Dans le café de la jeunesse perdue

dans-le-cafe-de-la-jeunesse-perduePatrick Modiano

Dans le café de la jeunesse perdue

Gallimard, 2007

 

Paris, 1960. Un café, Le Condé. Des habitués viennent y passer le temps, jouer aux cartes ou discuter, surtout la nuit. Il y a Zacharias, Ali Cherif, la Houpa et les autres. Et il y a Louki.

Ils ne sont pas étudiants, pourtant ils ont élu domicile dans ce bistrot du quartier des écoles. On ne sait pas bien ce qu’ils sont, d’ailleurs. En dehors des cafés de Paris, ils ne sont que des ombres. Louki plus que tous les autres.

Patrick Modiano dresse le portrait de cette jeune femme à travers le prisme de plusieurs personnages : l’étudiant de l’Ecole des mines en marge des habitués du Condé, le mari abandonné, l’amant et Louki elle-même.

Chaque regard témoigne de la fragilité d’une jeunesse sans avenir, d’une éternelle fuite en avant, sans retour possible. D’Auteuil à Pigalle, de Neuilly au Quartier latin, le roman nous entraîne dans le dédale des rues parisiennes ; ce sont des rues sombres, nimbées d’une épaisse couche de nostalgie.

Cinquante ans plus tard, ces rues ont bien changé. Patrick Modiano l’évoque, d’ailleurs. Le Condé a disparu à jamais, à sa place se trouve à présent une maroquinerie de luxe. Que reste-il de ceux qui ont aimé Louki dans le passé ? Dans le café de la jeunesse perdue porte bien son nom.

« Un jour que je sortais avec Louki de la station de métro Mabillon – un jour de novembre vers six heures du soir, la nuit était déjà tombée – elle a reconnu quelqu’un assis à une table derrière la grande vitre de La Pergola. Elle a eu un léger mouvement de recul. Un homme d’une cinquantaine d’années, au visage sévère et aux cheveux bruns plaqués. Il nous faisait presque face et lui aussi aurait pu nous voir. Mais je crois qu’il parlait à quelqu’un à côté de lui. Elle m’a pris le bras et m’a entraîné de l’autre côté de la rue du Four. Elle m’a dit qu’elle avait connu ce type deux ans auparavant avec Jeannette Gaul et qu’il s’occupait d’un restaurant dans le IX° arrondissement. Elle ne s’attendait pas du tout à le retrouver ici, sur la rive gauche. »

=> Quelques mots sur l’auteur Patrick Modiano

=> Autre avis sur Dans le café de la jeunesse perdue : Du temps pour lire

Ils savent tout de vous

Ils savent tout de vousIain Levison

Ils savent tout de vous

Liana Levi, 2015

 

Snowe est un petit flic du Michigan. Un jour, il découvre qu’il peut lire dans la tête des gens. Si ça le surprend, ça l’amuse aussi. En tout cas, il est bien décidé à en profiter pour obtenir de l’avancement et pour draguer.

Denny est condamné à mort et attend son heure dans une prison de l’Oklahoma. Il est télépathe, lui aussi. Il se sert de son don pour gagner au poker. Autant vivre mieux, tant qu’il est encore temps !

Terry, une spécialiste de la télépathie, travaille dans une agence de sécurité proche du FBI. Elle a besoin de Denny, le temps d’une négociation à l’ONU qui ne doit pas rater.

Ils savent tout de vous est un thriller humoristique, dans lequel le lecteur se laisse embarquer avec plaisir. Je me suis faite plusieurs fois piégée, pour ne pas dire brutalement secouée, par des page turner auxquelles je ne m’attendais pas, mais pas du tout, malgré l’histoire assez limpide. Trop peu de polars à mon actif, trop naïve aussi, pour anticiper les effets de surprise bien construits que nous a réservés Iain Levison.

Sur fond de chasse à l’homme, l’auteur pose dans son roman la question du bienfondé de la cyber sécurité. S’il en décrit les avantages évidents, il n’hésite pas à dénoncer les perversions du principe et des manipulateurs. Qui manipule qui, d’ailleurs, entre le personnage qui détient les rênes du pouvoir et celui qui est traqué ?

