Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps

Maryse Vuillermet

Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps

La rumeur libre – 2016

 

L’Eldorado est un mythe. Un lieu inaccessible. Un rêve de réussite ou de fortune ; les évolutions du langage et des ambitions individuelles y intègrent une multitude d’autres désirs, aujourd’hui. Mais seulement un rêve.

Comment le définit Maryse Vuillermet ?

On vous a dit que la Suisse, c’est l’Eldorado, la terre promise, mais ça n’a rien à voir, l’Eldorado, ça suppose un grand voyage, tout quitter, tout laisser, le saut dans l’inconnu, le bagage minimum, la peur au ventre, comme le grand-père, un balluchon, à pied dans la neige, vous, l’Eldorado, il est juste de l’autre côté, au pied de la montagne. Vous y allez en voiture, et le soir vous êtes à nouveau dans votre lit, votre maison, votre village.

Vous l’avez peut-être compris à travers cette définition et le titre de l’ouvrage, Frontaliers pendulaires, les ouvriers du temps est un essai documentaire sur les travailleurs qui habitent en France et travaillent en Suisse. Le matin en France, la journée en Suisse, le soir de retour chez eux. Oh, ils ne mettent pas plus de temps que nombre d’autres salariés pour se rendre au turbin. Trois-quarts d’heure, pour certains, pas plus. Ils ont même le temps d’aller chercher les enfants chez la nounou. Et ils gagnent plein d’argent. Ils mettent des sous de côté pour une maison plus grande, pour les études des enfants, pour leur retraite.

C’est donc bien d’un Eldorado, qu’il s’agit. Mais le microscope de Maryse Vuillermet montre aussi l’envers du décor. L’engrenage, l’Audi dans laquelle il faut investir et l’augmentation du niveau de vie qui empêche tout retour en arrière. La perte de repère ici et le racisme là-bas, à l’égard des frontaliers. L’impossibilité de faire autrement, car de notre côté des montagnes, Jura ou Alpes, il n’y a pas de travail.

Ici, là-bas. Matin, soir. Tic, tac. Qui connait un peu le tissu économique suisse sait sans doute que de l’autre côté de la frontière, l’industrie de la montre de luxe est florissante. Ça n’a pas toujours été le cas, mais c’est la manne des ouvriers frontaliers d’aujourd’hui. Pas que des horlogers, d’ailleurs : autour de cette industrie de luxe gravitent les activités connexes indispensables : écoles privées, chantiers de construction… Des enseignants comme Betty, des super-assistantes administratives comme Sarah ou des conducteurs de travaux hyperspécialisés comme Bastien profitent aussi du système. Mais il y a aussi Marie, qui assemble à la chaîne des montres de 500 à 600 euros pièce. Ou Philippe, le grand Philippe, qui travaille parfois une année entière sur une seule montre, pour le compte d’un émir du Qatar ou d’une star de Hollywood.

Fin mai, Philippe est à son établi, dans l’atelier des horlogers, beau soleil dehors, la montagne commence à devenir vert fluo, vert vif, vert éclatant, les vaches sont ressorties, leurs grosses cloches calmes l’ont aidé à terminer, les derniers réglages sont les plus délicats, il sue, il a passé des journées entières à régler les aiguilles, mais c’est fini, il attend son client, il va venir, on va le lui présenter. Le client d’une Grande Complication veut voir l’horloger, il veut voir ses mains et ses yeux, c’est un Japonais, il est collectionneur, il a déjà plusieurs montres de chez LeCoultre et deux de chez Dufour.

L’ingénieure en moi s’est régalée aux descriptifs narratifs des conditions de travail de chacun des Français frontaliers dont Maryse Vuillermet se veut la gardienne des mots. De la salle des professeurs d’une froideur aseptisée à l’atelier d’horlogerie aux complexités sans nom, cette Jurassienne professeur de lettres a tout retranscrit, avec une précision de vocabulaire qui laisse deviner les subtils arcanes des différents métiers qu’elle décrit.

Ce récit est une merveille. La poésie des mots se marie parfaitement avec le tiraillement des travailleurs (d’un côté à l’autre de la frontière) et le cliquetis des aiguilles (pas de quartz, s’il vous plait, la Suisse est le pays des traditions). Dans Qui se souvient des hommes (Robert Laffont, 1986), Jean Raspail rythmait déjà son texte au gré des premiers nés de chaque génération Alakaluf de Terre de feu. Lafko, Taw, Lafko, Taw. Maryse Vuillermet utilise le même procédé pour évoquer une journée type de ces travailleurs, les yeux rivés sur les différentes horloges, de celle qui leur donne le top départ de la journée à celle qui, dans le sens retour, les fera retrouver leur famille et leur routine française, en passant par celle qu’ils assemblent et qui remplit leur porte-monnaie. Tic, tac, tic, tac. La vie des frontaliers n’est pas plus paisible que celle des Alakalufs après la découverte par Magellan du détroit qui porte son nom. L’autrice le souligne, à travers les difficultés sociales, familiales et professionnelles que traversent ces femmes et ces hommes dont elle dresse un portrait admirable. L’Eldorado est un piège terrible, presque une malédiction.

Vous l’avez compris, je me suis régalée avec ce récit. Je ne regarderai plus jamais passer les voitures, à l’occasion de mes week-ends jurassiens, avec des yeux indifférents.

=> Quelques mots sur l’autrice Maryse Vuillermet

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La pension de la Via Saffi

Valerio Varesi

Traduction de l’italien : Florence Rigolet

La pension de la Via Saffi

Agullo Noir – 2017

 

 

Le commissaire Soneri, brisé par le décès de sa femme dans la fleur de l’âge bien des années plus tôt, travaille à Parme, ville où s’est déroulée sa jeunesse. Le meurtre d’une vieille logeuse qu’il a connue par le passé l’oblige à s’immerger, en parallèle à l’enquête, dans les tréfonds de son histoire personnelle. Ce qu’il y découvre le remplit d’amertume, lui qui n’a jamais pu faire le deuil de son épouse.

Il vaudrait mieux appeler le commissaire de son titre italien, il dottore Soneri, tant le roman est imprégné de culture parmesane. La place de la religion dans l’intrigue (qui n’a rien d’une apologie du christianisme, précisons-le), est saisissante. Saviez-vous qu’à Parme, encore aujourd’hui, on mange maigre les jours qui précèdent Noël ? Même le 24 décembre au soir ? Que dans les églises, le confessionnel est encore essentiel dans la vie des citoyens, même agnostiques ? Loin de l’effet carte postale, c’est dans une ville repliée sur elle-même et les montagnes qui l’entourent que l’écrivain a choisi de placer ses héros.

Une atmosphère très particulière se dégage donc de ce roman, le premier que je lis des enquêtes du commissaire Soneri et de l’auteur lui-même. Le policier, solitaire, travaille essentiellement de nuit. L’histoire se passe en décembre, dans une ville focalisée sur les derniers achats de Noël mais dont tout un quartier, celui où se déroule l’enquête, est plongé tout au long du récit dans la désolation et le brouillard nocturne. Immigrés, clochards et expropriés sont les seuls personnages que côtoie le commissaire, dans une ambiance lugubre à la description soignée par Valerio Varesi.

L’âme de l’enquêteur, en totale fusion avec la mélancolie qui flotte sur la ville, est mise à nue dans ce roman où descriptions et portraits semblent avoir été écrits sur ton de gris sur gris. Peu de personnages dénotent de la morosité qui les englue, d’ailleurs. Douleur, corruption et convoitise sont le lot de chacun.

Ce polar est indéniablement un roman policier, dans le plus pur style du genre. Pourtant, il a tout du roman sociétal, avec pour fond une dénonciation de la corruption à différents échelons de l’administration et de l’économie italienne. L’enquête n’est qu’un prétexte pour évoquer le monde des affaires ou la crédulité des pauvres gens. Sa profondeur le rend intéressant pour les lecteurs qui, comme moi, goûtent peu le style artificiel du roman policier classique.

Roman sociétal plus que roman policier, donc, que je conseille vivement.

=> Quelques mots sur l’auteur Valerio Varesi

Le Jour d’avant

Sorj Chalandon

Le Jour d’avant

Grasset, 2017

 

Raconter Sorj Chalandon et son style inimitable avec mes mots à moi ? C’est la troisième fois que je pratique l’exercice, c’est la troisième fois que je sens l’ampleur du fossé qui sépare mes prouesses narratives de celles du journaliste.

Raconter l’indicible. Sorj Chalandon sait le faire. Il a déjà tâté le terrain en expliquant l’Irlande et ses désolations (Retour à Killybegs, 2011) ou en s’invitant dans l’intimité de la violence d’un père envers son fils (Profession du père, 2015). Avec Le Jour d’avant, c’est la tragédie de la mine de charbon de Saint-Amé de Liévin le 27 décembre 1974 qu’il utilise comme sujet d’étude.

Une explosion dans la fosse 3bis endeuille quarante-deux familles. La mort de Joseph Flavent secoue son frère au point que quarante ans plus tard, il passe encore une grande partie de son temps dans le mausolée qu’il a construit au nom de Joseph et de ses collègues disparus. Va-t-il finir par pouvoir tourner la page ?

Ce livre se lit comme une plaie ouverte qui saigne abondamment. Etre mineur sonne comme une condamnation à mort. Mort souterraine ou asphyxie à petit feu au bout de quarante ans de loyaux services, quelle différence ? Un petit rappel historique sur l’avènement de la médecine du travail s’impose ici. C’est en 1946 qu’ont été nommés les premiers médecins du travail, dans l’objectif de dépister la silicose chez les mineurs dans le nord de la France. Cette maladie détruit les poumons au point de leur faire perdre leur capacité d’absorber l’oxygène. Il s’agit de la première maladie reconnue comme professionnelle en France. Cette reconnaissance avait pour objectif d’améliorer les conditions de travail des salariés. D’assainir l’air des mines afin de protéger leur santé. Fin 1974, dans la mine de Saint-Amé de Liévin, cet objectif a-t-il été atteint ? L’auteur, bien qu’il ne traite pas la question sous cet angle-là, semble penser que non. Ce qui a tué les quarante-deux mineurs de fond, c’est l’accumulation de poussière, l’absence de ventilation efficace, le non-respect de l’arrosage des couloirs et la course au rendement. Autant de dysfonctionnements qui ont permis l’explosion. Si les victimes avaient survécu, elles auraient succombé quelques années plus tard à la maladie.

Raconter l’indicible ? Dans ce roman, il s’agit de raconter ce qui se passe dans le cœur pétrifié de Michel Flavent, frère de Joseph, condamné par son père à venger la famille de toutes ses victimes de la mine. Ce roman crie la douleur de l’absence dans chaque mot. Des trois romans de l’auteur que j’ai lus, c’est le plus difficile à lire. Celui où la plaie est la plus à vif. Celui où le non-dit est aussi présent entre les lignes que les souffrances exprimées. Le rythme est lent dans la première moitié. Il faut prendre du temps pour digérer les informations. Puis arrive le moment de bascule où les évènements s’accélèrent. Le rythme des mots ne change pas, mais le rythme cardiaque du lecteur, si. L’horreur de la tragédie prend une autre dimension, plus intime, plus triste encore.

Dure et belle lecture, que celle de Le Jour d’avant. J’attends votre nouveau sujet avec hâte, Monsieur Chalandon.

=> Quelques mots sur l’auteur Sorj Chalandon

La porte

Magda Szabo

La porte

Traductrice : Chantal Philippe

Viviane Hamy, 2003

 

Après avoir tenté en vain de lire La porte en hongrois (style d’une richesse inouïe, trop pour moi qui ne pratique pas la langue au quotidien), j’ai acheté la version française dès sa parution. Depuis, le livre dormait dans ma bibliothèque. Il a fallu que j’entende récemment plusieurs éloges du roman pour que je me décide à le sortir des rayons. Je viens de le terminer. Si vous aussi, comme moi, vous avez La porte dans votre « PAL », extirpez le roman de sous la pile. Essuyez-en la poussière, installez-vous confortablement et ouvrez la première page. Prenez garde, vous allez lire un roman exceptionnel.

La porte est l’histoire d’une rue de Budapest dans les années 1980. Une rue, des immeubles, des petits commerces, des habitants et une concierge, Emerence. Quel âge a-t-elle ? Personne ne le sait, mais d’après les calculs de certains, elle est née aux environs de 1905. Elle mériterait de prendre sa retraite mais elle est infatigable. Elle trime du matin au soir. Elle balaie la neige, lave les escaliers, nettoie les appartements, fait la cuisine… Personne ne peut lui en imposer. C’est elle qui choisit ses clients, ses tarifs, ses horaires. Elle a ses codes de solidarité ; par exemple, elle transporte à longueur de journée ses « plats de marraine » pour nourrir les souffrants et les nécessiteux. C’est une fée, une divinité, un roc. Mais aussi une sorcière, un chien enragé. Un mystère.

