Cinquante-huit

Cinquante-huit

Ils sont cinquante-huit, ils sont des milliers                                                                                    A fuir leur passé, désespérés, en quête d’horizons plus glorieuses                          Eldorado ? Ils le croient, toujours.                                                                                      Comment ne pas y croire, lorsqu’aux alentours                                                                            Il n’y a que sécheresse et terres rocailleuses ?

Ils sont cinquante-huit, ils sont des milliers                                                                                  Ils prennent la route, comme hébétés, bravent désert, faim, épuisement                              La mer ? Peur, promesse d’avenir.                                                                     ,              Comment ne pas tenter, ne pas investir                                                                                        Le pécule amassé si difficilement ?

Ils sont cinquante-huit, ils sont des milliers                                                            L’embarcation tangue, de droite, de gauche, elle va chavirer, c’est certain.                        Les enfants ? Questionnent leurs parents.                                                                        Comment dissimuler les regards déments                                                                                Sous les doigts qui caressent la chevelure châtain ?

Ils sont cinquante-huit, nous sommes des millions                                                                    De joyeux nantis. Dolce vita, opulence et consommation.                                                        Les migrants, un épiphénomène ?                                                                                                  Un simple fait divers non anxiogène ?                                                                                          Ou une cause à plaider, au niveau des nations ?

Ils sont cinquante-huit, nous sommes des millions                                                                    De Français choqués, interloqués, par cette absence d’humanité.                            L’Aquarius, oiseau des mers, bridé ?                                                                                              Le sort des migrants, par l’Europe décidé                                                                                Sera-t-il le tombeau de notre dignité ?

Le 29 septembre 2018

Texte repris par

 

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Le paon

Nikolaï Leskov

Traducteur : Jacques Imbert

Le paon

Editions de l’Aube – 2018

Première parution – 1874

 

Pavline Petrovitch, ancien serf, a acheté sa liberté et est entré au service d’une propriétaire d’un immeuble moscovite, Anna Lvovna, comme majordome. Il assume son rôle avec une rigueur psychorigide, jusqu’à faire retirer les fenêtres des locataires mauvais payeurs puis mettre ces derniers à la porte sans autre sommation s’ils ne s’acquittent pas rapidement de leur loyer. Sa vie va basculer le jour où une famille de la noblesse appauvrie emménage dans un des appartements. Trois femmes la composent : une grand-mère, une mère et une fillette. Les deux femmes finissent par mourir, laissant la petite, Liouba, orpheline. Pavline propose de la prendre à sa charge.

La structuration de ce court récit n’a pas été sans me rappeler Stephan Zweig et 24 heures de la vie d’une femme (1927). Tout comme Zweig, Leskov utilise ici un personnage secondaire pour raconter l’histoire de Pavline à un groupe d’inconnus. Le récit est centré sur sa vie et celle de Liouba, sans fioritures, sans aucune description de l’environnement. Les évènements, rien que les évènements, de manière factuelle et un brin psychologique.

J’ai été étonnée par la richesse de ce court récit. La séparation des classes en est un élément essentiel. Pavline Petrovitch est issu de la servitude, puis devient majordome, « suisse » comme se plait à le nommer Anna Lvovna. Toute sa vie, il conservera cette étiquette gravée sur son front. Elle lui dictera son humilité, justifiera le piédestal sur lequel il place Liouba, expliquera son refus de se déclarer lorsqu’il tombe amoureux de sa pupille. Anna Lvovna et Liouba le lui rendront bien, d’ailleurs, l’une en se servant de lui dans ses desseins personnels, l’autre en le méprisant pour ce qu’il accepte d’être.

Subtilement, un autre sujet d’importance vient se rajouter au récit : la religion. Toute la vie de Pavline est dictée par des préceptes religieux. Ce n’est pas perceptible au début, tant le zèle du serviteur prime sur sa nature propre. Mais plus il se libère de la servitude de vassal pour tomber dans la maritale, plus ses actes sont charitables. Une charité de la plus belle eau, faite de dévouements et de sacrifices. Pavline reste dans l’ombre, mais de cette ombre il agit et transfigure ceux qui lui sont liés par le destin.

