Ode à une fourchette abandonnée sous un caniveau gris par un jour de soir ensoleillé

Ô toi, dont les multiples dents quadriphages ont conquis mon regard poilu,
Toi, de métal construit, tel que murmuré dans les ateliers de Zlodikarpathon,
Fourchette humble, à l’égo surdimensionné et aux pieds velus,
Fourchette cruelle et digne de la douceur d’un Galagloperdros grognon,

Le jour où tu sera dévorée, vivante et inerte, par la grande bête de Kallos aux piques et aux grandes pattes,
Tu ne crieras à ce moment précis qu’un mot, prononcé par les Vogrobls autrefois, « Karpathes ».

Raison et sentiments

raison et sentimentsJane Austen

Raison et sentiments

Editions 10/18 – 374 pages

 

J’ai lu tellement de critiques de livres de Jane Austen ces derniers temps que j’ai décidé d’écrire les miennes. Je commence par Raison et sentiments, qui se trouve être le premier livre qu’elle a écrit, en 1795. Repris et corrigé plusieurs fois, il a dû attendre 1811 pour être publié. Jane Austen ayant voulu garder l’anonymat, Sense and Sensibility est paru écrit par A Lady.

Raison et sentiments raconte l’histoire de Mrs. Dashwood et de ses trois filles, Elinor, Marianne et Margaret. A la mort de Mr. Dashwood, le fils aîné de celui-ci né d’un premier mariage hérite de la maison et de la fortune paternelles. Il promet au mourant d’aider financièrement ses sœurs et sa belle-mère, mais influencé par son épouse, il n’en fera rien et les quatre femmes soudain appauvries se retrouvent dans l’obligation d’accepter la location de Barton Cottage dans le Devonshire, généreusement proposé par un cousin de Mrs. Dashwood.

La vie campagnarde s’écoule lentement à Barton, entre les rencontres quotidiennes avec Mr. et Mrs. Middleton, le colonel Brandon, Mrs. Jennings ou encore les Palmer ou Anne et Lucy Steele. Marianne s’éprend de Willoughby, un jeune homme venu séjourner chez sa tante dans les environs. Passionnée dans tous ses rapports avec autrui, elle ne cache pas ses sentiments, au contraire d’Elinor, beaucoup plus réservée, qui garde pour elle les tendres pensées que lui suggère Edward Ferrars, le frère aîné de sa désagréable belle-sœur.

L’intrigue de Raison et sentiments se développe autour des différences de conduite entre les deux sœurs. Dans la joie comme dans les peines, l’aînée va témoigner d’une grande maîtrise d’elle-même dans le souci constant de ne pas inquiéter son entourage, tandis que la cadette, sans aucune retenue, étale ses sentiments jusqu’à afficher un mépris offensant à l’égard de ceux dont elle estime que le commerce est une pure perte de temps.

Jane Austen peaufine ses personnages jusqu’au plus petit détail. Aucun n’y échappe, pas même les personnages secondaires. Elle prouve dans Raison et sentiments sa capacité à restituer finement les caractères. Elle y prépare le lecteur au ton cynique qu’elle adoptera dans ses autres romans lorsqu’elle évoquera des attitudes mesquines, égoïstes ou encore naïves ou simplement stupides.

Il en est ainsi de cet extrait, dans lequel la taille de deux jeunes garçons est comparée par des femmes aux intérêts bien différents :

« Chacune des deux mères, quoique réellement convaincue, en son for intérieur, que son fils était le plus grand, se décida poliment en faveur de l’autre.

Les deux grand-mères, avec non moins de partialité, mais plus de sincérité, furent également empressées à soutenir la cause de leur propre descendant.

Lucy, qui désirait autant plaire aux parents de l’un que de l’autre, exprima cette idée que les deux enfants étaient remarquablement grands pour leur âge et qu’elle ne pouvait concevoir qu’il y eut entre eux la plus petite différence. Et Miss Steele, avec encore plus d’adresse, donna son suffrage, aussi énergiquement que possible, successivement en faveur de l’un et de l’autre.

