Samedi 6 mai, Espace Culturel Leclerc de Bourg en Bresse – anecdote de dédicace

Une maman s’arrête devant notre table avec ses deux enfants (fille et garçon). Henri, mon éditeur, lui présente Quatorze appartements ; la lectrice hésite. Au fil de la conversation, il lui parle d’un autre roman publié par l’Astre Bleu, qui lui donne bien envie aussi. Elle décide de réfléchir et part dans les rayons.
Trois minutes plus tard, sa fille revient avec son porte-monnaie.         « Combien coûte le livre ? »                                                                                                                                 Elle n’a pas assez. Je suis prête à lui offrir le complément mais elle va chercher son frère.qui a son porte-monnaie sur lui. A eux deux, ils ont assez. Ils veulent offrir Quatorze appartements à leur maman pour la fête des mères !
Le garçon fait le guet pour déjouer l’attention de la mère. Pendant ce temps-là, j’écris une dédicace bien personnalisée. Puis Henri emmène la fille à la caisse avec mon roman. Tout se passe comme sur des roulettes.
Un quart d’heure plus tard, la maman revient avec le roman conseillé par mon éditeur sous le bras. Elle décide d’acheter les deux ! Je vois les enfants, affolés, dans son dos… La femme d’Henri leur fait un clin d’œil qui les rassure. J’explique le plus sérieusement du monde à la maman que pour la première fois de ma vie, je vais faire un refus de vente. Elle est interloquée, mais je résiste. Je lui offre en compensation un recueil de 3 nouvelles que j’aime offrir, au dos duquel il y a mon adresse FB et je lui dis que dans quelques jours, je pense qu’elle m’enverra un message.
Si elle a compris, elle ne l’a pas montré. En tout cas, ça a été un rayon de soleil dans ma journée !

Chaleur

Joseph Incardona

Chaleur

Editions Finitude – 2016

 

La Finlande est un pays assez peu connu, quand on y pense. Que savez-vous, par exemple, de ses festivals ? De son championnat du monde de porter d’épouses ? Du football en marécage ? Du lancer de botte ? Du championnat d’écrasement de moustiques ?

Chaleur, vous vous en doutez peut-être, n’évoque pas la météo d’Europe du nord ; pour se réchauffer, il faut chercher ailleurs. Le roman est consacré au championnat du monde de sauna. Cent-deux concurrents s’affrontent dans un sauna à 110°C. Celui qui tiendra le plus longtemps gagnera le titre. Les champions viennent de partout. Turquie, Russie, Finlande bien sûr… Joseph Incardona ne nous embarque pas dans une visite guidée de la Finlande. Il consacre tout le roman au chapiteau dans lequel se dresse le sauna et à l’hôtel où dorment les concurrents. Parmi eux, deux favoris dont il va décortiquer le mental et l’emploi du temps durant les quatre jours du tournoi : Igor le Russe, éternel second et Niko Tanner l’acteur de porno, vainqueur des trois derniers championnats. Qui va gagner la coupe, cette année ?

J’attendais beaucoup de ce roman, après avoir rencontré l’auteur invité de la librairie de mon quartier. Joseph Incardona a la parole facile, beaucoup d’humour. Il parle de son roman et de ses romans précédents (Derrière les panneaux il y a des hommes, par exemple, Grand Prix de littérature policière 2015) avec un enthousiasme communicatif. Ses héros sont hauts en couleur. Prenons Niko Tanner, dans Chaleur : son métier n’est pas banal, c’est le moins qu’on puisse dire ; Joseph Incardona a imaginé un personnage tout à fait unique, un acteur porno sur le retour qu’il suit dans son intimité. Un peu de voyeurisme ne faisant jamais de mal, j’avais envie de me délecter des affaires salaces promises par l’auteur et mes fantasmes. J’ai donc acheté le livre à l’occasion de cette rencontre.