Le roman tourne autour de la dualité entre deux femmes. La narratrice dont Emerence ne prononcera le nom qu’une seule fois au cours de nombreuses années de service, écrivain de talent, incarne l’intellectuel, le cérébral, la réflexion, le respect des conventions. Emerence, au contraire, c’est le pragmatisme même. Le bon sens paysan. Les seules valeurs qu’elle reconnait sont celles associées au travail physique. Tout le reste n’est que foutaise et hypocrisie. Elle ne se sent redevable que de ses propres lois. C’est dire si ces deux femmes sont différentes. Qui a raison ? Qui a tort ? Emerence méprise l’écrivain mais se dévoue corps et âme pour la femme. L’écrivain n’en peut plus des coups d’éclat d’Emerence, de son ingérence, pourtant la concierge lui est totalement indispensable. Au fur et à mesure du roman et de leurs affrontements, la vie d’Emerence va nous être dévoilée. Sa vie passée, mais aussi celle qui existe derrière sa porte hermétiquement close, dont elle interdit l’accès à tous, y compris à sa famille et ses amis.

Dans la Hongrie communiste des années 1980 pré-glasnost, l’ouvrier et le paysan avaient peut-être moins le vent en poupe que dans les décennies précédentes ou dans d’autres pays du bloc de l’Est, mais ils restaient le modèle de référence. Magda Szabo a-t-elle voulu faire incarner par ses deux héroïnes l’affrontement entre deux idéologies ? La porte est un portrait vivant de l’époque à un autre titre aussi : la rue est un village où tout le monde se connait. La solidarité y est naturelle, universelle. Tellement forte parfois qu’elle frise l’ingérence. J’ai connu ce mode de fonctionnement dans mon enfance, lors de mes visites chez mes grands-parents. S’il parait insensé aujourd’hui, c’est bien ainsi que la vie se déroulait à l’époque. Le système administratif, lui aussi, retombé depuis dans l’utopie, a fonctionné comme l’auteure nous le présente. En lisant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher une certaine nostalgie pour un système qui, s’il a déraillé sur bien des points, a pourtant permis d’accompagner les petites gens. Magda Szabo en décrit cet aspect-là, l’humain, le charitable.

La porte est un de ces grands romans étranges qui marquent. Il ne donne aucune leçon de morale, il ne prône pas le rêve, il n’est vecteur d’aucune idéologie. Ses héros sont plus ou moins sympathiques. Pourtant, il est porteur d’une atmosphère à laquelle il est impossible de rester indifférent, derrière lequel des messages d’une profonde humanité sont distillés.

=> Quelques mots sur l’auteur Magda Szabo

Le poète de Gaza

Yishaï Sarid

Le poète de Gaza

Traductrice : Laurence Sendrowicz

Actes Sud, 2011

 

Un agent secret israélien spécialisé dans la découverte des projets d’attentat et l’interrogatoire un peu musclé de Palestiniens soupçonnés d’activisme terroriste se voit confier la mission de lier connaissance avec une auteure israélienne, Dafna. Il doit se faire passer pour un écrivain débutant qui souhaite se faire aider dans l’aboutissement de son projet littéraire. Ce n’est qu’une façade, bien entendu. L’objectif réel est de faire sortir Hani de la bande de Gaza, un grand poète atteint d’un cancer en phase terminale, le faire hospitaliser à Jerusalem et à travers lui, retrouver son fils, organisateur d’attentats kamikazes.

Tout comme dans Une proie trop facile (Actes Sud, 2015), l’histoire que raconte Yishaï Sarid n’est qu’un prétexte pour décrire la complexité de la société israélienne ; son armée dans Une proie trop facile, les rouages des services secrets dans Le poète de Gaza. Il se désespère de l’impossibilité à aboutir à un accord de paix entre deux peuples assoiffés de sang – sang de civils pour l’un, sang de terroriste, terreau de haine, pour l’autre. L’impasse semble totale, le désespoir immense, au point que malgré les idéaux qu’ils servent, bon nombre d’agents de services secrets finissent par péter un câble et commettre l’irréparable.

L’agent secret est le narrateur. Son nom n’est jamais prononcé ; c’est un monde souterrain que décrit Yishaï Sarid dans ce roman. La lourde implication personnelle qu’oblige cette charge est décrite en détails. Un agent des services secrets est partout : sur le terrain, dans les sous-sols sombres où ont lieu les interrogatoires, auprès des indics. Partout donc, sauf chez lui où il ne passe que sporadiquement. L’homme est un soldat. Son engagement professionnel conduit à l’inévitable destruction de sa vie privée. Personne ne peut en être surpris ; la sécurité des citoyens israéliens passe par le sacrifice de certains d’entre eux.

