L’Italienne

Adrianne Trigiani

Traducteur de l’américain : Pierre Girard

L’Italienne

Editions Charleston – 2014

 

L’histoire des trois enfants, Enza, Ciro et Edouardo, débute en 1905 dans les Alpes italiennes. Orphelins de père, Ciro et Edouardo sont déposés par leur mère au couvent de San Nicola. Enza, fille aînée d’une famille nombreuse du village d’à côté, seconde sa mère plus que de raison dans les tâches éducatives, ménagères et culinaires. Ciro et Enza se rencontrent au cours de leur quinzième année, dans des circonstances difficiles à oublier. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, mais le destin les sépare.

Le roman débute sur de belles pages qui décrivent avec une précision marquante les difficultés économiques des Alpes italiennes du début du XX° siècle. Une atmosphère intéressante s’en dégage, comme un souffle de mélancolie. La vie au couvent au milieu de sœurs dévouées et aimantes ; la pauvreté évaluée la tête froide par un père de famille aux abois ; l’émigration, la dernière solution pour tenter de sauver les siens de la misère. Un beau début de fresque sociale. On se prend d’affection pour les frères et les nonnes qui les élèvent comme des fils. On admire le courage d’Enza et de ses parents, dans la fatalité comme dans l’adversité.

Hélas, assez rapidement, la structure du roman se précise et dévoile une intrigue pauvrement menée. Tout se devine sans peine. La beauté des premières pages se ternit rapidement, l’histoire perd en force et en crédibilité. L’aventure des personnages tourne au mélodrame. Pire, à la mièvrerie. C’est vraiment dommage, car le sujet ne manque pas d’intérêt. Nous suivons les jeunes gens dans leur périple migratoire vers les Etats-Unis, nous montons avec eux les marches qu’ils doivent franchir pas à pas pour devenir citoyens américains et vivre une vie décente. Comprendre les mécanismes de l’insertion et les clés de la réussite au pays de l’oncle Sam avait vraiment aiguillé ma curiosité. Mais noyé dans un déluge de mots inutiles, le romanesque poussé à outrance, l’histoire s’essouffle. La fresque sociale sur fond de terre promise se mue en histoire d’amour fade. Les aventures d’Enza et Ciro font penser à celles d’Aurore et Lagardère dans le Bossu, en plus modernes et sans le rocambolesque qui donne un charme si pittoresque au roman de Paul Féval. C’est dire si le scénario est pauvre.

Même le titre m’a étonnée. Il laisse suggérer un regard plus pointu sur le destin d’Enza que sur celui de Ciro. Tout le long des 625 pages (que c’est long !), je me suis demandé en quoi la vie de l’héroïne justifie ce discernement. Le roman traite du destin d’immigrants italiens, serbes, irlandais, des hommes comme des femmes. De communautarisme, de libéralisme, de débrouillardise. De pauvreté, d’ascension. Les sujets sont vastes !

L’Italienne a fait partie de la sélection du Meilleur Roman des Lecteurs de Points 2015. Soit je suis passée à côté de quelque chose, soit je ne suis pas la lectrice cible des romans d’Adrianna Trigiani. En tout cas, je ne retenterai pas l’expérience.

=> Quelques mots sur l’auteur Adriana Trigiani

Mes souvenirs de Jane Austen

mes-souvenirs-de-jane-austenJames Edward Austen-Leigh

Traducteur : Guillaume Villeneuve

Mes souvenirs de Jane Austen

Editions Bartillat – 2016 (première publication anglaise – 1869)

 

Ma passion pour les romans de Jane Austen ne va pas jusqu’à dévorer toutes les biographies qui ont pu être écrites sur elle. Celle-ci est la toute première que je lis ; il se trouve qu’elle est assez remarquable pour mériter qu’on s’y arrête.

Tout d’abord, elle est écrite par un homme. Du vivant de Jane Austen et dans le demi-siècle qui a suivi, contrairement à aujourd‘hui, ses admirateurs étaient autant des hommes que des femmes. Le Prince-Régent en 1815 (le futur roi George IV), lui fait même transmettre le message qu’il « admirait beaucoup ses romans ; qu’il les lisait souvent et en gardait une collection dans chacune de ses résidences ». Certains critiques de l’époque, comme l’archevêque Whately (1787-1863) ou Lord Macaulay (1800-1859) ont expliqué « pourquoi la plus haute place doit être attribuée à Jane Austen, en tant que dessinatrice fidèle de caractère, et pourquoi on doit la classer parmi ceux qui ont le plus approché, à cet égard, le grand maître Shakespeare ». Austen comparée à Shakespeare… Ceux d’entre vous qui n’avez rien lu d’elle, il n’est pas trop tard !

