Ladyboy

ladyboyPerrine ANDRIEUX

Ladyboy

ELP Editeur – 2016

 

Jade et Stéphane se disputent. C’est la dispute de trop, Stéphane quitte Jade.

Ce point de départ assez classique va entraîner le lecteur dans un véritable ouragan narratif. Jade et Stéphane ne sont pas des personnages communs et Perrine Andrieux a su exploiter leurs particularités respectives avec brio.

Jade est Thaïlandaise. Apprêtez-vous à découvrir un roman dont l’emprise asiatique est forte, tant dans l’atmosphère, la langue que le caractère des personnages.

Stéphane est Français et traducteur. Vous plongerez au cœur de la quête du mot juste.

Jade est transsexuelle. Elle n’aimerait pas cette appellation trop connotée. Disons qu’elle est femme hétérosexuelle dans un corps d’homme, avec toute la complexité qu’implique cet état, autorisé par la loi, souffrance au quotidien.

Ladyboy est un roman complexe et dense. N’y cherchez rien de trivial, vous n’en trouverez pas. Perrine Andrieux a su placer sa narration au niveau de la qualité des traductions de son personnage, en y mêlant la pointe crue, presque scatologique, qu’apprécient les lecteurs de romans asiatiques. Le résultat est prodigieux. Sans tomber dans le piège du cliché (et le risque était grand), l’auteure décrit les transformations physiques de son héroïne, les doutes de son héros et la spiritualité d’une Thaïlande hors des guides touristiques avec l’aisance d’une grande écrivaine.

Je suis sortie grandie par la lecture de Ladyboy. Une expérience rare.

Stéphane s’est accoudé au fauteuil en cuir piqué, noir, assise en bambou doré, et je me suis laissée happer par cette vision, obsédée soudain par le noir et or, noir et or, tourbillon de violence, un ciel de campagne au beau milieu de la nuit, la douceur du charbon dont je souligne mes cils, cette forme d’amande, noir et or. J’étais incapable de me contrôler. J’y ai pris plaisir, pourtant, comme à chaque nouvelle crise. J’ai goûté l’excitation. Dans le ventre. Entre mes jambes. Une multitude de papillons noir et or. J’ai perçu l’effervescence de ces situations, la transe, voilà, j’étais hors de moi-même et hors du réel.

=> Quelques mots sur l’auteur Perrine Andrieux

=> Autre avis sur Ladyboy : Ecrire, Lire, Penser

Victor Hugo vient de mourir


Judith PERRIGNON

Victor Hugo vient de mourir

L’Iconoclaste – 2015

 

Qui connait l’histoire du Panthéon à Paris ? Celle de la République encore balbutiante ? Les débuts des syndicats ouvriers, les mouvements anarchistes qui ont tant fait frémir le Ministère de l’Intérieur à la fin du XIX° siècle ?

Avec la narration des quelques jours qui séparent la mort de Victor Hugo le 22 mai 1885 de ses funérailles nationales une semaine plus tard, ce sont ces différents pans de l’histoire de France qu’aborde Judith Perrignon dans Victor Hugo vient de mourir. Elle raconte l’homme politique, le républicain, l’ami des pauvres qui, tous, s’ils ne l’ont pas lu, pleurent sa mort et aimeraient pouvoir assister à ses funérailles.

La plume de Judith Perrignon est admirable. Tout comme dans Et tu n’es pas revenu, biographie co-écrite avec Marceline Loridan-Ivens, ses mots de velours touchent. Selon la volonté de l’auteur, le lecteur devient tour à tour anonyme dans la foule des badauds, anarchiste tenant son drapeau, préfet de police ou mouchard.

Ce roman est d’une grande actualité ; il ne semble pas inutile de rappeler aujourd’hui les luttes et la misère qui ont précédé les acquis sociaux, un peu trop facilement remis en cause par les politiciens du XXI° siècle.

C’est elle, la poésie, qui dirait le mieux les rues fébriles à la mort du poète, cette chose indéfinissable qui engourdit le pays, le dernier souffle d’Hugo comme un vent fort, qui ne faiblit pas, tourne, de jour comme de nuit, d’où vient-il ?

=> Quelques mots sur l’auteur Judith Perrignon

Plateau

plateauFranck BOUYSSE

Plateau

La Manufacture des Livres – 2016

 

Bienvenu dans la Creuse. Je n’y suis jamais allée et je ne sais pas si l’image qu’en donne Plateau est fidèle. Une chose est certaine, Franck Bouysse sait dépeindre des ambiances. Fermes isolées, forêt et lande, population vieillissante, légendes familiales, les ingrédients sont réunis pour poser une histoire de taiseux.

Car Plateau, ce n’est rien d’autre que ça. Virgile, Karl, Georges et Judith sont unis dans leur incapacité à évoquer le passé ou à se confier. Le temps est figé et le restera tant qu’aucun élément extérieur ne les obligera à sortir de leur carapace. Mais alors, les bouleversements émotionnels seront tels qu’ils perdront le contrôle, jusqu’à déposer les armes.

Le style adopté par Franck Bouysse pour développer son histoire, à la fois sobre et emprunté, transcrit habilement la raideur du quotidien et les chamboulements intérieurs des personnages. Le vocabulaire m’a rendu parfois la lecture un peu difficile, mais j’ai fini par m’y faire. Il serait intéressant de comparer l’écriture de ce roman à ses autres écrits (Grossir le ciel, 2016 (poche), Oxymort, 2014 (poche), Noire Porcelaine, 2013 (poche)…) : le style est-il voulu spécifiquement pour Plateau, ou est-ce une marque de fabrique de l’auteur ?

Après maintes hésitations, elle se décide à pénétrer dans une boutique. Peu à l’aise au début, elle finit par se détendre. Détaille un portant sur lequel sont suspendus des jeans. Trouve sa taille et entre dans une cabine d’essayage. Passe le vêtement, sort et se regarde dans une glace en fronçant les sourcils. Georges ne sait que faire de lui, à regarder où elle n’est pas, se raccrochant aux autres clientes qui défroissent leur image sous de petites trahisons colorées.

=> Quelques mots sur l’auteur, Franck Bouysse

D. L’affaire Dreyfus revisitée

DRobert HARRIS

D. L’affaire Dreyfus revisitée

Plon, 2014

 

En six mois, voici le deuxième roman que je lis sur l’affaire Dreyfus. Le premier, Lucie Dreyfus – La femme du capitaine (paru aux Editions Textuel, 2015), est un essai écrit par Elisabeth Weissman, dont le personnage central est Lucie, la femme d’Alfred Dreyfus.

D. est un roman basé sur l’affaire qui a secoué la France au tournant du XX° siècle. Pas de sources documentaires, donc. Ayant un souvenir encore très précis de la biographie d’E.Weissman, je retrouve dans le roman de Harris les faits significatifs de l’affaire, à la nuance près qu’il a choisi George Picquart comme narrateur. Le commandant Picquart a joué un rôle mineur dans l’arrestation du capitaine en 1894. Convaincu de sa culpabilité, ce n’est que deux ans plus tard, lorsqu’il découvre par hasard l’identité du véritable traître, qu’il comprend l’erreur formidable dont est victime Dreyfus et qu’il tente de rétablir la vérité.

Avant d’être un livre sur Dreyfus, D. est un livre sur un scandale d’Etat, sur l’antisémitisme et la succession des mensonges dont a été coupable l’état major de l’armée, au point de maintenir prisonnier à l’Ile du Diable un innocent, innocenter un coupable et accuser de mensonges et de félonie un commandant honnête, dont le seul crime a été de vouloir mettre en lumière les faits inouïs qui ont conduit Alfred Dreyfus en détention dans des conditions dignes du Moyen-Age.

Oubliez Dreyfus et placez l’histoire dans une république balbutiante où l’armée, toute puissante, peut commettre des exactions indignes, en toute impunité. Voilà les ingrédients d’un livre d’espionnage rassemblés. C’est le défi que s’est lancé Robert Harris. Le résultat est très bon. Roman en deux parties au rythme dynamique, dans lequel Picquart apparait comme un militaire avant tout, antidreyfusard incontestable, puis peu à peu guidé par sa conscience, indépendamment de son idéologie, au risque de se perdre lui-même. Sans connaître l’histoire de France, le lecteur pourrait dévorer les six-cents pages du roman en méditant sur notre chance extraordinaire : notre pays est une démocratie depuis si longtemps qu’une telle succession d’erreurs et de lâchetés ne peut pas s’y produire aujourd’hui. Robert Harris a-t-il voulu lancer un avertissement aux démocraties, pour rappeler leur fragilité ?