Mais j’ai été globalement déçue… Je m’attendais à plus de croustillant, à un texte au vocabulaire truculent, un livre qui fait du bien à l’âme en quelque sorte. Le sujet s’y prête, si on y pense. Il faut être fêlé pour s’installer dans un sauna à 110°C et décider d’y rester plus longtemps que les autres. Les intrigues cocasses comme celle-ci sont propices à une histoire au goût doux et amer. L’auteur m’avait séduite dans la librairie, je m’attendais à retrouver son charisme entre les lignes du texte. Il y a de l’humour dans le roman, on ne peut pas dire qu’il n’y en a pas. Du sarcasme, du cynisme aussi. Du vocabulaire truculent également, oui, sinon le choix des personnages serait incompréhensible. Mais le tout est enveloppé dans une sécheresse de style voulue par l’auteur ; il souhaitait reproduire dans l’écriture la température et la sécheresse du sauna. Le style est donc sec, claquant. Hélas, trop technique à mon goût. Je me serais attendue, au contraire, à un style décalé, tout comme les personnages le sont.

Du coup, je me suis assez peu laissé emporter par l’histoire. Je suis restée au niveau des règles du championnat que Joseph Incardona rappelle à la dernière page du roman. Et je le regrette. Je ne sais pas ce qui restera dans ma tête de cette histoire dans quelques semaines. L’envie de retourner en Finlande, peut-être. Déjà pas si mal !

=> Quelques mots sur l’auteur Joseph Incardona

La porte

Magda Szabo

La porte

Traductrice : Chantal Philippe

Viviane Hamy, 2003

 

Après avoir tenté en vain de lire La porte en hongrois (style d’une richesse inouïe, trop pour moi qui ne pratique pas la langue au quotidien), j’ai acheté la version française dès sa parution. Depuis, le livre dormait dans ma bibliothèque. Il a fallu que j’entende récemment plusieurs éloges du roman pour que je me décide à le sortir des rayons. Je viens de le terminer. Si vous aussi, comme moi, vous avez La porte dans votre « PAL », extirpez le roman de sous la pile. Essuyez-en la poussière, installez-vous confortablement et ouvrez la première page. Prenez garde, vous allez lire un roman exceptionnel.

La porte est l’histoire d’une rue de Budapest dans les années 1980. Une rue, des immeubles, des petits commerces, des habitants et une concierge, Emerence. Quel âge a-t-elle ? Personne ne le sait, mais d’après les calculs de certains, elle est née aux environs de 1905. Elle mériterait de prendre sa retraite mais elle est infatigable. Elle trime du matin au soir. Elle balaie la neige, lave les escaliers, nettoie les appartements, fait la cuisine… Personne ne peut lui en imposer. C’est elle qui choisit ses clients, ses tarifs, ses horaires. Elle a ses codes de solidarité ; par exemple, elle transporte à longueur de journée ses « plats de marraine » pour nourrir les souffrants et les nécessiteux. C’est une fée, une divinité, un roc. Mais aussi une sorcière, un chien enragé. Un mystère.

Le roman tourne autour de la dualité entre deux femmes. La narratrice dont Emerence ne prononcera le nom qu’une seule fois au cours de nombreuses années de service, écrivain de talent, incarne l’intellectuel, le cérébral, la réflexion, le respect des conventions. Emerence, au contraire, c’est le pragmatisme même. Le bon sens paysan. Les seules valeurs qu’elle reconnait sont celles associées au travail physique. Tout le reste n’est que foutaise et hypocrisie. Elle ne se sent redevable que de ses propres lois. C’est dire si ces deux femmes sont différentes. Qui a raison ? Qui a tort ? Emerence méprise l’écrivain mais se dévoue corps et âme pour la femme. L’écrivain n’en peut plus des coups d’éclat d’Emerence, de son ingérence, pourtant la concierge lui est totalement indispensable. Au fur et à mesure du roman et de leurs affrontements, la vie d’Emerence va nous être dévoilée. Sa vie passée, mais aussi celle qui existe derrière sa porte hermétiquement close, dont elle interdit l’accès à tous, y compris à sa famille et ses amis.