James Edward Austen-Leigh est un neveu de Jane Austen, le fils de son frère aîné James. Premier biographe de la romancière, il l’a connue intimement dans sa jeunesse : il avait dix-neuf ans à son décès. Son texte est de ce fait empli d’une réelle sensibilité et d’une grande retenue. Il annonce d’emblée qu’il ne dévoilera rien de l’intimité familiale ; il met au contraire l’accent sur la discrétion de la famille Austen, tout comme sur la modestie et la réserve de l’écrivain, qui n’avait de liens qu’avec sa famille et ses amis proches.

Le texte est articulé autour de la vie de la romancière, des personnalités qui l’ont admirée, des critiques positives mais également négatives qui ont pu paraître de son vivant et surtout, très attendu certainement par la plupart des amateurs de ses romans, du contexte des créations d’Austen et d’une analyse de quelques-uns des personnages mythiques qu’elle a laissés aux générations futures. Quelques merveilleux plaisirs austéniens ont une belle place dans cette biographie : James Edward Austen-Leigh a intégré des lettres de Jane dans son essai, lettres introduites et expliquées. Il dévoile également ce que, dans l’esprit de sa tante, deviendront plusieurs de ses personnages secondaires après la fin de ses romans (Miss Steele, Kitty et Mary Bennet, Mr Woodhouse…). Cerise sur le gâteau, il intègre à son ouvrage une première version de la fin de Persuasion, ainsi que quelques échantillons d’un roman commencé et jamais achevé. Que des régals pour le lecteur !

Il fait de nombreuses allusions aux romans de Jane Austen et effectue une analyse tout à fait contemporaine de la perception qu’ont les lecteurs de ses personnages « les Dashwood et les Bennet, les Bertram et les Woodhouse, les Thorpe et les Musgrove, devenus des hôtes familiers au coin du feu de tant de familles, où ils sont aussi personnellement connus que s’ils étaient des voisins de chair ! » Il est sans doute préférable d’avoir lu quelques romans de l’écrivain pour apprécier pleinement cet ouvrage.

James Edward Austen-Leigh ne pouvait pas deviner l’emprise que l’œuvre de sa tante aurait sur les générations du XX° et du XXI° siècle. Il semble que l’intérêt des lecteurs ait évolué, cependant. Austen a souhaité décrire la vie réelle et « la supériorité des principes nobles sur les bas, celle de la magnanimité sur la pusillanimité », ce qui ne correspond pas aux attentes de la majorité des lecteurs, je devrais dire des lectrices d’aujourd’hui. La lectrice moyenne du XXI° siècle est en quête de romantisme exacerbé dans les intrigues amoureuses d’Austen, ce qui, je pense, n’est pas l’intérêt premier d’Orgueil et préjugés et des cinq autres romans. Lire cette biographie permettra sans doute de replacer les œuvres de la romancière dans le registre souhaité par l’auteur.

=> Quelques mots sur l’auteur James Edward Austen-Leigh

Des clairons dans l’après-midi

des-clairons-dans-lapres-midiErnest HAYCOX

Traducteur : Jean ESCH

Des clairons dans l’après-midi

Actes Sud – 2013

Première parution aux USA : 1944

 

L’histoire est basée sur la bataille légendaire de Little Big Horn en 1876, terrible défaite de l’armée américaine contre les Sioux. Josephine Russel fait la connaissance du mystérieux Kerl Schafter. Elle rentre chez elle à Bismarck dans le Dakota ; il s’engage dans la 7° cavalerie commandée par le général Custer. A peine l’uniforme endossé, Schafter apprend que Garnett, son grand rival, est lieutenant dans la même cavalerie. Le passé ne peut décidément pas l’oublier.

Le seul western que j’avais lu jusqu’ici est Faillir être flingué, l’admirable roman de Céline Minard (Payot et Rivages, 2013) ; un western moderne, un pays en perpétuelle mouvance. Des clairons dans l’après-midi renvoie à notre enfance, aux combats des Cowboys contre les Indiens, aux films avec John Wayne, Henry Fonda ou Gary Cooper. Ernest Haycox maîtrise son sujet. Terres arides, saloons, chemin de fer, peuple sioux et ambiances de caserne, tous les ingrédients d’un bon western sont rassemblés. L’amour y a autant de place que la conquête de l’ouest.

Lire ou regarder un film, ce n’est ni la même démarche, ni le même plaisir. Je n’ai pas vu le film tiré du roman (mauvais, d’après Bertrand Tavernier qui a écrit la postface du livre), mais comme tout le monde, j’ai visionné de nombreux westerns dans ma vie. En tournant les pages de Des clairons dans l’après-midi, je me suis sentie dans les coulisses d’un tournage. Si l’esprit western au cinéma (même filmé en studio) met souvent l’accent sur des paysages féériques, des immensités désertiques par exemple, il est limité dans la restitution des scènes de vie et se contente de l’essentiel. Chez Haycox, la richesse des dialogues m’a frappée dès les premières lignes. Pour lui, l’essentiel ne se limite pas à la lutte du héros contre le blizzard ou à la bataille sauvage que se livrent Américains et Sioux, scènes d’une puissance inouïe dans le roman. Il évoque avec la même précision millimétrée la vie de la garnison (soldats et officiers) ou les conditions de vie des femmes de militaires. Il approfondit la psychologie des personnages, principaux et secondaires.

Les images sont d’une telle finesse qu’on pourrait croire à de réelles photographies. Haycox a les dons d’un scénariste. Ça ne surprendra personne si l’on se rappelle que dix de ses œuvres ont été adaptées au cinéma pour produire douze films, réalisés et joués par d’aussi talentueux professionnels que Cecil B. DeMille, John Ford, John Wayne, James Stewart ou encore Claire Trevor.

=> Quelques mots sur l’auteur Ernest Haycox

Elle(s)

ellesCéline de Rosa

Elle(s)

Autoédition – 2016

 

Un jeune couple a tout pour être heureux. L’épouse, en particulier, a un homme qu’elle aime, trois enfants formidables, un niveau de vie à en faire baver d’envie toutes ses amies, sans parler de l’exotisme de l’expatriation dont rêvent beaucoup de Français. Pourtant, elle s’ennuie et vit sa vie comme un enfer.

Elle(s) est l’histoire de beaucoup de femmes, comme le titre le suggère. Le succès professionnel du conjoint peut porter ombrage à l’accomplissement de la femme ; le mari, un brin manipulateur, peut embarquer son épouse dans son propre mode de vie au détriment de son épanouissement à elle. Une forme de violence psychique que nombreuses compagnes subissent sans pouvoir s’en affranchir. Céline de Rosa nous alerte, nous les femmes, sur ce danger.

Ne cherchez pas d’intrigue complexe. L’objectif de l’auteure est d’évoquer la banalité d’une telle situation ; l’histoire reflète donc la vie tranquille de cette famille. L’auteure a fait le choix de se focaliser sur le dialogue intérieur de l’épouse, incapable d’assumer ses propres ambitions, incapable de réagir. On a un peu envie de la secouer, de lui dire d’être plus directive, moins passive. On comprend bien que ce n’est pas si simple. L’absence d’indépendance rend toute rébellion impossible; c’est plus complexe encore lorsque les enfants sont nés, lorsqu’ils comptent et s’interposent d’une certaine façon, lient encore davantage la personne manipulée.

Ce roman, profondément féminin, s’adresse donc en priorité aux femmes actives ou désirant l’être. Le statut de femme au foyer, d’un certain confort, certes, n’est pas adapté à tout le monde.

=> Quelques mots sur l’auteur Céline de Rosa

Bathazar Grimod de la Reynière : un gastronome à la table des lumières

balthazar-g-de-la-reyniereJean Haechler

Bathazar Grimod de la Reynière

Un gastronome à la table des lumières

Editions Séguier – 2016

 

Balthazar Grimod de la Reynière (1758-1837) était un bien étrange personnage. S’il fallait le résumer en quelques mots, ce serait impossible. Essayons tout de même une synthèse, si mauvaise soit-elle, des 278 pages écrites par Jean Haechler : de naissance noble, Balthazar Grimod de la Reynière a été (entre autres) philosophe, épicurien, critique d’art, guide gastronomique, avocat et épicier. N’oublions pas, essentiel, d’évoquer aussi son infirmité : Balthazar Grimod de la Reynière est né sans mains.

