La question Némirovsky

Susan Rubin Suleiman

Traducteurs : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat

La question Némirovsky

Albin Michel – 2017

 

Irène Némirovsky, Juive d’origine russe née en 1903, est décédée à Auschwitz en 1942 après un transit par le camp de Drancy. Ecrivain de talent, elle laisse derrière elle une vingtaine de romans et des dizaines de nouvelles. Ses parents ont émigré en France alors qu’elle avait seize ans ; pourtant, elle a écrit toutes ses œuvres en français.

De son vivant comme à titre posthume, la personnalité de Némirovsky a interrogé de nombreux biographes. En effet, bien que revendiquant son origine juive, elle ne s’est jamais reconnue dans les Juifs immigrés pauvres qui ont fui les pays de l’est de l’Europe pour s’installer en occident. Ses personnages de roman Juifs sont révélateurs de sa prise de position : la plupart d’entre eux sont antipathiques, stéréotypés et incarnent la vision de race, antisémite, vision qui prend de l’ampleur dans les années 1930, jusqu’aux conséquences que l’on connait.

Susan Rubin Suleiman, dans sa biographie richement étayée de la romancière, a pris comme fil conducteur la question de l’identité juive. Que signifie être Juif en 1930 ? Et aujourd’hui ? Et plus particulièrement pour Irène Némirovsky, ses filles Denise et Elisabeth et ses petits-enfants ?

Abordant cette question d’abord d’une manière générale, elle ramène le débat à la vision de la romancière, à travers ses choix personnels puis à travers ses personnages, pour enfin se consacrer à l’héritage qu’elle a laissé à ses filles Denise Epstein et Elisabeth Gille, âgées respectivement de dix et deux ans à sa disparition.

Un œil aiguisé sur l’histoire de la Shoah ne peut qu’être atterré par l’inconscience d’Irène et de son mari, qui n’ont tenté de se faire naturaliser français que trop tard, qui n’ont pas quitté la zone occupée en 1940 contrairement aux personnages de Suite française (Denoël, 2004) ou encore qui ont cherché refuge dans le baptême alors que les lois antisémites tenaient compte des ascendances indépendamment de la pratique religieuse ; être Juif, pour le régime totalitaire de Vichy ou être Juif pour Irène Némirovsky sont deux notions différentes.

La question de la judaïté, pour la romancière, est d’ailleurs une question bien complexe que Susan Rubin Suleiman développe avec force détails. Il est impossible de ne pas ressentir une certaine antipathie pour les choix identitaires de Némirovsky, qui, à travers ses personnages comme dans sa propre vie, construit un mur entre « eux », Juifs émigrés pauvres ghettoïsés et « nous », Juifs assimilés, classe à laquelle elle s’estime appartenir, bien entendu. Dans ses actes, elle se différencie des premiers au point de publier des nouvelles dans des revues réputées antisémites. Ainsi, Susan Rubin Suleiman cite-elle la collaboration de Némirovsky avec la revue Gringoire jusqu’en 1942 ; le 5 février 1937, mais il ne s’agit pas d’un cas isolé, parait dans le même numéro la nouvelle de Némirovsky appelée Fraternité et une tribune antisémite d’Henri Béraud dans laquelle ce dernier dresse une liste d’hommes politiques Juifs qui, d’après lui, ont plongé l’Europe dans la catastrophe. Si Joseph Kessel a cessé de collaborer avec Gringoire à partir de ce moment-là, Némirovsky, elle, a poursuivi la collaboration.

La vie et l’œuvre d’Irène Némirovsky est donc bien une question à part entière. Et à travers elle se pose celle de l’identité, pour chaque personne juive, dans la première moitié du XX° siècle comme aujourd’hui. Susan Rubin Suleiman va d’ailleurs au bout de la question, lorsqu’elle interroge les descendants d’Irène sur leur sentiment identitaire. Si Denise et Elisabeth, à un moment donné de leur vie, ont revendiqué leur origine juive, la réponse est moins évidente pour leurs propres enfants. Je dois avouer à ce stade de ma chronique que cette même question me taraude également depuis de longues années. En quoi suis-je Juive moi-même ? Que faire de mon propre héritage ? Comme pour m’aider dans mon propre cheminement, un des arrières petits-enfants de Némirovsky, Benjamin né en 1979 et enseignant, évoque régulièrement le racisme et la discrimination dans son école primaire de la banlieue nord de Paris. Il « essaie de faire passer le message aux écoliers sans nécessairement mettre à part le racisme contre les Juifs. […] La Shoah, de son point de vue, est une horreur non pas parce que des Juifs ont été tués, mais parce que son objectif était de détruire tout un peuple. »

Pourtant, dans sa conclusion, la biographe constate les progrès de l’antisémitisme actuel et l’inquiétude qu’il génère, au point que « L’émigration des Juifs de France, essentiellement vers Israël, a augmenté de manière spectaculaire entre 2012 et 2014 pour se poursuivre en 2015. » La question identitaire des Juifs reste donc clairement ouverte.