Elinor, ayant une fois exprimé son opinion en faveur de William, en quoi elle choqua Mrs. Ferrars et encore plus Fanny, ne vit pas la nécessité de la renforcer en la répétant ; et Marianne, lorsqu’on lui demanda la sienne, les choqua tous en déclarant qu’elle n’avait pas d’avis à donner, parce qu’elle ne s’était jamais avisée d’y penser. »

Raison et sentiments n’est pas le meilleur livre de Jane Austen. Mais à l’instar du film d’Ang Lee (1996) avec Emma Thompson, Kate Winslet et Hugh Grant ou encore le téléfilm de John Alexander (2007) avec Charity Wakefield et Hattie Morahan, c’est un livre d’une grande fraîcheur dont la lecture est un pur plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane AUSTEN

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Naître et survivreWendy HOLDEN

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Presses de la Cité, 2015

 

Apprêtez-vous à suivre l’incroyable parcours de Priska, Rachel et Anka, ainsi que celui de leurs enfants Hana, Mark et Eva. Des histoires de vie qui, espérons-le, n’auront jamais l’occasion de se répéter.

Priska et Anka sont tchèques. Rachel est polonaise. Toutes les trois sont nées vers 1918, se sont mariées à la fin des années 1930. D’origine juive, elles subissent la répression des lois raciales dès les premières années de la guerre. Le hasard des rafles les conduit à Auschwitz en octobre 1944, toutes les trois enceintes de quelques semaines. Dans la terre froide et boueuse de la place d’appel d’Auschwitz, elles bravent le Docteur Mengele et son sourire diabolique en répondant par la négative à la question qu’il pose à chaque femme jeune qui paraît nue devant lui : « êtes-vous enceinte ? ». Cette résistance passive les sauve de la mort immédiate et les envoie dans un enfer qui durera jusqu’à la libération.

Wendy Holden, journaliste anglaise, biographe et romancière, relate dans ce document de 442 pages d’une richesse inestimable le sort de ces trois jeunes femmes à la destinée sans pareil. Sans se connaître, après une quinzaine de jours à Auschwitz, elles sont conduites dans le même camp : l’usine d’armement de Freiberg. En avril 1945, sous la menace des alliés qui bombardent Dresden, elles sont embarquées pour un voyage infernal par train jusqu’à Mauthausen où les Américains les délivrent quelques jours plus tard. Anka accouche à Freiberg deux jours avant leur transfert. Rachel dans un wagon à bestiaux, au milieu de femmes agonisantes. Quant à Anka, elle met son bébé au monde sur le quai de débarquement à Mauthausen. Elles vont survivre toutes les trois, ainsi que leurs enfants. Elles ne se sont jamais rencontrées, se sont toujours crues seules dans leur situation, alors qu’elles ont survécu aux mêmes supplices, aux mêmes transferts, aux mêmes horreurs.

Ce document n’est pas un simple recueil de témoignages des rescapés. Wendy Holden a creusé son sujet. Entre les lignes qui relatent les souffrances de ces jeunes femmes et de leurs codétenues, l’auteur rappelle l’organisation rationnelle de l’holocauste. L’implication des conseils juifs des ghettos. Le fonctionnement des usines stratégiques. Le coût et l’organisation des transports vers les camps de la mort. L’indifférence hallucinante de la plupart des habitants qui côtoient les camps. Naître et survivre n’est pas un simple essai sur trois femmes et trois bébés. C’est un documentaire exceptionnel sur l’industrialisation de cette extermination de masse. Il ne laissera aucun lecteur indifférent.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy HOLDEN

La vérité et autres mensonges

la vérité et autres mensongesSascha ARANGO

La vérité et autres mensonges

Albin Michel, 2015

 

Dès le premier chapitre, le ton est donné. Un couple attend un enfant mais aucun des deux n’en veut. Il est marié, elle est sa maîtresse de longue date, son éditrice par dessus le marché. Il est écrivain de best-sellers mais n’a pas écrit une seule ligne de ses romans, ce que son éditrice ne sait pas. L’arrivée prochaine de l’enfant, comme dans de nombreuses histoires, chamboule l’ordre établi. Il décide de tout raconter à sa femme, d’en finir une fois pour toutes avec les mensonges et de dire la vérité. Un mensonge de plus ?