=> Quelques mots sur l’auteur Robert Harris

Mille et un morceaux

1001 morceauxJean-Michel RIBES

Mille et un morceaux

Editions de l’Iconoclaste, 2015

 

Jean-Michel Ribes a écrit son autobiographie ? Quelle idée saugrenue ! Une biographie a un relent de bilan. De clôture. Si le directeur du Théâtre du Rond-Point, promoteur des auteurs vivants, décidait de mettre un terme à sa carrière, il me semble que ce n’est pas sous cette forme qu’il l’annoncerait. Le coup d’éclat serait plus fort. Plus décalé.

Alternant chapitres courts rédigés sous forme de nouvelles et de miettes, associations d’idées sur des personnes ou des sujets qui l’inspirent, Jean-Michel Ribes raconte son enfance, ses débuts dans le théâtre et nombre d’anecdotes d’artiste. Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas de règlements de comptes savoureux à vocation voyeuriste et mercantile, mais du regard acéré d’un homme de théâtre expérimenté sur le monde qu’il fréquente. Et comme le réalisateur de Merci Bernard et de Palace ne peut pas rester sérieux, l’humour et la dérision pimentent ce récit fin et émouvant, pour traiter les sujets les plus légers comme les plus douloureux.

Ainsi, lorsqu’il évoque la mort de Reiser en 1983 : « Je ne sais pas ce qu’a de si particulier ce putain de cimetière mais beaucoup de mes amis s’y rendent une fois qu’ils sont partis. Je finis par me demander s’il n’y a pas de souterrains menant dans des caves où ils se retrouvent tous pour rigoler ensemble. C’est là peut-être qu’il faudra que je les rejoigne un jour. »

La plume de Jean-Michel Ribes est parfois implacable. Native de Jouy en Josas, je n’ai pas pu m’empêcher de frémir devant son attaque en règle du système éducatif de la prestigieuse école du Montcel, fierté de la commune de mes parents, où, quelque temps après Patrick Modiano, il a également passé quatre années dans des conditions effroyables, presque inhumaines.

Elle est drôle, merveilleusement drôle dès les premières lignes, comme lorsqu’il raconte sa première rencontre avec Jean Mercure, défiguré par un chat au moment de conclure avec son hôte la création de L’Odyssée pour une tasse de thé.

Elle est également hantée par la mort, sujet sur lequel Jean-Michel Ribes revient fréquemment, avec souffrance et humour, comme dans le chapitre Départs où il raconte le décès de quatre comédiens et d’un buraliste qu’il a fréquentés. La dérision est un mécanisme de défense bien connu.

Drôle et implacable y compris pour traiter de la douleur, voilà ce qui pourrait résumer Mille et un morceaux. Un peu prétentieux, aussi, mais quel artiste ne l’est pas ? Certaines anecdotes sont tellement truculentes qu’on ne peut que s’interroger sur les frontières entre vécu et imaginaire. Jean-Michel Ribes le soutient mordicus, d’ailleurs : le monde réel ne l’intéresse pas. Je me suis perdue un peu dans la longueur du récit, faute de posséder tous les repères indispensables pour savourer jusqu’au bout cet ouvrage. Bilan d’une génération, il s’adresse sans doute à un public plus averti que moi, qu’une génération sépare de l’auteur. Mais je recommande Mille et un morceaux à tout lecteur, quel que soit son âge, amateur de théâtre. Il se plongera dans les coulisses du métier avec délice.

=> Quelques mots sur l’auteur Jean-Michel RIBES

Les derniers jours de nos pères

Les derniers jours de nos pèresJoël Dicker

Les derniers jours de nos pères

Editions De Fallois, 2012

 

Connaissez-vous le SOE, les services secrets britanniques pendant la Deuxième guerre mondiale ? Je ne connaissais pas, jusqu’à la lecture des Derniers jours de nos pères. Le SOE recrutait et formait des agents secrets pour les envoyer dans les pays en guerre. Souvent natifs de ces pays, ils parlaient parfaitement la langue, se coulaient aisément dans la population par totale maîtrise des coutumes et de la culture locale. Une partie de la résistance française est passée par les centres de formation du SOE, parallèles aux organisations de la Résistance conduites par le Général de Gaulle.