Dans la Hongrie communiste des années 1980 pré-glasnost, l’ouvrier et le paysan avaient peut-être moins le vent en poupe que dans les décennies précédentes ou dans d’autres pays du bloc de l’Est, mais ils restaient le modèle de référence. Magda Szabo a-t-elle voulu faire incarner par ses deux héroïnes l’affrontement entre deux idéologies ? La porte est un portrait vivant de l’époque à un autre titre aussi : la rue est un village où tout le monde se connait. La solidarité y est naturelle, universelle. Tellement forte parfois qu’elle frise l’ingérence. J’ai connu ce mode de fonctionnement dans mon enfance, lors de mes visites chez mes grands-parents. S’il parait insensé aujourd’hui, c’est bien ainsi que la vie se déroulait à l’époque. Le système administratif, lui aussi, retombé depuis dans l’utopie, a fonctionné comme l’auteure nous le présente. En lisant ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher une certaine nostalgie pour un système qui, s’il a déraillé sur bien des points, a pourtant permis d’accompagner les petites gens. Magda Szabo en décrit cet aspect-là, l’humain, le charitable.

La porte est un de ces grands romans étranges qui marquent. Il ne donne aucune leçon de morale, il ne prône pas le rêve, il n’est vecteur d’aucune idéologie. Ses héros sont plus ou moins sympathiques. Pourtant, il est porteur d’une atmosphère à laquelle il est impossible de rester indifférent, derrière lequel des messages d’une profonde humanité sont distillés.

=> Quelques mots sur l’auteur Magda Szabo

Le poète de Gaza

Yishaï Sarid

Le poète de Gaza

Traductrice : Laurence Sendrowicz

Actes Sud, 2011

 

Un agent secret israélien spécialisé dans la découverte des projets d’attentat et l’interrogatoire un peu musclé de Palestiniens soupçonnés d’activisme terroriste se voit confier la mission de lier connaissance avec une auteure israélienne, Dafna. Il doit se faire passer pour un écrivain débutant qui souhaite se faire aider dans l’aboutissement de son projet littéraire. Ce n’est qu’une façade, bien entendu. L’objectif réel est de faire sortir Hani de la bande de Gaza, un grand poète atteint d’un cancer en phase terminale, le faire hospitaliser à Jerusalem et à travers lui, retrouver son fils, organisateur d’attentats kamikazes.

Tout comme dans Une proie trop facile (Actes Sud, 2015), l’histoire que raconte Yishaï Sarid n’est qu’un prétexte pour décrire la complexité de la société israélienne ; son armée dans Une proie trop facile, les rouages des services secrets dans Le poète de Gaza. Il se désespère de l’impossibilité à aboutir à un accord de paix entre deux peuples assoiffés de sang – sang de civils pour l’un, sang de terroriste, terreau de haine, pour l’autre. L’impasse semble totale, le désespoir immense, au point que malgré les idéaux qu’ils servent, bon nombre d’agents de services secrets finissent par péter un câble et commettre l’irréparable.

L’agent secret est le narrateur. Son nom n’est jamais prononcé ; c’est un monde souterrain que décrit Yishaï Sarid dans ce roman. La lourde implication personnelle qu’oblige cette charge est décrite en détails. Un agent des services secrets est partout : sur le terrain, dans les sous-sols sombres où ont lieu les interrogatoires, auprès des indics. Partout donc, sauf chez lui où il ne passe que sporadiquement. L’homme est un soldat. Son engagement professionnel conduit à l’inévitable destruction de sa vie privée. Personne ne peut en être surpris ; la sécurité des citoyens israéliens passe par le sacrifice de certains d’entre eux.

L’auteur pénètre les pensées intimes de l’agent secret. L’exécutant, pour être parfait, doit fonctionner en mode robot. Mais l’homme émerge peu à peu derrière le soldat ; l’homme est un robot pensant. Lorsqu’il sent ses certitudes s’ébrécher, l’acte de folie le guette. Les services secrets israéliens n’ont pas les moyens de gérer les états émotionnels. C’est une des failles su système, parfaitement décrite dans ce roman.

Yishaï Sarid, aborde également la troublante complexité palestinienne dans Le poète de Gaza. L’angle d’approche est plus simpliste, renvoie probablement l’auteur au monde intellectuel qu’il côtoie. Le vieil homme lettré du roman est un sage. Palestinien ou pas, c’est avec le détachement que permettent l’âge et l’annonce de la mort prochaine qu’il évoque sa vie passée. La méditation et la philosophie sont ses maîtres mots. Le terrorisme ne le regarde pas. Vu sous cet angle, derrière la lutte sans merci entre Israéliens et Palestiniens se profile une forme d’acharnement des forts contre les faibles. Il y a de quoi déstabiliser les plus endoctrinés !

