Orgueil et préjugés

Orgueil et préjugésJane Austen

Orgueil et préjugés

Christian Bourgeois Editeur, 1979

 

Ecrire une critique d’Orgueil et préjugés est pour moi un exercice particulièrement difficile. Car enfin, qui suis-je, pour me permettre de commenter cette œuvre monumentale, évoquée et analysée par de grands spécialistes, tels Virginia Wolf, Walter Scott ou encore Vladimir Nabokov qui consacre même à Austen un cours de littérature ?

Je m’étais promis, il y a quelques mois, d’écrire une chronique sur les six grandes œuvres de Jane Austen. Celle-ci est la deuxième après Raison et sentiments. Je vais essayer de glorifier la romancière et les amours d’Elizabeth et Darcy d’une façon un peu originale. Comme nous vivons à une époque gestionnaire, malgré mon aversion pour les bilans quantitatifs, je vais utiliser cet outil. Ne hurlez pas, vous verrez, il est plutôt bien adapté ici. En effet, en navigant sur la toile, je suis tombée sur l’impressionnante documentation collectée par Alice, une blogueuse qui a créé un site internet dédié exclusivement à Jane Austen http://www.janeausten.fr/. Dans sa page consacrée à Orgueil et préjugés, elle a recensé les données suivantes :

  • Nombre d’adaptations télévisuelles et cinématographiques du roman : 9 (entre 1938 et 2005)
  • Nombre d’adaptations inspirées du roman : 9 (dont 2 à venir)
  • Nombre de livres faisant référence à Orgueil et préjugés:  285 (dont 28 traduits en français)
  • Nombre de livres librement adaptés du roman : 62 (dont 4 traductions françaises)

Impressionnant, n’est-ce pas ? J’ai envie de rajouter mes propres indicateurs (mièvres mais je les assume) aux précédents : j’ai lu Orgueil et préjugés au moins trente fois ; j’ai acheté le roman en sept exemplaires au moins, car lorsque je le prête, je ne supporte pas d’en être dépossédée et je le rachète.

Cette histoire n’a pas fini de faire couler de l’encre. C’est dire si Austen a su subjuguer ses lecteurs par la finesse dans son histoire et la beauté dans son style.

Christine Jordis, spécialiste de littérature anglaise et ancienne directrice de la fiction anglaise chez Gallimard, soutient le fait que l’auteur a choisi d’écrire sur son époque et son milieu social ; enfermée dans ce cadre rigide, elle a recherché la liberté à l’intérieur de ces contraintes. Orgueil et préjugés n’est donc pas, à la base, une histoire romantique. Ce sont les lectrices contemporaines qui l’ont positionné au sommet de cette catégorie, au détriment des lecteurs masculins, d’ailleurs, ce qui est bien dommage.

Un petit extrait.

Elizabeth Bennet est contrainte de séjourner à Netherfield auprès de la famille Bingley et de Monsieur Darcy, pour soigner sa sœur Jane, malade et dans l’incapacité de quitter la chambre pour rentrer chez elle. Miss Bingley, amoureuse de Darcy, sent l’ascendant d’Elizabeth sur le jeune homme et cherche à détourner son attention de sa rivale.

Miss Bingley […] se mit à se promener à travers le salon. Elle avait une silhouette élégante et marchait avec grâce, mais Darcy dont elle cherchait à attirer l’attention restait inexorablement plongé dans son livre. En désespoir de cause elle voulut tenter un nouvel effort et, se tournant vers Elizabeth :

– Miss Eliza Bennet, dit-elle, suivez donc mon exemple et venez faire le tour du salon. Cet exercice est un délassement, je vous assure, quand on est resté si longtemps immobile.

Elizabeth, bien que surprise, consentit, et le but secret de miss Bingley fut atteint : Mr. Darcy leva les yeux. Cette sollicitude nouvelle de miss Bingley à l’égard d’Elizabeth le surprenait autant que celle-ci, et, machinalement, il ferma son livre. Il fut aussitôt prié de se joindre à la promenade, mais il déclina l’invitation : il ne voyait, dit-il, que deux motifs pour les avoir décidées à faire les cent pas ensemble et, dans un cas comme dans l’autre, jugeait inopportun de se joindre à elles. Que signifiaient ces paroles ? Miss Bingley mourrait d’envie de le savoir, et demanda à Elizabeth si elle comprenait.

