sous couverture de la religion, de Dieu. Les Occidentaux n’y voient que du feu. Ils combattent à juste titre le racisme et l’antisémitisme dans le monde, mais ils posent un regard indulgent sur le castéisme et considèrent qu’il appartient au patrimoine culturel indien, tel le Taj Mahal. […] Cette excuse culturelle du castéisme m’horripile. On pourrait pardonner de même l’antisémitisme en racontant que ça fait partie du patrimoine européen. On peut toujours tout justifier. Cela suffit !

Qu’en est-il des conditions de vie des intouchables, depuis la sortie du livre il y a vingt-cinq ans ? Le sujet a évidemment aiguisé ma curiosité. Hélas, rien n’a vraiment changé. Les castes restent une réalité de l’Inde contemporaine. D’après Wikipedia que je cite, la National Sample Survey Organisation atteste de la persistance des inégalités de castes dans l’Inde contemporaine. Les basses castes sont sur-représentées dans les catégories les plus pauvres. Dans les campagnes, elles représentent 83 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté alors qu’elles ne sont que 69 % de la population rurale totale. Le différentiel est encore plus grand en ville, où ces chiffres s’établissent à 67 et 48 % respectivement. Et le journaliste Marc Boulet insiste bien sur une des conséquences de ces inégalités : malgré les lois, la police indienne (les « chiens kakis ») peut tabasser à mort un intouchable sur simple accusation d’un membre d’une classe plus élevée. Les badauds qui se regroupent et se régalent du spectacle de rue n’interviennent jamais, de peur de subir le même sort. La soumission est de mise. Il est vraisemblable que la culture de castes ne disparaisse jamais. Pour que la violence institutionnelle disparaisse, en cela Marc Boulet est formel, il faudrait supprimer l’hindouisme. Tout simplement.

=> Quelques mots sur l’auteur Marc Boulet

Le père David, l’Impératrice et le Panda

José FRESCHES

Le père David, l’Impératrice et le Panda

XO Editions – 2017

 

J’ai retrouvé ce livre dans ma PAL avant les vacances. J’avoue ne pas me rappeler de quelle manière il a atterri là ; un cadeau, certainement. J’ai trouvé le titre évocateur (disons qu’il promettait un mix sympathique de spiritualité, de zoologie et d’Histoire). Les deux adorables espiègles de la couverture, même si leur regard est tourné vers le festin de bambou qui les attend, m’ont fait de l’œil. Et me voilà partie à lire 450 pages sur la Chine du XIX° siècle décrite par un occidental du XXI° siècle. Bon. J’ai terminé le livre.

Je le connaissais de nom, José Frèsches, mais je ne le situais pas sur l’échiquier littéraire. Je suis allée fouiller dans sa biographie assez rapidement après avoir attaqué le pavé, car le style pompeux sur un sujet fort bien documenté m’a intriguée. Ah oui, bien sûr, c’est l’homme de la privatisation de TF1. Je me rappelle maintenant. Heureusement, il ne peut être résumé à ça : son parcours universitaire et professionnel légitiment son écriture d’un roman sur la Chine. C’est loin d‘être son premier, d’ailleurs, puisque Babelio référence 38 livres de José Frèsches. Jade, Impératrice, Bouddha, Opium… la grande majorité de ses ouvrages depuis 2002 sont consacrés à la Chine. Vraiment pas surprenant et amplement justifié.

Revenons à notre panda. J’ai terminé le livre et hélas, ma prouesse a été grande. Mon voyage à Pékin en décembre dernier a été le véritable moteur de ma persévérance : il y a en effet dans le roman de nombreuses références à la deuxième guerre de l’opium (1856-1860), que le statut touristique du Palais d’été de l’Impératrice Cixi d’aujourd’hui dénonce à coup d’affichettes dans toutes les allées reconstruites à l’identique après leur incendie par les forces franco-anglaises en 1860.

Nous voilà donc plongés dans l’intrigue. L’Impératrice de José Frèsches n’est autre que Cixi. Le Père David, un ecclésiastique français passionné de naturalisme. Et le Panda, le premier panda capturé dans les forêts du Sichuan et ramené dans le jardin exotique de la Cité Interdite en 1869. Voilà l’histoire. J’ai spoilé les 450 pages du roman de José Frèsches. Oups.

Bon, pas exactement, heureusement. Le lecteur va suivre le père David dans ses missions de sauveur des âmes égarées (les méthodes du XIX° siècle ne valent pas les bonnes vieilles croisades et leurs cruautés, croyez-moi). Il va aussi découvrir les fumeries d’opium (c’est vraiment horrible), les racines de l’éthique animale actuelle (les descriptions des tortures animales sont insoutenables), les méthodes punitives du pouvoir impérial (beurk, vraiment). Le tout dans un style médiocre où les digressions sont de mises, sans les parenthèses multiples de Philippe Jaenada dont ce style fait la saveur, mais avec l’ennui des boîtes qui s’ouvrent dans des boîtes et des boîtes, avec lourdeur et inintérêt. Un exemple ? « C’était une pièce exiguë, identique aux autres bureaux des professeurs. Charles Rohault de Fleury, l’architecte du Muséum, à la tête du réaménagement du vieux château acheté par Louis XIII en 1833 dans le dessin de créer dans son parc le jardin des plantes médicinales, avait consacré l’essentiel de l’espace aux galeries d’exposition, auxquelles le public avait accès sur rendez-vous, ainsi qu’aux réserves, où s’entassaient les collections constituées par plusieurs générations de naturalistes et provenant des quatre coins de la planète. Celles-ci rengorgeaient de minéraux, fossiles, plantes séchées, squelettes et animaux de toutes sortes – les uns empaillés, d’autres conservés dans des bocaux emplis de la solution de Ruysch –, ainsi que des insectes, simplement placés dans des boîtes ou collés sur les planches. Pincus était en nage lorsque, à peine entré, il ouvrit les deux battants de l’unique fenêtre qui donnait sur le Jardin des Plantes, afin de dissiper l’odeur de médicament de la pièce. » (Moi aussi, tellement José Frèsches m’a perdue avec ses descriptions qui s’éternisent).

Vous l’aurez compris, le contenu est certes instructif, mais j’ai dû m’asseoir sur le style qui manque de fluidité et de charme. Dans un mois, j’aurai oublié le livre.

=> Quelques mots sur l’auteur José Frèsches

Un mariage américain

Tayari Jones

Un mariage américain

Traductrice : Karine Larechère

Editions Plon, 2019

 

 

Celestial et Roy sont mariés depuis un an lorsque leur vie bascule. Roy est accusé d’un viol qu’il n’a pas commis, mais il a la malchance d’être jugé en Louisiane et d’être un Afro-américain. Son procès est conclu d’avance, il est condamné à douze ans de prison. Le couple va-t-il résister à cette épreuve ?

Ce roman n’est pas le premier qui dénonce la condition noire aux Etats-Unis, bien entendu. Mais il le fait de manière intéressante. Celestial et Roy font partie de la middle class américaine. Ils ont fait des études, ils ont grandi dans des familles aimantes, plutôt structurées. Rien, hormis la ségrégation raciale prégnante dans le sud des Etats-Unis, ne prédispose le couple à exploser en vol au bout d’un an de mariage. Tayari Jones, de manière fine, ne se focalise pas sur Celestial et Roy mais décrit les conséquences en cascade de la condamnation du jeune homme, inévitables, sur l’entourage du couple. Ce que l’autrice expose dans ce roman, ce n’est pas le simple fait divers – la condamnation d’un homme noir innocent accusé de viol. Elle insiste, au contraire : lorsqu’un homme est incarcéré, c’est tout l’équilibre familial au sens large qui se délite. Et dans l’Amérique raciste, ceci arrive plus fréquemment que l’on ne le pense, avec des conséquences irrémédiables. La question de l’innocence de l’accusé est secondaire.

Un mariage américain est en partie un roman épistolaire. Les lettres que Celestial et Roy s’écrivent lorsque l’homme est incarcéré ne manquent pas de justesse ni de force. Elles mettent brillamment en lumière le gouffre qui se crée au fil des ans entre les amoureux. Comment s’attendre, comment faire confiance, lorsque l’on n’ose pas écrire l’indicible, ou que les entrevues sont rares et artificielles ?

C’est également un roman chorale – trois personnages se partagent la narration. En cela, le roman est moins percutant. Beaucoup de redites, quelques longueurs. Le lecteur comprend facilement la raison de ces trois narrations, car l’intrigue est trop prévisible. Elle aurait mérité d’être incluse dans une trame plus dynamique.

Par ailleurs, plusieurs sujets de société auraient pu être traités et sont seulement effleurés – l’univers carcéral, par exemple. Le livre n’aurait pas manqué d’en être étoffé. D’une manière générale, Tayari Jones a manqué d’audace. Est-ce son empathie pour ses héros ou une volonté de prouver quelque chose à ses lecteurs – mais quoi ? – qui l’empêche d’écrire la seule fin qui me paraissait possible compte-tenu des événements ? Pourquoi certains auteurs n’osent pas aller au bout de leurs personnages ?

J’ai apprécié ma lecture, malgré tout. Il permet de mieux connaître la classe moyenne américaine – celle des Noirs ne diffère que peu de celle de leurs congénères blancs, à ceci près qu’ils sont plus exposés, et cela fait toute la différence. Merci aux Editions Plon et à Babelio pour ce roman, que j’ai découvert avec plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Tayari Jones