Mansfield Park

mansfield-parkJane Austen

Traductrice : Denise Getzler

Mansfield Park

Christian Bourgeois Editeur – 1982

 

Je me suis promis de chroniquer chacun des romans de Jane Austen. Mansfield Park est le troisième auquel je m’attèle. Ce n’est pas le plus simple, tant ce roman sort de la veine des autres (je mets son roman épistolaire non terminé, Lady Susan, de côté). En effet, si les cinq autres grands récits encensent l’amour véritable, celui-ci met plutôt l’accent sur l’amour vénal, l’hypocrisie et la perversion.

Lisez plutôt.

Une jeune femme est plus aimable lorsqu’elle est fiancée que lorsqu’elle est libre. Elle a tout lieu de s’en féliciter. Ses soucis sont terminés, et elle sent qu’elle peut déployer tous ses talents de séduction sans éveiller de soupçons. On ne risque rien quand une lady est fiancée ; il ne peut rien arriver de mal.

Si Sir Thomas était pleinement décidé à être conséquemment le vrai protecteur de l’enfant choisi, madame Norris n’avait, elle, pas la moindre intention de délier sa bourse pour subvenir à ses besoins. Etait-il question de marche, de conversation ou de manigances, elle se montrait des plus charitables, et personne mieux qu’elle ne savait dicter aux autres leur libéralité : mais son amour de l’argent égalait son amour de l’autorité, et elle savait tout aussi bien épargner le sien que dépenser celui de ses amis.

De tous les personnages austéniens, ceux de Mansfield Park sont probablement les plus proches de notre époque. La trame de l’histoire a quelque chose de machiavélique, de malsain, loin de la bienséance tranquille des milieux nobles du dix-neuvième siècle qui sont d’habitude décrits. Une forme de féminisme s’en dégage, même si l’auteur la déplore, probablement trop ancrée dans son modèle social pour pouvoir s’en libérer. On est plus proche des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos (ambiance que l’on retrouve encore plus dans Lady Susan) que de la divine amourette d’Orgueil et préjugés, qui ne doit vaincre que les différences de classe, pas les obstacles moraux.

La morale est sauve pourtant dans Mansfield Park, mais il s’en faut de peu. Jane Austen a-t-elle souhaité transmettre un message quelconque avec le happy end final ou seules les convenances de l’époque l’ont amenée à cette fin heureuse ? Je n’ai hélas pas la réponse, seulement la certitude que ce roman, pour moi, a une place particulière dans l’œuvre de la grande romancière.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

Qu’importe le chemin

quimporte-le-cheminMartine Magnin

Qu’importe le chemin

L’Astre Bleu Editions – 2016

Dans ce témoignage bouleversant, Martine Magnin raconte un parcours de mère célibataire pour le moins chaotique. Elle a deux enfants ; son aîné, Alex, déclare une première crise d’épilepsie à l’âge de huit ans. Résistante à tous les traitements, la maladie s’empare du petit bonhomme et projette la famille dans un enfer dont elle ne verra jamais le fond. L’enfant se déscolarise et se marginalise. A dix-huit ans, Alex devient toxicomane et part vivre dans la rue. Bienvenue dans la vraie vie.

Comment faire face, lutter, ne pas couper les liens lorsque l’amour vacille devant la violence ?

Martine Magnin impulse un rythme sombre au récit ; les titres des chapitres sont d’ailleurs éloquents en soi : « Avis de turbulence, la terre s’effondre » ; « La terre devient folle. » Heureusement, le dernier intitulé, plus optimiste, permet au lecteur de respirer plus librement : « Les fruits de la terre ».

Je ne saurais dire à quel point ce récit de vie m’a interpellée. La première chose qui m’a frappée, c’est la démonstration que fait l’auteur de l’incapacité du corps médical à prendre en charge un patient dans sa globalité. Si Alex enfant avait été vu conjointement par des neurologues et des psychologues, peut-être aurait-il mieux supporté les traitements et refusé les stupéfiants. La prise en compte globale d’un patient est encore chose rare aujourd’hui mais il me semble qu’elle évolue dans le bon sens, dans de nombreuses disciplines.