Dans ce roman empli d’humour, le meurtrier est connu dès les premières lignes. Sascha Arango n’a pas écrit un polar classique. Grâce à son regard omniscient, le lecteur est tour à tour dans la tête de chacun des personnages. L’empathie est de mise. On aime l’imposteur et presque l’imposture. La question que se pose le lecteur au fur et à mesure que se déroule l’histoire et que se dressent les obstacles devant le héros, c’est de savoir s’il arrivera à commettre le crime parfait. « Un meurtrier doit savoir rester vigilant. Son ennemi, c’est le détail. Le mot inconsidéré, la bricole oubliée, l’erreur insignifiante qui fiche tout par terre. Il doit entretenir le souvenir de son geste, le renouveler en lui chaque jour et en même temps le taire. » Sascha Arango dévoile le mode d’emploi. On a envie de savoir si Henry Hayden saura en profiter. N’est-ce pas un comble ?

La vérité et autres mensonges se lit facilement et avec jouissance. Le cynisme de Sascha Arango, l’humour avec lequel il dresse le portrait de chaque personnage (et quels personnages ! S’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer !), les rebondissements permanents, donnent au ton une véritable fraîcheur. Un premier roman couronné du Prix du polar européen 2015.

Pourtant, en temps qu’amatrice de romans plus profonds, je suis restée sur ma faim. J’ai regretté quelques invraisemblances dans l’intrigue. Par exemple, Gisbert Fasch, l’ancien camarade de chambrée d’Henry, décrit un adolescent violent, dénué d’amour et de scrupules que j’ai eu du mal à retrouver dans Henry adulte. Quelques mises en scènes semblent saugrenues, certaines chutes heureuses viennent à point nommé. Mais malgré cela, la lecture de ce polar a été un grand moment de plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Sascha ARANGO

Pow-Wow à la harissa

De l’ail.

Plein de gousses d’ail.

Au moins sept. Non, neuf. Neuf gousses d’ail.

Je hacherai la moitié, très fin. Je la laisserai mariner dans trois cuillérées d’huile d’olive pendant deux jours.

Les autres gousses, je les éplucherai. Je les couperai en quatre. Je frotterai le poisson avec. Tous les morceaux de poisson.

La lotte.

La rascasse.

Le congre.

La vive.

Le grondin rouge.

Le saint-pierre si j’en trouve au marché.

Chaque morceau, gluant, piquant, moite et odorant, je le frotterai avec les quarts de gousse. Jusqu’à user l’ail. Jusqu’à ce que la chair s’imprègne à plus soif du bulbe culinaire. Jusqu’à ce que mes doigts saignent à force d’avoir frotté.

Je veux que mes doigts saignent. Je veux garder en moi une trace de ce plat spécial. Je veux pouvoir regarder mes doigts avec dégoût, avoir un mouvement de recul chaque fois que je poserai les yeux sur eux. Je veux pouvoir hurler de douleur sous la douche lorsque la pulpe de mes doigts entrera en contact avec la chaleur de l’eau.

Plusieurs jours après notre dîner, je veux encore pouvoir me rappeler ma vengeance.

 

Les piments.

Je ferai fondre les piments épépinés dans l’huile assaisonnée de harissa.

Les pépins, je les mettrai de côté. Je les hacherai au broyeur à café jusqu’à obtention d’une pâte bien lisse. J’étalerai cette pâte sur les morceaux de poisson déjà imprégnés d’ail. Lentement. Avec amour. Il n’y verra que du feu.

 

Pour la présentation, j’ai tout prévu. À l’aide d’un appareil photo ultra sophistiqué, je me suis postée la semaine dernière à quelques pas du restaurant À la bouillabaisse de Marcel Pagnol et j’ai mitraillé les plats.

 

Ils servent trois sortes de bouillabaisse, dans ce restaurant.

Je le sais bien, puisque c’était notre rendez-vous d’amoureux, avant.

Le salaud.

 

Après plusieurs soirs à faire le paparazzi, j’ai fini par trouver la bonne combinaison. Le plat et la recette. Tout pour faire pareil.

L’assiette est en porcelaine bleue. Quelques anneaux bleus et blancs en haut du plat. Puis des motifs de fleurs s’alternent avec des ovales grillagés sur quelques centimètres. Et dedans… et bien, dedans, c’est la bouillabaisse. Quelques langoustines, les morceaux de poisson à la cuisson délicate, le tout présenté dans le jus de cuisson des légumes. Un ou deux morceaux de fenouil, ce qu’il faut de carottes.