Rejeté par ses parents, esprit brillant, notre homme a vécu toute sa vie dans un anticonformisme facilité par l’opulence financière de ses parents. Il ne voulait peut-être pas épouser la noblesse de cour à laquelle appartenait sa mère mais n’a pas pour autant refusé de puiser dans les deniers familiaux. Opportuniste, Balthazar ?

Rejeté par les femmes, il a développé une misogynie féroce qui se lit dans de nombreux propos que cite Jean Haechler. Mesdames, si vous n’êtes ni actrice, ni belle, vous n’avez aucune chance de l’intéresser, ni lui ni aucun de ses amis. Faites-en le deuil tout de suite, ça vaudra mieux.

Passionné d’art, de théâtre en particulier, à vingt-trois ans il est devenu membre de l’Académie des Arcades de Rome où siégeaient déjà Fontenelle et Voltaire. Quelques extraits de ses critiques de pièces et de jeux d’acteurs figurent dans la biographie ; on aimerait en savoir davantage, tant elles brillent par leur spiritualité et la profondeur de leur contenu.

Avocat, après un grand scandale auquel il s’est bêtement mêlé, ses parents l’ont exilé dans un couvent puis à Lyon où il s’est essayé au commerce, ce qui a sauvé sa tête pendant la Terreur.

Et tout au long de sa vie, gourmand à l’instar de son grand-père et de son père, il a toujours défendu la bonne chair, jusqu’à créer un jury dégustateur de renommée internationale, écrire un Almanach des Gourmands et divers autres textes consacrés aux règles de l’art culinaire, de la table ou de l’hospitalité. La deuxième partie de la biographie est exclusivement consacrée à ces ouvrages.

La vie du héros, mouvementée, se prête volontiers à une écriture vive et envolée. Jean Haechler a réussi à éviter les propos dogmatiques et a rendu son texte vivant et même passionnant. Il a rassemblé une masse documentaire énorme et s’en est servi à profusion pour enrichir son récit. Quel régal ! Les références aux écrits de Grimod de la Reynière sont légion mais l’historien puise ses sources également au sein des lettres rédigées par certains des amis du gastronome, voire, en citant toujours ses sources, au sein de biographies antérieures à la sienne.

Je formulerais tout de même une critique et hélas, elle est de taille, même si elle s’adresse à l’éditeur Séguier et non à l’auteur : la taille des caractères choisis pour l’impression, en particulier dans les extraits de lettres (et ils sont nombreux), est tellement petite qu’il m’était tout simplement impossible de lire l’ouvrage à la lumière artificielle. Les notes de bas de page, intéressantes au point qu’elles auraient pu être intégrées au corps du texte, sont encore plus petites. J’ai dû, avec beaucoup de regret, abandonner la lecture de certaines d’entre elles en raison de la fatigue visuelle qu’elles m’ont occasionnées.

 

Voici, pour l’agrément de ma chronique, quelques citations issues des écrits de Grimod de la Reynière et repris par Jean Haechler. Elles ne manquent pas de piment. Je les ai choisies dans le strict domaine de la gourmandise façon Grimod, dans le but de parfaire les qualités d’hôte de chacun de mes lecteurs et leur rappeler quelques règles élémentaires de l’art de la gastronomie, pour le cas où elles leur auraient échappé !

« Est-il une femme, tant jolie que vous la supposiez, eut-elle la tête de Mme Récamier, le port de Mlle George Weimer, les grâces enchanteresses de Mme Henri Belmont, l’éclat et l’appétissant embonpoint de Mlle Emilie Contat, la bouche et le sourire de Mlle Arsène, etc. etc. qui puisse valoir ces admirables perdrix de Cahors, du Languedoc et des Cévennes, dont le fumet divin l’emporte sur tous les parfums de l’Arabie ? »

« Il est rare que l’on prie des dames à déjeuner ; si l’on y admet quelques-unes, ce sont, ou des femmes galantes, ou des dames très indulgentes à tout ce qui tient à l’étiquette ; car un déjeuner n’est agréable qu’autant qu’on en a banni toute espèce de gêne : c’est pour cela qu’on ne permet jamais aux valets d’y paraître. »

« Il n’est pas moins nécessaire d’avoir les pieds chauds tandis qu’on mange. Des boules d’étain remplies d’eau à 60 degrés, et qui, incrustées dans le plancher, feraient exactement le tour de la table, nous paraissent un moyen sûr d’entretenir cette partie du corps, qui influe si puissamment sur les organes de la digestion, dans le degré de chaleur qu’elle doit toujours avoir sur les gourmands. »

« Il est important de faire ici une observation sur l’énonciation de l’heure. Il existe à Paris trois manières de la déterminer, qu’il est bon de connaître afin de n’arriver ni trop tôt, ni trop tard. Ainsi cinq heures par exemple signifie six heures ; cinq heures précises, cinq heures et demie ; et cinq heures très précises, cinq heures. Avec cette règle invariable, l’on ne se trompera point et l’on ne fera jamais attendre. »

« Les morceaux [de tête de veau] les plus distingués sont d’abord les yeux, ensuite les bajoues, puis les tempes, puis les oreilles, enfin la langue que l’on met ordinairement sur le gril, panée et sous une sauce appropriée. On a soin de servir avec chacun des morceaux ci-dessus désignés, une portion de la cervelle qu’on puise dans le crâne, dont la partie supérieure a dû être enlevée avant de mettre sur table. »

« Les truffes ne sont, à Paris, réellement bonnes, (c’est-à-dire parfaitement mûres et éminemment parfumées) que vers les fêtes de Noël, après les premières fortes gelées ; plus tôt, elles ne sont pas encore mûres, et n’ont guère plus de saveur que des morilles. Laissons donc aux petits-maîtres ignorants, aux gourmets imberbes, aux palais sans expérience, la petite gloriole de manger les premières truffes. »

=> Quelques mots sur l’auteur Jean Haechler

La vie rêvée de Virginia Fly

la-vie-revee-de-v-flyAngela HUTH

Traduction de l’anglais : Anouk NEUHOFF

La vie rêvée de Virginia Fly

Première édition anglaise – 1972

Quai Voltaire – 2017

 

Virginia Fly est anglaise, du Sussex, trente-et-un ans et vierge. Sa vie qu’elle partage entre ses élèves et ses parents est peut-être monotone mais ne croyez pas qu’elle n’ait pas autant, voire plus de fantasmes que n’importe qui. Non ! Elle n’a peut-être pas encore connu l’amour mais elle en rêve.

Voilà un roman d’une grande fraîcheur ! De l’humour anglais délicieux. Le langage est truculent, dès les premières lignes :

Virginia Fly se faisait violer, en esprit, en moyenne deux fois par semaine. Ces assauts imaginaires survenaient n’importe quand dans la journée : si elle n’y était jamais préparée, elle ne s’en étonnait jamais non plus. Ils s’évanouissaient aussi vite qu’ils surgissaient, sans laisser sur elle aucune trace néfaste. Elle avait cette vision merveilleuse d’une main d’homme lui caressant le corps, lui causant le long de l’échine dorsale le genre de frisson qui incitait ses doigts à fermer machinalement les trois boutons de son cardigan, et l’instant d’après elle s’entendait déclarer, avec un calme admirable :

– Miranda, je crois que c’est ton tour d’effacer le tableau.

Ne pensez pas avoir affaire à un roman érotique, vous n’y êtes pas du tout. De l’érotisme, il n’y a que la carcasse. Vous découvrirez plutôt une comparaison extra-lucide et grinçante de la sexualité des hommes (simple bouton on/off) et des femmes (réglages longs et complexes) dans un milieu middle-class anglais d’un soporifique assommant. Clichés ? Ce pourrait être à craindre, mais l’humour transforme l’ennui en une saveur subtile et délicieuse. Vous avez tous rencontré une Mrs Fly, la mère envahissante de Virginia ; vous la croisez peut-être tous les jours. Croquez son portrait, grossissez ses traits et riez-en. C’est la technique d’Angela Huth pour accrocher ses lecteurs et ça marche. Helen Fielding n’a rien inventé lorsque, vingt ans après Angela Huth, elle a doté Bridget Jones, fille unique, d’une mère possessive et d’un père dominé. Son héroïne a une vie sociale plus stimulante que Virginia Fly mais la solitude des deux héroïnes a une certaine analogie. Et dans les deux romans, la société anglaise est décortiquée à la pince à épiler.

On ne badine pas avec l’humour. Derrière les mots grinçants, on devine la solitude, la peur et le sentiment d’échec. Sans dévoiler la fin de l’histoire, je ne peux m’empêcher de regretter tout de même que la conclusion du roman ne soit pas plus percutante. Comme quoi, l’humour pallie à beaucoup de manques mais ne résout pas tout.

La vie rêvée de Virginia Fly est un roman intemporel, incontestablement british. Le thé, les scones à la crème et le brandy restent les piliers de l’hospitalité. Toute tradition n’est pas perdue.

Merci à l’opération Masse critique de Babelio et à l’éditeur, Quai Voltaire, qui m’ont permis de lire ce roman.

=> Quelques mots sur l’auteur Angela Huth

Le couloir de la mort

le-couloir-de-la-mortJohn Grisham

Traducteur : Michel Courtois-Fourcy

Le couloir de la mort

Robert Laffont – 1995

En août 2016, le journal Le Parisien mentionnait que trente états américains pratiquent encore la peine de mort. L’élection de Donald Trump ne sera pas signe de prise de conscience face à la barbarie qu’est la peine capitale. Tout, pour le moment, laisse penser le contraire. Dans ce contexte, relire Le couloir de la mort m’a semblé tout à fait approprié.

Sam Cayhall, activiste du KKK, a participé en 1967 à un attentat qui a coûté la vie à deux jumeaux de cinq ans, fils d’un avocat défenseur des droits civiques. Il est arrêté sur les lieux de l’attentat, tandis que son complice a disparu dans la nature. Après dix années de tranquillité et trois procès, il finit par être condamné à mort. Encore dix ans plus tard, soit vingt ans après l’attentat, un jeune avocat, Adam Hall, se présente au parloir de la prison et se propose pour le défendre. Adam Hall est le petit-fils de Sam Cayhall. Il lui reste un mois exactement pour sauver son grand-père de la chambre à gaz.
Ce roman est un des plus profonds de John Grisham, avec Non coupable, peut-être
(Robert Laffont 1994, réédité en 2014 sous le titre Le droit de tuer). Il s’agit d’une fiction mais elle pourrait se lire comme un documentaire, tant les détails sur la vie dans le Quartier de Haute Sécurité de la prison de Parchman (Mississipi) sont précis. Grisham déroule les différents aspects juridiques et médiatiques associés à la peine de mort (équipe, procédures, recours, compte à rebours, harcèlement des journalistes…) avec son aisance habituelle de conteur. Le lecteur a aussi le droit à une visite guidée détaillée des cellules des prisonniers ; celle de Sam Cayhall, bien sûr mais aussi celle de ses codétenus, lâchés par leurs familles et leurs avocats dans la plupart des cas.

Le couloir de la mort n’a rien d’un camp de vacances. L’isolement, le dénuement, la haine et l’oubli, pour ces prisonniers dans la force de l’âge, sont à eux seuls des punitions sévères qui conviendraient à une condamnation à perpétuité. L’auteur ne fait pas de Sam Cayhall un personnage sympathique, loin s’en faut. Le salaud a peut-être soixante-dix ans ce qui facilite une prise de position contre la peine de mort ; mais l’auteur n’hésite pas à revenir régulièrement sur son passé macabre ; son objectif est de susciter la réflexion, non parce que le condamné fait pitié mais parce qu’un débat éthique sur le droit de tuer en toute légalité, quel que soit le crime commis, s’impose.

Le mélodrame familial contribue à transformer le documentaire en roman. Les personnages sont bien construits, à l’image de la plupart des héros de John Grisham. La tante d’Adam, sœur de Sam, est en particulier une femme très attachante. Seuls les hommes politiques sont trop caricaturés à mon goût (le gouverneur, David McAllister, a tout d’un caïman aux dents longues) ; leur caractère sert l’histoire, indispensables défendeurs de l’antithèse dans un débat idéologique.

Le couloir de la mort est un excellent thriller. Une bonne idée de lecture pour des jeunes (pas trop, tout de même) qui s’interrogent sur quelques fondamentaux de la démocratie ou sur ce sujet de société essentiel qu’est le meurtre légal.

=> Quelques mots sur l’auteur John Grisham

 

L’effervescence du pianiste

leffervescence-du-panisteEmmanuelle Cart-Tanneur

L’effervescence du pianiste

Jacques Flament Editions – 2014

Ce recueil de nouvelles est essentiellement constitué de contes fantastiques. Emmanuelle Cart-Tanneur utilise le surréalisme pour alimenter sa pensée : des mots doux consolent un homme éploré qui vient de perdre sa femme ; des poissons s’envolent d’un lac artificiel avant qu’il ne soit vidé pour sa purge décennale. L’élément fantastique est tellement proche de nous, dans chaque cas, qu’il pourrait bien se matérialiser. Un piano dans un sous-sol cherche la lumière ? Fermez les yeux, imaginez-le dans les profondeurs de son parking. Y a-t-il une si grande différence entre l’envolée des notes et celle de l’instrument qui les émet ? Dans un grand classique d’Alexandre Dumas, l’abbé Faria oublie bien sa prison, lui aussi, lorsqu’il décrit les grottes de l’île de Monte-Cristo à Edmond Dantès. Il lui suffit d’y croire.

Le maître mot de ce recueil est sans doute la liberté. Qu’elle soit acquise ou que l’on y aspire, évasion dans le temps ou l’espace, la thématique est développée tout au long des treize textes.

Une certaine mélancolie les enveloppe. Si la ficelle des intrigues est assez uniforme d’un texte à l’autre, l’ensemble est magnifique. L’âme des personnages, pure ou noircie, se dévoile à travers ces petits riens qui sont si familiers de chacun d’entre nous : une facture, des notes de musique, une liste de courses ou encore un effluve printanier… astiquons nos meubles et soignons nos objets, ils peuvent connaître nos pensées profondes et rendre nos rêves accessibles. Emmanuelle Cart-Tanneur nous invite à nous laisser guider par nos espoirs, beaucoup moins inaccessibles que la réalité ne le laisse penser, finalement.

J’ai beaucoup aimé ce recueil, premier que je lis de cette auteure prolixe (une dizaine de livres à son actif). Son écriture douce, poétique et humaine m’a beaucoup touchée. Je ne suis pas la seule, d’ailleurs : Emmanuelle Cart-Tanneur a été distinguée par plus d’une trentaine de prix littéraires dans les cinq dernières années.

Un matin, juste après le départ de son mari, Camille ouvrit le secrétaire et y enfourna, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le carton à dessin que j’avais vu dans ses mains. J’eus le temps d’apercevoir ma maîtresse gantée et chapeautée, elle qui paraissait habituellement toute la matinée en déshabillé. Puis la porte d’entrée claqua et nous nous retrouvâmes face à face avec le porte-documents inconnu, dans une pénombre qui ne facilitait pas les présentations.

– Bienvenue, lançais-je avec réserve, mais non sans curiosité.

=> Quelques mots sur l’auteur Emmanuelle Cart-Tanneur

La petite femelle

 la-petite-femellePhilippe Jaenada

La petite femelle

Editions Julliard, 2015

 

Pauline Dubuisson a tué son amant de trois coups de pistolet le 17 mars 1951. Ce fait divers, considéré à l’époque comme la suite logique du comportement dépravé de la jeune femme depuis son adolescence, a déclenché d’immenses passions. Cette femme a sans doute décroché tous les palmarès possibles de la haine, population et journalistes confondus. Les articles dans la presse au moment du meurtre, au cours du procès, de la libération de Pauline et bien des années après, encore, ne se comptent pas. Des artistes ont également revisité la vie de la meurtrière : au moins sept livres ont été écrits sur elle, dont deux récents : La petite femelle et Je vous écris dans le noir (Jean-Luc Seigle, Flammarion, 2015) ; Brigitte Bardot a enfin immortalisé la jeune femme dans le film La vérité de Clouzot (1960).

D’après Philippe Jaenada, tous ces écrits ont calomnié Pauline ou se sont éloignés de la réalité (comme Je vous écris dans le noir, roman qui la défend). Philippe Jaenada prétend être le premier à avoir tenté de rassembler dans un même ouvrage les évènements dans leur objectivité, des extraits de presse ou des œuvres littéraires, des reprises de l’enquête, du procès, des documents retrouvés dans les archives des différentes prisons où a vécu Pauline. Il ne se prive pas de commentaires pour dénoncer la subjectivité de la justice et des journalistes, qui ont tous condamné la meurtrière bien avant les jurés et leur verdict bâclé.

L’auteur de La petite femelle retrace en détail la vie de Pauline Dubuisson. Il intente un procès contre l’époque d’après-guerre, prompte à condamner les femmes de mauvaise vie : ne pas être mariée à vingt-cinq ans, pire, refuser une demande en mariage, vouloir apprendre un métier et travailler, c’est condamnable selon les codes la société des années 1950. A travers la réhabilitation de Pauline et de nombreuses co-condamnées qui ont subi le même sort qu’elle, il dresse un portrait terriblement accusateur de la justice et des hommes.

La petite femelle est une véritable prouesse littéraire. Un texte aux riches qualités bibliographiques, à la fois cruel et cynique, d’une grande précision scientifique. De son propre aveu, Jaenada avait choisi ce sujet pour pouvoir écrire sur un monstre. C’est au fil de ses recherches, au cours desquelles il semble ne rien avoir mis de côté (aucun document, aucun article de presse, aucun roman), qu’il s’est rendu compte que le portrait de celle qui avait été surnommée « la hyène du Nord » ou encore « la ravageuse » ne correspondait pas à la réalité. Il lui a fallu plus de sept-cents pages pour tracer un portrait sans doute enfin fidèle de Pauline Dubuisson et de quelques autres criminelles, victimes de leur époque et de la domination masculine.

La petite femelle est un cri du cœur pour une justice équitable.

Quoi qu’elles aient fait, je ne peux pas penser sans affection, ni sans un sentiment de deuil, à toutes ces filles réunies dans un même lieu parce trop faibles ou trop fortes, intelligentes ou stupides, indomptables ou matées mais en tout cas écartées, confinées entre elles […]. Il n’y a sans doute aujourd’hui pas moins de femmes incarcérées, voire plus, mais peut-être pas pour les mêmes motifs, pas pour tant de meurtres, d’actes violents et désespérés. Elles étaient dominées, malmenées, elles se débattaient comme elles pouvaient – mal.

=> Quelques mots sur l’auteur, Philippe Jaenada

Ceux d’en haut

ceux-d-en-hautCatherine Rolland

Ceux d’en haut

Editions Les Passionnés de bouquins – 2014

 

Just Lannemazan, son diplôme de vétérinaire en poche, retourne dans le haras familial, en Ariège, après sept ans d’absence. Il prévoit de participer à la transhumance de printemps. Après, il ne sait pas. Il faut dire que le clan familial a bien changé en sept ans. Trop de fantômes et de secrets tournent autour des Lannemazan et des Jarniac, les propriétaires du haras voisin. Les deux patriarches sont morts. Les fratries ne se parlent plus. Just est toujours amoureux de Chloé Jarniac qui lui préfère son frère, Géraud l’insensible. Saura-t-il réintégrer la famille ? Le souhaite-il seulement ?

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux de Nicholas Evans (Pocket, 1997), en lisant Ceux d’en haut. La France est loin de proposer les mêmes grands espaces que l’état du Montana, mais on retrouve dans les deux romans les ingrédients qui permettent au lecteur de se ressourcer avec un peu d’authentique. Les humains ont bien des difficultés à se parler, à mettre à plat leurs différends ; en revanche, pour ce qui est de leurs relations avec les chevaux, ils n’ont pas leur égal. Ceux d’en haut est une gloire à la nature sauvage et indomptable, un roman hippique par excellence.

L’écriture de Catherine Rolland, toute en rondeurs féminines, est simple et sans prétention. L’auteure alterne avec la même adresse de longs dialogues et des plages de descriptions fascinantes. Les personnages mériteraient d’être creusés davantage, peut-être, mais la passion manifeste de Catherine Rolland pour l’élevage des chevaux est tellement communicative, que j’ai lu ce beau roman d’une traite, sans jamais le lâcher.

Ils mirent les chevaux en ordre, galopant d’une extrémité à l’autre du troupeau. Au moment de franchir un obstacle du parcours, il n’y avait plus vraiment de poste qui tienne, plus de meneurs, plus de gardiens aux flancs et plus de rabatteurs non plus. Rien que des hommes et des femmes pour, ensemble, diriger la manœuvre. Quand Adrien, le premier, engagea sa jument dans l’eau, Géraud, demeuré au milieu du torrent, le guida sans hésitation.

=> Quelques mots sur l’auteur Catherine Rolland