Si ce polar est agréable à lire, il m’a tout de même laissée sur ma faim quant à certaines thématiques qui manquent de profondeur. Impossible de les détailler ici sans dévoiler l’intrigue, ce qui serait dommage. Disons simplement que Terry, personnage énigmatique, aurait mérité d’être plus étoffée, tout comme d’autres, secondaires dans le roman, mais dont le rôle est important et sur lesquels je me serais bien volontiers attardée. Le réseau de surveillance des citoyens, à l’origine de tout ce qui arrive aux héros de ce roman, est à peine effleuré. C’est probablement ce qui m’a le plus manqué.

=> Quelques mots sur l’auteur Iain Levison

La vérité sur Lorin Jones

La vérité sur Lorin JonesAlison Lurie

La vérité sur Lorin Jones

Rivages, 1989

 

Polly Alter, 39 ans, reçoit une bourse du musée où elle travaille pour écrire une biographie sur une peintre décédée vingt ans plus tôt, Lorin Jones. Fragilisée par son divorce récent, elle ne peut s’empêcher une vive sympathie pour cette femme dont elle a l’impression d’avoir emboîté le pas : née dans la même ville, peintre elle-même, passionnée par le génie de son modèle, il y va jusqu’à leur surnom qui ne différait dans leur enfance que par une seule lettre : Polly / Lolly.

Afin de se libérer du temps pour enquêter et écrire, Polly envoie son fils adolescent quatre mois chez son père. Elle invite en parallèle sa meilleure amie Jeanne à venir s’installer chez elle. Jeanne, lesbienne et féministe, a une vision bien arrêtée sur la destinée tragique de Lorin Jones : si la peintre n’a pas eu de son vivant le succès qu’elle méritait, c’est que les hommes influant de son milieu étaient bien décidés à lui mettre des bâtons dans les roues. A commencer par Garett Jones, critique d’art et premier mari de Lorin. Ou Jacky Herbert, le galeriste. Mais est-ce si sûr ? Polly Alter est décidée à interviewer toutes les personnes encore vivantes qui ont connu Lorin, afin de découvrir et d’écrire la vérité sur Lorin Jones.

Sur fond de féminisme, Alison Lurie critique le milieu de l’art new-yorkais des deux époques où se joue l’intrigue : les années 1960 et les années 1980. Le lecteur est propulsé du monde féminin de Polly dans le monde masculin de Lorin avec le même bonheur. Plus l’enquête de Polly avance, plus ses idées s’embrouillent. Chaque protagoniste a sa propre vérité sur Lorin Jones. Famille, critiques, collectionneurs, l’intérêt de chacun diffère quant au contenu de la biographie à écrire. Entre manipulation et passion, quelle sera la version la plus crédible aux yeux de Polly ?

Ce thriller psychologique est un fascinant témoignage du monde artistique de New-York de la deuxième moitié du XX° siècle. L’auteur dénonce avec beaucoup de subtilité le machisme de ce milieu, dans lequel sans les hommes, les femmes ne peuvent pas percer. En parallèle, elle dresse un tableau particulièrement cynique des milieux féministes. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de grincer des dents et de s’interroger : finalement, est-ce si certain que l’homme est le plus grand des manipulateurs ? Le sexe des individus y est-il pour quelque chose ?

La vérité sur Lorin Jones fait partie des romans dont la justesse psychologique traverseront toujours les époques, sans jamais vieillir. Il a reçu le Prix Femina 1989.

=> Quelques mots sur l’auteur Alison Lurie

Syngué sabour – Pierre de patience

Syngu--SabourAtiq Rahimi

Syngué sabour – Pierre de patience

P.O.L. Editeur, 2008

 

Syngué sabour est plus qu’un roman, c’est  cri de rage.

Le titre évoque la pierre de patience, celle à qui l’on peut tout raconter, au risque de la faire éclater à force de confidences. C’est le nom qu’une femme choisit de donner à son mari, réduit à un long souffle régulier sur son matelas de fortune après avoir reçu une balle dans la nuque deux semaines plus tôt, au combat. Nous sommes en Afghanistan ou ailleurs, dans la maison du djihadiste grièvement blessé.