– Pas du tout, répondit-elle. Mais soyez sûre qu’il y a là-dessous une méchanceté à notre adresse. Le meilleur moyen de désappointer Mr. Darcy est donc de ne rien lui demander.

Mais désappointer Mr. Darcy était pour miss Bingley une chose impossible et elle insista pour avoir une explication.

– Rien n’empêche que je vous la donne, dit-il, dès qu’elle lui permit de placer une parole ; vous avez choisi ce passe-temps soit parce que vous avez des confidences à échanger, soit pour nous faire admirer l’élégance de votre démarche. Dans le premier cas, je serais de trop entre vous et, dans le second, je suis mieux placé pour vous contempler, assis au coin du feu.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

Petit Piment

Petit pimentAlain MABANCKOU

Petit Piment

Seuil, 2015

 

Si vous aimez les contes, vous allez vous régaler. Quelle merveille que ce conte africain écrit par Alain Mabanckou ! J’ai envie de commencer ma chronique par un extrait.

« Jusqu’à cette année où la Révolution nous était tombée dessus comme une pluie que même nos féticheurs les plus glorifiés n’avaient vue venir, je croyais que l’orphelinat de Loango n’était pas une institution pour les enfants mineurs sans parents, ou maltraités, ou encore nés de familles en difficultés, mais plutôt une école pour surdoués. »

L’histoire se passe en République Populaire du Congo (aujourd’hui République du Congo), dans les années 1970, à l’époque de la révolution socialiste ; de nombreux coups d’état ont ébranlé le pays dans ces années-là, avec pour conséquence un appauvrissement global de la population et de nombreux abandons d’enfants. Bonaventure et Petit Piment, deux orphelins recueillis à l’orphelinat de Loango, sont les meilleurs amis du monde. Le premier est sage et tranquille, le deuxième plus violent et décidé à se battre pour obtenir une place de choix parmi les adolescents. C’est lui qui raconte cette histoire truculente où pauvreté, alcool et délinquance se mêlent aux imbroglios d’ethnies, au fétichisme et à l’humanisme qui éclatent à toutes les pages.

Un deuxième extrait :

« Tout le personnel de la cantine – quatre femmes et deux hommes – avait été viré, remplacé par des Bembés ou des Lari et autres ethnies du Sud qui n’avaient aucune expérience et servaient aux enfants les plats de leur région comme la viande de chat pour les Bembés, les chenilles pour les Lari ou encore du requin pour les Vili. »

Alain Mabanckou dresse un portrait haut en couleur de son pays d’origine. Il dépeint une pluralité ethnique telle au sein de la population, que toute recherche de cohésion semble impossible : comment unifier un pays lorsque les différences culturelles s’étendent jusqu’à l’assiette ? La jeunesse vit dans la rue, vole et survit au prix de bagarres et luttes de clans permanentes. Nombreux sont les indicateurs de déclenchement de guerres civiles réunis dans ce roman. Un moyen pour Alain Mabanckou d’alerter les communautés internationales sur les paramètres à suivre si l’on veut les empêcher ?

Sans les vieux sages qu’il a également intégrés dans son histoire, ce roman ne possèderait pas l’âme et la saveur de l’Afrique traditionnelle. Régalez-vous avec l’histoire du Vieux Koukouba gardien de la morgue. Ou encore avec celle de Ngampika le guérisseur. Les désordres extérieurs semblent ne pas avoir d’impact sur eux.

Petit Piment a un côté profondément africain. En même temps, le déroulement du récit suit une logique à l’occidentale. Influence de la modernisation du Congo ou des lieux de vie de Mabanckou depuis ses 22 ans ?

=> Quelques mots sur l’auteur Alain MABANCKOU

=> Autre avis sur Petit Piment : Mes belles lectures

L’enfant dans la Tamise

L-enfant-dans-la-Tamise-984358-d117Richard HOSKINS

L’enfant dans la Tamise

Belfond, 2015

 

Cœurs sensibles, ne vous abstenez pas de lire L’enfant dans la Tamise, ce serait trop dommage de vous priver de ce livre magnifique. Mais sachez à quoi vous vous exposerez. Ce documentaire vous précipitera dans les horreurs de meurtres rituels d’enfants au cœur du Londres d’aujourd’hui. Ce n’est pas sans nausées que j’ai lu ce livre douloureux.

Richard Hoskins est professeur. Il enseignait les religions africaines à l’université de Bath, en 2002, lorsqu’il a été contacté pour la première fois par Scotland Yard pour aider la police à élucider un meurtre atroce, celui d’un enfant retrouvé dans la Tamise, sans tête et démembré. Un torse. Ce jour-là, la vie du tranquille universitaire bascule. D’enseignant, il devient expert en criminologie spécialisé dans les actes de torture et les assassinats perpétrés sur des enfants au nom de religions africaines. Hélas, la Grande Bretagne a besoin de tels experts.

La plume de l’auteur est tellement fluide qu’à de nombreuses reprises, je me suis surprise, moi qui en général n’aime pas les polars, à croire que j’en avais un entre les mains, et un bon, en plus. Quelle ironie… Et lorsque l’horreur des évènements, la profusion des détails légistes et la narration bibliographique m’ont ramenée à la triste réalité, loin d’interrompre ma lecture pour respirer comme j’aurais pu si le livre avait été trop académique, je n’ai eu de cesse de la poursuivre pour voir les salauds arrêtés et les enfants sauvés.

Ouf…

Richard Hoskins témoigne dans ce documentaire avec un courage exemplaire. Dans l’objectif de dénoncer la radicalisation des églises chrétiennes en Afrique de l’Ouest et la perversion de leurs branches européennes, il s’oppose à des sectes richissimes. La médiatisation des affaires criminelles, à laquelle il a pris une large part, devrait certes ouvrir les yeux des immigrés en provenance d’Afrique sur les dérives de leurs gourous, mais le risque d’amalgame est grand. Il ne se prive pas de le dire, d’ailleurs, lors des différents procès où il témoigne, afin que les jurés ne tombent pas dans le piège.

Amalgame ? Ne pas confondre les religions et leur radicalisation. Les évènements relatés dans L’enfant dans la Tamise se passent à Londres et aujourd’hui. Des actes perpétrés au nom de rituels religieux, mais qui n’ont plus rien de religieux. La chrétienne Afrique de l’Ouest, si chère au cœur de Richard Hoskins, ne doit pas souffrir de la barbarie menée par des mouvements extrémistes. Un message facile à transposer à d’autres amalgames, en ces périodes incertaines, n’est-ce pas ?

J’ai lu L’enfant dans la Tamise dans le cadre du Grand prix des lectrices ELLE 2016 et remercie profondément les organisateurs du prix de m’avoir permis de découvrir ce documentaire bouleversant.

=> Quelques mots sur l’auteur Richard Hoskins

Une proie trop facile

Mise en page 1Yishaï SARID

Une proie trop facile

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Un jeune avocat de Tel Aviv a quitté le grand cabinet véreux dans lequel il a débuté pour tenter sa chance tout seul. On ne peut pas dire que les clients se précipitent pour prendre rendez-vous avec lui. Il est même fauché, embourbé dans ses propres contradictions. Heureusement pour son moral, en tant que réserviste de la police militaire, il est parfois sollicité par celle-ci pour résoudre des cas en lien avec l’armée. C’est ainsi qu’il se voit confier la mission d’auditionner un jeune capitaine de parachutistes au courage exemplaire, accusé de viol par une soldate, afin de savoir si l’armée peut classer l’affaire ou si elle doit la transmettre au contraire au procureur.

Une proie trop facile est un témoignage d’une époque et d’une civilisation. C’est le premier livre que je lis d’un auteur israélien et ce ne sera pas le dernier. Yishaï Sarid présente dans ce roman la complexité de l’état juif. S’il peut être qualifié de moderne en référence à Tel Aviv et son développement cosmopolite à l’occidentale, il n’en est rien dès lors que l’on s’enfonce dans les colonies et le désert. Un fossé semble d’ailleurs exister entre ces deux mondes. Ainsi, d’après Yishaï Sarid, les jeunes en provenance des kibboutz supportent beaucoup mieux la dureté des conditions de vie de l’armée, Tsahal, que les citadins.

