L’amour après

Marceline LORIDAN-IVENS et Judith PERRIGNON

L’amour après

Bernard Grasset – 2018

 

Voici le troisième témoignage autobiographique de Marceline Loridan-Ivens, après Ma vie balagan (Robert Laffont, 2008) et Et tu n’es pas revenu (Grasset, 2015, coécrit avec Judith Perrignon).

Dans ces trois œuvres, elle décrit trois facettes différentes de son retour d’Auschwitz. Chaque roman est unique. Si Ma vie balagan évoque son combat politique, Et tu n’es pas revenu explique son impossibilité de reprendre la vie d’avant, lorsque la famille attend le retour du père, pas le sien. Dans L’amour après, l’auteure traite avec force le sujet de son émancipation sexuelle.

Incroyable bout de femme ! A l’âge de 89 ans, pétillante de malice, elle extirpe d’une valise, la valise d’amour comme elle l’appelle, les lettres enflammées qu’elle a reçues dans les années 1950. Avec un mélange de tendresse, d’humour et de brutalité, elle se souvient. La plupart de ses conquêtes de l’époque étaient des Juifs, rescapés des camps comme elle, ou pas. Ils lui ont tous servi d’alibi d’émancipation. Mais en ce qui concerne le plaisir physique, elle n’en a retiré aucun. Elle a été en effet incapable de jouissance pendant de longues années, conséquence directe de son vécu à Auschwitz. Il faut comprendre, et Marceline Loridan-Ivens l’explique fort bien, que dans les camps de concentration, le lâcher-prise conduisait à une mort certaine.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l’abandon. J’avais peur de l’abandon, c’était l’une des pires choses au camp, se relâcher, abandonner les luttes de chaque jour, flirter avec volupté vers l’idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n’attend plus que la mise à mort. Il m’a fallu faire taire la mauvaise voix en moi, celle qui parle la langue du camp, qui est chargée de son inhumanité, qui nous dédouble sans cesse, moi et bien d’autres qui ont connu le même sort.

Privée d’adolescence et de l’innocence des premiers émois amoureux, c’est adulte et meurtrie qu’elle se forge ses premières expériences, dans le seul but de désobéir à sa mère qui aimerait la marier et d’éprouver, encore et toujours, sa liberté.

Dans La vie après, elle raconte également les hommes qui ont marqué sa vie de femme. Celui qui n’a pas compté mais qui a réveillé son corps ; Francis Loridan, son premier époux, tendre échec qui l’éloignait des sphères intellectuelles. Et bien sûr Joris Ivens, son deuxième mari, avec qui elle a tourné tant de films documentaires.

Ce témoignage est aussi un prétexte pour évoquer l’époque – Marceline Loridan-Ivens ne serait pas elle-même, si elle n’évoquait pas ses combats. Elle raconte donc le milieu intellectuel qu’elle épouse, ses rencontres avec Georges Perec ou Edgar Morin. Elle évoque bien sûr ses combats politiques, l’Algérie en particulier. Et, à plusieurs reprises, elle parle de son amitié pour Simone Veil.

L’hommage à Simone est merveilleux, vibrant d’humanité.

A la mort de Simone, une amie m’a écrit d’Algérie, elle tenait à m’informer qu’un ancien détenu du FLN lui avait rendu hommage. Dans une tribune, Mohand Zeggagh a raconté tout ce qu’elle avait fait pour les Algériens emprisonnés, et il écrit même qu’il ne fut pas surpris d’apprendre alors que la protection au sein du gouvernement venait de deux anciens déportés des camps nazis. Mais ces mots-là, qui les a entendus ? Qui les a relayés ? Sont-ils audibles aujourd’hui ? Il faut répéter qu’une Juive survivante d’Auschwitz a tout fait pour sauver des femmes arabes de la torture et du viol. Il est là le sens de l’Histoire, et de l’humanité.

J’ai eu la chance inouïe de pouvoir rencontrer Marceline Loridan-Ivens dans le cadre du Grand Prix des Lectrices ELLE 2016. Je n’oublierai jamais l’aura que dégage cette petite femme d’un mètre cinquante à peine. Elle a écrit L’amour après deux ans après Et tu n’es pas revenu. Le récit montre à quel point sa fraîcheur intellectuelle reste intacte, même si son physique faiblit. Un chef d’oeuvre, à lire pour la beauté du texte et la lutte contre l’oubli.