=> Quelques mots sur l’auteur Susan Rubin Suleiman

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Glaise

Franck BOUYSSE

Glaise

La Manufacture des Livres – 2017

 

Voici le deuxième roman de Franck Bouysse que je lis, après Plateau (La Manufacture des Livres, 2016). Même éditeur, même atmosphère de la campagne reculée. Epoque différente, en revanche.

Dans Glaise, Franck Bouysse quitte le polar pour écrire un roman noir. Sur fond de Première Guerre mondiale, il met en scène un village dans le Cantal. Que dis-je, un village… Un hameau, deux ou trois fermes tout au plus, pas suffisamment éloignées du centre du village pour que la factrice ne puisse monter à pied et remettre aux habitants les missives annonciatrices de mauvaise nouvelle. Les femmes, les vieillards et les enfants / adolescents restent seuls dans les fermes pour s’occuper de survivre. C’est difficile. Ça l’est encore plus lorsque des parentes débarquent de la ville avec l’intention de s’installer, faute de pouvoir survivre seules. Elles ne sont pas paysannes, elles ne savent donc rien faire. Elles ne sont pas bienvenues, mais comment refuser ? Surtout si la fille est jeune et jolie.

L’ombre de la guerre flotte sur le roman, menaçante. Elle frappe les vivants au hasard, engendre souffrance et deuil chez des hommes et des femmes déjà meurtris par la vie. La dureté du quotidien n’a pas de limite. Toute trace de beauté dans ce monde sinistre fait tâche. L’amour ? L’émerveillement, l’ouverture au monde des adolescents ? Aucune marque d’émerveillement n’a droit de séjour. Franck Bouysse se plait à créer de l’insécurité dans les rares moments qui permettraient aux uns ou aux autres de souffler un peu. C’est un monde impitoyable qu’il décrit.

Je ne peux pourtant pas dire que j’ai été envoutée par ce roman. Le style de Franck Bouysse est aussi sobre et emprunté que dans Plateau. S’il est adapté au désespoir et à la lenteur du temps, il me semble manquer de flamboyance pour décrire la découverte de l’amour que se porte les jeunes héros. J’ai essayé, pendant ma lecture, de me mettre à la place des deux adolescents, de leur soif de beauté et de chair dans le monde brutal auquel ils sont confrontés. Tant que la haine ne s’immisce pas entre eux, n’est-ce pas de rêves et d’émerveillements que leurs yeux doivent être imprégnés ? Ce n’est pas ce que j’ai ressenti à travers ces pages. Il me manquait la chaleur dans leurs étreintes.

Il n’empêche que Franck Bouysse sait décrire des atmosphères rurales. Il est rare de lire sur le monde des taiseux et des solitaires. C’est tout à l’honneur de Monsieur Bouysse de les mettre en valeur.

=> Quelques mots sur l’auteur, Franck Bouysse

Dans le secret des princes

Christine Ockrent – Alexandre de Marenches

Dans le secret des princes

Editions Stock – 1986

 

Alexandre de Marenches a été responsable du SDECE entre 1970 et 1981. Le SDECE est l’ancien nom de la DGSE, les services secrets français à l’international. Dans ce texte, ce dialogue plutôt, il se raconte et analyse la géopolitique d’un regard pointu.

J’ai hésité à lire cet ouvrage découvert dans une boîte à livres, craignant son côté obsolète. L’échange entre la journaliste et le chef des agents secrets a en effet eu lieu en 1985 ou 1986, avant la Glasnost, donc ; dès les premières pages, d’ailleurs, Alexandre de Marenches, ancien aide de camp du Colonel Juin pendant la Deuxième guerre mondiale (entre ses 20 et 25 ans), proche du Général De Gaulle, aborde la reconstruction de l’Europe en 1945 sous un angle fortement anticommuniste. N’est-ce pas dépassé ? La finesse de son approche, didactique et profonde, m’a en fait fascinée. Dès lors, j’ai lu le documentaire sous l’angle des enjeux mondiaux tels qu’ils se jouaient avant la chute du communisme ; comme un récit historique, donc.