 

J’ai fait toutes les brocantes de Marseille avant de trouver le plat idéal.

Il n’est pas exactement pareil, bien sûr. Le bleu est peut-être un peu plus foncé, les motifs légèrement différents, mais il fera l’affaire.

 

Je suis une excellente cuisinière. J’aurais pu ouvrir mon restaurant, si j’avais voulu. Alors une bouillabaisse, ça ne m’impressionne pas. L’essentiel, c’est les ingrédients. Les légumes bien frais, bien fins. Les poissons de la dernière criée, pêchés en haute mer. Je connais les maraîchers de qualité. Je connais les bons poissonniers. Les bons ingrédients, je les aurai. La cuisine délicate, je sais la réaliser. De l’inventivité pour la recette un peu spéciale que je lui réserve, je n’en manque pas. De quoi lui ôter toute envie de retourner À la bouillabaisse de Marcel Pagnol avec une autre.

 

Il la retrouve tous les mercredis et tous les vendredis. Le mercredi, c’est le midi. Le vendredi, c’est le soir.

Il fait du squash, paraît-il.

C’est un jeudi qu’il faudra que je passe à l’attaque. Dans une semaine, c’est justement son anniversaire. Je vais lui acheter un foulard Hermès. Elle porte un carré rouge sang aux liserés marron quand ils dînent dans notre restaurant. Je lui achèterai un carré marron et bordeaux. Le pendant homme de ce qu’elle porte.

Il n’y résistera pas.

Il ne résiste pas au luxe, en général.

S’il reste encore avec moi, c’est à cause de mes petits plats. Elle doit faire une cuisine immangeable, c’est sûrement pour ça qu’ils vont au restaurant.

Je vais lui mitonner un dîner dont il se souviendra. Je vais le servir avec un vin bien épicé. À côté de ma bouillabaisse, le vin n’aura pas de goût. Ce sera ma première victoire.

L’assiette de bouillabaisse, il l’avalera jusqu’au bout.

Je le menacerai au couteau, s’il le faut.

Je l’attacherai sur la chaise, je lui ouvrirai la bouche moi-même, comme avec un enfant capricieux, j’enfournerai chaque morceau de poisson dans sa gorge. Je le regarderai déglutir, les yeux exorbités par la force des épices.

Je lui montrerai la pulpe de mes doigts écorchés. Je les lui ferai sucer un par un.

S’il crie, je rirai.

S’il hurle, je danserai.

Je ferai la danse du Pow Wow autour de lui, le piquant avec mon couteau, dans le cou, dans les côtes, sur le front. Partout.

Du moment qu’il finit la bouillabaisse.

Echapper

EchapperLionel DUROY

Échapper

Julliard, 2015

 

Lorsque j’ai fermé Échapper quelques heures après l’avoir commencé, sans l’avoir lâché un seul instant avant de l’avoir terminé, je me suis dit que j’avais sans doute lu un de mes plus beaux livres de l’année. Pourtant, je n’aurais probablement pas acheté le livre spontanément. Une histoire sans action, un genre contemplatif ? Vraiment pas une lecture de vacances ! Échapper est un roman d’une rare sensualité ; le lecteur est embarqué par le narrateur et ses émotions, merveilleusement retranscrites dans le récit.

Lionel Duroy croise plusieurs intrigues. Il y a Augustin qui part en pèlerinage à Husum, petite ville allemande à la frontière danoise en bordure de Mer du Nord ; il s’y rend deux fois, une première fois avec Esther en 2011 puis seul en 2013. En parallèle, l’auteur raconte l’histoire de Max Ludwig Nansen, peintre et héros du livre La leçon d’allemand de Siegfried Lenz. L’interdit de peindre qui le frappe durant la seconde guerre mondiale lui est communiqué par son ami, le policier de Rugbüll, ville imaginaire à proximité d’Husum. Enfin, le lecteur est invité à suivre le parcours de vie d’Emil Nolde, peintre allemand expressionniste mort en 1956, l’alter ego de Max Ludwig Nansen dans la vraie vie. C’est Nolde qui a inspiré Siegfried Lenz pour écrire son livre. L’œuvre d’Emil Nolde est également jugée non conforme aux goûts artistiques du Reich. Augustin va remonter sa trace jusqu’à Mølgentønder, au Danemark