L’armée et le patriotisme sont un des pilliers de la civilisation israélienne qu’a développé l’auteur dans ce roman. Le pays est en guerre. Ses soldats risquent leur vie tous les jours lors des patrouilles, au Liban en particulier. Leurs conditions de vie sont extrêmes. Les parents des militaires ont peur. Sarid rend hommage au courage des soldats, à la force du collectif, au patriotisme au-delà des différences ethniques et des pratiques religieuses.

Pour ce qui est du polar lui-même, je crois que j’abandonne définitivement l’idée de lire un livre selon ce code, je n’y arrive tout simplement pas. Une proie trop facile m’a intéressée pour l’épanchement socio-culturel auquel s’est livré l’auteur. De ce point de vue, il est passionnant. Viol ? Pas viol ? Honnêtement, je n’ai trouvé aucun intérêt au livre par rapport à cette question. L’avocat enquête, piétine, l’auteur intègre dans son récit quelques revirements de situation comme dans tout polar qui se respecte. Je suis restée hermétique à cette construction ficelée. D’autant plus que le rythme du récit est lent, reflet de l’indécision qui caractérise l’avocat dans cette période de sa vie.

Lire Une proie trop facile m’a permis de rééquilibrer un peu ma connaissance sur Israël et de sa politique extérieure largement dénoncée par la communauté internationale. Il s’agit d’un pays en guerre, profondément marqué par les actes de terrorismes du passé et du présent.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

D. L’affaire Dreyfus revisitée

DRobert HARRIS

D. L’affaire Dreyfus revisitée

Plon, 2014

 

En six mois, voici le deuxième roman que je lis sur l’affaire Dreyfus. Le premier, Lucie Dreyfus – La femme du capitaine (paru aux Editions Textuel, 2015), est un essai écrit par Elisabeth Weissman, dont le personnage central est Lucie, la femme d’Alfred Dreyfus.

D. est un roman basé sur l’affaire qui a secoué la France au tournant du XX° siècle. Pas de sources documentaires, donc. Ayant un souvenir encore très précis de la biographie d’E.Weissman, je retrouve dans le roman de Harris les faits significatifs de l’affaire, à la nuance près qu’il a choisi George Picquart comme narrateur. Le commandant Picquart a joué un rôle mineur dans l’arrestation du capitaine en 1894. Convaincu de sa culpabilité, ce n’est que deux ans plus tard, lorsqu’il découvre par hasard l’identité du véritable traître, qu’il comprend l’erreur formidable dont est victime Dreyfus et qu’il tente de rétablir la vérité.

Avant d’être un livre sur Dreyfus, D. est un livre sur un scandale d’Etat, sur l’antisémitisme et la succession des mensonges dont a été coupable l’état major de l’armée, au point de maintenir prisonnier à l’Ile du Diable un innocent, innocenter un coupable et accuser de mensonges et de félonie un commandant honnête, dont le seul crime a été de vouloir mettre en lumière les faits inouïs qui ont conduit Alfred Dreyfus en détention dans des conditions dignes du Moyen-Age.

Oubliez Dreyfus et placez l’histoire dans une république balbutiante où l’armée, toute puissante, peut commettre des exactions indignes, en toute impunité. Voilà les ingrédients d’un livre d’espionnage rassemblés. C’est le défi que s’est lancé Robert Harris. Le résultat est très bon. Roman en deux parties au rythme dynamique, dans lequel Picquart apparait comme un militaire avant tout, antidreyfusard incontestable, puis peu à peu guidé par sa conscience, indépendamment de son idéologie, au risque de se perdre lui-même. Sans connaître l’histoire de France, le lecteur pourrait dévorer les six-cents pages du roman en méditant sur notre chance extraordinaire : notre pays est une démocratie depuis si longtemps qu’une telle succession d’erreurs et de lâchetés ne peut pas s’y produire aujourd’hui. Robert Harris a-t-il voulu lancer un avertissement aux démocraties, pour rappeler leur fragilité ?