Je découvre Nikolaï Leskov avec Le paon. D’après ma recherche bibliographique, le clergé semble être un élément important de son univers littéraire. Dans certaines de ses œuvres, il en dénonce le vide et l‘absence de charité. Ici, c’est la débauche qui est dénoncée au contraire et la religion est vue comme l’unique moyen de rédemption.

Intéressant petit ouvrage qui renoue mon intérêt pour la littérature russe.

=> Quelques mots sur l’auteur

Nikolaï Leskov

Traducteur : Jacques Imbert

Le paon

Editions de l’Aube – 2018

Première parution – 1874

 

 

 

 

Pavline Petrovitch, ancien serf, a acheté sa liberté et est entré au service d’une propriétaire d’un immeuble moscovite, Anna Lvovna, comme majordome. Il assume son rôle avec une rigueur psychorigide, jusqu’à faire retirer les fenêtres des locataires mauvais payeurs puis mettre ces derniers à la porte sans autre sommation s’ils ne s’acquittent pas rapidement de leur loyer. Sa vie va basculer le jour où une famille de la noblesse appauvrie emménage dans un des appartements. Trois femmes la composent : une grand-mère, une mère et une fillette. Les deux femmes finissent par mourir, laissant la petite, Liouba, orpheline. Pavline propose de la prendre à sa charge.

La structuration de ce court récit n’a pas été sans me rappeler Stephan Zweig et 24 heures de la vie d’une femme (1927). Tout comme Zweig, Leskov utilise ici un personnage secondaire pour raconter l’histoire de Pavline à un groupe d’inconnus. Le récit est centré sur sa vie et celle de Liouba, sans fioritures, sans aucune description de l’environnement. Les évènements, rien que les évènements, de manière factuelle et un brin psychologique.

J’ai été étonnée par la richesse de ce court récit. La séparation des classes en est un élément essentiel. Pavline Petrovitch est issu de la servitude, puis devient majordome, « suisse » comme se plait à le nommer Anna Lvovna. Toute sa vie, il conservera cette étiquette gravée sur son front. Elle lui dictera son humilité, justifiera le piédestal sur lequel il place Liouba, expliquera son refus de se déclarer lorsqu’il tombe amoureux de sa pupille. Anna Lvovna et Liouba le lui rendront bien, d’ailleurs, l’une en se servant de lui dans ses desseins personnels, l’autre en le méprisant pour ce qu’il accepte d’être.

Subtilement, un autre sujet d’importance vient se rajouter au récit : la religion. Toute la vie de Pavline est dictée par des préceptes religieux. Ce n’est pas perceptible au début, tant le zèle du serviteur prime sur sa nature propre. Mais plus il se libère de la servitude de vassal pour tomber dans la maritale, plus ses actes sont charitables. Une charité de la plus belle eau, faite de dévouements et de sacrifices. Pavline reste dans l’ombre, mais de cette ombre il agit et transfigure ceux qui lui sont liés par le destin.

Je découvre Nikolaï Leskov avec Le paon. D’après ma recherche bibliographique, le clergé semble être un élément important de son univers littéraire. Dans certaines de ses œuvres, il en dénonce le vide et l‘absence de charité. Ici, c’est la débauche qui est dénoncée au contraire et la religion est vue comme l’unique moyen de rédemption.

Intéressant petit ouvrage qui renoue mon intérêt pour la littérature russe.

=> Quelques mots sur l’auteur

Nikolaï Leskov

Traducteur : Jacques Imbert

Le paon

Editions de l’Aube – 2018

Première parution – 1874

 

 

 

 

Pavline Petrovitch, ancien serf, a acheté sa liberté et est entré au service d’une propriétaire d’un immeuble moscovite, Anna Lvovna, comme majordome. Il assume son rôle avec une rigueur psychorigide, jusqu’à faire retirer les fenêtres des locataires mauvais payeurs puis mettre ces derniers à la porte sans autre sommation s’ils ne s’acquittent pas rapidement de leur loyer. Sa vie va basculer le jour où une famille de la noblesse appauvrie emménage dans un des appartements. Trois femmes la composent : une grand-mère, une mère et une fillette. Les deux femmes finissent par mourir, laissant la petite, Liouba, orpheline. Pavline propose de la prendre à sa charge.