=> Quelques mots sur l’auteur Marceline LORIDAN-IVENS

=> Quelques mots sur l’auteur Judith PERRIGNON

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Sans lendemain

Jake HINKSON

Traduction Sophie ASLANIDES

Sans lendemain

Editions Gallmeister – 2018

 

Quand on est femme en 1947, salariée d’une société de production de films de série B à Hollywood et qu’on a pour mission de vendre les films dans les états du Sud des Etats-Unis, la vie n’est pas facile. Pourtant, Billie s’en sort plutôt bien. Elle aime son métier, elle a assez de bagou pour convaincre les cinémas les plus reculés du pays. Tout va donc bien, jusqu’au jour où elle doit se rendre à Stock’s Settlement dans l’Arkansas. Dans cette ville, le bien et le mal sont régis par un prédicateur tyrannique et aveugle. Elle ne le sait pas, bien sûr, à son arrivée en ville. Elle ne sait pas non plus, au moment où elle le rencontre pour la première fois, qu’elle n’aurait jamais dû croiser son chemin.

Deuxième roman de Jake Hinkson que je lis, Sans lendemain ne possède pas le cynisme mordant de L’enfer de Church Street (Gallmeister, 2015). Le roman est plus noir, plus dur. Pourtant le premier roman de l’auteur américain n’était déjà pas des plus légers.

En plus de celui de Billie, Sans lendemain dresse le portrait de deux autres femmes. La première, Amberly, est la femme du pasteur. Elle vit sous la domination de son époux et rêve de changer de vie. La deuxième, Lucy, est celle dont le destin prête le plus au cynisme. Sœur du chérif de Stock’s Settlement, dans la réalité c’est elle qui porte l’étoile et le pantalon. Etrange destin que le sien, dans une petite ville aux mœurs reculées, à une époque où même dans une ville plus ouverte, le rôle de la femme est attendu au foyer ! Chacune des trois femmes, à sa manière, est émancipée. A l’aide des portraits de Billie, Amberly et Lucy, Jake Hinkson signe un roman féministe.

L’univers de l’auteur américain est particulièrement noir. En son centre, encore et toujours, on retrouve un ecclésiastique. Hinkson n’envisage pas de prêche religieux sans fanatisme. Ayant grandi dans cet environnement-là, comme il l’explique volontiers à ses lecteurs, il ne conçoit pas la pratique religieuse autrement qu’avec des répercussions négatives. Il n’y a pas d’humanisme dans la religion façon Hinkson, que rigidité et cruauté. L’Arkansas est un état suffisamment arriéré pour autoriser la mise en scène d’un homme d’église de cet acabit dans un roman.

Même si j’ai été intéressée par l’intrigue, j’ai regretté un développement psychologique des personnages sans réelle profondeur. Lucy, dont l’humanité se dévoile peu à peu au fil de l’histoire, est fade en comparaison avec les choix qu’elle fait. Amberly, tel un papillon, se révèle à un moment crucial de l’intrigue, mais quelque chose sonne faux dans son émancipation. Billie, enfin, pourtant la plus expérimentée des trois femmes, m’a surprise par son inertie lorsque des choix cruciaux s’offrent à elle. Le roman est pourtant analytique, on suit l’intrigue à travers les yeux de Billie. Pourtant il manque un quelque chose dans l’histoire, qui ne peut pas être mis sur le compte de l’époque.

Il n’empêche que Jake Hinkson signe avec ce polar une belle œuvre. Il prouve ses vastes connaissances de l’histoire du cinéma américain. On comprend sans peine l’admiration des femmes de l’époque pour Gary Grant ou Ingrid Bergman, les grands acteurs que Billie ne rencontrera jamais, elle qui n’exerce ses talents que pour vendre des films minables, les seuls que peuvent s’offrir les villes reculées des petits états américains. L’Amérique hollywoodienne, impitoyable, sépare le cinéma et son public en deux mondes distincts. Seul l’avènement de la télévision donnera accès aux grands films, des années plus tard, à toutes les familles.

=> Quelques mots sur l’auteur Jake Hinkson

Le cas singulier de Benjamin T.

Catherine Rolland

Le cas singulier de Benjamin T.

Editions Les Escales – 2018

 

Quels symptômes associez-vous à l’épilepsie ? Les crises ? Les risques d’asphyxie ? Les visions d’un passé vieux de soixante-dix ans ? Ah non, pas ce dernier ? Bizarre. Ça veut dire que vous n’avez pas rencontré Benjamin T. Ni en 2014, ni en 1944.

Car Benjamin oscille entre deux mondes, bien malgré lui, après avoir été intégré dans un protocole pour tester un médicament révolutionnaire. Il ne contrôle pas ses passages d’une vie à l’autre, au point que j’ai moi-même été de nombreuses fois prise littéralement par surprise lorsque Catherine Rolland opère ce basculement par le simple jeu des mots.

Pauvre Benjamin, mari, père et salarié malheureux en 2014, résistant courageux en 1944. Je me suis étonnée de mon empathie pour le héros, pour ses péripéties contemporaines que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, pour ses aventures pendant la Deuxième Guerre mondiale aussi. Au fur et à mesure de ma lecture, je me suis prise de passion pour sa vie passée. Ce n’est qu’un mirage, certes, mais tout de même, on veut savoir : le groupe de résistants réussira-t-il à atteindre la Suisse à travers les cols alpins enneigés ? Qu’adviendra-t-il de Benjamin et de son entourage, à l’une ou l’autre des deux époques ?

Deux histoires en une, donc. Le roman démarre lentement. Un peu trop lentement à mon goût et loin des promesses de la quatrième de couverture. J’ai même craint de m’ennuyer au début de ma lecture. Mais rassurez-vous, dès les premières visions de Benjamin, l’histoire s’emballe. Humour et beauté du texte sont au rendez-vous. Et là, il est difficile de lâcher le livre.

Catherine Rolland sait décrire. J’avais déjà remarqué son incroyable qualité narratrice dans Ceux d’en haut (Les passionnés de bouquins, 2014) et La solitude du pianiste (Les passionnés de bouquins, 2016). Milieu hippique, techniques musicales ou traversée périlleuse à travers les Alpes en plein hiver, l’auteure franco-suisse sait traiter ses sujets avec une telle aisance que le lecteur imagine qu’elle y a passé toute sa vie. Pourtant, elle n’a rien d’une éleveuse de chevaux -compositrice – nonagénaire !

Le cas singulier de Benjamin T., a également une portée philosophique que n’ont pas les autres romans que je viens de citer. Tout comme Voltaire, l’auteure s’interroge sur l’unicité de la destinée. Est-il possible d’influer sur les évènements, de changer l’ordre des choses ? Zadig ne naviguait pas entre deux mondes ; il n’est pas sûr que Benjamin le connaisse d’ailleurs, mais ils se posent tous les deux les mêmes questions. Vous ne connaitrez, comme de juste, le point de vue de l’auteure qu’en lisant ce beau roman !

Bravo à Catherine Rolland pour ce cinquième ouvrage, par lequel elle confirme son talent littéraire.

=> Quelques mots sur l’auteur Catherine Rolland

Persuasion

Jane Austen

Traducteur : André Belamich

Persuasion

Christian Bourgois Editeur – 1980

Première parution : 1818

 

Voici le cinquième roman de Jane Austen que je chronique, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de mon préféré.

Pourquoi Persuasion a-t-il pour moi une telle valeur ? L’intrigue a un intérêt limité. Le style de Jane Austen est moins mordant que dans Orgueil et Préjugés et beaucoup moins léger que dans Northanger Abbey. Alors quoi ? Histoire à la limite de l’ennui, écriture sérieuse, pourquoi donc cet engouement, le mien comme celui de nombreux autres lecteurs, pour ce roman ?

Plusieurs raisons à cela. Le style tout d’abord, comme toujours. Dans Persuasion, deux mondes sont décrits, la noblesse et son prestige, la richesse paysanne et sa simplicité. Anne Elliot, issue du premier milieu et attirée par le deuxième, se voit obligée de naviguer entre les deux. Discrète, effacée, elle doit composer en fonction des personnalités dont elle partage l’existence. Et Jane Austen la fait naviguer – nous fait naviguer – avec une telle aisance d’un milieu à l’autre que le réalisme en est époustouflant. Il arrive parfois qu’on ait envie de comparer un tableau de peinture à une photographie, à y rechercher les détails qui donnent envie d’admirer l’œuvre au titre de son réalisme. Persuasion, c’est exactement cela. Grâce à ses mots et la finesse de sa connaissance des caractères, Jane Austen nous fait pénétrer dans l’intimité de l’insipide Sir Walter Elliot, de l’égoïste Mary Musgrove ou de l’adorable couple que forment l’Amiral et Sophie Croft avec une telle perfection que je ressors systématiquement de la lecture de ce roman convaincue d’avoir tout juste quitté ces personnages pour les retrouver intacts le lendemain – dans la vraie vie.

Henri Plard, dans sa postface de Persuasion de l’édition 10/18, évoque l’amitié évidente que porte Jane Austen à « sa pauvre Anne ». L’empathie qu’elle ressent pour son héroïne est en effet décelable à chaque page du roman. Dans toutes ses œuvres, elle aime mettre en parallèle des caractères accomplis et d’autres moins glorieux ; elle s’en joue pour notre plus grand plaisir. Dans Persuasion, c’est l’abnégation et la douceur qui sont mis en avant. Il faudrait être bien insensible pour ne pas tomber sous le charme d’Anne Elliot. Personnellement, c’est l’héroïne de la romancière que je préfère.

Anne n’avait pas besoin de cette visite à Uppercross pour apprendre que le passage d’un milieu à l’autre, même distant de trois milles seulement, comporte souvent un changement total de conversations, d’opinions et d’idées. Elle n’y avait jamais séjourné auparavant sans en avoir été frappée ou sans avoir désiré que d’autres Elliot eussent, comme elle, l’avantage de voir combien inconnues ou inaperçues ici étaient les affaires qui, au château de Kellynch, étaient traitées comme étant de notoriété générale et d’intérêt public ; pourtant, avec toute son expérience, elle croyait qu’elle devait maintenant se résigner à sentir qu’une nouvelle leçon, dans l’art de connaître le néant que nous sommes hors de notre propre cercle, lui était devenue nécessaire ; car, arrivant comme elle le faisait, le cœur plein du sujet qui avait complètement absorbé l’une ou l’autre maison de Kellynch pendant plusieurs semaines, elle s’était certainement attendue à un peu plus de sympathie et de curiosité qu’elle n’en trouva, dans les remarques faites séparément, mais très semblables, de M. et Mme Musgrove : « Alors, Mademoiselle Anne, Sir Walter et votre sœur sont partis ; en quel endroit de Bath pensez-vous qu’ils se fixeront ? » et cela, sans beaucoup attendre la réponse, ou dans le commentaire des jeunes filles : « J’espère que nous, nous irons à Bath en hiver ; mais souvenez-vous-en, papa, si vraiment nous y allons, nous devons y choisir un beau quartier… Nous ne voulons plus de vos Queen Squares ! » ou dans la conclusion inquiète de Mary : « Ma parole, je serai bien arrangée quand vous serez tous partis prendre du bon temps à Bath ! »

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

Publié dans le cadre du challenge « cette année, je (re)lis des classiques – 2018

Le complexe d’Eden Bellwether

Benjamin Wood

Traduction de l’anglais (GB) : Renaud Morin

Le complexe d’Eden Bellwether

Zulma – 2014

 

Quand un jeune homme entre dans une chapelle, attiré par le son de l’orgue, et croise le regard d’une jeune fille tout à fait charmante, arrive ce qui doit arriver. Quand, dès les premiers jours de leur rencontre, le frère de cette jeune fille, l’organiste, lui donne explicitement l’autorisation de fréquenter sa sœur, l’intrigue prend de la profondeur, un malaise commence à se répandre. Qui est donc cet Eden, prodige musical, pour s’octroyer des droits sur les amours de sa sœur ?

Que de thèmes abordés dans ce roman ! Différences de classe, liens familiaux, thérapies alternatives, musique, folie, perversité…Je me suis rapidement laissée happer par l’histoire, malgré ma peur de lire un roman psychologique destiné à effrayer le lecteur, ce qui n’est pas mon style de lecture. Loin de là, Le complexe d’Eden Bellwether dose les différents sujets de telle manière que les scènes qui suggèrent la folie d’Eden sont amenées gravement, scientifiquement même, sans détails sordides. Benjamin Wood, pour décrire son personnage principal, s’est concentré sur ses passions et ses certitudes plus que sur ses accès de folie ; sur l’admiration et les doutes de son entourage plus que sur les pressions qu’il exerce sur eux.

En cela, et c’est un des intérêts de l’ouvrage, l’auteur pose la question des limites – jusqu’où peut-on aller dans une expérimentation – et de la prise de conscience de l’entourage – est-il raisonnable de laisser poursuivre une personne dans un sens qui semble éthiquement contestable. S’attachant aux croyances profondes du héros et non aux arcanes de sa stratégie, Le complexe d’Eden Bellwether traite donc, évidemment, de manipulation.

Mais il est impossible de résumer ce roman à ça. Le pan musical de l’histoire est essentiel. Il m’a fait penser à certains passages de Dr Faustus de Thomas Mann. L’analyse scientifique de la musique n’est pas aussi profonde que dans l’œuvre majeure de l’écrivain allemand, mais la passion dévorante d’Eden pour la musique baroque, l’utilisation qu’il en fait, ne sont pas sans évoquer le pacte que signe Adrian Leverkühn avec le diable. Chez Thomas Mann, le héros se damne pour la création musicale. Eden, lui, ne se damne-t-il pas pour prouver son génie en matière d’hypnose musicale ?

Thérapies alternatives ou médecine traditionnelle ? Ce sujet, pourtant essentiel, est traité avec moins de profondeur que les précédents. Il est en effet noyé dans les conflits familiaux ou la maladie dont souffrent les héros qui pourraient influer sur le cours de l’histoire, et qui pourtant ne le font pas, englués qu’ils sont dans leurs propres priorités ou dans la subjectivité de leur perception de la situation. Mais finalement, ce sujet n’est-il pas qu’un simple prétexte d’expérimentation pour Eden ? A ce titre, l’entourage du héros, tout comme le lecteur, sont dépassés par ce débat pour ne se concentrer que sur ce qu’ils en perçoivent.

Une chose m’a cependant cruellement manqué pendant toute ma lecture. En dehors d’Eden, sa sœur et le narrateur, les personnages sont peu décrits, leur personnalité quasiment absente. Ainsi, si certains amis d’Eden portent la voix du doute, d’autres, comme sa compagne, sont d’une fadeur surprenante. Aucun signe d’emprise d’Eden sur Jane. Aucun avis de Jane sur le comportement, ou l’évolution du comportement du héros. Je mets cette faiblesse sur le compte du premier roman et espère un développement psychologique des personnages plus équilibré dans l’avenir.

Prix du roman Fnac 2014.

=> Quelques mots sur l’auteur Benjamin Wood

Le Jour d’avant

Sorj Chalandon

Le Jour d’avant

Grasset, 2017

 

Raconter Sorj Chalandon et son style inimitable avec mes mots à moi ? C’est la troisième fois que je pratique l’exercice, c’est la troisième fois que je sens l’ampleur du fossé qui sépare mes prouesses narratives de celles du journaliste.

Raconter l’indicible. Sorj Chalandon sait le faire. Il a déjà tâté le terrain en expliquant l’Irlande et ses désolations (Retour à Killybegs, 2011) ou en s’invitant dans l’intimité de la violence d’un père envers son fils (Profession du père, 2015). Avec Le Jour d’avant, c’est la tragédie de la mine de charbon de Saint-Amé de Liévin le 27 décembre 1974 qu’il utilise comme sujet d’étude.

Une explosion dans la fosse 3bis endeuille quarante-deux familles. La mort de Joseph Flavent secoue son frère au point que quarante ans plus tard, il passe encore une grande partie de son temps dans le mausolée qu’il a construit au nom de Joseph et de ses collègues disparus. Va-t-il finir par pouvoir tourner la page ?

Ce livre se lit comme une plaie ouverte qui saigne abondamment. Etre mineur sonne comme une condamnation à mort. Mort souterraine ou asphyxie à petit feu au bout de quarante ans de loyaux services, quelle différence ? Un petit rappel historique sur l’avènement de la médecine du travail s’impose ici. C’est en 1946 qu’ont été nommés les premiers médecins du travail, dans l’objectif de dépister la silicose chez les mineurs dans le nord de la France. Cette maladie détruit les poumons au point de leur faire perdre leur capacité d’absorber l’oxygène. Il s’agit de la première maladie reconnue comme professionnelle en France. Cette reconnaissance avait pour objectif d’améliorer les conditions de travail des salariés. D’assainir l’air des mines afin de protéger leur santé. Fin 1974, dans la mine de Saint-Amé de Liévin, cet objectif a-t-il été atteint ? L’auteur, bien qu’il ne traite pas la question sous cet angle-là, semble penser que non. Ce qui a tué les quarante-deux mineurs de fond, c’est l’accumulation de poussière, l’absence de ventilation efficace, le non-respect de l’arrosage des couloirs et la course au rendement. Autant de dysfonctionnements qui ont permis l’explosion. Si les victimes avaient survécu, elles auraient succombé quelques années plus tard à la maladie.