Contrainte de le soigner à force de collyre dans les yeux, de gouttes instillées à l’aide d’un tuyau de fortune et de noms de Dieu invoqués à coup de chapelet, l’épouse est à la fois intimidée, dévouée, apeurée, enragée. Elle éloigne ses enfants, choie son mari et lui parle. Enfin.

Atiq Rahimi dévoile dans ce merveilleux huit-clos l’intimité des femmes afghanes. Derrière la domination masculine existent des moyens de résistances qu’aucun homme, ni père, ni frère, ni époux ne peut deviner. La bestialité des hommes n’y change rien. Les femmes restent maîtresses de leur vie, malgré leur innocence, malgré leur emprisonnement.

Syngué sabour, c’est un hymne à la femme, à sa capacité de rébellion et à sa détermination. C’est une caméra fixée dans un coin d’une pièce, qui filme avec la même précision les terribles confidences féminines, l’araignée en train de tisser sa toile, le voleur en flagrant délit, le chapelet qui s’égrène, l’adolescent en mal d’amour et le souffle régulier, seul lien qui retient encore l’homme à la vie.

Syngué sabour a reçu le Prix Goncourt 2008.

=> quelques mots sur l’auteur Atiq RAHIMI

Ce coeur changeant

ce coeur changeant Agnès Desarthe

Ce cœur changeant

Editions de l’Olivier, 2015

 

Ce cœur changeant est le quatrième roman d’Agnès Desarthe que je lis. Comme à chaque fois, dès les premières lignes je suis happée par son style, dont je me délecte même d’avance tellement il me semble unique.

Le premier chapitre du roman donne le ton. On dirait du Maupassant. René de Maisonneuve, lieutenant français, obéit aux ordres paternels et rend visite à une famille danoise qui a une fille à marier. Trude Matthisen, la mère, se console de la perte de quatre de ses enfants plusieurs années plus tôt, en se gavant des sucreries à longueur de journée. Elle est devenue tellement obèse que les déplacements lui deviennent presque impossibles. Le père a choisi l‘alcool pour oublier. Kristina, livrée à elle-même, sans éducation, a libéré ses instincts. Son comportement est plus animal qu’humain. Tout ne semble que folie, outrancier, à la limite de la bestialité dans ce premier chapitre. Kristina est belle, elle convient à René qui la voit précipitée dans ses bras sans rechigner. Le contrat de mariage est d’ailleurs intéressant, lui aussi.

Ainsi est scellé leur destin. Quelques mois plus tard naît Rose, leur fille.

Rose est malaimée par sa mère qui l’abandonne. Son père ne sait pas comment s’occuper d’elle. À vingt ans, elle décide de partir seule à Paris. On est en 1909.

Plus innocente qu’une oie, la jeune fille passe de protectrice en protecteur durant ses premières années parisiennes. Elle frôle la mort par malnutrition, devient esclave de femmes ou d’hommes qui profitent d’elle. Son romantisme exacerbé la protège pourtant du désarroi, probablement aussi de la folie, jusqu’à ce qu’elle atterrisse chez une lesbienne féministe auprès de qui elle va enfin ouvrir les yeux sur la vie, sur sa vie.

À travers les yeux candides de Rose, le lecteur découvre le Paris bohème des années 1910 à 1930. Le salon de sa compagne Louise est empli d’acteurs et de poètes avant-gardistes, hommes ou femmes. Ce cœur changeant, allusion à un poème de Guillaume Apollinaire, en est une apologie. Qui est Rose ? Où va-t-elle ? Les évènements et les rencontres vont finir par l’aider à comprendre ce qu’elle veut et à se fixer un but.

Agnès Desarthe sait laisser le lecteur imaginer les sensations qu’elle effleure à peine de sa plume, sans les nommer.

« Elle ébouriffait [ses cheveux], les faisait gonfler les déployait, les déroulait, les pressait, les tirait. Chaque millimètre de peau chahutée depuis les racines s’irriguait de caresses, le crâne de Rose ondoyait et coulait, vibrait et s’alanguissait, la fontanelle ouverte comme une seconde bouche, les tempes écartées, la nuque molle. »

Le texte est baroque, sublime. Les images vibrantes d’intensité.