Le deuxième sujet de fond qu’elle traite est, bien sûr, la détresse parentale. L’auteur cite de nombreux exemples de jeunes à la dérive, abandonnés des leurs ; leurs chances de s’en sortir sont alors bien faibles. D’après Martine Magnin, aucun accompagnement n’est proposé spontanément aux parents, lorsque le jeune met le doigt dans l’engrenage de l’addiction. C’est à eux d’aller chercher conseils et soutien. Pire, un toxicomane peut être refusé par une institution hospitalière lorsque les rechutes sont trop nombreuses. Voilà ce à quoi une famille doit faire face, en plus de son impuissance devant les dégradations psychiques et physiques d’un fils en perdition.

D’autres thèmes sont également évoqués : la nécessité du père et de la mère d’agir de concert, même s’ils vivent séparés ; l’impact professionnel d’un tel drame pour le couple parental ; les conséquences sur la fratrie, les proches de la famille.

La fureur contenue dans chacun des mots de Martine Magnin est terrible ; pourtant, ses propos sont d’une telle délicatesse, l’humour perce au bout de tant d’impasses, que j’en suis restée abasourdie, une fois le récit achevé.

Il faut lire Qu’importe le chemin comme un combat pour la vie. Ce témoignage aidera toutes les familles à dépasser les obstacles qui jaillissent aléatoirement sous leurs pas ; la vie en est pleine.

Sans bruit, sans qu’on s’en aperçoive, la bête tapie perfidement dans l’ombre était revenue une nouvelle fois, sournoisement et avidement, pour enjôler à nouveau Alexandre. Sans cœur et sans moralité, la machinerie honteuse des dealers avait repris son action de séduction et de corruption. L’argent se volatilisait, les appareils photos disparaissaient, les travaux photo prenaient du retard, le matériel d’agrandissement inutilisé fut remisé au fond d’un placard.  Toujours naïfs et bêtement optimistes, on n’y vit que du feu, aucun signal d’alarme ne nous parvint, notre intuition de parents était débranchée.

=> Quelques mots sur l’auteur Martine Magnin

=> Un autre avis sur Qu’importe le chemin : Les lectures de Laëti

Mr Brown – L’homme au complet marron

mr-b-lhomme-au-complet-mAgatha Christie

Traducteurs : Albine Vigroux et Sylvie Durastanti

Mr Brown (1922) et L’Homme au complet marron (1924)

Editions Les intégrales du Masque – 1990

 

Dès que quelqu’un évoque Agatha Christie, on pense aux enquêtes de Hercule Poirot ou de Miss Marple. Mais la grande romancière britannique a également écrit quelques romans d’espionnage, dont Mr Brown et L’Homme au complet marron.

Elle a édité ces romans à deux années d’intervalle. Les deux scénarios sont tellement proches que l’un parait presque être une ébauche de l’autre. Une chronique commune m’a donc paru être tout à fait adaptée.

Tuppence Cowley, jeune infirmière pendant la Première guerre mondiale, entame les années 1920 sans le sou, sans travail, en quête d’aventures. Elle retrouve par hasard Thomas Beresford dans les rues londoniennes ; son ancien ami d’enfance est un soldat démobilisé, désœuvré tout comme elle. Ensemble, ils vont tenter de démasquer Mr Brown, un dangereux individu à la tête d’une organisation gigantesque, prête à mettre le monde à feu et à sang.

Anne Beddingfeld, fille d’un célèbre anthropologue désargenté, perd brutalement son père dans les années 1920. Elle accepte l’invitation de son notaire à l’accompagner à Londres le temps de se trouver une situation. Le hasard va la mettre sur le chemin de l’Homme au complet marron et du Colonel, le mystérieux chef d’une bande de dangereux gangsters d’envergure internationale.

L’amour a une place essentielle dans ces deux romans d’espionnage. L’amour et les épopées mouvementées. Agatha Christie met en scène des jeunes personnes inexpérimentées pour démasquer des organisations criminelles en mesure de renverser l’ordre social. Billets truqués, amitiés trompeuses, intrépidité et perspicacité sont dans les deux cas les clés de notre plaisir. Lecteur, vous êtes prévenu : vous allez passer de surprise en surprise, selon le rythme exact imposé par la reine du crime. Attendez-vous à n’être plus sûr de rien, le bluff est garanti.

