Adios Hemingway

adios-hemingway_couvLeonardo Padura

Adios Hemingway

Métailié – 2000

(Traduction : René Solis)

 

Décidément, même huit ans après avoir démissionné de la police, Mario Conde ne peut renoncer aux enquêtes. Celle que lui soumet le lieutenant Manolo, son ami et ex-collègue, est un peu particulière : expliquer un meurtre qui a eu lieu quarante ans plus tôt dans la propriété d’Ernest Hemingway à La Havane. L’enjeu est de taille : s’il y a le moindre doute sur la culpabilité du grand écrivain, il risque d’être sali à jamais.

Dans ce roman, Conde et son créateur ne font qu’un. L’enquête n’est qu’un prétexte pour permettre à l’auteur de s’interroger sur la personnalité complexe d’Hemingway et son déclin des dernières années. Padura s’est fait plaisir. Qui pourrait le lui reprocher ?

Adios Hemingway est donc davantage à lire comme une biographie romancée d’Hemingway. Heureusement, Padura n’a pas oublié de la saupoudrer des quatre cents coups de ses héros de toujours. Sans cela, on s’ennuierait.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo Padura

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Petit Piment

Petit pimentAlain MABANCKOU

Petit Piment

Seuil, 2015

 

Si vous aimez les contes, vous allez vous régaler. Quelle merveille que ce conte africain écrit par Alain Mabanckou ! J’ai envie de commencer ma chronique par un extrait.

« Jusqu’à cette année où la Révolution nous était tombée dessus comme une pluie que même nos féticheurs les plus glorifiés n’avaient vue venir, je croyais que l’orphelinat de Loango n’était pas une institution pour les enfants mineurs sans parents, ou maltraités, ou encore nés de familles en difficultés, mais plutôt une école pour surdoués. »

L’histoire se passe en République Populaire du Congo (aujourd’hui République du Congo), dans les années 1970, à l’époque de la révolution socialiste ; de nombreux coups d’état ont ébranlé le pays dans ces années-là, avec pour conséquence un appauvrissement global de la population et de nombreux abandons d’enfants. Bonaventure et Petit Piment, deux orphelins recueillis à l’orphelinat de Loango, sont les meilleurs amis du monde. Le premier est sage et tranquille, le deuxième plus violent et décidé à se battre pour obtenir une place de choix parmi les adolescents. C’est lui qui raconte cette histoire truculente où pauvreté, alcool et délinquance se mêlent aux imbroglios d’ethnies, au fétichisme et à l’humanisme qui éclatent à toutes les pages.

Un deuxième extrait :

« Tout le personnel de la cantine – quatre femmes et deux hommes – avait été viré, remplacé par des Bembés ou des Lari et autres ethnies du Sud qui n’avaient aucune expérience et servaient aux enfants les plats de leur région comme la viande de chat pour les Bembés, les chenilles pour les Lari ou encore du requin pour les Vili. »

Alain Mabanckou dresse un portrait haut en couleur de son pays d’origine. Il dépeint une pluralité ethnique telle au sein de la population, que toute recherche de cohésion semble impossible : comment unifier un pays lorsque les différences culturelles s’étendent jusqu’à l’assiette ? La jeunesse vit dans la rue, vole et survit au prix de bagarres et luttes de clans permanentes. Nombreux sont les indicateurs de déclenchement de guerres civiles réunis dans ce roman. Un moyen pour Alain Mabanckou d’alerter les communautés internationales sur les paramètres à suivre si l’on veut les empêcher ?

Sans les vieux sages qu’il a également intégrés dans son histoire, ce roman ne possèderait pas l’âme et la saveur de l’Afrique traditionnelle. Régalez-vous avec l’histoire du Vieux Koukouba gardien de la morgue. Ou encore avec celle de Ngampika le guérisseur. Les désordres extérieurs semblent ne pas avoir d’impact sur eux.