=> Quelques mots sur l’auteur Robert Harris

Du souffle dans les mots

du souffle dans les motsCOLLECTIF d’auteurs

Du souffle dans les mots – 30 écrivains d’engagent pour le climat

Arthaud – 2015

 

A l’ère de la COP21, la Maison des Ecrivains a voulu prendre sa place dans les actions pour le climat. Le 1° février 2016 s’est tenu au Théâtre du Vieux Colombier à Paris le Parlement sensible : lecture publique du texte de trente écrivains et de jeunes du Conseil régional d’Ile de France. Du souffle dans les mots regroupe ces messages, très variés, mais tous unanimes pour exiger un état d’urgence climatique et des actes concrets.

Qu’ils soient philosophes, historiens, poètes ou romanciers, d’origine française, algérienne, belge, ivoirienne ou italienne, ils ont tous une terrible lucidité sur l’avenir de notre terre. Chacun à sa manière, à travers des pensées philosophiques, de la poésie, une projection catastrophiste, de la fiction chiffres à l’appui, un discours adressé aux enfants et plus généralement au lecteur adulte, ils tirent la sonnette d’alarme. Le lecteur ne peut qu’adhérer au discours tellement la pluralité des approches et des sujets évoqués tend inexorablement vers la même conclusion fracassante : il reste un maximum de deux années pour tenter de ralentir le réchauffement climatique, les politiciens doivent d’urgence opter pour un changement radical des modes de vie occidentaux, chaque homme et chaque femme doit participer individuellement à la construction collective.

Les textes, présentés dans le livre par ordre alphabétique d’auteur, sont pourtant répartis par grandes familles : les textes philosophiques et poétiques pour commencer, des fictions catastrophistes et des cris de colère pour continuer et enfin, quelques solutions.

Peu adepte de la philosophie, j’ai eu des difficultés à suivre la pensée des premiers auteurs. Je suis plus attirée par les initiatives individuelles concrètes, comme celles présentées dans le documentaire magnifique Demain (2015) de Cyril Dion et Mélanie Laurent. Mais les amateurs, j’en suis certaine, trouveront leur bonheur dans cet échantillon d’argumentation en profondeur.

Passés les philosophes, les textes changent de contenu. Marie Desplechin, dans son cri glaçant mais vibrant d’espoir, s’est adressée aux enfants et a fait basculer le livre dont j’ai dévoré la deuxième moitié. J’ai frémi à l’énonciation des catastrophes à venir, je me suis indignée contre la société de consommation, j’ai levé mes poings de colère contre les politiciens immobiles, en association avec tous les auteurs.

Quand j’ai fermé Du souffle dans les mots, je me sentais citoyenne.

 

J’ai envie de conclure en laissant la parole à trois écrivains du collectif :

Jacques Gamblin, se moque de la notion de ressenti apparue depuis peu dans le langage médiatique : « Je ne reproche pas aux partis politiques traditionnels de ne parler écologie que les années bissextiles c’est-à-dire tous les quatre ans à l’approche de l’élection présidentielle, ou quand le gazon de leurs dirigeants se met à jaunir mais je ressens un profond malaise d’imaginer que nos enfants, nos petits-enfants et les leurs, accessoirement, payent et vont payer très cher cet irréalisme ou pour parler trivialement ce manque de couilles. »

Hervé Le Tellier : « Ce qui devrait s’imposer à nous dès maintenant, c’est bien plus qu’une inflexion dans nos pratiques, du steak quotidien à la jouissance du gros moteur. Il faudrait une révolution politique, désacraliser le mot de croissance, cette croissance qui augmente mécaniquement surtout si la maison prend feu. Il faudra plus de contraintes mondiales, plus de règles internationales, et enfin, osons le mot, des sanctions. Moins de « main invisible du marché ». Plus de courage. Plus de politique, telle que la définit Platon. »

Boualem Sansal : « Tout est lié, tout change en même temps et dans le même sens. C’est la loi de la nature. Voilà pourquoi tout doit être engagé en même temps, la lutte contre le changement climatique et la lutte contre le changement de civilisation que les pollueurs de l’âme veulent nous imposer. »

Merci à l’opération Masse Critique de Babelio et aux Editions Arthaud qui m’ont envoyé ce livre.

 

 

Mala Vida

Mala VidaMarc FERNANDEZ

Mala Vida

Préludes, 2015

 

Sous Franco et même au-delà, près de 300000 bébés nés dans des familles républicaines ont peut-être été volés pour être donnés à des familles à l’idéologie plus proche du franquisme. Ce scandale national que des associations tentent d’éclaircir pour faire justice est encore un tabou en Espagne aujourd’hui.