Dans son premier roman, Joël Dicker, aujourd’hui écrivain de grand renom grâce à La vérité sur l’affaire Harry Québert couronné de nombreux prix, raconte sous une forme presque documentaire l’aventure du SOE, à travers l’histoire d’une quinzaine de recrues de la section F consacrée aux missions françaises. En Grande Bretagne, Pal, Claude, Gros, Laura et les autres subissent quatre mois de formation impitoyable dans des centres spécialisés avant d’être envoyés en mission. Sabotage, contre-espionnage, propagande noire, ils sont affectés selon leur spécialité aux différents métiers des services secrets, aux quatre coins de la France.

Fiction ou documentaire ? Les deux et aucun. J’ai été très intéressée par ce roman qui m’a beaucoup appris sur l’organisation et la structuration des services secrets et de la résistance. Je suis pourtant restée sur ma faim : le sujet est abordé de manière assez générale, avec peu de détails sur les difficultés concrètes du terrain, probablement pour laisser de la place à la romance. Quant aux héros, Joël Dicker s’est attaché à décrire leurs états d’âme avec beaucoup de finesse. C’est le moral qui permet aux agents secrets de tenir le coup dans la clandestinité. Constamment recherchés par la Gestapo, ils ne peuvent déjouer les pièges qu’en maîtrisant leur peur. Pourtant, les caractères sont brossés de manière trop grossière. Certains évènements sont tirés par les cheveux, comme si l’auteur avait voulu introduire du piment dans son histoire, sans réussir vraiment à rendre ces épisodes crédibles.

Les derniers jours de nos pères pose une question essentielle et c’est en cela que le livre est fort. De quelle étoffe est fait un héros ? Au nom de la patrie, est-il héroïque de laisser son propre père mourir de désespoir ? La guerre est destructrice, sans aucun doute. Au retour de la paix, les jeunes patriotes seront canonisés par l’Europe entière. Mais leurs fantômes, ces vies qu’ils auront brisées pour sauver le monde de la servitude, ne les lâcheront jamais. Quelle facette de ces résistants est la plus héroïque ? Celle de l’homme ou celle du soldat ?

=> Quelques mots sur l’auteur Joël DICKER

Les gens dans l’enveloppe

Les gens dans l'enveloppeIsabelle MONNIN avec Alex BEAUPAIN

Les gens dans l’enveloppe

JC Lattès, 2015

 

Les gens dans l’enveloppe, c’est à la fois un roman, une enquête et des chansons. L’un ne va pas sans l’autre.

Isabelle Monnin, romancière, acquiert auprès d’un brocanteur une enveloppe qui contient une centaine de photos de famille de mauvaise qualité. Il s’agit d’une famille provinciale, classe moyenne, anonyme. Les clichés inspirent l’auteure qui décèle dans les regards, les poses, les personnages présents et ceux qu’elle devine disparus, des vies intérieures riches, des joies et des souffrances.

Elle décide d’imaginer l’histoire de ces individus dans un roman, puis de partir à leur recherche pour découvrir la vraie vie de ses héros.

Alex Beaupain applaudit à ce projet, dans lequel il se trouve même une petite place : écrire des chansons à partir du roman.

C’est ainsi que commence l’aventure des Gens dans l’enveloppe.

Un livre en trois parties, donc. Dès les premiers paragraphes, je suis happée par le style. Le texte est délicieux, les mots caressent l’oreille.

« C’est pour l’impatience de son désir et sa douceur qu’elle a dit oui au curé, oui au maire, oui oh oui le prendre comme époux, oui oui oui plein de fois oui se donner comme femme, un clafoutis de oui et elle palpitait de joie aux premiers Madame Grandjean qu’on lui tendait. »

L’émotion me gagne. Je vis avec Laurence, petite fille abandonnée par sa mère. Avec Serge, l’époux inconsolable. Avec Michelle enfin, si seule, si perdue dans son insatisfaction. Comment Isabelle Monnin a-t-elle su recréer une atmosphère aussi véridique, à partir de polaroïds de mauvaise qualité ?