Roman d’apprentissage version femme, Ce cœur changeant est un hymne au romanesque. Une écriture divine. Un roman à la fois philosophique et historique.

Il a reçu le Prix littéraire du « Monde » 2015.

=> quelques mots sur l’auteure Agnès Desarthe

Les gens dans l’enveloppe

Les gens dans l'enveloppeIsabelle MONNIN avec Alex BEAUPAIN

Les gens dans l’enveloppe

JC Lattès, 2015

 

Les gens dans l’enveloppe, c’est à la fois un roman, une enquête et des chansons. L’un ne va pas sans l’autre.

Isabelle Monnin, romancière, acquiert auprès d’un brocanteur une enveloppe qui contient une centaine de photos de famille de mauvaise qualité. Il s’agit d’une famille provinciale, classe moyenne, anonyme. Les clichés inspirent l’auteure qui décèle dans les regards, les poses, les personnages présents et ceux qu’elle devine disparus, des vies intérieures riches, des joies et des souffrances.

Elle décide d’imaginer l’histoire de ces individus dans un roman, puis de partir à leur recherche pour découvrir la vraie vie de ses héros.

Alex Beaupain applaudit à ce projet, dans lequel il se trouve même une petite place : écrire des chansons à partir du roman.

C’est ainsi que commence l’aventure des Gens dans l’enveloppe.

Un livre en trois parties, donc. Dès les premiers paragraphes, je suis happée par le style. Le texte est délicieux, les mots caressent l’oreille.

« C’est pour l’impatience de son désir et sa douceur qu’elle a dit oui au curé, oui au maire, oui oh oui le prendre comme époux, oui oui oui plein de fois oui se donner comme femme, un clafoutis de oui et elle palpitait de joie aux premiers Madame Grandjean qu’on lui tendait. »

L’émotion me gagne. Je vis avec Laurence, petite fille abandonnée par sa mère. Avec Serge, l’époux inconsolable. Avec Michelle enfin, si seule, si perdue dans son insatisfaction. Comment Isabelle Monnin a-t-elle su recréer une atmosphère aussi véridique, à partir de polaroïds de mauvaise qualité ?

Je n’en ai pas terminé avec ma dose d’émotions. L’auteur retrouve les héros encore vivants de son roman, finalement pas si différents de ceux qu’elle avait imaginés. Son enquête est poignante, vivante. J’ai l’impression de visiter la maison de Clerval avec Michel ; je me sens comme un témoin invisible à la gare où Isabelle Monnin est accueillie par Laurence et son père. Des héros de tous les jours, plus vrais que vrais, sous la plume sensible de l’écrivain. Quelques longueurs dans cette deuxième partie des Gens dans l’enveloppe, j’ai tourné certaines pages un peu rapidement, mais toujours avec l’envie de renouer un peu plus loin avec les personnages et leurs avatars.

Que dire des chansons d’Alex Beaupain ? J’ai pleuré en écoutant certaines d’entre elles, Couper les virages en particulier. Je l’ai crue chantée par Michelle, le double inventé de Suzanne, tellement les vibrations de la voix restituent son besoin d’évasion. Mise en musique du roman, interprètes professionnels en grand majorité (Camelia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian et Alex Beaupain), mais on entend aussi la voix des vrais gens dans l’enveloppe (Laurence, Zoé, Arthur, Suzanne et Michel). Le roman chanté par les personnes qui l’ont inspiré, la boucle est bouclée.

Un roman magnifique.

=> Quelques mots sur l’auteur Isabelle Monnin

2084 – La fin du monde

2084Boualem SANSAL

2084 – La fin du monde

Gallimard – 2015

 

Boualem SANSAL prévient le lecteur en guise d’introduction, toute ressemblance à des personnages ou des religions ayant existé serait purement fortuite.
Le lecteur est averti, il lira une fiction, une vraie.