Raconter l’indicible ? Dans ce roman, il s’agit de raconter ce qui se passe dans le cœur pétrifié de Michel Flavent, frère de Joseph, condamné par son père à venger la famille de toutes ses victimes de la mine. Ce roman crie la douleur de l’absence dans chaque mot. Des trois romans de l’auteur que j’ai lus, c’est le plus difficile à lire. Celui où la plaie est la plus à vif. Celui où le non-dit est aussi présent entre les lignes que les souffrances exprimées. Le rythme est lent dans la première moitié. Il faut prendre du temps pour digérer les informations. Puis arrive le moment de bascule où les évènements s’accélèrent. Le rythme des mots ne change pas, mais le rythme cardiaque du lecteur, si. L’horreur de la tragédie prend une autre dimension, plus intime, plus triste encore.

Dure et belle lecture, que celle de Le Jour d’avant. J’attends votre nouveau sujet avec hâte, Monsieur Chalandon.

=> Quelques mots sur l’auteur Sorj Chalandon

Glaise

Franck BOUYSSE

Glaise

La Manufacture des Livres – 2017

 

Voici le deuxième roman de Franck Bouysse que je lis, après Plateau (La Manufacture des Livres, 2016). Même éditeur, même atmosphère de la campagne reculée. Epoque différente, en revanche.

Dans Glaise, Franck Bouysse quitte le polar pour écrire un roman noir. Sur fond de Première Guerre mondiale, il met en scène un village dans le Cantal. Que dis-je, un village… Un hameau, deux ou trois fermes tout au plus, pas suffisamment éloignées du centre du village pour que la factrice ne puisse monter à pied et remettre aux habitants les missives annonciatrices de mauvaise nouvelle. Les femmes, les vieillards et les enfants / adolescents restent seuls dans les fermes pour s’occuper de survivre. C’est difficile. Ça l’est encore plus lorsque des parentes débarquent de la ville avec l’intention de s’installer, faute de pouvoir survivre seules. Elles ne sont pas paysannes, elles ne savent donc rien faire. Elles ne sont pas bienvenues, mais comment refuser ? Surtout si la fille est jeune et jolie.

L’ombre de la guerre flotte sur le roman, menaçante. Elle frappe les vivants au hasard, engendre souffrance et deuil chez des hommes et des femmes déjà meurtris par la vie. La dureté du quotidien n’a pas de limite. Toute trace de beauté dans ce monde sinistre fait tâche. L’amour ? L’émerveillement, l’ouverture au monde des adolescents ? Aucune marque d’émerveillement n’a droit de séjour. Franck Bouysse se plait à créer de l’insécurité dans les rares moments qui permettraient aux uns ou aux autres de souffler un peu. C’est un monde impitoyable qu’il décrit.

Je ne peux pourtant pas dire que j’ai été envoutée par ce roman. Le style de Franck Bouysse est aussi sobre et emprunté que dans Plateau. S’il est adapté au désespoir et à la lenteur du temps, il me semble manquer de flamboyance pour décrire la découverte de l’amour que se porte les jeunes héros. J’ai essayé, pendant ma lecture, de me mettre à la place des deux adolescents, de leur soif de beauté et de chair dans le monde brutal auquel ils sont confrontés. Tant que la haine ne s’immisce pas entre eux, n’est-ce pas de rêves et d’émerveillements que leurs yeux doivent être imprégnés ? Ce n’est pas ce que j’ai ressenti à travers ces pages. Il me manquait la chaleur dans leurs étreintes.

Il n’empêche que Franck Bouysse sait décrire des atmosphères rurales. Il est rare de lire sur le monde des taiseux et des solitaires. C’est tout à l’honneur de Monsieur Bouysse de les mettre en valeur.

=> Quelques mots sur l’auteur, Franck Bouysse