Le décor de ces deux romans est, lui, très différent. La bonne vieille Angleterre pour Mr Brown, une traversée en bateau et l’Afrique du Sud pour L’Homme au complet marron. La construction de l’intrigue diffère également. Dans Mr Brown, le narrateur est tour à tour l’un ou l’autre des jeunes héros. Quant à L’Homme au complet marron, d’une construction plus subtile et plus enlevée, l’histoire est racontée en alternance par Anne Beddingfeld et le journal de Sir Eustache Pedler, politicien à l’humour piquant, dans lequel il est difficile de reconnaître l’Anglais traditionnel et son flegme bien connu. Ce dernier roman mêle également à l’enquête des thèmes chers à l’auteure, comme l’anthropologie et les fouilles archéologiques.

Pour prendre un plaisir égal à la lecture de ces deux romans, je recommande de les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture. Agatha Christie, dans les deux cas, excelle dans le montage de l’intrigue. La qualité littéraire de Mr Brown est cependant un degré en-dessous de celle de L’Homme au complet marron, au ton plus léger et aux rebondissements plus originaux.

=> Quelques mots sur l’auteure Agatha Christie

Ladyboy

ladyboyPerrine ANDRIEUX

Ladyboy

ELP Editeur – 2016

 

Jade et Stéphane se disputent. C’est la dispute de trop, Stéphane quitte Jade.

Ce point de départ assez classique va entraîner le lecteur dans un véritable ouragan narratif. Jade et Stéphane ne sont pas des personnages communs et Perrine Andrieux a su exploiter leurs particularités respectives avec brio.

Jade est Thaïlandaise. Apprêtez-vous à découvrir un roman dont l’emprise asiatique est forte, tant dans l’atmosphère, la langue que le caractère des personnages.

Stéphane est Français et traducteur. Vous plongerez au cœur de la quête du mot juste.

Jade est transsexuelle. Elle n’aimerait pas cette appellation trop connotée. Disons qu’elle est femme hétérosexuelle dans un corps d’homme, avec toute la complexité qu’implique cet état, autorisé par la loi, souffrance au quotidien.

Ladyboy est un roman complexe et dense. N’y cherchez rien de trivial, vous n’en trouverez pas. Perrine Andrieux a su placer sa narration au niveau de la qualité des traductions de son personnage, en y mêlant la pointe crue, presque scatologique, qu’apprécient les lecteurs de romans asiatiques. Le résultat est prodigieux. Sans tomber dans le piège du cliché (et le risque était grand), l’auteure décrit les transformations physiques de son héroïne, les doutes de son héros et la spiritualité d’une Thaïlande hors des guides touristiques avec l’aisance d’une grande écrivaine.

Je suis sortie grandie par la lecture de Ladyboy. Une expérience rare.

Stéphane s’est accoudé au fauteuil en cuir piqué, noir, assise en bambou doré, et je me suis laissée happer par cette vision, obsédée soudain par le noir et or, noir et or, tourbillon de violence, un ciel de campagne au beau milieu de la nuit, la douceur du charbon dont je souligne mes cils, cette forme d’amande, noir et or. J’étais incapable de me contrôler. J’y ai pris plaisir, pourtant, comme à chaque nouvelle crise. J’ai goûté l’excitation. Dans le ventre. Entre mes jambes. Une multitude de papillons noir et or. J’ai perçu l’effervescence de ces situations, la transe, voilà, j’étais hors de moi-même et hors du réel.

=> Quelques mots sur l’auteur Perrine Andrieux

=> Autre avis sur Ladyboy : Ecrire, Lire, Penser

Ruth

RuthElizabeth GASKELL

Ruth

Editions Archipoche – 2014

(1° publication anglaise – 1853)

 

Ruth, orpheline, est apprentie chez une couturière renommée dans l’est de l’Angleterre. Son travail la conduit un jour à assister à un bal pour ravauder les robes des danseuses. Parmi les invités, un fils de bonne famille, Henry Bellingham, remarque la beauté de la jeune fille ; il la séduit, l’emmène en voyage et finit par l’abandonner. Ruth a la chance d’être recueillie par un pasteur et sa sœur qui décident de l’aider à expier sa faute.