Il est pourtant de ces périodes calendaires où le hasard des publications paraît ne pas exister. Aurais-je acheté 2084 sans les attentats meurtriers de Paris du 13 novembre 2015 ? Je ne le saurai jamais, mais une chose est sûre : la présence médiatique de Boualem Sansal sur les plateaux télévisés au cours de ces dernières semaines a attiré mon attention. Son roman m’a intriguée. Besoin de comprendre l’incompréhensible. J’ai acheté 2084 et je l’ai lu dans la foulée.

Ati est un homme de 35 ans environ. Il vit dans un pays imaginaire, entre montagnes et désert, au-delà de l’année 2084 qui marque l’avènement d’Abistan, immense empire qui tire son nom du prophète Abi, « délégué » du Dieu Yölah sur terre. Les Abistanais vivent dans un système répressif basé sur l’amnésie et la soumission totale au dieu unique. Ati guérit miraculeusement de la tuberculose, dans un sanatorium construit quelque part dans les montagnes, loin de la capitale de l’Abistan, Qodsabad. Au cours de sa longue convalescence, il prend conscience de certaines choses qui ne tournent pas rond dans le système dans lequel il vit. Les mots lui manquent pour mieux définir ses impressions, car le vocabulaire de l’abilang, seule langue autorisée en Abistan, est pauvre et religieux. Une des astuces du contrôle de la pensée est d’empêcher son développement.

Boualem Sansal imagine dans 2084 ce que pourrait donner un système totalitaire basé sur la soumission à un dieu unique. Il aborde de nombreux aspects de la question : appauvrissement du langage, endoctrinement dès l’enfance, police de la pensée, guerres saintes… Chaque maillon contribue à abrutir les individus et à renforcer le pouvoir des dirigeants. Les habitants n’ont plus de libre arbitre. Ceux qui seraient tentés à s’interroger sont rapidement démasqués et exécutés en public, au stade. Les voyages sont interdits, l’école développe des fanatiques prêts à « mourir pour être heureux ». Les prières rythment chaque instant de la vie des citoyens.

Rien n’est laissé au hasard. Il existe des ghettos entourés de hauts murs, derrière lesquels une population dénuée de tout survit dans un certain esprit de liberté. Tout en les diabolisant, le système se garde bien de les détruire. Dieu a besoin du Diable pour être fort.

Boualem Sansal réunit dans 2084 les conditions nécessaires à l’avènement et la puissance d’un tel régime. Il alerte sur les faiblesses de l’homme inféodé, prêt à croire aux prêches absurdes dès lors qu’il a perdu la capacité de penser par lui-même. Il décrit aussi les failles du système ; le pourrissement ne peut venir que de l’intérieur.

Vous l’aurez compris, 2084 est un vibrant refus de tout endoctrinement. S’il pose son roman dans un décor qui fait penser au Moyen-Orient et un système qui ressemble à ce que pourrait devenir l’Etat Islamique, Boualem Sansal le construit dans la suite de 1984 de Georges Orwell. Or le monde de Big Brother n’est pas basé sur des préceptes religieux. Le dieu de 2084 n’est qu’un outil de manipulation des âmes, vidé de toute sa substance mystique.

Lire 2084, c’est garder sa conscience en éveil et refuser l’impensable.

=> Quelques mots sur l’auteur Boualem SANSAL

Someone

SomeoneAlice McDermott

Someone

Quai Voltaire / La table ronde, 2015

 

Marie est née dans les années 1930, dans le quartier irlandais de Brooklyn. A cette époque, ces rues forment quasiment un village.

Au fil des pages de Someone, elle raconte l’histoire de son quartier. Le lecteur la découvre à travers ses yeux d’enfant, puis d’adolescente. Adulte, Marie quitte Brooklyn mais y revient régulièrement pour voir sa mère qui n’en est jamais partie, même lorsqu’il s’est transformé et progressivement dégradé. Le lecteur suit ainsi la vie de la communauté, l’intimité des familles, les tragédies du quotidien, les rapports à la religion de ces gens simples et sans histoire.