Le dialogue se compose de chapitres thématiques. Après quelques pages consacrées à la Deuxième guerre mondiale et son rôle aux côtés du Général Juin, Alexandre de Marenches passe rapidement sur les vingt années pendant lesquelles il sert De Gaulle dans des missions secrètes, avant d’aborder le fonctionnement du SDECE et son propre rôle au sein de cette organisation. Puis il explique à Christine Ockrent sa vision de la géopolitique sous son règne (Afrique avec zoom sur l’Angola, Afghanistan, Iran, Proche-Orient) et les grandes menaces qu’il voit peser sur le monde et le XXI° siècle qu’il ne lui sera pas permis de découvrir (il est décédé en 1995).

Si l’angle anticommuniste m’a fait sourire dans les premières pages, comme un fait d’histoire ancienne qui marquera le XX° siècle mais dont la menace est désormais écartée, au fil des pages, j’ai finalement compris l’importance de cette approche. En s’appuyant sur des faits (invasion de l’Afghanistan), les enjeux économiques (la guerre du pétrole), le fonctionnement du KGB et de ses antennes ou le rôle joué par quelques émissaires soviétiques (comme Kadhafi), il explique les rouages de la politique internationale, les menaces qui pèsent sur les « démocraties molles », l’importance fondamentale des appuis pour comprendre le monde. Alexandre de Marenches a été l’ami d’Hassan II, il a fréquenté Ronald Reagan, il a dîné avec d’innombrables hommes politiques et hommes de l’ombre et en a tiré une connaissance du monde stupéfiante.

Ce documentaire est à lire par les jeunes et les moins jeunes. La compréhension du monde contemporain passe nécessairement par la connaissance de celui d’hier.

=> Quelques mots sur l’auteur Alexandre de Marenches

=> Quelques mots sur la journaliste Christine Ockrent

Et puis, Paulette…

Barbara CONSTANTINE

Et puis, Paulette…

Calmann-Levy – 2012

 

Bienvenue chez les Bisounours ! L’expression est d’usage courant depuis quelques années maintenant ; peut-être que c’est ce roman qui en a développé l’usage. Même moi qui suis particulièrement idéaliste, j’ai trouvé que trop c’est trop…

Nous suivons Ferdinand, retraité solitaire depuis le décès de sa femme. Il habite une vaste ferme aux pièces inoccupées. Il a pourtant plein d’amour à donner. Un cœur généreux qui n’aspire qu’au partage. Le hasard le met sur le chemin de Marceline, une voisine qu’il ne connaissait que de vue et qui, elle, vit dans une petite fermette dont le toit s’effondre. L’homme généreux offre l’hospitalité à la femme effondrée, le temps de faire intervenir le couvreur. Bientôt, après Marceline, d’autres égarés de la vie vont venir habiter chez Ferdinand. La ferme reprend doucement vie.

Je crois avoir tout dit sur ce roman dans mon premier paragraphe… Trop linéaire, trop lisse. J’en comprends les bonnes intentions. Dans un monde idéal, le partage sera roi. Les initiatives dans ce sens, aujourd’hui, ne manquent pas, heureusement. Mais tout de même… Pas un accroc, pas une égratignure ne semble atteindre les habitants de la ferme-auberge espagnole. Ils sont malheureux, ils s’installent, ils en sont transformés, ils accueillent l’éclopé suivant. Ce n’est même pas de l’utopie, ça. L’utopie est un moteur pour aller de l’avant. Elle doit être pimentée par un peu de piquant, des écueils, des difficultés à surmonter. Dans Et puis, Paulette…, les problèmes ne sont même pas évoqués. De la guimauve, rien que de la guimauve.

Que dire du style ? Le langage est vivant et rythmé. Plein de charme pour qui accepte les écrits en style familier. Dans ce roman, narration comme dialogues, toute la sauce est écrite dans ce style elliptique. Au bout de quelques pages, c’est insupportable. Où est la recherche dans l’écriture, le vocabulaire un peu soutenu, les phrases bien tournées ? Un roman ne doit-il pas aussi servir sa langue ? Le roman est donc frais, certes, mais dans deux jours, j’aurai complètement oublié jusqu’à son existence.

C’est dommage. Le sujet traité est pourtant essentiel. De plus en plus de projets collectifs émergent, terrains d’expérimentation des enjeux sociétaux de demain. Il faut les évoquer pour les mettre à la portée de tous. Hélas, l’approche de Barbara Constantine ne conduit pas, à mon sens, à développer ce type d’initiatives, plutôt le contraire : car l’auteure oublie d’en évoquer les freins, les revers ou les points de blocage. Avec ce roman, l’utopie n’a aucune chance de se transformer en réalité. Elle n’est tout simplement pas crédible.