L’auteur pénètre les pensées intimes de l’agent secret. L’exécutant, pour être parfait, doit fonctionner en mode robot. Mais l’homme émerge peu à peu derrière le soldat ; l’homme est un robot pensant. Lorsqu’il sent ses certitudes s’ébrécher, l’acte de folie le guette. Les services secrets israéliens n’ont pas les moyens de gérer les états émotionnels. C’est une des failles su système, parfaitement décrite dans ce roman.

Yishaï Sarid, aborde également la troublante complexité palestinienne dans Le poète de Gaza. L’angle d’approche est plus simpliste, renvoie probablement l’auteur au monde intellectuel qu’il côtoie. Le vieil homme lettré du roman est un sage. Palestinien ou pas, c’est avec le détachement que permettent l’âge et l’annonce de la mort prochaine qu’il évoque sa vie passée. La méditation et la philosophie sont ses maîtres mots. Le terrorisme ne le regarde pas. Vu sous cet angle, derrière la lutte sans merci entre Israéliens et Palestiniens se profile une forme d’acharnement des forts contre les faibles. Il y a de quoi déstabiliser les plus endoctrinés !

Yishaï Sarid ne propose pas de solution. Après avoir milité en vain pour la paix, il n’en a peut-être plus à proposer. Lire ce roman, même si depuis son écriture le Moyen-Orient a sombré dans un chaos plus mondial et plus extrémiste encore, c’est mieux comprendre l’impasse dans laquelle se trouvent ces peuples obligés de vivre ensemble malgré eux.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

Médecins du ciel

Barbara Bickmore

Traducteur : Claude Mallerin

Médecin du ciel

Presses de la Cité – 1995

 

Cassie est Australienne et médecin. Avant la Deuxième guerre mondiale, qu’une femme choisisse ce métier est tellement peu courant qu’elle doit se battre pour se faire respecter professionnellement. Elle y arrive dans un hôpital d’Adélaïde. Hélas, une peine de cœur l’oblige à quitter cet hôpital ; elle accepte un poste à Augusta Springs chez les Médecins volants, organisation caritative qui fournit avion, pilote et médecin à l’intérieur du pays. La thèse est la suivante : les conditions de vie dans « l’intérieur » désertique sont tellement difficiles que seule l’assurance qu’un médecin se déplace en cas d’urgence permettra de convaincre des femmes d’habiter cet endroit inhospitalier.

Les Médecins volants, Royal flying doctors, est une association créée dans les années 1920 par le révérend John Flynn. Barbara Bichmore, romancière américaine née en 1927, s’est passionnée pour cette aventure australienne. Elle a accompagné de nombreux médecins dans des vols d’urgence, a assisté à plusieurs opérations à même le sol pour pouvoir se faire une idée de l’extraordinaire destin de ces pilotes et de ces médecins. Ils n’hésitent pas à effectuer des déplacements de plusieurs heures pour assister une parturiente, retirer une lance du mollet d’un aborigène ou effectuer une appendicectomie sur la table d’une cuisine. Dans Médecin du ciel, elle restitue avec brio l’aventure médicale. Si je pouvais un jour me rendre en Australie, un de mes objectifs serait certainement d’aller à Alice Springs visiter le musée dédié à ces femmes et ses hommes dévoués que j’ai découverts grâce à Barbara Bickmore.

Le monde de l’intérieur est également présenté de manière captivante. La cohabitation pacifique mais dépourvue de passion entre les blancs et les aborigènes est un des autres aspects intéressants de ce roman. On peut également citer la vie des éleveurs de chevaux, de moutons, les ambitions progressistes de certains riches fermiers ; mais ces thèmes sont moins originaux, développés dans de nombreux autres ouvrages.