Marc Fernandez se base sur cette affaire d’Etat pour raconter l’histoire d’Isabel Ferrar, avocate française d’origine espagnole. Pour médiatiser l’affaire, elle prend la tête d’une association composée de mères et de pères d’enfants disparus. Dans le même temps, le lecteur comprend rapidement qu’elle joue dans cette histoire un rôle qu’on n’attendrait pas de la part d’une juriste.

Mala Vida a dès les premières pages un parfum de Millenium de Stieg Larsson. Une dénonciation d’un scandale d’Etat, une victime sexy, un journaliste d’investigation fumeur et buveur, une détective dévouée et un juge qui a les cojones d’ouvrir une enquête, le tout dans un contexte politique aux relents de dictature, les ingrédients sont réunis pour un bon thriller politique que l’on reposerait en rêvant d’une démocratie qui n’en porterait pas que le nom. Sauf que la mayonnaise ne prend pas.

Le style, déjà, manque de poésie. Des répétitions de débutant, des lourdeurs fatigantes. A se demander si l’éditeur a joué son rôle de correcteur.

L’histoire, ensuite, n’est pas crédible. Je ne souhaite pas dévoiler ce que de futurs lecteurs aimeraient peut-être découvrir par eux-mêmes, mais enfin. Une avocate brillante et engagée ferait-elle justice elle-même tout en étant porte-parole de tout un mouvement ? Difficile d’y croire.

Le fil de l’intrigue, enfin, est d’une pauvreté presque pitoyable. Les liens entre les personnages beaucoup trop faciles, imposés pour la commodité de l’histoire. Le lecteur ne saura pas ce que contiennent les dossiers sur les bébés volés ; il n’en connaitra que l’épaisseur en centimètres de papiers.

Si le thème est passionnant, le lecteur n’en verra que la carcasse. Histoire non creusée vécue par des personnages fades racontés dans un style d’une grande pauvreté. Quel dommage !

=> Quelques mots sur l’auteur Marc FERNANDEZ

Popcorn Melody

Popcorn_MelodyEmilie de TURCKHEIM

Popcorn Melody

Editions Héloïse d’Ormesson, 2015

 

Emilie de Turckheim embarque le lecteur dans l’Ouest américain, dans l’Arizona ou ailleurs, en tout cas dans une région désertique, poussiéreuse, terre d’Indiens, où l’appellation régionale locale, le Pierrier, prend tout son sens. Une usine de fabrication de popcorns a investi les lieux et fait vivre l’essentiel des habitants des alentours. La vie tourne au ralenti, immuable. La superette du coin, baptisée Le Bonheur, ne vend que des articles essentiels et surtout pas de popcorns. Petite résistance de son propriétaire, Tom, dont le visage poupin de ses neuf ans est figé à jamais sur l’emballage des friandises.

Ainsi va la vie. Tom est probablement le seul natif du village à être allé à l’université, grâce à ses parents qui se sont saignés pour lui. Chaque passage de client lui inspire des haïkus qu’il écrit sur les pages des annuaires téléphoniques. Il accumule les bottins gribouillés dans le magasin.

Il y a beaucoup à dire sur ce roman étrange. J’ai été attirée par la quatrième de couverture qui condamne la société de consommation. Comme elle est à peine évoquée à la fin du premier tiers du livre, j’ai été vite déstabilisée. Les sujets du roman sont multiples, en fait, et l’auteur prend du coup le risque de ne rien traiter à fond.

Un livre sur la société de consommation ? Oui, mais même Tom, le seul qui n’est pas aspiré par cette spirale infernale mais dont la déchéance est annoncée, s’en sort de manière miraculeuse ; on peut douter de la morale de l’histoire, du coup.

Un roman sur l’écriture ? Tom écrit des haïkus. Il y a des adeptes de la poésie japonaise, je n’y suis malheureusement pas sensible. Beaux ou pas, les vers apportent un éclat de brillance au roman. Mais que dire de la digression sur le monde des agents littéraires ? Pour ma part, je l’ai trouvée inutile.