Tous les personnages de Lionel Duroy cherchent à échapper à leur destin. Augustin tente de se libérer d’Esther auprès de qui il s’est presque laissé mourir d’amour. Max Ludwig Nansen, ou plutôt Emil Nolde, cherche à contourner l’interdit qui le frappe et va peindre malgré tout. Et à travers l’histoire d’Augustin, le lecteur découvre aussi celle des habitants de la côte et leur combat incessant pour échapper à la mer et aux raz-de-marée qui les menacent « Comme c’est extraordinaire, cet acharnement des gens d’Husum à ferrailler avec la mer. Ils parlent sans cesse d’elle, tous les dimanches ils vont la défier en famille depuis la digue, et il n’y a pas besoin de beaucoup les pousser pour ressentir combien ils sont en colère. »

Que ce soient Augustin, Emil Nolde, Max Ludwig Nansen ou encore les personnages secondaires tels que Susanne ou les habitants d’Husum, ils sont tous amenés, à un moment donné de leur existence, à affronter la vie, leur vie. D’après Lionel Duroy, ce combat ne pourra pas être mené à bien sans une sérieuse introspection. Dans un style narratif délicieusement poétique, l’auteur livre celle de ses héros et aboutit, pour la plupart d’entre eux, à la conclusion suivante : « Nous sommes là pour vivre, c’est la seule chose à laquelle nous ne devons pas échapper. » Finalement, Échapper, c’est aussi l’histoire d’une quête, celle de la connaissance de soi.

=> Quelques mots sur l’auteur Lionel DUROY

Crans-Montana

Crans MontanaMonica SABOLO

Crans-Montana

JC Lattès, 2015

 

Que ce soit Patrick, Daniel, Serge, Roberto, Max, Édouard ou Charles, ils étaient tous adolescents dans les années 1960. Avec leurs parents issus d’un monde où l’opulence est le maître mot, ils passent la totalité de leurs vacances dans une station de ski huppée des Alpes suisses. Monica Sabolo évoque dans Crans-Montana l’attirance de ces jeunes gens pour les trois C, groupe siamois formé par Chris, Charlie et Claudia, trois jeunes filles de leur milieu et pourtant inapprochables pour ces adolescents romantiques.

Le livre est structuré autour de plusieurs points de vue. Il y a celui des garçons, pris en masse. Celui de Franco, le fils de l’épicier de Montana. Et celui des filles. A chaque changement de tableau, Monica Sabolo avance dans le temps. Dans la tragédie, aussi.

Car il ne faut pas croire que jeunesse dorée rime avec bonheur. En coulisse des amours adolescentes plus ou moins réussies, l’auteur laisse planer au-dessus des familles l’ombre de la shoah et décrit les mariages ratés, l’argent qui traverse la frontière incognito ou la drogue. A Crans-Montana, les BMW côtoient les Maserati, les Alfa Romeo, les Austin et les Mercedes. Le champagne coule à flot. Et les orgies auxquelles assistent les garçons, cachés derrière un buisson, ont un goût de détresse.

L’intrigue met beaucoup de pages à se mettre en place. On a du mal à comprendre comment des jeunes qui se retrouvent chaque week-end dans ce village de montagne, ne se connaissent que de vue. Ils sont pourtant du même milieu social. Leurs parents se côtoient. Ils circulent librement, fréquentent les mêmes lieux de détente. Comment expliquer un tel décalage ?

Grâce aux tableaux successifs, Monica Sabolo décrit les héros de Crans-Montana sous des angles de vue différents. C’est intéressant, mais cette construction manque un peu de naturel. Aux yeux des garçons, les filles sont inaccessibles, débridées. Or lorsqu’elles témoignent à leur tour, elles avouent de la timidité, voire de la rigidité dans leur comportement. Est-ce crédible ?

Seule Claudia reste énigmatique jusqu’à la dernière page. Peut-être bien parce que le seul point de vue qu’on attend vraiment et qui est absent de Crans-Montana, c’est le sien.