Petit Piment a un côté profondément africain. En même temps, le déroulement du récit suit une logique à l’occidentale. Influence de la modernisation du Congo ou des lieux de vie de Mabanckou depuis ses 22 ans ?

=> Quelques mots sur l’auteur Alain MABANCKOU

=> Autre avis sur Petit Piment : Mes belles lectures

Les infâmes

Les infâmesJax MILLER

Les infâmes

Éditions Ombres Noires, 2015

 

Elle s’appelle Freedom. Freedom Oliver. Sous protection du FBI, elle se cache de sa belle-famille, de Matthew en particulier, qui purge à sa place une peine de dix-huit années de prison pour assassinat. Depuis qu’elle a changé de nom, Freedom mène une vie suicidaire. Névrosée, elle refuse de se soigner et cherche tous les soirs l’oubli dans les alcools forts au Whammy Bar, où elle est serveuse.

Freedom est hantée par son passé douloureux. En particulier, par la perte de ses deux enfants Mason et Rebekah, qu’elle a dû abandonner tandis qu’elle était en prison en attente du procès. Ils ont été adoptés par une famille évangéliste où ils ont coulé une enfance heureuse. Freedom tente tant bien que mal de s’accommoder avec la situation. N’ont-ils pas eu ainsi plus de chance que si elle avait pu les récupérer, une fois acquittée ? Qu’aurait-elle eu à leur offrir, à part la vie dépravée qu’elle mène et une famille de dégénérés ?

Mais sa vie bascule à nouveau. Elle apprend par les agents du FBI la libération de Matthew et par internet, quelques heures plus tard, la disparition de Rebekah. Ce qu’elle redoutait le plus au monde est donc arrivé. Ivre de vengeance, sa belle-famille s’est attaquée à sa fille pour arriver jusqu’à elle. Freedom décide de sortir de l’ombre pour sauver sa fille. Car elle aime ses enfants plus que tout.

Ce thriller palpitant embarque le lecteur dans les profondeurs d’une Amérique sordide. En changeant de nom et de lieu d’habitation, Freedom a troqué une vie de paumée pour une autre, tout aussi glauque : « A travers ma gueule de bois, j’étale ma nudité sur le lit défait. Ma bouche a un goût de charogne, le whisky suinte à grosses gouttes de mes pores, j’ai les pommettes saturées d’alcool. » Ses enfants, qu’elle croyait en sécurité dans sa famille d’adoption, ont été en réalité élevés par de dangereux fanatiques religieux. : « Les futures mères remontent leur robe pour dénuder leur ventre […]. Le révérend [y] place ses paumes à mesure qu’il passe devant elles, marmonnant des bénédictions pour les enfants à naître dans une langue que seuls les élus de Dieu peuvent comprendre. ». Jax Miller écrit à la première personne, c’est Freedom qui raconte. Les mots crus reflètent son humeur, ses hantises et son désarroi. Le roman irradie le malaise profond de l’autre Amérique, celle dont on ne parle jamais. Freedom s’y débat mais fait avec, à défaut de pouvoir faire autrement. Pas le lecteur. J’ai lu Les infâmes d’une seule traite, pressée d’avancer dans l’histoire pour pouvoir trouver entre les lignes un quelconque apaisement aux souffrances de l’héroïne.

Parmi les coups de théâtre qui jalonnent la deuxième partie du récit, quelques uns m’ont laissée dubitative. Le dernier, en particulier, dont la vraisemblance est tirée par les cheveux. Elle sert trop bien l’histoire. Comme si Jax Miller avait eu pitié du lecteur et avait voulu offrir un peu de repos à Freedom, juste pour me faire plaisir !

Mais peu importe. Loin de la construction artificielle de nombreux polars, Les infâmes nous emporte dans un univers malsain et nauséabond contraire à l’American Dream dont les médias nous abreuvent, mais pourtant bien ancré sur le nouveau continent. Ne l’oublions pas.

Grand prix du polar ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteur Jax MILLER