Je n’en ai pas terminé avec ma dose d’émotions. L’auteur retrouve les héros encore vivants de son roman, finalement pas si différents de ceux qu’elle avait imaginés. Son enquête est poignante, vivante. J’ai l’impression de visiter la maison de Clerval avec Michel ; je me sens comme un témoin invisible à la gare où Isabelle Monnin est accueillie par Laurence et son père. Des héros de tous les jours, plus vrais que vrais, sous la plume sensible de l’écrivain. Quelques longueurs dans cette deuxième partie des Gens dans l’enveloppe, j’ai tourné certaines pages un peu rapidement, mais toujours avec l’envie de renouer un peu plus loin avec les personnages et leurs avatars.

Que dire des chansons d’Alex Beaupain ? J’ai pleuré en écoutant certaines d’entre elles, Couper les virages en particulier. Je l’ai crue chantée par Michelle, le double inventé de Suzanne, tellement les vibrations de la voix restituent son besoin d’évasion. Mise en musique du roman, interprètes professionnels en grand majorité (Camelia Jordana, Clotilde Hesme, Françoise Fabian et Alex Beaupain), mais on entend aussi la voix des vrais gens dans l’enveloppe (Laurence, Zoé, Arthur, Suzanne et Michel). Le roman chanté par les personnes qui l’ont inspiré, la boucle est bouclée.

Un roman magnifique.

=> Quelques mots sur l’auteur Isabelle Monnin

Lucie Dreyfus ou la femme du capitaine

Lucie DreyfusElisabeth WEISSMAN

Lucie Dreyfus – La femme du capitaine

Editions Textuel, 2015

 

Qui connaît le rôle joué par Lucie dans l’Affaire Dreyfus ? Nombreux sont les dreyfusards dont le nom est passé à la postérité. Parmi eux, le frère d’Alfred, Mathieu Dreyfus, le poète Bernard Lazare, le colonel Georges Picquart et bien sûr Émile Zola et Jean Jaurès. Ceux-là ont œuvré pour la revisitation du procès du capitaine, puis pour sa réhabilitation. Lucie, elle, a œuvré à son maintient en vie, jour après jour, durant toutes ces années de longue et atroce détention sur l’Île du diable, en Guyane.

Élisabeth Weissman signe avec ce roman un documentaire parmi tant d’autres parus depuis un siècle. L’Affaire y est décrite avec ses nombreuses péripéties, toujours sous l’angle de vue des partisans de Dreyfus. Nombreuses sont les sources documentaires qu’elle cite. Parmi elles et non des moindres, Hannah Arendt, Joseph Reinach, Philippe Oriol et bien sûr le capitaine lui-même. L’originalité de cet essai réside dans l’intégration, aux côtés de ces différentes sources historiques, d’extraits de lettres échangées entre Lucie et Alfred durant les dix années qu’a duré l’Affaire, ainsi que des confidences de Lucie à sa grande amie Hélène Naville, durant la même période.

Le roman débute d’ailleurs avec la correspondance entre Lucie et Hélène, mettant l’accent dès les premières pages sur la force de caractère de Lucie qui se trouve parachutée malgré elle dans un combat d’hommes. Elle n’a que 25 ans en 1894.

Lucie Dreyfus naît dans un siècle où les femmes de sa classe sociale, la grande bourgeoisie, sont destinées à une vie de femmes d’intérieur, toutes à leurs tâches domestiques. Malgré son jeune âge, malgré son sexe, Lucie va œuvrer autant que ces messieurs à la réhabilitation de son mari. Elle n’utilisera pas les prétoires et autres salles d’audience, elle n’assistera même pas aux différents procès. Elle jouera pourtant un rôle essentiel, fournissant à son mari la force de résister aux sévices moraux et physiques qui lui sont infligés au quotidien. Sans Zola et son vibrant J’accuse, Dreyfus n’aurait pas été acquitté. Sans Lucie et l’énergie vitale qu’elle a instillé goutte à goutte à son mari, celui-ci n’aurait probablement pas survécu à ses conditions de détention sur l’Île du diable.

 

Les lettres de Lucie Dreyfus sont un passionnant témoignage de l’Histoire, tant leur contenu est riche sur le déroulement de l’Affaire. Elles éclairent aussi le lecteur du XXI° siècle sur les mœurs de la bourgeoisie française de l’époque, sur l’organisation domestique et le niveau d’implication des femmes dans la politique. N’oublions pas que les femmes n’ont acquis le droit de vote en France qu’en 1944. Lucie, soutenue tout au long du combat par des mouvements féministes, est loin d’en être une.

