Fortunae – De pourpre et de cendres…

FortunaeChloé Dubreuil

Fortunae – De pourpre et de cendres…

L’Harmattan, 2016

 

Si vous aimez l’histoire, si vous rêvez de connaître de l’intérieur l’Europe du III° siècle, alors je vous recommande Fortunae.

Les empereurs Carin et Numérien ne sont plus. Dioclès leur succède, mais la passation du pouvoir n’est pas aisée ; le nouvel empereur a des réformes en tête, ce qui ne plait pas à tous les patriciens. Pendant ce temps, Albius Flaccus Ravilla, jeune romain verrier, se voit brusquement vendu comme esclave par son oncle qui doit éponger ses dettes. Il échoue dans le domaine du clarissime Titus Volutianus Tertius auquel il doit deux années de sa vie. La fille de celui-ci, Aleydis, secrètement convertie au christianisme, tombe amoureuse d’Albius et espère s’unir à lui à sa libération.

Le lecteur suit l’histoire de l’Empire romain à travers l’histoire de ces différents personnages, auxquels il faut ajouter Svenhild, ancienne disciple d’une prêtresse franque devenue muette et, loin de Rome, Atuo le gaulois qui s’engage dans un groupe de brigands, les Bagaudes.

Quel lien les unit les uns aux autres ?

A l’aube de son déclin, l’Empire tremble sur ses fondations. Ses frontières sont difficiles à garder, au sein des peuples soumis gronde la révolte. Les luttes pour le pouvoir, dans toutes les strates de la société, sont sans pitié. La mort rôde. Elle fait peur, elle est une compagne fidèle sur laquelle chaque individu sait devoir compter, qu’il soit patricien, homme du peuple, esclave, gueux des provinces soumises ou soldat.

Si les luttes de pouvoir ont traversé les siècles et passionnent tout autant nos générations actuelles que celles de nos ancêtres, certaines difficultés inhérentes à l’immensité d’un pays de l’Antiquité n’existent plus aujourd’hui. A commencer par la communication. Chloé Dubreuil a fait un immense travail de recherche pour écrire Fortunae. Le lecteur découvrira la vie de Saint-Sébastien avant qu’il ne soit transpercé de flèches, apprendra les remèdes d’antan pour panser les blessures, aura une vision de la résistance à la souffrance de nos ancêtres, ira à la rencontre des Bagaudes… La minutie des détails est fantastique. A l’aide d’un vocabulaire riche, presque technique, Chloé Dubreuil s’est attachée à reconstituer un univers qui projette le lecteur deux mille ans en arrière. J’ai vu dans le développement des différents personnages un réel intérêt historique. En revanche, mise parfois en difficulté face à un vocabulaire difficile, j’aurais apprécié un lexique à la fin de l’ouvrage : il m’aurait permis de mieux comprendre la finesse de certains détails que je ne suis pas sûre d’avoir savouré à leur juste niveau.

La lecture de Fortunae pendant mes années lycée m’aurait aidée à saisir l’âme de cet empire et les difficultés de le maintenir à flot. A proposer à nos lycéens latinistes ?

=> Quelques mots sur l’auteure Chloé Dubreuil

=> Autre avis sur Fortunae – de pourpre et de cendres… : Mes promenades culturelles

 

 

Dans le café de la jeunesse perdue

dans-le-cafe-de-la-jeunesse-perduePatrick Modiano

Dans le café de la jeunesse perdue

Gallimard, 2007

 

Paris, 1960. Un café, Le Condé. Des habitués viennent y passer le temps, jouer aux cartes ou discuter, surtout la nuit. Il y a Zacharias, Ali Cherif, la Houpa et les autres. Et il y a Louki.

Ils ne sont pas étudiants, pourtant ils ont élu domicile dans ce bistrot du quartier des écoles. On ne sait pas bien ce qu’ils sont, d’ailleurs. En dehors des cafés de Paris, ils ne sont que des ombres. Louki plus que tous les autres.

Patrick Modiano dresse le portrait de cette jeune femme à travers le prisme de plusieurs personnages : l’étudiant de l’Ecole des mines en marge des habitués du Condé, le mari abandonné, l’amant et Louki elle-même.

Chaque regard témoigne de la fragilité d’une jeunesse sans avenir, d’une éternelle fuite en avant, sans retour possible. D’Auteuil à Pigalle, de Neuilly au Quartier latin, le roman nous entraîne dans le dédale des rues parisiennes ; ce sont des rues sombres, nimbées d’une épaisse couche de nostalgie.

Cinquante ans plus tard, ces rues ont bien changé. Patrick Modiano l’évoque, d’ailleurs. Le Condé a disparu à jamais, à sa place se trouve à présent une maroquinerie de luxe. Que reste-il de ceux qui ont aimé Louki dans le passé ? Dans le café de la jeunesse perdue porte bien son nom.

« Un jour que je sortais avec Louki de la station de métro Mabillon – un jour de novembre vers six heures du soir, la nuit était déjà tombée – elle a reconnu quelqu’un assis à une table derrière la grande vitre de La Pergola. Elle a eu un léger mouvement de recul. Un homme d’une cinquantaine d’années, au visage sévère et aux cheveux bruns plaqués. Il nous faisait presque face et lui aussi aurait pu nous voir. Mais je crois qu’il parlait à quelqu’un à côté de lui. Elle m’a pris le bras et m’a entraîné de l’autre côté de la rue du Four. Elle m’a dit qu’elle avait connu ce type deux ans auparavant avec Jeannette Gaul et qu’il s’occupait d’un restaurant dans le IX° arrondissement. Elle ne s’attendait pas du tout à le retrouver ici, sur la rive gauche. »

=> Quelques mots sur l’auteur Patrick Modiano

=> Autre avis sur Dans le café de la jeunesse perdue : Du temps pour lire

Ils savent tout de vous

Ils savent tout de vousIain Levison

Ils savent tout de vous

Liana Levi, 2015

 

Snowe est un petit flic du Michigan. Un jour, il découvre qu’il peut lire dans la tête des gens. Si ça le surprend, ça l’amuse aussi. En tout cas, il est bien décidé à en profiter pour obtenir de l’avancement et pour draguer.

Denny est condamné à mort et attend son heure dans une prison de l’Oklahoma. Il est télépathe, lui aussi. Il se sert de son don pour gagner au poker. Autant vivre mieux, tant qu’il est encore temps !

Terry, une spécialiste de la télépathie, travaille dans une agence de sécurité proche du FBI. Elle a besoin de Denny, le temps d’une négociation à l’ONU qui ne doit pas rater.

Ils savent tout de vous est un thriller humoristique, dans lequel le lecteur se laisse embarquer avec plaisir. Je me suis faite plusieurs fois piégée, pour ne pas dire brutalement secouée, par des page turner auxquelles je ne m’attendais pas, mais pas du tout, malgré l’histoire assez limpide. Trop peu de polars à mon actif, trop naïve aussi, pour anticiper les effets de surprise bien construits que nous a réservés Iain Levison.

Sur fond de chasse à l’homme, l’auteur pose dans son roman la question du bienfondé de la cyber sécurité. S’il en décrit les avantages évidents, il n’hésite pas à dénoncer les perversions du principe et des manipulateurs. Qui manipule qui, d’ailleurs, entre le personnage qui détient les rênes du pouvoir et celui qui est traqué ?

Si ce polar est agréable à lire, il m’a tout de même laissée sur ma faim quant à certaines thématiques qui manquent de profondeur. Impossible de les détailler ici sans dévoiler l’intrigue, ce qui serait dommage. Disons simplement que Terry, personnage énigmatique, aurait mérité d’être plus étoffée, tout comme d’autres, secondaires dans le roman, mais dont le rôle est important et sur lesquels je me serais bien volontiers attardée. Le réseau de surveillance des citoyens, à l’origine de tout ce qui arrive aux héros de ce roman, est à peine effleuré. C’est probablement ce qui m’a le plus manqué.

=> Quelques mots sur l’auteur Iain Levison

Gertrude Bell – Archéologue, aventurière, agent secret

Gertrude BellChristel Mouchard

Gertrude Bell – Archéologue, aventurière, agent secret

Tallandier, 2015

 

Tâche difficile que celle que s’est imposée Christel Mouchard, d’écrire la biographie de Gertrude Bell. Pour cela, il fallait se plonger dans la vie de l’aventurière et avoir une solide connaissance du Moyen-Orient d’hier de d’aujourd’hui.

Christel Mouchard semble toute désignée pour cette œuvre monumentale. Anciennement journaliste pour un magazine d’histoire, depuis une vingtaine d’années elle se consacre à l’exploration de la vie de grandes voyageuses. Synthétiser en 300 pages la vie et l’œuvre de Gertrude Bell n’est pas une chose aisée. Christel Mouchard y arrive, cependant, avec un certain talent.

Née en 1868, fille d’un richissime industriel britannique, rien ne destine Gertrude Bell à mener la vie hors du commun qu’elle a vécue. C’est son goût pour les études, son extrême intelligence et sa pugnacité qui va éloigner Gertrude du mariage et la faire fuir à l’étranger. En tant que touriste, pour commencer, à travers une vingtaine de pays. