Millenium 4 – Ce qui ne me tue pas

Millenium 4David LAGERCRANTZ

Millenium 4 – Ce qui ne me tue pas

Actes Sud / actes noirs, 2015

 

Ancien journaliste, biographe, romancier à succès, David Lagercrantz a écrit en 2015 un roman historique sur Alan Turing (Fall of Man in Wilmslow), le génie mathématique précurseur de l’informatique. Qui d’autre que lui aurait pu s’attaquer au monument Millenium et poursuivre l’œuvre de Stieg Larsson ?

Dans Millenium 4, on retrouve les héros Mickael Blomkvist et Lisbeth Salander dans une nouvelle enquête. La revue Millenium est au plus mal. Lâchée par un de ses financeurs, elle est reprise par le groupe Serner Media qui compte évincer Blonkvist jugé « has been ». Plus de scoop. Inconnu des jeunes. Il ne fait plus l’affaire. Dépassé, il ne l’est pourtant pas tant que ça : le journaliste est contacté par un informaticien qui souhaite lui soumettre une affaire. Frans Balder, ancien professeur d’université, est une référence en matière d’intelligence artificielle. Il s’est fait recruter par Solifon aux Etats-Unis pour poursuivre son travail de recherche. Après quelque temps, brusquement devenu paranoïaque, il s’est mis à protéger ses données à l’excès, n’a plus adressé la parole à personne, a démissionné de son poste et est rentré en Suède.

Mickael Blonkvist n’écoute que distraitement les propos du jeune informaticien jusqu’à ce qu’il évoque une hacqueuse embauchée par Balder pour savoir si son ordinateur a été piraté. Le journaliste reconnait Lisbeth Salander dans la description qu’en fait l’informaticien et se prend soudain d’intérêt pour l’histoire. Si Lisbeth est dans le coup, c’est qu’un scandale couve quelque part, avec un scoop à la clé.

David Lagercrantz a étonnamment bien réussi à respecter l’esprit des Millenium et la structuration du récit. Comme dans les précédents tomes, les scènes essentielles sont décrites par différents angles de vue, permettant au lecteur de les savourer plusieurs fois. Les héros principaux manquent en revanche un peu de saveur. Ils sont plus figés, moins développés que par Larsson. Presque secondaires à l’histoire. Par contre, les thèmes fondamentaux de l’intrigue comme le piratage informatique et la protection des données sont abordés avec beaucoup d’adresse. Lagercrantz ne s’est pas contenté d’un thriller politique. Son sujet, hautement d’actualité, est creusé, écrit pour faire réfléchir. Stieg Larsson aurait probablement aimé évoquer ces sujets.

Quelques lourdeurs existent néanmoins dans l’intrigue, sans doute liées au besoin que l’auteur a ressenti de résumer certains points des romans de Larsson qu’il a jugés indispensables à la compréhension de son roman. Mais est-il possible de lire Millenium 4 sans avoir lu les romans précédents ? Ce n’est pas sûr.

Par ailleurs, le hasard qui relie le journaliste et la hacqueuse dans la même intrigue est tiré par les cheveux. Mais on pardonne. Il fallait trouver une suite qui respecte les principes de Larsson, c’est ce à quoi Lagercrantz s’est attaché.

 

En résumé, j’ai passé un très bon moment de lecture avec Millenium 4, malgré mes fortes appréhensions de départ. L’univers de Larsson ne s’est pas écroulé. Si Mickael et Lisbeth manquent de finesse, ils restent attachants. Et l’intrigue mêlant mathématiques, services secrets et secrets industriels est passionnante.

=> Quelques mots sur l’auteur David Lagercrantz

Ils savent tout de vous

Ils savent tout de vousIain Levison

Ils savent tout de vous

Liana Levi, 2015

 

Snowe est un petit flic du Michigan. Un jour, il découvre qu’il peut lire dans la tête des gens. Si ça le surprend, ça l’amuse aussi. En tout cas, il est bien décidé à en profiter pour obtenir de l’avancement et pour draguer.

Denny est condamné à mort et attend son heure dans une prison de l’Oklahoma. Il est télépathe, lui aussi. Il se sert de son don pour gagner au poker. Autant vivre mieux, tant qu’il est encore temps !

Terry, une spécialiste de la télépathie, travaille dans une agence de sécurité proche du FBI. Elle a besoin de Denny, le temps d’une négociation à l’ONU qui ne doit pas rater.

Ils savent tout de vous est un thriller humoristique, dans lequel le lecteur se laisse embarquer avec plaisir. Je me suis faite plusieurs fois piégée, pour ne pas dire brutalement secouée, par des page turner auxquelles je ne m’attendais pas, mais pas du tout, malgré l’histoire assez limpide. Trop peu de polars à mon actif, trop naïve aussi, pour anticiper les effets de surprise bien construits que nous a réservés Iain Levison.

Sur fond de chasse à l’homme, l’auteur pose dans son roman la question du bienfondé de la cyber sécurité. S’il en décrit les avantages évidents, il n’hésite pas à dénoncer les perversions du principe et des manipulateurs. Qui manipule qui, d’ailleurs, entre le personnage qui détient les rênes du pouvoir et celui qui est traqué ?

Si ce polar est agréable à lire, il m’a tout de même laissée sur ma faim quant à certaines thématiques qui manquent de profondeur. Impossible de les détailler ici sans dévoiler l’intrigue, ce qui serait dommage. Disons simplement que Terry, personnage énigmatique, aurait mérité d’être plus étoffée, tout comme d’autres, secondaires dans le roman, mais dont le rôle est important et sur lesquels je me serais bien volontiers attardée. Le réseau de surveillance des citoyens, à l’origine de tout ce qui arrive aux héros de ce roman, est à peine effleuré. C’est probablement ce qui m’a le plus manqué.

=> Quelques mots sur l’auteur Iain Levison

Oliver ou la fabrique d’un manipulateur

OliverLiz Nugent

Oliver ou la fabrique d’un manipulateur

Editions Denoël, 2015

 

C’est sur un homme froid, cynique et violent que s’ouvre ce polar irlandais. Oliver frappe sa femme Alice et l’abandonne à moitié morte dans la maison. Quelques mots sur leur vie conjugale et pour présenter le décor. Il s’agit d’un couple d’artistes étroitement liés dans leur création. Elle est douce et patiente, il est calculateur et insensible. Elle a un frère attardé mental qu’Oliver fait placer en institution malgré son épouse. Il la trompe régulièrement et ce sans aucun état d’âme. Ca commence bien.

Il s’agit d’un roman chorale. Ce sont les autres qui racontent Oliver, en alternance avec sa propre narration. Barney, l’homme à qui il a volé Alice. Mickaël, le frère de Laura, une liaison de jeunesse. Madame Véronique, une viticultrice du bordelais qui accueille chaque été des saisonniers étrangers pour les vendanges. D’autres personnages se succèdent, tous pour accabler Oliver.

L’intrigue tourne autour de deux périodes cruciales : l’abandon d’Olivier durant son enfance et le basculement de nombreuses vies durant l’été 1973. Que s’est-il donc passé ?

Les clichés sociaux se mêlent aux explications faciles, dans un semblant de thriller psychologique où l’intrigue elle-même n’est pas crédible. Oliver est présenté comme un homme meurtri dès l’enfance. Son père n’en a jamais voulu et subvient à peine à ses besoins vitaux. Une enfance malheureuse pour expliquer le monstre ? Voilà une thèse bien osée, novatrice et constructive ! Je ne suis pas experte, mais il me semble qu’au XXI° siècle, ce type d’explication est dépassé. Tout individu majeur est responsable de ses actes. D’ailleurs, Oliver abandonné par son père est entouré d’autres adultes bienveillants, comme le père Daniel, à l’internat, régulièrement évoqué dans le roman. Il n’a aucune excuse.

L’écriture de Liz Nugent est remplie de clichés. Sur la largesse d’esprit du résistant des premières heures pendant la Seconde guerre mondiale, la souffrance des homosexuels Irlandais des années 1970 (ne parlons pas des prêtres), la culpabilité du demi-frère qui ne sait pas comment entreprendre Oliver, quand il découvre leur lien de famille… Quant au dernier chapitre, il est cousu de fils blancs. L’intrigue est pitoyable jusqu’à la dernière ligne. Même la qualité de l’écriture pêche, mais peut-être s’agit-il uniquement d’une traduction qui laisserait à désirer.

Vous l’avez sans doute compris, je n’ai pas été convaincue par ce roman et ne le conseillerai pas.

=> Quelques mots sur l’auteur Liz NUGENT

Battues

BattuesAntonin VARENNE

Battues

Editions Ecorce – 2007

 

La dernière fois que je suis allée voir mon libraire, je lui ai demandé de me conseiller un « bon » polar. Il m’a tendu sans hésiter Battues, en me disant que je ne serais pas déçue.

L’intrigue se joue quelque part dans les profondeurs d’une France reculée. Là où les gens votent FN sans jamais avoir vu d’immigré, où la terre vaut de l’or et où les secrets les plus glauques sont enfouis sous les dents des charrues et les grumes qui s’empilent au bord des routes forestières, depuis des générations. Deux familles du village de R. se disputent les richesses du pays, les Courbier et les Messenet. Une haine ancestrale lie les hommes de père en fils. Les petits paysans du coin ont courbé la tête depuis longtemps. Tous, sauf Rémi Parrot, le garde forestier. L’accident qui a failli lui coûter la vie à l’adolescence l’a également détourné de sa destinée : invalide, défiguré, Rémi Parrot a découvert la lecture durant les deux années qu’il a passées à l’hôpital, au lieu de sombrer dans l’alcool comme tous ses congénères.

Une paix relative règne au village, jusqu’à ce que Michèle Messenet y revienne après de longues années d’éloignement. Rémi, l’homme que personne n’est capable de regarder en face sans frémir d’horreur, aime Michèle qui le lui rend bien. C’en est trop pour Didier Messenet, le frère, ainsi que pour Thierry Courbier qui souhaite l’épouser. S’ajoute à ce mélodrame un projet immobilier pourri découvert par un militant écologiste, ami de Rémi. Il n’en faut pas plus pour embraser le pays.

Antonin Varenne plonge le lecteur dans un univers de taiseux. Question de principe, d’amitié ou d’honneur. Qui n’est pas de R. n’apprendra rien. Le commandant de gendarmerie Vanberten essaie bien de démêler les imbroglios, mais il restera toujours un étranger dans ce village. Les affaires se règlent entre adversaires, directement.

Si vous ne connaissez pas ces arrières pays de notre chère patrie, lisez Battues et vous serez servi. Tout y est. La haine, l’alcool, les magouilles. La chasse, les chiens, les sangliers, les fusils. La rivière, les forêts, les cabanons. Les descriptions sont réalistes, les faits précis. On sentirait presque la sueur, l’alcool ou la haine qui relie les personnages les uns aux autres. L’odeur des sous-bois et l’humidité des couloirs des mines souterraines. Même l’amour écorché vif imprègne l’atmosphère.

Antonin Varenne a écrit un magnifique polar. L’écriture se joue de la chronologie sans jamais perdre le lecteur ; le style colle à la peau des personnages, sec et passionné comme eux. J’ai lu une étude de mœurs incroyable sur motif de polar. Un moment de lecture inoubliable.

Un bémol, tout de même : la qualité de la relecture et la correction des fautes laissent à désirer. Non seulement il reste une ou deux coquilles grossières, mais au détour de quelques suppressions, des bouts de phrases n’ont pas été effacés, n’apportant que confusion et incohérence. Il y en a peu, heureusement. Comme le roman est excellent par ailleurs, on pardonne.

=> Quelques mots sur l’auteur Antonin VARENNE

Les infâmes

Les infâmesJax MILLER

Les infâmes

Éditions Ombres Noires, 2015

 

Elle s’appelle Freedom. Freedom Oliver. Sous protection du FBI, elle se cache de sa belle-famille, de Matthew en particulier, qui purge à sa place une peine de dix-huit années de prison pour assassinat. Depuis qu’elle a changé de nom, Freedom mène une vie suicidaire. Névrosée, elle refuse de se soigner et cherche tous les soirs l’oubli dans les alcools forts au Whammy Bar, où elle est serveuse.

Freedom est hantée par son passé douloureux. En particulier, par la perte de ses deux enfants Mason et Rebekah, qu’elle a dû abandonner tandis qu’elle était en prison en attente du procès. Ils ont été adoptés par une famille évangéliste où ils ont coulé une enfance heureuse. Freedom tente tant bien que mal de s’accommoder avec la situation. N’ont-ils pas eu ainsi plus de chance que si elle avait pu les récupérer, une fois acquittée ? Qu’aurait-elle eu à leur offrir, à part la vie dépravée qu’elle mène et une famille de dégénérés ?

Mais sa vie bascule à nouveau. Elle apprend par les agents du FBI la libération de Matthew et par internet, quelques heures plus tard, la disparition de Rebekah. Ce qu’elle redoutait le plus au monde est donc arrivé. Ivre de vengeance, sa belle-famille s’est attaquée à sa fille pour arriver jusqu’à elle. Freedom décide de sortir de l’ombre pour sauver sa fille. Car elle aime ses enfants plus que tout.

Ce thriller palpitant embarque le lecteur dans les profondeurs d’une Amérique sordide. En changeant de nom et de lieu d’habitation, Freedom a troqué une vie de paumée pour une autre, tout aussi glauque : « A travers ma gueule de bois, j’étale ma nudité sur le lit défait. Ma bouche a un goût de charogne, le whisky suinte à grosses gouttes de mes pores, j’ai les pommettes saturées d’alcool. » Ses enfants, qu’elle croyait en sécurité dans sa famille d’adoption, ont été en réalité élevés par de dangereux fanatiques religieux. : « Les futures mères remontent leur robe pour dénuder leur ventre […]. Le révérend [y] place ses paumes à mesure qu’il passe devant elles, marmonnant des bénédictions pour les enfants à naître dans une langue que seuls les élus de Dieu peuvent comprendre. ». Jax Miller écrit à la première personne, c’est Freedom qui raconte. Les mots crus reflètent son humeur, ses hantises et son désarroi. Le roman irradie le malaise profond de l’autre Amérique, celle dont on ne parle jamais. Freedom s’y débat mais fait avec, à défaut de pouvoir faire autrement. Pas le lecteur. J’ai lu Les infâmes d’une seule traite, pressée d’avancer dans l’histoire pour pouvoir trouver entre les lignes un quelconque apaisement aux souffrances de l’héroïne.

Parmi les coups de théâtre qui jalonnent la deuxième partie du récit, quelques uns m’ont laissée dubitative. Le dernier, en particulier, dont la vraisemblance est tirée par les cheveux. Elle sert trop bien l’histoire. Comme si Jax Miller avait eu pitié du lecteur et avait voulu offrir un peu de repos à Freedom, juste pour me faire plaisir !

Mais peu importe. Loin de la construction artificielle de nombreux polars, Les infâmes nous emporte dans un univers malsain et nauséabond contraire à l’American Dream dont les médias nous abreuvent, mais pourtant bien ancré sur le nouveau continent. Ne l’oublions pas.

Grand prix du polar ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteur Jax MILLER

Passé parfait

Passé parfaitLeonardo Padura

Passé parfait

Métailié – 2001

 

Nous découvrons pour la première fois dans Passé parfait les héros fétiches de Leonardo Padura. Parmi eux, Mario Conde bien sûr, ses cigarettes et ses bouteilles de rhum, lieutenant de police à La Havane ; son inséparable ami d’enfance Le Flaco, sportif longiligne devenu handicapé, gros et gras ; le sergent Manuel Palacios enfin, Manolo pour les intimes. Passé parfait est la première enquête de Mario Conde. Bien d’autres vont suivre au fil de la plume du grand écrivain cubain, jusqu’au dernier en date, Hérétiques, publié en France chez Métailié en 2014.

Dans Passé parfait, Mario Conde replonge malgré lui dans ses années lycée. C’est le major Antonio Rangel, alias Le Vieux, qui l’envoie fouiller dans le parfait passé de Rafael Morin Rodriguez, son ancien camarade de classe, disparu le jour de la Saint Sylvestre. Conde y va à contrecœur : il n’a jamais aimé Rafael Morin, il n’a jamais accepté non plus que Tamara l’épouse, que ce soit lui qui profite de « l’inaccessible Tamara » et de son « cul d’anthologie ». Il faut bien qu’il enquête, pourtant. Et les échos qu’il recueille le laissent perplexe : à la tête d’une grande entreprise d’état, cul et chemise avec le Ministre de l’Industrie, Rafael Morin n’a aucun motif apparent de disparaître. Que s’est-il passé ? Conde embarque Manolo dans une enquête dont ce dernier comprend vite que l’enjeu de son lieutenant ne réside pas dans la seule élucidation de la disparition de Rafael.

Dans Passé parfait comme dans L’homme qui aimait les chiens ou dans Hérétiques, Leonardo Padura mêle avec brio l’histoire de ses héros à celle de Cuba. En fond d’histoire, le système communiste et la corruption de certaines de ses élites ; l’art et la manière de fumer le cigare (en laissant deux centimètres de cendre au bout du cigare, sans la faire tomber !) ; ou encore la musique si chère à l’auteur, l’odeur des beuveries et celle de l’amour. Mario Conde a moins de trente-cinq ans dans ce premier roman qui le met en scène. Son regard acéré sur la civilisation cubaine à l’époque de l’enquête ou dans les flashbacks qui renvoient à ses années lycée donnent au lecteur une idée de l’existence que mène la jeunesse née après la prise de pouvoir de Fidel Castro sur l’île. Ce roman n’est pas contestataire. Il dresse en revanche un portrait peu complaisant du système politique ; il évoque les difficultés des pauvres sous le régime totalitaire ; il aborde les désillusions de la jeunesse sommée de plier aux exigences du parti. Le tout à travers des personnages hauts en couleurs et, pour une majorité d’entre eux, dégageant une profonde humanité.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo PADURA

Am Stram Gram…

am stram gramM.J. ARLIDGE

Am Stram Gram…

Les Escales Noires, 2015

 

Helen Grave est commandant de police au commissariat de Southampton en Angleterre. Célibataire, carriériste, elle gravit les échelons un à un grâce à un parcours professionnel jalonné de réussites. Pourtant, Helen fréquente régulièrement un prostitué pour des rapports sadomaso dans lesquels elle tient la position de dominée.

Southampton est décrite comme une ancienne ville industrielle où les vestiges d’une activité passée sont légion. Un meurtrier en série exploite les piscines, silos et autres fosses désaffectées pour organiser des crimes des plus macabres : après avoir kidnappé deux personnes, il les séquestre ensemble et les abandonne à leur sort avec un révolver chargé d’une seule balle et un message téléphonique : « vous devez tuer pour vivre ». Rien à manger ni à boire. Retrouver le meurtrier ne sera pas une chose aisée. La mission est confiée à Helen Grace et à son équipe.

Dans Am Stram Gram…, la tension est palpable dès les premières pages. Le lecteur assiste au désarroi des prisonniers, au déroulement de l’enquête, aux doutes et aux échecs personnels de plusieurs membres de l’équipe de policiers. Helen est omniprésente. L’enquête stagne. Enfin quelques indices infimes permettent enfin aux limiers de remonter une piste. Mais les meurtres se succèdent.

Je suis restée un peu dubitative face à ce thriller. L’environnement architectural est bien décrit ; je visualise bien, grâce à M.J.Arlidge, les vestiges du passé industriel de cette ville. En revanche, les personnages sont peu crédibles. Certains d’entre eux n’apportent aucun éclairage à l’histoire, comme Jake par exemple. Si quelques trépignements de l’enquête sont utiles, je ne vois que peu d’intérêt à d’autres. Ainsi du rôle de Hannah Mickery dans l’histoire.

Le rythme impulsé par M.J.Arlidge change brusquement vers la moitié du roman. L’intrigue, bien ficelée et macabre à souhait dans la première moitié de Am Stram Gram… est vécue simultanément par les héros et les lecteurs. Dans la deuxième partie, j’ai été gênée par l’accélération brusque des évènements, le développement confus des personnages et le choix de l’auteur de manipuler le lecteur en différant sa connaissance des avancées de l’enquête par rapport à la police. L’explication finale entre Helen et le meurtrier ne m’a pas convaincue non plus, sa dimension psychologique est boiteuse.

Pour conclure, un lecteur qui aime suivre une intrigue riche en rebondissements, où histoire principale et histoires secondaires se mêlent à profusion, prendra certainement beaucoup de plaisir à ce polar. Pour moi qui me concentre beaucoup sur la crédibilité des personnages, ça n’a malheureusement pas été le cas.

=> Quelques mots sur l’auteur MJ ARLIDGE

La vérité et autres mensonges

la vérité et autres mensongesSascha ARANGO

La vérité et autres mensonges

Albin Michel, 2015

 

Dès le premier chapitre, le ton est donné. Un couple attend un enfant mais aucun des deux n’en veut. Il est marié, elle est sa maîtresse de longue date, son éditrice par dessus le marché. Il est écrivain de best-sellers mais n’a pas écrit une seule ligne de ses romans, ce que son éditrice ne sait pas. L’arrivée prochaine de l’enfant, comme dans de nombreuses histoires, chamboule l’ordre établi. Il décide de tout raconter à sa femme, d’en finir une fois pour toutes avec les mensonges et de dire la vérité. Un mensonge de plus ?

Dans ce roman empli d’humour, le meurtrier est connu dès les premières lignes. Sascha Arango n’a pas écrit un polar classique. Grâce à son regard omniscient, le lecteur est tour à tour dans la tête de chacun des personnages. L’empathie est de mise. On aime l’imposteur et presque l’imposture. La question que se pose le lecteur au fur et à mesure que se déroule l’histoire et que se dressent les obstacles devant le héros, c’est de savoir s’il arrivera à commettre le crime parfait. « Un meurtrier doit savoir rester vigilant. Son ennemi, c’est le détail. Le mot inconsidéré, la bricole oubliée, l’erreur insignifiante qui fiche tout par terre. Il doit entretenir le souvenir de son geste, le renouveler en lui chaque jour et en même temps le taire. » Sascha Arango dévoile le mode d’emploi. On a envie de savoir si Henry Hayden saura en profiter. N’est-ce pas un comble ?

La vérité et autres mensonges se lit facilement et avec jouissance. Le cynisme de Sascha Arango, l’humour avec lequel il dresse le portrait de chaque personnage (et quels personnages ! S’ils n’existaient pas, il faudrait les inventer !), les rebondissements permanents, donnent au ton une véritable fraîcheur. Un premier roman couronné du Prix du polar européen 2015.

Pourtant, en temps qu’amatrice de romans plus profonds, je suis restée sur ma faim. J’ai regretté quelques invraisemblances dans l’intrigue. Par exemple, Gisbert Fasch, l’ancien camarade de chambrée d’Henry, décrit un adolescent violent, dénué d’amour et de scrupules que j’ai eu du mal à retrouver dans Henry adulte. Quelques mises en scènes semblent saugrenues, certaines chutes heureuses viennent à point nommé. Mais malgré cela, la lecture de ce polar a été un grand moment de plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Sascha ARANGO

Noir septembre

Noir septembreInger WOLF

Noir septembre

Mirobole éditions, 2015

 

Le titre de Noir septembre est tout à fait évocateur. Dans son polar couronné par le Grand prix du thriller danois, Inger Wolf raconte le déroulement d’évènements survenus en un certain mois de septembre, tels que les ont vécus l’équipe de limiers de la police d’Ǻrhus et les différents protagonistes de l’affaire. Une jeune femme est retrouvée nue, égorgée dans un parc, avec un bouquet de fleurs sur la poitrine et des traces de sperme sur le ventre. Un viol ayant dégénéré est rapidement envisagé par les enquêteurs, malgré le côté macabre de la mise en scène. Puis, assez vite, un lien est effectué par les policiers entre le meurtre d’Anna Kiehl et la disparition quelques semaines plus tôt de Christoffer Holm, un brillant chercheur en psychiatrie.

Nous retrouvons dans ce roman la progression classique attendue dans un polar : immersion du lecteur dans l’enquête policière avec liste de suspects et interrogatoires, travail d’équipe et ses difficultés du « travailler ensemble », indices communiqués au compte-goutte… En revanche, l’auteur n’abuse pas d’autres ficelles trop souvent utilisées dans ce type de littérature : peu de découvertes surprises en fin de chapitre, pas de détails insignifiants pour le lecteur pour expliquer un fait ou mettre en évidence un mensonge. Le déroulement de l’histoire est linéaire, empli de rebondissements, mais jamais le lecteur ne se sent mené en bateau ou pris en otage par une enquête qui se déroulerait en dehors de sa progression dans l’intrigue. Au contraire. Les témoignages sont éclairants, les dialogues suffisamment ouverts pour que le lecteur soit en capacité de tirer les conclusions en même temps que les policiers. Peut-être est-ce cette simplicité qui permet à Inger Wolf d’aborder quelques questions plus existentielles dans son roman : l’inévitable solitude des enquêteurs dont le métier n’autorise pas de vie privée à l’extérieur de leur milieu, quelques allusions à la guerre de Yougoslavie des années 1990. Et comme flottant au-dessus de ces différents sujets, un questionnement plus grave sur l’équilibre psychique de chaque individu et sur la quête du bonheur. La chimie, qu’elle soit légale ou illégale, un investissement professionnel excessif ou les liens de l’amour sont-ils les seuls moyens d’y arriver ? Quelle est la place de la folie dans cette quête ? Et des sectes ? Quelles limites faut-il poser à la recherche médicale ?

Le style utilisé par Inger Wolf est sobre, sans fioritures. Les lieux sont décrits avec simplicité Les policiers, loin du concept des super-héros, connaissent leurs propres fragilités, ce qui les rend sympathiques au lecteur.

Noir septembre est le septième roman d’Inger Wolf mettant en scène le commissaire de police Daniel Trokic et son troisième roman paru chez Mirobole Éditions. A quand le quatrième ?

=> Quelques mots sur l’auteur Inger WOLF

Et ils oublieront la colère

et ils oublieront la colèreElsa MARPEAU

Et ils oublieront la colère

Série noire Gallimard

 

Et ils oublieront la colère, ce sont deux enquêtes imbriquées l’une dans l’autre. Celle associée au meurtre de Mehdi Azem, professeur d’histoire-géographie passionné par la deuxième guerre mondiale et celle que conduit Mehdi Azem relayé après sa mort par la capitaine de gendarmerie Garance Calderon au sujet de la tondue Marianne Marceau en 1944. Une « collabo horizontale ». Afin d’éviter de rendre l’intrigue trop linéaire, Elsa Marpeau introduit dans son polar un volet d’ordre plus psychologique, l’histoire personnelle de Garance Calderon hantée par quelques fantômes, dont celui de sa mère prostituée, décédée alors qu’elle était encore enfant.

L’intrigue se déroule presque dans un huit-clos. Mehdi Azem est tué à proximité de sa propriété, dans le hameau de l’Hermitage. Dans cet hameau, seules trois maisons se dressent. Une des maison appartient à Christophe Marceau le petit fils de Paul, sa femme et leurs trois enfants adolescents ; dans l’autre habitent la vieille Colette et sa fille Rose ; Mehdi Azem a fait l’acquisition de la troisième maison, celle où avaient grandi Colette, Paul et Marianne Marceau, la tondue de 1944. Pour élucider le meurtre de l’enseignant, la gendarme n’a pas d’autre choix que d’enquêter au sein de la famille Marceau. Pas une chose facile, compte tenu des non-dits, du caractère agressif ou presque limité de certains membres de la famille ou encore de l’âge de la génération de ceux qui ont pu connaître Marianne avant sa disparition en 1944.

Garance Calderon va rapidement faire un lien entre le meurtre de Mehdi Azem et la disparition de Marianne Marceau soixante-dix ans auparavant. Un lien bien fragile qui va l’obliger à déterrer un passé que personne n’a vraiment envie de remuer. Car enfin Marianne a disparu, le lieutenant allemand qui habitait parmi les siens aussi. Pourquoi revenir sur ces fantômes ? Garance s’y accroche, peut-être aussi pour des raisons dépassant les limites de l’enquête : cette affaire lui permettra de régler ses propres comptes avec son passé.

Elsa Marpeau utilise un langage haut en couleurs pour décrire l’univers de Garance « Devant un cadavre, [Garance Calderon] se pose en observatrice, comme devant une toile de maître. Il y a des tableaux tourmentés, agressifs, jouant sur des gammes chromatiques contrastées ». L’auteur n’hésite pas non plus à associer des images et des odeurs parfois violentes pour poser le décor des habitants du hameau « Aussitôt, l’odeur saisit Garance à la gorge. Une odeur âcre d’excréments, assez proche de l’odeur des corps en décomposition. ». Ces descriptifs donnent de la profondeur au style et compense le manque d’approfondissement de la psychologie des personnages.

Car ceux qui aiment saisir le psychisme des héros resteront sur leur faim en lisant Et ils oublieront la colère. En plus de petites incohérences, quelques évènements sont décrits d’une manière dont la crédibilité peut être mise en doute. Ainsi de l’altercation musclée entre Christophe Marceau et le maire. Garance Calderon arrive sur les lieux et observe que « Plusieurs hommes retiennent un petit teigneux […] qui tente par tous les moyens de leur échapper et donne des coups dans le vide ». Puis, quelques vifs échanges verbaux plus tard, ce même homme part tranquillement « A ces mots, l’homme aux doigts tranchés se détourne et s’en va. Il s’éloigne lentement vers la route. ». On a du mal à croire à cette scène.

L’intrigue est dense et bien ficelée. Pour la développer dans un même lieu à deux époques séparées de soixante-dix ans, l’auteur a dû imposer des limites à son récit. Le développement de la psychologie des personnages en est un. Malheureusement, une autre subtilité inutile marque le récit lors de la lecture : Elsa Marpeau fait démarrer l’enquête de Garance Calderon le 30 août 2015, soit huit mois après l’impression de son roman. Cette anticipation n’apporte pas d’éclairage particulier à l’histoire.

=> Quelques mots sur l’auteur Elsa MARPEAU