Prolixe romancière, Elisabeth Gaskell a beaucoup écrit sur l’Angleterre ouvrière. Son roman le plus célèbre, Nord et Sud, en est un emblème. Ruth est différent. Il dresse un portrait implacable d’une société anglaise puritaine. Dans le même temps, il glorifie l’amour véritable et la possibilité de rédemption.

Ruth n’est pas sans rappeler Jane Eyre, sous certains aspects. Charlotte Brontë et Elizabeth Gaskell étaient amies, d’ailleurs. Deux orphelines, deux amours impossibles et deux sacrifices, les héroïnes ont bien des points communs. L’univers d’Elizabeth Gaskell est en revanche plus réaliste que celui de Charlotte Brontë, plus proche de celui de leur contemporain Charles Dickens.

J’ai été éblouie par l’écriture légère de Ruth, qui pourtant traite en profondeur des sujets aussi ennuyeux que le péché, l’hypocrisie, l’humilité et la foi.

– Oh, monsieur ! Je voudrais que vous m’emmeniez à la ferme de Milham, dit-elle en le retenant. Le vieux Thomas m’offrirait un foyer.

– Eh bien, ma chérie, nous en parlerons dans la voiture. Je suis certain que vous reviendrez à la raison. Allons ! si vous voulez aller à Milham, il faut monter en voiture, dit-il d’un ton pressant.

Elle était si peu habituée à s’opposer aux vœux de quiconque, obéissante et docile par nature, trop innocente pour soupçonner quelque conséquence nocive. Elle monta en voiture et partit ainsi pour Londres.

=> Quelques mots sur  l’auteur Elizabeth Gaskell

Fernand – Un arc-en-ciel sous la lune

FernandMartial VICTORAIN

Fernand – Un arc-en-ciel sous la lune

L’Astre Bleu Editions – 2013

 

Fernand, soixante-seize ans, ferme définitivement la porte de sa maison pour s’installer au Perce-Neige, une maison de retraite en Lozère. C’est la solitude qui le pousse à cette décision. L’accueil qui lui est réservé et l’interrogatoire médical qu’il subit le surprennent un peu. Il faut dire que Fernand est bien portant, n’a jamais pris un médicament de sa vie et n’a pas l’intention de commencer. Par ailleurs, il possède un don pour déjouer les maladies, ce qui n’est pas au goût de tout le monde, à la maison de retraite.

Couronné par le prix Claude Favre de Vaugelas 2016, Fernand est un livre d’une belle portée sociale. La question de l’accompagnement des personnes âgées y est clairement posée. Les familles assurent-elles leur part de responsabilité ? Le personnel soignant ne serait-il pas trop prompt à gaver les vieux de traitements chimiques ? Martial Victorain dénonce avec virulence le commerce de la vieillesse, manne financière s’il en est. Il rappelle et hélas il semble nécessaire de le faire, que la première maladie des vieux est le désespoir et l’abandon, mieux guéris avec un peu d’attention et d’amour qu’avec tous les cachets au monde.

Ce livre d’une grande fraîcheur où chaque petit vieux est doté d’un surnom charmant est à recommander à tous les soignants. Et d’une manière générale, aux humains qui ont encore la chance d’avoir en vie des parents âgés à entourer.

=> Quelques mots sur l’auteur Martial Victorain

Orgueil et préjugés

Orgueil et préjugésJane Austen

Orgueil et préjugés

Christian Bourgeois Editeur, 1979

 

Ecrire une critique d’Orgueil et préjugés est pour moi un exercice particulièrement difficile. Car enfin, qui suis-je, pour me permettre de commenter cette œuvre monumentale, évoquée et analysée par de grands spécialistes, tels Virginia Wolf, Walter Scott ou encore Vladimir Nabokov qui consacre même à Austen un cours de littérature ?

Je m’étais promis, il y a quelques mois, d’écrire une chronique sur les six grandes œuvres de Jane Austen. Celle-ci est la deuxième après Raison et sentiments. Je vais essayer de glorifier la romancière et les amours d’Elizabeth et Darcy d’une façon un peu originale. Comme nous vivons à une époque gestionnaire, malgré mon aversion pour les bilans quantitatifs, je vais utiliser cet outil. Ne hurlez pas, vous verrez, il est plutôt bien adapté ici. En effet, en navigant sur la toile, je suis tombée sur l’impressionnante documentation collectée par Alice, une blogueuse qui a créé un site internet dédié exclusivement à Jane Austen http://www.janeausten.fr/. Dans sa page consacrée à Orgueil et préjugés, elle a recensé les données suivantes :

  • Nombre d’adaptations télévisuelles et cinématographiques du roman : 9 (entre 1938 et 2005)
  • Nombre d’adaptations inspirées du roman : 9 (dont 2 à venir)
  • Nombre de livres faisant référence à Orgueil et préjugés:  285 (dont 28 traduits en français)
  • Nombre de livres librement adaptés du roman : 62 (dont 4 traductions françaises)

Impressionnant, n’est-ce pas ? J’ai envie de rajouter mes propres indicateurs (mièvres mais je les assume) aux précédents : j’ai lu Orgueil et préjugés au moins trente fois ; j’ai acheté le roman en sept exemplaires au moins, car lorsque je le prête, je ne supporte pas d’en être dépossédée et je le rachète.

Cette histoire n’a pas fini de faire couler de l’encre. C’est dire si Austen a su subjuguer ses lecteurs par la finesse dans son histoire et la beauté dans son style.

Christine Jordis, spécialiste de littérature anglaise et ancienne directrice de la fiction anglaise chez Gallimard, soutient le fait que l’auteur a choisi d’écrire sur son époque et son milieu social ; enfermée dans ce cadre rigide, elle a recherché la liberté à l’intérieur de ces contraintes. Orgueil et préjugés n’est donc pas, à la base, une histoire romantique. Ce sont les lectrices contemporaines qui l’ont positionné au sommet de cette catégorie, au détriment des lecteurs masculins, d’ailleurs, ce qui est bien dommage.

Un petit extrait.

Elizabeth Bennet est contrainte de séjourner à Netherfield auprès de la famille Bingley et de Monsieur Darcy, pour soigner sa sœur Jane, malade et dans l’incapacité de quitter la chambre pour rentrer chez elle. Miss Bingley, amoureuse de Darcy, sent l’ascendant d’Elizabeth sur le jeune homme et cherche à détourner son attention de sa rivale.

Miss Bingley […] se mit à se promener à travers le salon. Elle avait une silhouette élégante et marchait avec grâce, mais Darcy dont elle cherchait à attirer l’attention restait inexorablement plongé dans son livre. En désespoir de cause elle voulut tenter un nouvel effort et, se tournant vers Elizabeth :

– Miss Eliza Bennet, dit-elle, suivez donc mon exemple et venez faire le tour du salon. Cet exercice est un délassement, je vous assure, quand on est resté si longtemps immobile.

Elizabeth, bien que surprise, consentit, et le but secret de miss Bingley fut atteint : Mr. Darcy leva les yeux. Cette sollicitude nouvelle de miss Bingley à l’égard d’Elizabeth le surprenait autant que celle-ci, et, machinalement, il ferma son livre. Il fut aussitôt prié de se joindre à la promenade, mais il déclina l’invitation : il ne voyait, dit-il, que deux motifs pour les avoir décidées à faire les cent pas ensemble et, dans un cas comme dans l’autre, jugeait inopportun de se joindre à elles. Que signifiaient ces paroles ? Miss Bingley mourrait d’envie de le savoir, et demanda à Elizabeth si elle comprenait.

– Pas du tout, répondit-elle. Mais soyez sûre qu’il y a là-dessous une méchanceté à notre adresse. Le meilleur moyen de désappointer Mr. Darcy est donc de ne rien lui demander.

Mais désappointer Mr. Darcy était pour miss Bingley une chose impossible et elle insista pour avoir une explication.

– Rien n’empêche que je vous la donne, dit-il, dès qu’elle lui permit de placer une parole ; vous avez choisi ce passe-temps soit parce que vous avez des confidences à échanger, soit pour nous faire admirer l’élégance de votre démarche. Dans le premier cas, je serais de trop entre vous et, dans le second, je suis mieux placé pour vous contempler, assis au coin du feu.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

La vérité sur Lorin Jones

La vérité sur Lorin JonesAlison Lurie

La vérité sur Lorin Jones

Rivages, 1989

 

Polly Alter, 39 ans, reçoit une bourse du musée où elle travaille pour écrire une biographie sur une peintre décédée vingt ans plus tôt, Lorin Jones. Fragilisée par son divorce récent, elle ne peut s’empêcher une vive sympathie pour cette femme dont elle a l’impression d’avoir emboîté le pas : née dans la même ville, peintre elle-même, passionnée par le génie de son modèle, il y va jusqu’à leur surnom qui ne différait dans leur enfance que par une seule lettre : Polly / Lolly.

Afin de se libérer du temps pour enquêter et écrire, Polly envoie son fils adolescent quatre mois chez son père. Elle invite en parallèle sa meilleure amie Jeanne à venir s’installer chez elle. Jeanne, lesbienne et féministe, a une vision bien arrêtée sur la destinée tragique de Lorin Jones : si la peintre n’a pas eu de son vivant le succès qu’elle méritait, c’est que les hommes influant de son milieu étaient bien décidés à lui mettre des bâtons dans les roues. A commencer par Garett Jones, critique d’art et premier mari de Lorin. Ou Jacky Herbert, le galeriste. Mais est-ce si sûr ? Polly Alter est décidée à interviewer toutes les personnes encore vivantes qui ont connu Lorin, afin de découvrir et d’écrire la vérité sur Lorin Jones.

Sur fond de féminisme, Alison Lurie critique le milieu de l’art new-yorkais des deux époques où se joue l’intrigue : les années 1960 et les années 1980. Le lecteur est propulsé du monde féminin de Polly dans le monde masculin de Lorin avec le même bonheur. Plus l’enquête de Polly avance, plus ses idées s’embrouillent. Chaque protagoniste a sa propre vérité sur Lorin Jones. Famille, critiques, collectionneurs, l’intérêt de chacun diffère quant au contenu de la biographie à écrire. Entre manipulation et passion, quelle sera la version la plus crédible aux yeux de Polly ?

Ce thriller psychologique est un fascinant témoignage du monde artistique de New-York de la deuxième moitié du XX° siècle. L’auteur dénonce avec beaucoup de subtilité le machisme de ce milieu, dans lequel sans les hommes, les femmes ne peuvent pas percer. En parallèle, elle dresse un tableau particulièrement cynique des milieux féministes. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de grincer des dents et de s’interroger : finalement, est-ce si certain que l’homme est le plus grand des manipulateurs ? Le sexe des individus y est-il pour quelque chose ?

La vérité sur Lorin Jones fait partie des romans dont la justesse psychologique traverseront toujours les époques, sans jamais vieillir. Il a reçu le Prix Femina 1989.

=> Quelques mots sur l’auteur Alison Lurie

Les derniers jours de nos pères

Les derniers jours de nos pèresJoël Dicker

Les derniers jours de nos pères

Editions De Fallois, 2012

 

Connaissez-vous le SOE, les services secrets britanniques pendant la Deuxième guerre mondiale ? Je ne connaissais pas, jusqu’à la lecture des Derniers jours de nos pères. Le SOE recrutait et formait des agents secrets pour les envoyer dans les pays en guerre. Souvent natifs de ces pays, ils parlaient parfaitement la langue, se coulaient aisément dans la population par totale maîtrise des coutumes et de la culture locale. Une partie de la résistance française est passée par les centres de formation du SOE, parallèles aux organisations de la Résistance conduites par le Général de Gaulle.