=> Quelques mots sur l’auteur Monica SABOLO

Gil

GilCélia HOUDART

Gil

P.O.L., 2015

 

Gil se destine à une carrière de pianiste. Il en a les capacités et la volonté. Malgré les difficultés familiales, il réussit à entrer au Conservatoire dans la classe du meilleur professeur de piano du moment, Vlado Blasko. Mais la destinée de Gil est finalement de devenir chanteur lyrique. Il deviendra un des meilleurs ténors de son époque.

Dans un style attachant, Célia Houdart évoque dans Gil les écueils inévitables de tout artiste à l’aube, au sommet et au couchant de sa gloire. Le lecteur a le privilège d’assister à plusieurs leçons de piano « Voulez-vous reprendre ?… Heuééééé et chantez vos cinquièmes… qu’on entende les harmoniques… » ou de chant « Tenez bien le o… ya… ya… ya… ya… Vous avez plus d’espace derrière… pas seulement derrière le nez… ». Lorsqu’elle évoque la vie de Gil entre deux morceaux de musique, l’écriture est sèche, sans aucune fioriture. Sujet, verbe, complément. Les phrases s’allongent dès lors que l’art est en jeu : un style toujours épuré, mais on devine plus d’émotions derrière les mots.

Célia Houdart joue avec les durées, aussi. Soixante pages pour restituer trois jours de la vie de Gil. Moins d’une page pour décrire son année de préparation au concours d’entrée au conservatoire. Le temps ne compte pas.

Les artistes retrouveront dans Gil les doutes, les difficultés, les succès, les écueils et la fin de carrière inhérents au métier. En revanche, un lecteur peu sensible à la musique devra passer son chemin. Quant aux simples mélomanes, ils regretteront peut-être, comme moi, la nature des références artistiques que cite Célia Houdart : si les salles de spectacles qu’elle évoque dans son roman sont réelles, les chanteurs et les compositeurs portent tous des noms imaginaires. Ce choix m’a sortie de la lecture plus d’une fois. Il contribue à rendre le livre trop technique et destiné à satisfaire la curiosité d’un public averti. Comme j’aurais aimé voir cités quelques compositeurs connus, afin de pouvoir me raccrocher à ma culture générale pour suivre la carrière de Gil !

=> Quelques mots sur l’auteur Célia HOUDART

Noir septembre

Noir septembreInger WOLF

Noir septembre

Mirobole éditions, 2015

 

Le titre de Noir septembre est tout à fait évocateur. Dans son polar couronné par le Grand prix du thriller danois, Inger Wolf raconte le déroulement d’évènements survenus en un certain mois de septembre, tels que les ont vécus l’équipe de limiers de la police d’Ǻrhus et les différents protagonistes de l’affaire. Une jeune femme est retrouvée nue, égorgée dans un parc, avec un bouquet de fleurs sur la poitrine et des traces de sperme sur le ventre. Un viol ayant dégénéré est rapidement envisagé par les enquêteurs, malgré le côté macabre de la mise en scène. Puis, assez vite, un lien est effectué par les policiers entre le meurtre d’Anna Kiehl et la disparition quelques semaines plus tôt de Christoffer Holm, un brillant chercheur en psychiatrie.

Nous retrouvons dans ce roman la progression classique attendue dans un polar : immersion du lecteur dans l’enquête policière avec liste de suspects et interrogatoires, travail d’équipe et ses difficultés du « travailler ensemble », indices communiqués au compte-goutte… En revanche, l’auteur n’abuse pas d’autres ficelles trop souvent utilisées dans ce type de littérature : peu de découvertes surprises en fin de chapitre, pas de détails insignifiants pour le lecteur pour expliquer un fait ou mettre en évidence un mensonge. Le déroulement de l’histoire est linéaire, empli de rebondissements, mais jamais le lecteur ne se sent mené en bateau ou pris en otage par une enquête qui se déroulerait en dehors de sa progression dans l’intrigue. Au contraire. Les témoignages sont éclairants, les dialogues suffisamment ouverts pour que le lecteur soit en capacité de tirer les conclusions en même temps que les policiers. Peut-être est-ce cette simplicité qui permet à Inger Wolf d’aborder quelques questions plus existentielles dans son roman : l’inévitable solitude des enquêteurs dont le métier n’autorise pas de vie privée à l’extérieur de leur milieu, quelques allusions à la guerre de Yougoslavie des années 1990. Et comme flottant au-dessus de ces différents sujets, un questionnement plus grave sur l’équilibre psychique de chaque individu et sur la quête du bonheur. La chimie, qu’elle soit légale ou illégale, un investissement professionnel excessif ou les liens de l’amour sont-ils les seuls moyens d’y arriver ? Quelle est la place de la folie dans cette quête ? Et des sectes ? Quelles limites faut-il poser à la recherche médicale ?