Yishaï Sarid ne propose pas de solution. Après avoir milité en vain pour la paix, il n’en a peut-être plus à proposer. Lire ce roman, même si depuis son écriture le Moyen-Orient a sombré dans un chaos plus mondial et plus extrémiste encore, c’est mieux comprendre l’impasse dans laquelle se trouvent ces peuples obligés de vivre ensemble malgré eux.

=> Quelques mots sur l’auteur Yishaï Sarid

Désorientale

Négar Djavadi

Désorientale

Editions Liana Levi – 2016

 

Nous faisons connaissance avec Kimiâ, jeune Iranienne exilée à Paris, à l’hôpital Cochin, dans le service des inséminations artificielles. Tandis qu’elle attend son tour un tube de sperme à la main, elle se souvient de son enfance à Téhéran et raconte son histoire familiale ; à travers elle, c’est l’histoire de l’Iran du XIX° siècle à aujourd’hui que l’auteure nous présente.

Alternant pensées personnelles sur la procréation assistée et saga familiale, Négar Djavadi nous entraîne dans un Orient aux multiples facettes. Car l’Iran ne doit surtout pas être réduit à la folie islamique que condamne Betty Mahmoudi dans Jamais sans ma fille. En un petit siècle, ce pays est passé de l’ère des gros propriétaires influents possédant harem à la dictature laïque des Chah (la dynastie Pahlavi a duré 53 ans, de 1925 à 1979) puis à la monstrueuse dictature des Ayatollah qui sévit encore aujourd’hui. Négar Djavadi ne se contente pas d’un descriptif géopolitique ou d’une accusation des civilisations occidentales qui ont vendu des armes sous le manteau ; elle dresse un portrait social du pays, haut en couleurs. La mentalité des Iraniens n’a pas évolué avec le régime politique en place. La famille est et a toujours été, un mot sacré entre tous, malgré les tensions inter-individus. L’unité familiale dépasse largement le cercle de papa, maman, enfants. Chez les Iraniens, un cousin au deuxième ou troisième degré est accueilli n’importe quand, les bras grands ouverts. Il suffit qu’il appelle ; il lui est inutile de rappeler les liens familiaux, puisque tout se sait, puisque la mémoire est vivace et l’hospitalité sacrée.

L’Iran, un pays où les femmes restent cloîtrées chez elles et les hommes sont les seuls à subvenir aux besoins de la famille ? C’est peut-être vrai aujourd’hui, dans l’Iran des Ayatollah, sous le joug de la terreur. Ce n’est pas vrai des Iraniens avant la révolution islamiste, ni des Iraniens en exil aujourd’hui. Dans Désorientale, Négar Djavadi dresse un portrait qui ne semble en rien caricatural, d’un couple au fonctionnement tout à fait différent. Où la liberté des femmes est le maître mot.

J’ai eu quelques difficultés à entrer dans l’histoire, tellement les mélanges d’époques, les non-dits et les troubles de l’héroïne narratrice rompent la limpidité de l’intrigue. Mais comme d’un chapitre à l’autre, la construction reste similaire (et une fois comprise, elle devient logique et attendue), je me suis totalement investie dans le déroulement des évènements. Et ils sont nombreux, complexes et douloureux, comme l’est le destin de ce pays tiraillé entre l’Occident opportuniste, l’Irak voisin et l’Islam intégriste qui tous convoitent le pétrole sans se préoccuper du devenir de la population ballotée.

Ce roman est magnifique. Un bilan équilibré sur l’Iran du XX° siècle. De quoi contrebalancer toutes les lectures faciles, musée des horreurs islamistes. Le peuple persan n’a pas oublié qui il est et n’est pas prêt de l’oublier.