Dans son premier roman, Joël Dicker, aujourd’hui écrivain de grand renom grâce à La vérité sur l’affaire Harry Québert couronné de nombreux prix, raconte sous une forme presque documentaire l’aventure du SOE, à travers l’histoire d’une quinzaine de recrues de la section F consacrée aux missions françaises. En Grande Bretagne, Pal, Claude, Gros, Laura et les autres subissent quatre mois de formation impitoyable dans des centres spécialisés avant d’être envoyés en mission. Sabotage, contre-espionnage, propagande noire, ils sont affectés selon leur spécialité aux différents métiers des services secrets, aux quatre coins de la France.

Fiction ou documentaire ? Les deux et aucun. J’ai été très intéressée par ce roman qui m’a beaucoup appris sur l’organisation et la structuration des services secrets et de la résistance. Je suis pourtant restée sur ma faim : le sujet est abordé de manière assez générale, avec peu de détails sur les difficultés concrètes du terrain, probablement pour laisser de la place à la romance. Quant aux héros, Joël Dicker s’est attaché à décrire leurs états d’âme avec beaucoup de finesse. C’est le moral qui permet aux agents secrets de tenir le coup dans la clandestinité. Constamment recherchés par la Gestapo, ils ne peuvent déjouer les pièges qu’en maîtrisant leur peur. Pourtant, les caractères sont brossés de manière trop grossière. Certains évènements sont tirés par les cheveux, comme si l’auteur avait voulu introduire du piment dans son histoire, sans réussir vraiment à rendre ces épisodes crédibles.

Les derniers jours de nos pères pose une question essentielle et c’est en cela que le livre est fort. De quelle étoffe est fait un héros ? Au nom de la patrie, est-il héroïque de laisser son propre père mourir de désespoir ? La guerre est destructrice, sans aucun doute. Au retour de la paix, les jeunes patriotes seront canonisés par l’Europe entière. Mais leurs fantômes, ces vies qu’ils auront brisées pour sauver le monde de la servitude, ne les lâcheront jamais. Quelle facette de ces résistants est la plus héroïque ? Celle de l’homme ou celle du soldat ?

=> Quelques mots sur l’auteur Joël DICKER

Les retrouvailles

Les retrouvaillesApolline Thiéry

Les retrouvailles

ELP Editeur – 2014

 

Incroyable mais vrai, l’auteur de ce roman plein d’émotion est une lycéenne. Combien de lycéens connaissez-vous, capables d’écrire un livre de 120 pages ?

Sarah est une jeune femme de 30 ans. Son père Jacques de Risbourg se meurt. Il choisit ce moment pour avouer à sa fille le secret de famille qu’elle porte sur ses épaules sans le savoir, depuis sa naissance. Un secret lié à l’histoire de sa mère Clara, mère absente qui se suicide quand l’enfant est adolescente. Sarah s’est construite convaincue de ne jamais avoir été aimée. Dans le témoignage de Jacques, elle va brutalement apprendre qu’il n’est pas son père biologique. Heureusement, dans le même document il lui fournira la preuve de l’immense amour de sa mère pour elle, que son triste passé empêche d’exprimer.

Apolline Thiéry, avec une grande maturité, raconte la terrible histoire de Clara Schiller. Son présent, ses amours perdues, son enfance. Allemande, elle déménage en France à sa majorité. Tout comme Pauline Dubuisson, la meurtrière de 1961 qui a fait couler tant d’encre (tout récemment encore, Jean-Luc Seigle et Philippe Jaenada ont publié chacun un livre sur cette femme), Clara Schiller passe d’un homme à l’autre, incapable de s’attacher. Pourquoi ? Apolline Thiéry nous l’apprendra dans ce roman. Au fil des pages, le lecteur finira par aimer Clara, cette femme qui ne s’aime pas elle-même. Le premier secret de famille, c’est elle qui en subit les conséquences. Elle n’y survivra pas.

Comment un auteur aussi jeune a-t-il su évoquer des thèmes aussi forts avec des mots aussi simples ? Bien sûr, l’écriture est encore maladroite. Trop de clichés ont gêné ma lecture. Certains chapitres mériteraient d’être retravaillés dans un style plus mature. Il n’en reste pas moins que j’ai ressenti de l’empathie pour le personnage de Clara. Que l’émotion passe. Apolline Thiéry a tout d’un auteur en devenir.

=> Quelques mots sur l’auteur Apolline THIERY