Dans un style d’une grande beauté, Alice McDermott évoque aussi bien l’enfance que les premiers émois amoureux ou encore la mort. La mort, surtout, omniprésente sous de nombreuses formes. Partie intégrante de la vie. Le lecteur ne peut que se laisser bercer par les anecdotes de la vie quotidienne qui forment le cœur du récit. Certaines sont particulièrement poignantes, comme l’évocation des G.I. de retour d’Europe en 1945. D’autres merveilleuses de sensibilité et de justesse, comme la première leçon de cuisine de Marie (ah, ces mères qui veulent éduquer coûte que coûte !)

Ne cherchez pas l’action dans Someone, appréciez plutôt la puissance des mots pour décrire un quotidien aujourd’hui désuet. Je me suis laissée entraîner par ce roman sur les Irlandais d’Amérique, qui traite aussi délicieusement des ombres planant sur la religion catholique que de la goujaterie masculine ou encore des veillées funéraires, véritables lieux d’échanges entre femmes de tous âges.

« J’écoutais donc, l’œil rivé aux jolis cristaux de sucre imprégnés de thé au fond de ma tasse en porcelaine. […] Plissant un œil, je regardai cette appétissante substance glisser doucement dans la lumière ivoire, avancer paresseusement vers ma langue puis, comme elle n’allait pas assez vite, vers le bout de mon doigt. »

« Lorsqu’il se pencha pour m’embrasser, ce fut à la fois mon premier vrai baiser et la première fois que je sentais le goût de la bière. Il tint la bouteille contre mon épaule, mouillant mon chemisier, si bien que j’en perçus la forte odeur en plus du léger goût dans ma bouche. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alice McDERMOTT

La leçon d’allemand

La leçon d'allemandSiegfried Lenz

La leçon d’allemand

(Deutschstunde)

Editions Robert Laffont – 1971, 2001, 2009

 

L’histoire se déroule dans l’extrême nord de l’Allemagne, à la frontière danoise, sur les bords venteux de la mer du Nord. Siggi Jepsen est adolescent lorsqu’il est enfermé dans un camp de jeunes délinquants pour avoir volé des tableaux de maître, ceux de Max Ludwig Nansen, figure emblématique de l’expressionnisme allemand. Durant son internement, suite à une leçon d’allemand sur « le sens du devoir » où il rend copie blanche, Siggi se voit condamné à rester en cellule jusqu’à ce qu’il produise un texte en adéquation avec la leçon. Siggi prendra sa punition très à cœur ; il passera de longs mois dans sa prison pour livrer à sa conscience, aux psychologues du centre de rééducation et aux lecteurs de La leçon d’allemand une bien fascinante version du « sens du devoir ».

Siggi a onze ans en 1943 lorsque son père, le policier de Rugbüll, se voit chargé d’interdire au peintre Max Ludwig Nansen de poursuivre son œuvre créatrice. L’ordre provient de Berlin. Le policier Jens Ole Jepsen et le peintre Max Ludwig Nansen sont amis d’enfance. À travers le regard du fils Jepsen, Siegfried Lenz raconte jusqu’où le policier est malgré tout capable d’aller pour faire respecter la loi. Même après que la dictature qui a délivré cet ordre soit tombée. Car peu à peu, les valeurs qui opposent les deux hommes sont telles que le conflit politique va évoluer en règlement de compte personnel. Siggi, fasciné par la peinture de l’artiste, assiste jour après jour au zèle coupable de son père. Il finira par cacher des œuvres pour les sauver, d’abord à la demande de Nansen, puis de manière obsessionnelle, jusqu’à sa condamnation.

Derrière l’histoire et la peinture de Max Ludwig Nansen, flotte l’ombre d’Emil Nolde (1867-1956), jugé contraire à l’idéologie nazie. On devine les couleurs et les tableaux de Nolde derrière l’écriture de Siegfried Lenz : « Le soleil se couchait derrière la digue, exactement comme le peintre lui avait appris à le faire sur papier fort, non perméable : il sombrait, il s’égouttait pour ainsi dire dans la mer du Nord, en filaments de lumière rouges, jaunes, sulfureux ; de sombres lueurs fleurissaient les crêtes des vagues. »