La structuration de ce court récit n’a pas été sans me rappeler Stephan Zweig et 24 heures de la vie d’une femme (1927). Tout comme Zweig, Leskov utilise ici un personnage secondaire pour raconter l’histoire de Pavline à un groupe d’inconnus. Le récit est centré sur sa vie et celle de Liouba, sans fioritures, sans aucune description de l’environnement. Les évènements, rien que les évènements, de manière factuelle et un brin psychologique.

J’ai été étonnée par la richesse de ce court récit. La séparation des classes en est un élément essentiel. Pavline Petrovitch est issu de la servitude, puis devient majordome, « suisse » comme se plait à le nommer Anna Lvovna. Toute sa vie, il conservera cette étiquette gravée sur son front. Elle lui dictera son humilité, justifiera le piédestal sur lequel il place Liouba, expliquera son refus de se déclarer lorsqu’il tombe amoureux de sa pupille. Anna Lvovna et Liouba le lui rendront bien, d’ailleurs, l’une en se servant de lui dans ses desseins personnels, l’autre en le méprisant pour ce qu’il accepte d’être.

Subtilement, un autre sujet d’importance vient se rajouter au récit : la religion. Toute la vie de Pavline est dictée par des préceptes religieux. Ce n’est pas perceptible au début, tant le zèle du serviteur prime sur sa nature propre. Mais plus il se libère de la servitude de vassal pour tomber dans la maritale, plus ses actes sont charitables. Une charité de la plus belle eau, faite de dévouements et de sacrifices. Pavline reste dans l’ombre, mais de cette ombre il agit et transfigure ceux qui lui sont liés par le destin.

Je découvre Nikolaï Leskov avec Le paon. D’après ma recherche bibliographique, le clergé semble être un élément important de son univers littéraire. Dans certaines de ses œuvres, il en dénonce le vide et l‘absence de charité. Ici, c’est la débauche qui est dénoncée au contraire et la religion est vue comme l’unique moyen de rédemption.

Intéressant petit ouvrage qui renoue mon intérêt pour la littérature russe.

=> Quelques mots sur l’auteur Nikolaï Leskov

Minuit, Montmartre

Julien Delmaire

Minuit, Montmartre

Barnard Grasset – 2017

 

Masseïda erre dans Paris, affamée et effrayée. Un seul être-vivant prend pitié d’elle : Vaillant, un des chats du peintre Théophile Alexandre Steinlen. Le chat va guider la jeune femme vers un cabaret artistique. Masseïda épuisée y pénètre et demande un verre d’eau. Elle s’assied dans un coin sous le regard lubrique des clients, la plupart des artistes. Lorsqu’elle se lève pour danser et chanter, le public est subjugué. Sans le savoir encore, elle s’est ouvert les portes de l’atelier de peinture de Steinlen, deviendra son dernier modèle et sa muse. On est en 1909.

Les mots de Steinlen reflétaient le zinc des bistrots, la rouille des manivelles, la mousse des vieux lavoirs. Il raconta le Maquis, les maisonnées que des écailles de peintures vives rendaient semblables à des crèches de Noël, les enfants du bon Dieu, les jeunes filles qui relevaient leurs jupons contre quelques pièces et qui rêvaient d’amour comme dans les contes de fées. Il dessina, à l’encre de sa voix, les mains des ouvriers écorchées par la cadence, les fruits qui roulaient des étals, les vieux communards qui ruminaient la défaite, les joueurs de guitare qui arpégeaient le soir.

Le lecteur va découvrir une tranche de vie de Masseïda et les dernières années de Steinlen. Je précise dès maintenant que Masseïda a réellement existé et qu’en surfant sur internet, j’ai trouvé quelques portraits que Steinlen a peint d’elle. C’est une jeune femme d’une grande beauté, que le pinceau du peintre a su imprimer sur la toile avec une réelle délicatesse.

Étrange livre que ce roman. Un texte poétique, écrit à la manière d’un conte où chats et humains cohabitent et interagissent sur un pied d’égalité. Le lecteur flotte dans des nimbes éthérées de peinture, marche inlassablement dans les rues d’un Montmartre pourrissant, s’abreuve d’absinthe. C’est beau, de haut niveau stylistique.