Ce livre est le premier que je lis sur l’Affaire Dreyfus et j’y ai trouvé un vif intérêt. J’ai regretté quelques longueurs, notamment sur la fin. C’était oublier que l’affaire juridique n’est que le point de départ de la vie extraordinaire de Lucie Dreyfus ; son sens civique et son goût du dévouement ne se sont pas arrêtés avec la réhabilitation de son mari. Elle fera des études d’infirmière. Elle rassemblera autour d’Alfred, jusqu’à son décès en 1935, les dreyfusards inconditionnels. Hélas, l’antisémitisme la rattrapera. Sa famille ne sortira pas indemne du fascisme.

Un documentaire dense mais assez facile à lire. Passionnant.

=> Quelques mots sur l’auteur Elisabeth WEISSMAN

Battues

BattuesAntonin VARENNE

Battues

Editions Ecorce – 2007

 

La dernière fois que je suis allée voir mon libraire, je lui ai demandé de me conseiller un « bon » polar. Il m’a tendu sans hésiter Battues, en me disant que je ne serais pas déçue.

L’intrigue se joue quelque part dans les profondeurs d’une France reculée. Là où les gens votent FN sans jamais avoir vu d’immigré, où la terre vaut de l’or et où les secrets les plus glauques sont enfouis sous les dents des charrues et les grumes qui s’empilent au bord des routes forestières, depuis des générations. Deux familles du village de R. se disputent les richesses du pays, les Courbier et les Messenet. Une haine ancestrale lie les hommes de père en fils. Les petits paysans du coin ont courbé la tête depuis longtemps. Tous, sauf Rémi Parrot, le garde forestier. L’accident qui a failli lui coûter la vie à l’adolescence l’a également détourné de sa destinée : invalide, défiguré, Rémi Parrot a découvert la lecture durant les deux années qu’il a passées à l’hôpital, au lieu de sombrer dans l’alcool comme tous ses congénères.

Une paix relative règne au village, jusqu’à ce que Michèle Messenet y revienne après de longues années d’éloignement. Rémi, l’homme que personne n’est capable de regarder en face sans frémir d’horreur, aime Michèle qui le lui rend bien. C’en est trop pour Didier Messenet, le frère, ainsi que pour Thierry Courbier qui souhaite l’épouser. S’ajoute à ce mélodrame un projet immobilier pourri découvert par un militant écologiste, ami de Rémi. Il n’en faut pas plus pour embraser le pays.

Antonin Varenne plonge le lecteur dans un univers de taiseux. Question de principe, d’amitié ou d’honneur. Qui n’est pas de R. n’apprendra rien. Le commandant de gendarmerie Vanberten essaie bien de démêler les imbroglios, mais il restera toujours un étranger dans ce village. Les affaires se règlent entre adversaires, directement.

Si vous ne connaissez pas ces arrières pays de notre chère patrie, lisez Battues et vous serez servi. Tout y est. La haine, l’alcool, les magouilles. La chasse, les chiens, les sangliers, les fusils. La rivière, les forêts, les cabanons. Les descriptions sont réalistes, les faits précis. On sentirait presque la sueur, l’alcool ou la haine qui relie les personnages les uns aux autres. L’odeur des sous-bois et l’humidité des couloirs des mines souterraines. Même l’amour écorché vif imprègne l’atmosphère.

Antonin Varenne a écrit un magnifique polar. L’écriture se joue de la chronologie sans jamais perdre le lecteur ; le style colle à la peau des personnages, sec et passionné comme eux. J’ai lu une étude de mœurs incroyable sur motif de polar. Un moment de lecture inoubliable.

Un bémol, tout de même : la qualité de la relecture et la correction des fautes laissent à désirer. Non seulement il reste une ou deux coquilles grossières, mais au détour de quelques suppressions, des bouts de phrases n’ont pas été effacés, n’apportant que confusion et incohérence. Il y en a peu, heureusement. Comme le roman est excellent par ailleurs, on pardonne.

=> Quelques mots sur l’auteur Antonin VARENNE