Une dénonciation de l’exploitation des plus pauvres par les plus riches ? Si oui, quelle est la morale ? Le sujet est tellement noyé dans les autres thématiques qu’il en ressort banalisé.

Finalement, un seul thème émerge, réaliste et poétique, mais pour en profiter pleinement, il m’a fallu d’abord faire le deuil de tous les autres : c’est celui de l’immuabilité du désert et de ses habitants. Emilie de Turckheim a su créer un langage pauvre en vocabulaire mais riche en couleurs. Elle a inventé une multitude de mots pour évoquer le désert, la poussière, les cailloux et la sécheresse, lot permanent des habitants. Dialogues familiers, presque grossiers, encadrés par une narration au style plus soutenu, lent comme le soleil qui développe sa course chaque jour au-dessus des habitants du Pierrier. Le temps s’est arrêté.

C’est le premier roman que je lis de cette jeune auteure prometteuse. Déjà couronnée par plusieurs prix littéraires (Prix littéraire de la vocation 2009, Prix Roger Nimier 2014), son talent narrateur est incontestable. Mais d’autres auteurs ont récemment décrit le Far West d’une plume qui m’a plus convaincue, à commencer par Céline Minard dans Faillir être flingué (Rivages, 2013). Cette autre Amérique, loin du rêve américain, attire toujours autant le lecteur avide d’authenticité.

=> Quelques mots sur l’auteur Emilie de Turckheim

Mille et un morceaux

1001 morceauxJean-Michel RIBES

Mille et un morceaux

Editions de l’Iconoclaste, 2015

 

Jean-Michel Ribes a écrit son autobiographie ? Quelle idée saugrenue ! Une biographie a un relent de bilan. De clôture. Si le directeur du Théâtre du Rond-Point, promoteur des auteurs vivants, décidait de mettre un terme à sa carrière, il me semble que ce n’est pas sous cette forme qu’il l’annoncerait. Le coup d’éclat serait plus fort. Plus décalé.

Alternant chapitres courts rédigés sous forme de nouvelles et de miettes, associations d’idées sur des personnes ou des sujets qui l’inspirent, Jean-Michel Ribes raconte son enfance, ses débuts dans le théâtre et nombre d’anecdotes d’artiste. Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas de règlements de comptes savoureux à vocation voyeuriste et mercantile, mais du regard acéré d’un homme de théâtre expérimenté sur le monde qu’il fréquente. Et comme le réalisateur de Merci Bernard et de Palace ne peut pas rester sérieux, l’humour et la dérision pimentent ce récit fin et émouvant, pour traiter les sujets les plus légers comme les plus douloureux.

Ainsi, lorsqu’il évoque la mort de Reiser en 1983 : « Je ne sais pas ce qu’a de si particulier ce putain de cimetière mais beaucoup de mes amis s’y rendent une fois qu’ils sont partis. Je finis par me demander s’il n’y a pas de souterrains menant dans des caves où ils se retrouvent tous pour rigoler ensemble. C’est là peut-être qu’il faudra que je les rejoigne un jour. »

La plume de Jean-Michel Ribes est parfois implacable. Native de Jouy en Josas, je n’ai pas pu m’empêcher de frémir devant son attaque en règle du système éducatif de la prestigieuse école du Montcel, fierté de la commune de mes parents, où, quelque temps après Patrick Modiano, il a également passé quatre années dans des conditions effroyables, presque inhumaines.

Elle est drôle, merveilleusement drôle dès les premières lignes, comme lorsqu’il raconte sa première rencontre avec Jean Mercure, défiguré par un chat au moment de conclure avec son hôte la création de L’Odyssée pour une tasse de thé.

Elle est également hantée par la mort, sujet sur lequel Jean-Michel Ribes revient fréquemment, avec souffrance et humour, comme dans le chapitre Départs où il raconte le décès de quatre comédiens et d’un buraliste qu’il a fréquentés. La dérision est un mécanisme de défense bien connu.