=> Quelques mots sur l’auteur Negar Djavadi

19 mars 2017 – Salon du Livre de Nantua 2017

Une semaine après mon premier bain de foule, me voici à nouveau derrière une table, dans une salle double de celle de Garnerans puisque soixante-dix auteurs sont attendus aujourd’hui. Éliane et Henri, mes éditeurs de l’Astre Bleu sont présents, tout comme Martial Victorain, auteur ; je ne suis pas lâchée seule dans la nature, pas encore. Ouf ! La famille n’est pas au complet, mais les inscrits sont regroupés. Petite unité qui fait chaud au cœur.

En amont du salon…

Un grand merci aux organisateurs et à la Médiathèque de Nantua pour toute l’organisation !

L’esprit du salon est en harmonie avec ma philosophie de vie. Éric Mériau, un poète lyonnais, a besoin d’un chauffeur pour l’emmener à Nantua. Les organisateurs lui donnent mes coordonnées, pour le cas où je pourrais le covoiturer. Si je peux ? Un grand oui tout de suite ! J’aime le partage, j’aime les échanges. Ce matin, je suis donc allé chercher mon nouvel ami à son domicile et nous avons eu le plaisir de faire la route ensemble. Nous évoquons nos passions, nos écrits, notre métier (celui qui nous fait vivre, disons). Comme Éric est intarissable et que je suis bavarde, nous atteignons le lac de Nantua à la vitesse de la lumière. L’Espace André Malraux n’est plus qu’à quelques centaines de mètres.

Mon souci principal en déchargeant la voiture est de savoir si je sors mes appartements en trois dimensions ou pas. Son attrait auprès des enfants n’est plus à prouver après le Salon du livre Garnerans 2017, mais Quatorze appartements s’adresse aux adultes ! J’hésite. C’est l’observation des autres stands qui me décide : la plupart de mes coauteurs sont plus expérimentés que moi. Avec mon unique roman, je fais piètre figure. Je dois meubler mon espace ; je sors donc la maison. Un peu de Patafix s’impose pour redresser une chaise, fixer le tapis, positionner un personnage à l’emplacement d’origine. Ma trousse de réparation est dans le sac à dos. Je gère.

Je termine mon installation vers 9 h 35, dans une salle encore relativement vide. Éliane et Henri arrivent vers 9 h 45. Bisous de bienvenue, inspection des lieux. Je me suis placée où ? Je montre fièrement mon aménagement. Henri fait la moue. En pro des salons, il sait, lui, que j’ai été installée dans un virage et que ce n’est pas bon. « Les gens regardent toujours leur droite. Il y a un grand alignement de tables en face de toi et au milieu d’elles, le stand d’une libraire dynamique. Les gens ne vont pas s’arrêter chez toi. Tu dois te déplacer. » Et il me désigne une table vacante à sa gauche. Ah, l’expérience ! L’emplacement ne semble attendre que mes appartements. Je prends mes affaires et je déménage.

C’est parti !

10 h 15. Première visite. Une femme attirée par l’immeuble en carton s’arrête pour l’observer. « Pas mal ! » Sourire sympathique et elle poursuit son chemin. Je dois vraiment trouver une astuce pour assurer une transition entre la maison et le roman. Ou alors, écrire douze romans dans les mois qui viennent et remiser la maison au placard tout en remplissant mon espace.

10 h 30. Première dédicace, premier fou rire avec les éditeurs. Je crois un instant que la lectrice part avec mon ouvrage sans avoir payé. Ce n’est pas vrai, bien sûr, mais dans l’émotion du moment, je n’ai rien vu des transactions financières. Pour un peu, je la rattrapais par la manche de son pull et lui faisais les gros yeux. Je me suis arrêtée à temps !

Brèves de comptoir

Mon objectif ici n’est pas de faire un compte-rendu détaillé. Je vais plutôt relater les quelques événements qui m’ont marquée au cours de cette journée riche en échanges.

Une femme me raconte une expérience de voisinage toute récente et douloureuse. Sa tante vient de décéder d’un AVC. Son attaque a eu lieu au cours d’une nuit, la semaine dernière. Aucun voisin ne s’est inquiété le lendemain de ne pas voir ses volets s’ouvrir comme d’habitude. La nièce, seule, s’est alarmée le surlendemain comme la vieille dame ne décrochait pas son téléphone. Trop tard. Vous imaginez bien que cette lectrice est particulièrement sensible aujourd’hui à la thématique de solidarité traitée dans Quatorze appartements et qu’elle est repartie avec les aventures de Véronique dans son sac.