=> Quelques mots sur l’auteur Barbara Constantine

La petite femelle

 la-petite-femellePhilippe Jaenada

La petite femelle

Editions Julliard, 2015

 

Pauline Dubuisson a tué son amant de trois coups de pistolet le 17 mars 1951. Ce fait divers, considéré à l’époque comme la suite logique du comportement dépravé de la jeune femme depuis son adolescence, a déclenché d’immenses passions. Cette femme a sans doute décroché tous les palmarès possibles de la haine, population et journalistes confondus. Les articles dans la presse au moment du meurtre, au cours du procès, de la libération de Pauline et bien des années après, encore, ne se comptent pas. Des artistes ont également revisité la vie de la meurtrière : au moins sept livres ont été écrits sur elle, dont deux récents : La petite femelle et Je vous écris dans le noir (Jean-Luc Seigle, Flammarion, 2015) ; Brigitte Bardot a enfin immortalisé la jeune femme dans le film La vérité de Clouzot (1960).

D’après Philippe Jaenada, tous ces écrits ont calomnié Pauline ou se sont éloignés de la réalité (comme Je vous écris dans le noir, roman qui la défend). Philippe Jaenada prétend être le premier à avoir tenté de rassembler dans un même ouvrage les évènements dans leur objectivité, des extraits de presse ou des œuvres littéraires, des reprises de l’enquête, du procès, des documents retrouvés dans les archives des différentes prisons où a vécu Pauline. Il ne se prive pas de commentaires pour dénoncer la subjectivité de la justice et des journalistes, qui ont tous condamné la meurtrière bien avant les jurés et leur verdict bâclé.

L’auteur de La petite femelle retrace en détail la vie de Pauline Dubuisson. Il intente un procès contre l’époque d’après-guerre, prompte à condamner les femmes de mauvaise vie : ne pas être mariée à vingt-cinq ans, pire, refuser une demande en mariage, vouloir apprendre un métier et travailler, c’est condamnable selon les codes la société des années 1950. A travers la réhabilitation de Pauline et de nombreuses co-condamnées qui ont subi le même sort qu’elle, il dresse un portrait terriblement accusateur de la justice et des hommes.

La petite femelle est une véritable prouesse littéraire. Un texte aux riches qualités bibliographiques, à la fois cruel et cynique, d’une grande précision scientifique. De son propre aveu, Jaenada avait choisi ce sujet pour pouvoir écrire sur un monstre. C’est au fil de ses recherches, au cours desquelles il semble ne rien avoir mis de côté (aucun document, aucun article de presse, aucun roman), qu’il s’est rendu compte que le portrait de celle qui avait été surnommée « la hyène du Nord » ou encore « la ravageuse » ne correspondait pas à la réalité. Il lui a fallu plus de sept-cents pages pour tracer un portrait sans doute enfin fidèle de Pauline Dubuisson et de quelques autres criminelles, victimes de leur époque et de la domination masculine.

La petite femelle est un cri du cœur pour une justice équitable.

Quoi qu’elles aient fait, je ne peux pas penser sans affection, ni sans un sentiment de deuil, à toutes ces filles réunies dans un même lieu parce trop faibles ou trop fortes, intelligentes ou stupides, indomptables ou matées mais en tout cas écartées, confinées entre elles […]. Il n’y a sans doute aujourd’hui pas moins de femmes incarcérées, voire plus, mais peut-être pas pour les mêmes motifs, pas pour tant de meurtres, d’actes violents et désespérés. Elles étaient dominées, malmenées, elles se débattaient comme elles pouvaient – mal.

=> Quelques mots sur l’auteur, Philippe Jaenada

Le garçon

marcus-malteMarcus MALTE

Le garçon

Zulma – 2016

 

Le garçon a quatorze ans au début de l’histoire. On ne sait rien de sa naissance, ni de son histoire jusque-là. On le suit à travers les bois, portant sa mère sur son dos. Dernier voyage à la mer, ultime requête avant de mourir. Une fois seul, il met le feu à leur cabane délabrée et part découvrir le monde. On est en 1908.

Vierge de tout contact avec la civilisation, l’enfant puis l’adulte découvrira la ruralité, les villes et l’horreur de la guerre, les yeux arrondis par la curiosité et le flair en alerte. Le garçon ne comprend pas tout mais il observe et s’humanise peu à peu. Mais malgré sa transformation, la bête sauvage restera tapie en lui jusqu’à son dernier souffle.