Il fallait se jeter dans la fournaise, accepter le risque qu’impliquait la couleur, cette sorcière qui vous nouait les tripes, vous chahutait le cœur. La couleur que certains malheureux finissaient par manger, faute d’avoir su la dompter. Ce que les tubes contenaient, c’était de la lave, des saisons liquides.

Et pourtant. Quelque chose manque pour lier le tout. Comme si Julien Delmaire était resté en dehors de son sujet. Les personnages sont émotionnellement assez vides, vraisemblablement trop travaillés à la pointe du stylo. Le texte est donc magnifique, mais manque d’empathie. Comme si on avait les couleurs, mais pas les saveurs. Je suis restée sur ma faim tout en me régalant avec les mots. Curieuse contradiction des sens ! Peut-être que l’explication est là justement, dans ce mot, sens. L’histoire est articulée autour du sens de la peinture, du sens de la vie, de la raison d’être chat, d’être peintre, d’être Montmartre. Mais l’âme du chat noir des affiches si connues de Steinlen n’est perçue qu’à travers le prisme de ses escapades parisiennes. L’âme de Paris est insaisissable, en cette veille de guerre mondiale, période de belle époque. Je n’ai pas non plus réussi à déceler l’âme de Masseïda dans ses désirs et ses choix. Seul Steinlen, peut-être, fait exception à cette règle, étant trop près de la tombe pour ne pas accepter de se laisser guider par les mots de l’auteur ou la main de sa dernière maîtresse.

Je suis donc sortie à la fois captivée et déçue par Minuit, Montmartre. Dans le même genre biographique et le même éditeur, j’avais beaucoup aimé Berthe Morisot : le secret de la femme en noir de Dominique Bona (Grasset, 2000).

=> Quelques mots sur l’auteur Julien Delmaire

Trois mille chevaux vapeur

Antonin VARENNE

Trois mille chevaux vapeur

Editions Albin Michel – 2014

 

Ça faisait des mois que je repoussais la lecture de ce roman, pour des raisons absurdes comme d’autres urgences, d’autres envies… Peu importe le moment où on lit un roman construit dans le passé, finalement, le bon moment est celui où on est disponible pour le dévorer. Et c’est bien c’est fait, enfin !

Le sergent Arthur Bowman, soldat de l’armée des Indes en 1852, part en mission secrète en Birmanie. La mission tourne mal, les hommes sont capturés et atrocement torturés. Ceux qui survivent et sont libérés de longs mois plus tard restent marqués à vie.

En 1858, le même Arthur Bowman découvre dans les égouts de Londres le cadavre d’un homme assassiné. Dans les sévices subis par la victime, il reconnait ceux qu’il a endurés en Birmanie. Il comprend aussi que l’assassin est l’un des survivants de la mission et qu’il doit le retrouver.

Le roman est construit, de manière tout à fait classique, comme un roman initiatique. Dépasser les cauchemars, réussir à quitter l’effet anesthésiant de l’alcool et du laudanum et affronter la réalité, voici le premier enjeu pour le héros. La traque et l’aventure ne pourront venir qu’après cette victoire. Ne vous attendez pas à un rythme frénétique, une course poursuite hyper rythmée entre un justicier et un tueur. Antonin Varenne a su au contraire maintenir son héros dans sa fange aussi longtemps que nécessaire. On ne quitte pas les vapeurs éthyliques du jour au lendemain, lorsqu’on est imbibé par toutes ses pores pour oublier la souffrance et la peur. Le récit s’étale sur plusieurs années ; ce sont autant de jours additionnés les uns aux autres, petites victoires et nombreuses rechutes, lutte quotidienne contre les fantômes et appréhension du futur, même lorsque ce dernier se dessine sous forme de nirvana tout à fait atteignable.

Antonin Varenne a une écriture sans fioritures. L’aridité du texte va de pair avec la sécheresse des paysages, la fragilité des rencontres et la solitude du héros. Tout comme dans Battues (Editions Ecorce, 2015), l’univers de l’auteur est celui des taiseux, de ceux qui se construisent tout seuls.

J’avoue avoir préféré Battues à Trois mille chevaux vapeur, vraisemblablement parce que l’univers de la campagne profonde française me touche davantage que celle de ce soldat anglais ou de ses semblables. Cela ne ternit en rien la force du récit. Antonin Varenne a su prendre le temps pour mettre l’histoire en place, temps aussi long que celui qu’il faut, à l’époque, pour franchir l’Atlantique ou traverser l’Amérique d’Est en Ouest. D’autre part, sa description de l’Ouest américain, de son immensité et de sa conquête progressive est d’une finesse photographique. J’ai préféré cette deuxième partie de l’aventure à la première, plus anglaise – quoiqu’à la lecture de la gadoue puante des rues de Londres un été de forte sécheresse… je me bouchais presque le nez.

J’ai regretté les personnages qui, comme dans Game of Thrones, finissent par disparaître de la vie du héros – et de la nôtre – dès qu’on s’y attache. C’est la vie, la vraie vie des nomades et des instables tels Arthur Bowman et d’innombrables personnes réelles que chacun de nous frôle avec indifférence dans notre quotidien.

Un roman à lire ou à relire, un véritable plaisir de vacances.

=> Quelques mots sur l’auteur Antonin Varenne

Le Bal

Irène NEMIROVSKY

Le bal

Hachette Livre – 2005

Première édition : Grasset & Fasquelle, 1930

 

Antoinette, quatorze ans, vit les affres de l’adolescence entre ses parents, Juifs nouveaux riches, et sa préceptrice anglaise, miss Betty. Rebelle, souffrant de l’égocentrisme appuyé de sa mère, elle apprend presque au même moment que ses parents donneront prochainement un bal et qu’elle n’aura pas le droit d’y assister. De cette désillusion va naître une soirée plutôt inattendue.

Le Bal est un très court roman, un des premiers de la brillante romancière franco-russe d’origine juive, auteure de Suite française (Denoël, 2004). Il annonce son immense talent à venir. La justesse du ton, la finesse de l’analyse psychologique, le sarcasme dont Irène Némirovsky se sert sont exquis, pour ne pas dire plus. En deux mots, elle dresse le portrait familial. Couple de petits Juifs arrivistes, vulgarité rapace de la mère, froideur et sens des affaires du père, solitude de l’adolescente dans cette société de riches vauriens… Le monde sans cœur ni âme qui entoure Antoinette est délicieusement odieux. Le geste d’Antoinette en est sublime de puissance et de majesté. Et le lecteur, envouté, dévore les quatre-vingt neuf pages de l’édition pour collégiens (texte intégral) avec un bonheur indescriptible.

Il a beaucoup été reproché à Irène Némirovsky, de son vivant, d’avoir consacré sa courte vie à dénigrer les Juifs d’Europe. L’essentiel des biographies qui lui sont consacrées interroge sa sympathie envers son peuple, malgré son extermination à Auschwitz en 1942. Connaissant ces questions pour avoir lu plusieurs de ses romans ainsi que La question Némirovsky, la biographie de Susan Rubin Suleiman (Albin Michel, 2017), j’ai lu ce court texte sous l’angle de vue de son éventuel antisémitisme. La famille est Juive, d’accord, mais à part ce constat je n’ai lu dans le récit que le fantastique sarcasme avec lequel la romancière dénonce la bêtise du couple et sa décadence, qui débute au moment où leur fille commence à prendre de la hauteur. Le roman ne dit pas si la jeune fille saura dépasser la cupidité de ses parents ; on ne peut que l’espérer, et le roman a cette force, justement : permettre au lecteur d’imaginer la suite du fameux soir de bal, où tout va basculer.

=> Quelques mots sur l’auteur Irène Némirovsky

Publié dans le cadre du challenge « cette année, je (re)lis des classiques – 2018

La Serpe

Philippe Jaenada

La serpe

Editions Julliard, 2017

 

Henri Girard et Georges Arnaud ne font qu’un. Sans doute ces deux noms ne vous disent-ils que vaguement quelque chose, à moins d’avoir déjà lu La Serpe. Pourtant ils ont marqué leur époque. Henri Girard a été accusé de trois horribles meurtres à la serpe, celui de son père, de sa tante et de la cuisinière du château, en 1941. S’il a été acquitté, il n’en reste pas moins que pratiquement personne ne l’a cru innocent, à part Maurice Garçon, son principal et brillant avocat. Neuf ans après le drame, sous le pseudonyme de George Arnaud, il a écrit, entre autres, le livre Le Salaire de la peur (Julliard) sur lequel Georges Clouzot s’est appuyé pour tourner le film du même nom.