Une autre personne passe d’abord au stand où Henri présente l’ensemble des ouvrages de L’Astre Bleu. Elle s’arrête ensuite face à Martial puis devant moi. Nous discutons, elle achète. Avant de partir, elle fait un clin d’œil à Henri « Elle a plus d’arguments que vous ! ». Fou rire, salutations, vœux de belle lecture. Le visiteur d’après est convaincu, au contraire, par les arguments de l’éditeur. On n’est jamais trop de deux pour présenter les mérites d’une création !

Un homme s’arrête. Je lui vends les qualités du roman. Il place aussitôt les mains devant lui, sur la défensive ; me stoppe dans mon élan publicitaire. « Je ne lis jamais ! » Ah bon ? Je regarde autour de lui. Pas d’enfants (sinon ma maison serait prise d’assaut). Pas d’autre adulte à proximité immédiate. Je n’ai pas besoin de le questionner, il s’explique de lui-même. « Je suis poète. J’aime venir dans les salons pour offrir mes textes. » Et le voilà qui pose une chemise rouge sur ma table, l’ouvre et en sort toute une série de productions qu’il me présente. Il m’en offre quelques-unes. Comme il m’y autorise, j’en reproduis ici deux différentes et j’en profite pour remercier leur créateur, Laurent Benzacken.

Une institutrice est en extase devant la maison de Playmobils. « Il faut que j’en construise une avec mes élèves ! Je peux la prendre en photo ? » J’accepte volontiers, mais en contrepartie je lui tends le livre et lui demande de lire la quatrième de couverture. Nous ne sommes pas dans un musée du jouet, tout de même ! Elle s’exécute avec grâce. Elle n’achète pas, mais je tiens là mon argumentaire pour accrocher les parents qui ne font que suivre leurs enfants. Le prix à payer, désormais, pour admirer mon immeuble ? Prendre deux minutes pour découvrir la présentation du roman. N’est-ce pas raisonnable ?

Une magnifique surprise m’attend en milieu de journée. Des amis chers, Raphaëlle et Pierre, surgissent soudain devant moi tout sourire. Ils sont venus de Lyon exprès. Je suis tout émue. Nous allons au bar boire un café. Ils ne font vraiment que l’aller-retour (en décapotable, s’il vous plait). Visite du stand. Éliane prend volontiers quelques photos pour immortaliser l’instant. Ils repartent en laissant un rayon de soleil dans mon cœur.

Vers 15 h, le salon se remplit. Des gens passent, semblent intéressés, s’éloignent, car ils arrivent juste et souhaitent se faire une première idée de tous les livres avant de choisir. Certains reviennent. Chouette !

Un homme s’arrête, visiblement ennuyé, à notre stand. Quelqu’un aurait-il du scotch ? Ses lunettes sont cassées, il ne veut pas perdre la petite vis. Henri cherche. Pas de scotch. L’homme ne sait pas quoi faire. Brusquement, une lumière s’allume dans ma tête. Et la Patafix ? Je propose ma solution, il l’accepte tout de suite. Il prend un bout de pâte et me réclame en sus une feuille blanche. Je n’en ai pas, je n’ai que mon cahier. « Je ferai avec. Passez-le-moi. » J’obtempère, sans bien en saisir la raison. Lorsqu’il s’est éloigné, Éliane me glisse à l’oreille. « C’est Roger Brunel ! » Mon regard doit être particulièrement éloquent, parce qu’elle poursuit son explication. « Tu sais, le célèbre dessinateur de BD humoristiques ! C’est un des invités phares du salon. » Vous l’aurez sans doute compris, ce monsieur m’est totalement inconnu… Depuis je me suis renseignée sur internet. Né en 1944, Roger Brunel est auteur de bandes dessinées et s’est spécialisé dans les pastiches humoristico-érotiques et les albums de dessins d’humour sur des thèmes de société. Il a obtenu le Grand Prix Saint-Michel en 1981 à Bruxelles pour ses Pastiches. Merci Wikipédia. Sur la feuille de mon bloc, il m’a dédicacé un beau visage féminin. Il m’autorise à le reproduire dans mon compte-rendu de salon, le voici donc.