Le roman n’en est hélas pas exceptionnel pour autant. Les héros, un brin stéréotypés, transforment ce beau roman en romance, surtout dans le dernier tiers. Bien sûr, l’aventure sentimentale ne pouvait pas être exclue de la vie des citoyens d’Augusta Springs. Il eut été réducteur de suivre une petite dizaine de héros sur plus de quinze années sans voir évoluer leurs sentiments. Mais l’auteure met un peu trop l’accent sur les faiblesses masculines et féminines qu’elle cherche à dénoncer. Le machisme suinte à toutes les pages ou presque, c’en est presque fatigant. Elle rend son héroïne nunuche à force de passivité face aux hommes, ce qui est d’autant moins crédible qu’elle se débrouille très bien pour se faire respecter (des mêmes hommes) en tant que professionnelle. Cette faiblesse du roman n’est pas un problème en soi dans la première moitié de l’histoire au cours de laquelle les héros font connaissance et le lecteur se familiarise avec eux. Mais Barbara Bickmore insiste sur ces traits de caractère dans la deuxième partie, tandis qu’Augusta Springs se modernise et se développe. C’est trop et vraiment dommage. Descriptions trop lourdes et vieillottes pour être vectrices efficaces de messages auprès du lecteur du XXI° siècle ; on a pourtant toujours autant besoin de ce type de rappel, aujourd’hui.

J’ai pourtant lu ce roman avec plaisir (découvert il y a une dizaine d’années, relu tout récemment) car l’incroyable aventure des médecins volants m’a passionnée dès ma première lecture. Il y a certains destins que l’on aimerait partager, parfois.

=> Pour en savoir plus sur les Médecins volants : https://www.flyingdoctor.org.au/

=> Quelques mots sur l’auteur Barbara Bickmore

 

L’Italienne

Adrianne Trigiani

Traducteur de l’américain : Pierre Girard

L’Italienne

Editions Charleston – 2014

 

L’histoire des trois enfants, Enza, Ciro et Edouardo, débute en 1905 dans les Alpes italiennes. Orphelins de père, Ciro et Edouardo sont déposés par leur mère au couvent de San Nicola. Enza, fille aînée d’une famille nombreuse du village d’à côté, seconde sa mère plus que de raison dans les tâches éducatives, ménagères et culinaires. Ciro et Enza se rencontrent au cours de leur quinzième année, dans des circonstances difficiles à oublier. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, mais le destin les sépare.

Le roman débute sur de belles pages qui décrivent avec une précision marquante les difficultés économiques des Alpes italiennes du début du XX° siècle. Une atmosphère intéressante s’en dégage, comme un souffle de mélancolie. La vie au couvent au milieu de sœurs dévouées et aimantes ; la pauvreté évaluée la tête froide par un père de famille aux abois ; l’émigration, la dernière solution pour tenter de sauver les siens de la misère. Un beau début de fresque sociale. On se prend d’affection pour les frères et les nonnes qui les élèvent comme des fils. On admire le courage d’Enza et de ses parents, dans la fatalité comme dans l’adversité.

Hélas, assez rapidement, la structure du roman se précise et dévoile une intrigue pauvrement menée. Tout se devine sans peine. La beauté des premières pages se ternit rapidement, l’histoire perd en force et en crédibilité. L’aventure des personnages tourne au mélodrame. Pire, à la mièvrerie. C’est vraiment dommage, car le sujet ne manque pas d’intérêt. Nous suivons les jeunes gens dans leur périple migratoire vers les Etats-Unis, nous montons avec eux les marches qu’ils doivent franchir pas à pas pour devenir citoyens américains et vivre une vie décente. Comprendre les mécanismes de l’insertion et les clés de la réussite au pays de l’oncle Sam avait vraiment aiguillé ma curiosité. Mais noyé dans un déluge de mots inutiles, le romanesque poussé à outrance, l’histoire s’essouffle. La fresque sociale sur fond de terre promise se mue en histoire d’amour fade. Les aventures d’Enza et Ciro font penser à celles d’Aurore et Lagardère dans le Bossu, en plus modernes et sans le rocambolesque qui donne un charme si pittoresque au roman de Paul Féval. C’est dire si le scénario est pauvre.

Même le titre m’a étonnée. Il laisse suggérer un regard plus pointu sur le destin d’Enza que sur celui de Ciro. Tout le long des 625 pages (que c’est long !), je me suis demandé en quoi la vie de l’héroïne justifie ce discernement. Le roman traite du destin d’immigrants italiens, serbes, irlandais, des hommes comme des femmes. De communautarisme, de libéralisme, de débrouillardise. De pauvreté, d’ascension. Les sujets sont vastes !

L’Italienne a fait partie de la sélection du Meilleur Roman des Lecteurs de Points 2015. Soit je suis passée à côté de quelque chose, soit je ne suis pas la lectrice cible des romans d’Adrianna Trigiani. En tout cas, je ne retenterai pas l’expérience.

=> Quelques mots sur l’auteur Adriana Trigiani