Philippe Jaenada a sa réputation bien installée en tant que fouille-merde dans les affaires glauques du passé. Dans Sulak (Julliard, 2013), il retrace la vie de Bruno Sulak le gentleman cambrioleur, ainsi que celle qu’il aurait pu vivre si la destinée ne s’en était pas mêlé. Dans La petite femelle (Julliard, 2015), il réhabilite la mémoire de Pauline Dubuisson bafouée par la population, la presse et tout ce qui pense et s’exprime à l’époque et bien des années après, suite au meurtre de son amant. La Serpe est de la même trempe. Philippe Jaenada décortique l’assassinat, les interrogatoires et le procès, s’installe dans les locaux des Archives de Périgueux, hante les lieux du crime et propose aux faits une autre explication que celle qui a conduit au jugement d’Henri Girard.

Entre un nem et une bouchée de bœuf aux oignons (très moyen, si je peux me permettre), je retourne au livre de Guy Penaud. Il raconte le procès et son ahurissant dénouement. L’accusé a pu, miraculeusement, s’adjoindre les services du plus grand – et de loin – avocat de ces années-là et des suivantes, sans doute même du XX° siècle et du nôtre jusqu’à maintenant (seul Éric Dupond-Moretti, je pense, peut regarder son fantôme dans les yeux) : Maurice Garçon. C’est grâce à lui, à son génie, qu’Henri poursuivra sa vie, libre, claquera la fortune de la famille en deux ans, se traînera crevard en Amérique du Sud, que Georges Arnaud écrira Le Salaire de la peur, sauvera la tête de Djamila Bouhired, se battra contre toutes les injustices et sera enterré au cimetière barcelonais de Cerdanyola, quarante-quatre ans après le verdict, sous son vrai nom et un seul mot, espagnol : « Henri GIRARD – ESCRITOR ».

De son écriture mauvais genre toujours maîtrisée et brillante, il décortique les événements, raconte son enquête, ironise sur le passé et sur lui-même et, par là-même, captive le lecteur qu’il tient en haleine malgré la longueur de ses hypothèses ponctuées de descriptions, dont il a besoin pour étayer ses théories. Le résultat est vibrant de vivacité, drôle et imagé.

L’avocat général est Bernard Salingardes, Procureur de la République à Périgueux. La partie civile, en l’occurrence Madeleine Soudeix, la fille de Louise [la cuisinière], est représentée par Bardon-Damarzid, avocat au barreau de Périgueux, assisté de Maître Chapoulaud. Tout le monde ici est du coin. Quand Maurice Garçon pénètre dans la salle, c’est comme si Maurice Chevalier arrivait pour chanter au mariage de la cousine Paulette, ou comme si Gérard Depardieu acceptait d’interpréter l’ogre à la kermesse de fin d’année de la maternelle de Dylan. Sa réputation le précède, son physique intimidant l’accompagne.

Philippe Jaenada a également l’art de croiser ses différents romans, ce qui donne encore plus d’ampleur au récit. Avec La petite femelle en particulier, certaines comparaisons ne manquent pas de truculence. Ainsi de Maurice Garçon qui sauve Henri Girard en 1943 alors qu’il réclamera la tête de Pauline Dubuisson dix ans plus tard. Hasard dans le choix de ses sujets ? Peut-être, mais Jaenada ne le présente pas ainsi.

Vous l’aurez compris, j’avais déjà beaucoup aimé La petite femelle et, malgré une ressemblance dans la structuration du récit (ressemblance toute relative, dans la mesure où Henri Girard a longuement et pleinement survécu au procès contrairement à Pauline Dubuisson), je me suis régalée en lisant La Serpe. Il a reçu le Prix Renaudot 2017, amplement mérité.

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe Jaenada

L’art de perdre

Alice Zeniter

L’art de perdre

Flammarion/Albin Michel – 2017

 

Naïma, la trentaine, Française d’origine algérienne, se voit reprocher par un de ses oncles « d’avoir oublié d’où elle vient ». Le mépris occasionné par ces mots plonge la jeune femme dans une profonde perplexité qui va la conduire à raconter l’histoire de sa famille, de la jeunesse de son grand-père Ali en Kabylie jusqu’à sa propre découverte de l’Algérie, deux générations plus tard. Que s’est-il passé entre ces deux époques ? L’indépendance de l’Algérie, tout simplement. Ali, en raison des aléas de la vie, s’est retrouvé du côté des perdants ; c’est un harki.

Trois parties composent L’art de perdre. Trois parties, trois portraits : celui d’Ali le harki, le patriarche ; celui d’Hamid le fils aîné, qui avait dix ans en quittant l’Algérie ; celui de la fille de ce dernier, Naïma, née en France, à peine consciente de ses racines algériennes.

A travers ces trois personnages, Alice Zeniter démontre une évolution qu’elle présente comme inexorable : lorsque les harkis ont fui l’Algérie, le regard des autres (haine, mépris, ignorance) et le manque de reconnaissance de l’Etat français ont suscité une telle peur qu’ils se sont recrovillés sur eux-mêmes, à jamais. Ali ne racontera jamais l’Algérie à ses enfants. Hamid ne racontera jamais le pays de son enfance à sa femme. Quant à Naïma et ses sœurs, elles ne sauront rien de leurs racines. Les conséquences paraissent sans appel : Hamid est plus Français qu’Algérien, il a renié sa foi et sa culture, oubliant jusqu’à sa langue natale. Naïma, une génération plus tard, achève l’évolution amorcée par son père. Elle n’a pas « oublié d’où elle vient » comme le lui reproche son oncle ; elle ne l’a jamais su.

Je suis ressortie plutôt mitigée de la lecture de ce roman. De passionnant et brillant qu’il est dans sa première partie, il s’essouffle au fil des pages. Autant il décrit le destin d’Ali et condamne le gouvernement français de manière puissante et implacable, autant il manque de force pour décrire les états d’âme de Hamid. Quant à Naïma, son histoire est tout à fait plausible, certes, nous avons tous autour de nous des connaissances qui se savent descendre de… sans jamais avoir visité leur pays d’origine et les vagues cousins qu’ils y ont encore. Sauf que sa perte d’identité me parait trop rapide. Le couscous de Yema, la ribambelle d’oncles et tantes ont bercé son enfance. Son père, Hamid, est arrivé en France à un âge où la conscience est déjà vive. Peut-on perdre toute référence au passé familial, même empreint de la honte des harkis, dans ces conditions ? Negar Djavadi, dans Désorientale (Liana Levi, 2016) aborde le même sujet d’une manière plus crédible.

Restent les mots, magiques. Alice Zeniter pourrait être qualifiée de fille spirituelle de Sorj Chalandon tellement leurs styles se ressemblent. Seulement, chez Chalandon, la constance des sujets traités, d’une ampleur tragique du début à la fin des récits, hausse la beauté des mots. Chez Zeniter, le style imagé visualise parfaitement la dramaturgie de la première partie ; il est tellement moins utile à la suite que l’histoire en perd de sa force.

Ali a les yeux au niveau des bottes, les yeux au niveau des canons bien graissés, de la poussière volante, des corps sans volonté. Il entend des coups de feu, se force à penser qu’ils sont tirés en l’air. Il se risque à soulever la tête de quelques centimètres, dans l’espoir qu’il verra surgir le lieutenant-loup de la dernière fois. S’il a des guetteurs dans chaque mechta, il a dû être informé du passage des Jeep avant même que le village n’entende le bruit des moteurs… Et s’il se montre, Ali s’en fait la promesse, il ne le quittera plus, le suivra comme son ombre, tuera pour lui s’il le faut. Une nouvelle salve retentit, suivie de prières gémies, broyées entre les dents. Ali ferme les yeux et attend.

=> Quelques mots sur l’auteur Alice Zeniter

=> Chronique de T Livres ? T Arts ? sur L’art de perdre