Fin de journée

La journée tire à sa fin. Denier lecteur, dernière dédicace, juste avant la fermeture. Je suis fatiguée. Je rejoins Éric Mériau et nous rentrons sur Lyon.

Merci pour votre patience !

Les naufragés de la salle d’attente

Tom Noti

Les naufragés de la salle d’attente

Paul & Mike – 2016

 

Amis désireux d’un peu d’introspection, méfiez-vous des cabinets de psychologues dont les fenêtres donnent sur une voie de tramway. Il pourrait vous arriver des bricoles. Croyez-en l’expérience de François, Hervé et Gabriela ! Le hasard et un accident de tramway les enferme ensemble dans la salle d’attente de Monsieur et Madame Vignier, psychologues, pendant de longues heures. Ils n’ont rien en commun. Dans la vraie vie ils s’ignoreraient. Dans l’obligation de la cohabitation, leurs langues se délient.

Tom Noti a choisi, pour écrire ce magnifique huit-clos, une structure en roman-chorale. Compte-tenu du sujet et du faible nombre de personnages, j’ai craint au début le rythme régulier que peut impulser ce type de construction. C’était sans compter sur le talent de l‘auteur. Dès les premiers chapitres, il adapte le style d’écriture à chacun des héros. Qu’ils parlent d’eux-mêmes ou de leurs compagnons d’infortune, leur finesse, leur arrogance ou leur épuisement est unique. En dehors de ce cabinet médical, Gabriela, Hervé et François ne vivent pas dans le même monde, n’emploient pas le même vocabulaire pour désigner les mêmes choses. Dans cet espace confiné qu’ils ne partageront que quelques heures, seule la bienséance et un semblant de courtoisie oblige les plus volubiles à brider leurs épanchements, les plus introvertis à s’exprimer. Le roman s’en trouve allégé, drôle même. L’auteur se tient à cette construction du début à la fin du récit, malgré l’évolution évidente des personnages et les affinités qui finissent par se développer entre eux.

Chacun d’entre eux (comme nous tous, d’ailleurs, c’est ce que le personnage d’Hervé insinue) est porteur d’une histoire complexe qui influe sur son équilibre et sa relation à l’autre. La déposition de cette histoire entre les mains d’un tiers permet d’avancer. Les psychologues ne seraient-ils qu’un prétexte à l’introspection ? Je ne sais si ces professionnels partageraient le point de vue de Tom Noti, mais dans Les naufragés de la salle d’attente, l’intimité de circonstance, la tension voire l’agressivité sont autant de vecteurs qui conduisent chaque personnage à vider son sac… en public ou en soi-même.

Je me suis terriblement attachée aux personnages de cette histoire drôle et amère. Ils sont plus vrais que nature, avec leurs phobies, leurs souffrances cachées, leur arrogance et leur lâcheté. Le confinement les fragilise, fissure leur carapace et en tant que lecteur, j’ai assisté à la naissance de trois fragiles papillons avec un indicible émoi. Car c’est bien de ça qu’il s’agit. D’une seconde naissance. Aucun des héros ne va quitter indemne cette salle d’attente. Qu’ils aient atterri là volontairement ou pas, ces quelques heures les changent et le lecteur, voyeur, assiste à ces métamorphoses.

Il y a certains romans qu’on regrette de fermer, tant leur dernière page nous fait quitter leur atmosphère avec regret. C’est ce qui m’est arrivé, lorsque j’ai dû laisser filer Gabriela, Hervé et François loin de moi. Ils vivent quelque part du côté de Grenoble mais je ne les connaîtrai jamais. A moins que Tom Noti ne pense à écrire une suite à leurs aventures, du côté d’un pneumologue, par exemple !

=> Quelques mots sur l’auteur Tom Noti

=> Un autre blog a chroniqué ce roman : La toile cirée