Aucune scène de l’histoire ne se joue sur le front, pourtant la guerre est omniprésente dans La leçon d’allemand : Klaas, le frère de Siggi, est déserteur ; Jens, comme la plupart des habitants de Rugbüll, sympathisant nazi. Tous souffrent des privations liées au rationnement. Tous observent impuissants les bombardements des avions alliés. Siegfried Lenz, choisissant l’innocence de l’enfance pour évoquer ces thèmes, les traite avec une sublime légèreté : « J’entendis le chantonnement de plus en plus rapproché d’un moteur sur la mer du Nord. […] Le bruit se rapprochait si vite que je braquais mes yeux vers la digue. Je fermais un œil et, grâce aux quatre fils de téléphone superposés, je découpais, disons voir en tranches, l’horizon au-dessus de la digue. […] Ma mitrailleuse, je pointais sur la digue ma mitrailleuse invisible : ils pouvaient venir maintenant. »

Engagé dans les jeunesses hitlériennes dès l’âge de treize ans, Siegfried Lenz a été incorporé dans la marine en 1943. Il finira par déserter. Avec La leçon d’allemand écrit en 1968, il connaîtra un succès mondial. Ce roman est aujourd’hui étudié dans toutes les universités germaniques de par le monde.

Siegfried Lenz s’est éteint en octobre 2014 à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Est-ce sa disparition qui a donné envie à Lionel Duroy de lui rendre hommage, dans son roman Échapper, publié chez Julliard en 2015 ?

=> Quelques mots sur l’auteur Siegfried LENZ

La défense

la défenseSteve Cavanagh

La défense

Bragelonne – 2015

 

Même l’éditeur affirme sur la quatrième de couverture l’étonnante ressemblance entre ce premier roman de Steve Cavanagh et un bon thriller de John Grisham. S’il s’autorise à reproduire l’argumentation du journaliste du Irish Independant, c’est que ça doit être vrai. Et en effet, pour moi qui ai lu une grande majorité des livres de Grisham, La défense m’a projetée dans un univers semblable.

Pauvre Cavanagh, démarrer sa carrière d’écrivain par une telle comparaison. Heureux Cavanagh, car si cette comparaison est osée, dangereuse même, il tient le challenge haut la main !

La défense, c’est l’histoire d’un avocat en perdition, alcoolique et chassé de chez lui par son épouse. Un beau jour ou plutôt un jour funeste, il se retrouve coincé dans son café préféré par la mafia russe. Volchek, un parrain de l’organisation, voit son procès démarrer le jour-même. Un mafieux repenti doit témoigner, ce qui entraînera inexorablement sa perte. Le marché est simple. Eddie Flynn doit réussir la défense de Volchek ou mourir, ainsi que sa fille de dix ans qui vient d’être enlevée elle aussi. L’avocat a quarante-huit heures pour sauver leurs vies.

Ainsi débute ce thriller au rythme et aux coups de théâtre incroyables. Volchek est entouré par une équipe insensible à toute compassion. Le FBI, omniprésent, protège le procès du siècle. La procureure générale, brillante, s’est préparée pour gagner. Ce procès est perdu d’avance et tout le monde le sait. Mais ce que les différents acteurs ne savent pas, c’est qu’Eddie est un ancien escroc : il a plus d’un tour dans son sac.

L’histoire est racontée à la première personne par Eddie lui-même. Et le lecteur se sent bien dans la peau du narrateur. Le temps de lire les 377 pages du roman, il revêt l’habit d’un avocat brillant, rendu exceptionnel par les circonstances qui l’obligent à donner le meilleur de lui-même. Cavanagh l’embarque dans l’histoire à la vitesse de la lumière, comme s’il lui achetait une place pour un tour de montagne russe.

Bien sûr, sans les contacts que possède Eddie dans le tribunal ou à l’extérieur, l’histoire perdrait de sa saveur. Mais on pardonne à Cavanagh ces facilités de scénario, tant l’intrigue est bien ficelée, le rythme soutenu et les rebondissements nombreux et crédibles.

La défense est son premier roman. J’espère qu’il ne restera pas en si bon chemin.

=> Quelques mots sur l’auteur Steve CAVANAGH