Drôle et implacable y compris pour traiter de la douleur, voilà ce qui pourrait résumer Mille et un morceaux. Un peu prétentieux, aussi, mais quel artiste ne l’est pas ? Certaines anecdotes sont tellement truculentes qu’on ne peut que s’interroger sur les frontières entre vécu et imaginaire. Jean-Michel Ribes le soutient mordicus, d’ailleurs : le monde réel ne l’intéresse pas. Je me suis perdue un peu dans la longueur du récit, faute de posséder tous les repères indispensables pour savourer jusqu’au bout cet ouvrage. Bilan d’une génération, il s’adresse sans doute à un public plus averti que moi, qu’une génération sépare de l’auteur. Mais je recommande Mille et un morceaux à tout lecteur, quel que soit son âge, amateur de théâtre. Il se plongera dans les coulisses du métier avec délice.

=> Quelques mots sur l’auteur Jean-Michel RIBES

Millenium 4 – Ce qui ne me tue pas

Millenium 4David LAGERCRANTZ

Millenium 4 – Ce qui ne me tue pas

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Ancien journaliste, biographe, romancier à succès, David Lagercrantz a écrit en 2015 un roman historique sur Alan Turing (Fall of Man in Wilmslow), le génie mathématique précurseur de l’informatique. Qui d’autre que lui aurait pu s’attaquer au monument Millenium et poursuivre l’œuvre de Stieg Larsson ?

Dans Millenium 4, on retrouve les héros Mickael Blomkvist et Lisbeth Salander dans une nouvelle enquête. La revue Millenium est au plus mal. Lâchée par un de ses financeurs, elle est reprise par le groupe Serner Media qui compte évincer Blonkvist jugé « has been ». Plus de scoop. Inconnu des jeunes. Il ne fait plus l’affaire. Dépassé, il ne l’est pourtant pas tant que ça : le journaliste est contacté par un informaticien qui souhaite lui soumettre une affaire. Frans Balder, ancien professeur d’université, est une référence en matière d’intelligence artificielle. Il s’est fait recruter par Solifon aux Etats-Unis pour poursuivre son travail de recherche. Après quelque temps, brusquement devenu paranoïaque, il s’est mis à protéger ses données à l’excès, n’a plus adressé la parole à personne, a démissionné de son poste et est rentré en Suède.

Mickael Blonkvist n’écoute que distraitement les propos du jeune informaticien jusqu’à ce qu’il évoque une hacqueuse embauchée par Balder pour savoir si son ordinateur a été piraté. Le journaliste reconnait Lisbeth Salander dans la description qu’en fait l’informaticien et se prend soudain d’intérêt pour l’histoire. Si Lisbeth est dans le coup, c’est qu’un scandale couve quelque part, avec un scoop à la clé.

David Lagercrantz a étonnamment bien réussi à respecter l’esprit des Millenium et la structuration du récit. Comme dans les précédents tomes, les scènes essentielles sont décrites par différents angles de vue, permettant au lecteur de les savourer plusieurs fois. Les héros principaux manquent en revanche un peu de saveur. Ils sont plus figés, moins développés que par Larsson. Presque secondaires à l’histoire. Par contre, les thèmes fondamentaux de l’intrigue comme le piratage informatique et la protection des données sont abordés avec beaucoup d’adresse. Lagercrantz ne s’est pas contenté d’un thriller politique. Son sujet, hautement d’actualité, est creusé, écrit pour faire réfléchir. Stieg Larsson aurait probablement aimé évoquer ces sujets.

Quelques lourdeurs existent néanmoins dans l’intrigue, sans doute liées au besoin que l’auteur a ressenti de résumer certains points des romans de Larsson qu’il a jugés indispensables à la compréhension de son roman. Mais est-il possible de lire Millenium 4 sans avoir lu les romans précédents ? Ce n’est pas sûr.

Par ailleurs, le hasard qui relie le journaliste et la hacqueuse dans la même intrigue est tiré par les cheveux. Mais on pardonne. Il fallait trouver une suite qui respecte les principes de Larsson, c’est ce à quoi Lagercrantz s’est attaché.

 

En résumé, j’ai passé un très bon moment de lecture avec Millenium 4, malgré mes fortes appréhensions de départ. L’univers de Larsson ne s’est pas écroulé. Si Mickael et Lisbeth manquent de finesse, ils restent attachants. Et l’intrigue mêlant mathématiques, services secrets et secrets industriels est passionnante.

=> Quelques mots sur l’auteur David Lagercrantz