Le garçon, c’est une monumentale fresque sociale sur la première moitié du vingtième siècle. Marcus Malte analyse notre civilisation à travers le prisme primitif du garçon. Si cet être tenant de l’Enfant sauvage de François Truffaut s’apprivoise petit à petit, ses alliés les plus sûrs sont les odeurs, ses pulsations cardiaques et la chaleur des mots que lui confient ceux qui comprennent le monde. Les dénonciations de la misère humaine et de la barbarie sont celles de l’auteur lui-même.

Indicible bonheur de lecture ! Marcus Malte manie la langue française avec une aisance qui tient du brio. Aucune difficulté ne semble avoir surgi sous sa plume. Pourtant, il a relevé un défi immense : décrire la complexité des relations sociales avec les yeux de l’innocence. Amour, mort, dénuement, opulence, cruauté, farce et j’en passe, la plupart des facettes des rapports humains sont évoqués dans ce roman, sans aucune baisse de rythme ou de qualité. Les scènes amoureuses, d’une rare intensité animale et épistolaire, sont parmi les plus belles qu’il m’est arrivé de lire. L’épopée macabre des batailles de Champagne de 1914 et 1915 sont stupéfiantes de réalisme et de cruauté ; elles m’ont fait penser aux envolées imagées d’Alexis Jenni dans L’art français de la guerre (Gallimard, 2011). Pince sans rire, Marcus Malte allège le poids de ses messages grâce au ton décalé qu’il adopte. Ainsi sont traités la misère humaine, l’absurdité des religions, la barbarie ou le mépris souverain des élites. Il aborde en revanche la culture et l’amour avec emphase et ce sont les pages les plus brillantes, les plus éblouissantes du roman.

Emmanuel Kant a dit « La musique est la langue des émotions ». Marcus Malte vient de prouver que l’écriture en est un concurrent très sérieux. A lire absolument.

Le garçon a reçu le Prix Femina 2016.

C’est que leur univers est en expansion. Et avec lui ils grandissent. Ils évoluent. Ils changent. Dans l’immense marmite qui boue, dans la recette mystérieuse, dans la nébuleuse potion qui conduit à la transe, ils jettent de nouveaux ingrédients. Avec le temps, leur candeur s’évapore. Se sublime. Le goût s’aiguise. L’imagination se décante. Aux douleurs sucrées du début succède le feu des épices. Ils saupoudrent. Ils varient. Alternant les bons vieux plats populaires et rustiques (ceux qui bourrent, ceux qui calent). Avec les raffinements d’une cuisine de gourmet. Tradition et gastronomie. La carte s’étoffe, et pour clore la métaphore culinaire, disons qu’ils sont capables au bout de quelques mois de proposer, aux estomacs les plus solides comme aux papilles les plus exigeantes, un menu complet : de la mise en bouche au pousse-café en passant par les entremets et le trou normand – ah ! le trou normand !

=> Quelques mots sur l’auteur Marcus Malte

=> Autre avis sur Le garçon : Mes belles lectures

Profanes

profanesJeanne BENAMEUR

Profanes

Actes Sud – 2013

 

Octave Lassalle, ancien chirurgien du cœur, est un vieil homme désormais. Il a une dernière tâche à accomplir avant de quitter le monde des vivants. Pour cela, il embauche Hélène, Béatrice, Yolande et Marc. Ces quatre individus ne se connaissaient pas auparavant, se croiseront très peu, mais seront reliés les uns aux autres par la place que prend peu à peu le vieil homme dans leur vie.

Cinq personnages pour cinq parcours de vie. Nous découvrons au fur et à mesure du roman les fantômes qui hantent les nuits de chaque protagoniste. Ecartant délibérément le recours à la religion, Jeanne Benameur préfère s’appuyer sur la puissance de la foi en l’humain pour terrasser les doutes et les hantises. C’est un souffle de vie que nous envoie l’auteure. Une force au-delà de la mort. Une invitation à puiser sans conditions dans les liens inter-individus pour se grandir soi-même et tirer l’autre vers le haut.

Aucune fioriture, aucune lourdeur stylistique dans Profanes. Jeanne Benameur adopte un langage simple et direct. Et ça fonctionne. La puissance émotive est immense.

Profanes a reçu le prix RTL-LIRE 2013.

=> Quelques mots sur l’auteur Jeanne Benameur