Le style utilisé par Inger Wolf est sobre, sans fioritures. Les lieux sont décrits avec simplicité Les policiers, loin du concept des super-héros, connaissent leurs propres fragilités, ce qui les rend sympathiques au lecteur.

Noir septembre est le septième roman d’Inger Wolf mettant en scène le commissaire de police Daniel Trokic et son troisième roman paru chez Mirobole Éditions. A quand le quatrième ?

=> Quelques mots sur l’auteur Inger WOLF

Je vous écris dans le noir

je vous écris dans le noirJean-Luc SEIGLE

Je vous écris dans le noir

Flammarion, 2015

 

Que ceux qui connaissent La Vérité lèvent le doigt. Celle de Clouzot, film tourné en 1960 avec Brigitte Bardot. Oscar du Meilleur film étranger en 1961. Il raconte la vie et le procès de Dominique Marceau, une jeune femme qui se retrouve en cour d’assise pour avoir assassiné son ex-amant de quelques coups de revolver. Ce film est basé sur une histoire vraie, celle de Pauline Dubuisson, étudiante en médecine, meurtrière de son ex-fiancé en 1950 avant de tenter de se suicider. Le sujet inspire le cinéaste, celui-ci en fait un film. Jusqu’ici tout va bien. Sauf que Pauline Dubuisson, condamnée à perpétuité, est libérée de prison au bout de neuf ans. A sa libération, elle achète une place de cinéma pour voir le film sur sa vie. Elle en est définitivement brisée, au point de quitter la France pour le Maroc sous une fausse identité, dans l’espoir de s’y reconstruire.

Dans Je vous écris dans le noir, Jean-Luc Seigle raconte sa vérité sur Pauline Dubuisson. Si son jury la condamne en 1953 sous les applaudissements de la France toute entière, Jean-Luc Seigle la défend avec force dans son roman. Elle a assassiné, le meurtre est incontestable. L’avocat général ne voit en elle que la dépravée, tondue à la libération, meurtrière quelques années plus tard. La vérité selon Clouzot. Jean-Luc Seigle nous fait découvrir la face cachée de la jeune femme. Son enfance heureuse entre ses parents et ses frères, son père surtout. Son adolescence frivole pendant la deuxième guerre mondiale. La disparition de deux de ses frères au tout début de la guerre et la dépression de sa mère qui s’en suit. L’instrumentalisation de Pauline, seize ans, avec ses conséquences dramatiques. Son père la sauve en 1944, tandis qu’il se suicide le lendemain de son arrestation pour meurtre. Il ne pourra plus jamais lui porter secours. Pauline n’expliquera ni son geste, ni sa vie, lors de son procès. Le procès de l’orgueil.

Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit d’un roman. Jean-Luc Seigle écrit à la première personne du singulier. C’est Pauline qui raconte. « Je m’appelle Pauline Dubuisson et j’ai tué un homme. » Le ton est implacable. Les faits glaçants. Le lecteur croit détenir entre ses mains la confession de Pauline. Pas celle d’une meurtrière qui tenterait d’expliquer son geste, mais celle d’une jeune femme ballotée par le destin, prisonnière de ses sens et de l’amour de son père et qui cherche à se raconter. Enfin.

L’empathie de l’auteur pour son héroïne est contagieuse. Le ton est juste. Les mots adaptés à leur époque. Jean-Luc Seigle se substitue avec une telle rage à Pauline Dubuisson, que le lecteur a tendance à oublier le roman pour y voir une biographie. La Vérité selon Seigle écrase celle selon Clouzot. Du grand art.

Grand prix du roman ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteurJean-Luc SEIGLE