Quelques échantillons

Le visage d’une femme jeune s’encadre dans l’entrebâillement de la porte. Philippe ébauche un sourire.

« Tu me reconnais ? »

Il lui tend un bouquet de roses. Elle élargit suffisamment l’ouverture pour passer le bras et attraper les fleurs, mais ne fait pas un geste de plus. Ils s’observent quelques instants dans un profond silence.

Il sourit, encourageant.

« Ça fait des semaines que je te cherche. Ça n’a pas été facile de te retrouver. Tu n’as pas de compte Facebook ni Twitter.

– Je n’en veux pas.

– Pas grave. Je n’en suis pas fan, moi non plus. Je me suis débrouillé autrement. »

Il la dévisage avec un plaisir qu’il ne cherche pas à cacher.

« Tu n’as pas changé. Les mêmes cheveux, les mêmes yeux. »

Comme elle ne réagit pas, il insiste.

« Tu vois qui je suis ? Tu me reconnais ?

– Je suis désolée, mais…

– Regarde, j’ai apporté une photo de classe pour t’aider. »

Philippe fouille dans son sac à dos et en extirpe une pochette. Anne ouvre alors la porte en grand.

« Entre. »

 

Philippe ouvre le sac que sa mère lui a tendu juste après le petit-déjeuner. Il met les biscuits préemballés de côté et brandit triomphalement devant les yeux des filles un étui plastique métal-lisé orange.

« J’ai du Tang ! J’ai du Tang ! »

Les petites se désintéressent aussitôt de leur pain d’épice. Anne tend la main, paume ouverte.

« Tu m’en passes un peu ? »

Philippe secoue le sachet, tasse la poudre dans le fond, pince l’extrémité pour le déchirer. La soudure tient bon.

« Donne ! »

Anne veut lui arracher la friandise, mais le garçon se détourne. Au bout de trois tentatives, il porte le sachet à sa bouche. Il reste hermétiquement clos.

Claire, toujours pragmatique, trépigne d’impatience.

« Prends tes ciseaux ! »

Philippe ouvre son cartable. Il extirpe une paire de ciseaux à bouts ronds de sa trousse.

Une petite entaille est rapidement opérée dans le plastique.

« Ça y est ! Qui en veut ? »

Les jumelles endossent leur cartable et présentent leur main ouverte. Elles gloussent de contentement lorsque le garçon saupoudre quelques milligrammes de poudre orange au creux de leur paume.

Ils reprennent la route. Ils marchent lentement, traînent des pieds et trempent le bout de leur langue dans les granules magiques. Les bruits de succion et les onomatopées gloutonnes sont les seules expressions de leur satisfaction. Les grains picotent puis libèrent un goût acidulé. La fraîcheur en bouche est délicieuse.

Ils atteignent le café Chez Gérard, deuxième étape de leur parcours. Philippe y marque toujours un temps d’arrêt pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. Les filles l’imitent.

« Il est pas là, ton père, aujourd’hui.

– Comment tu peux savoir ? Y a trop de fumée ! »

Anne indique le comptoir de la main.

« Il est toujours debout à gauche de ce monsieur à moustaches et à droite de celui qui a les cheveux frisés et qui est plus petit. Aujourd’hui ils sont tout seuls. Je te dis que ton père est pas dans la salle. »

Claire, un doigt au goût d’orange dans la bouche, tend le cou et écarquille les yeux pour voir à travers le filtre de brume.

Puis elle suggère à Philippe :

« Tu veux entrer pour vérifier ?

– Ça va pas ? Allez, avance. »

Rien qu’à l’idée d’ouvrir la porte, il est terrifié. Son père lui a toujours défendu de parler aux inconnus et dans ce café, il n’y a que ça. Si par malheur son paternel le voyait, il recevrait une telle correction qu’il préfère ne pas s’y risquer.

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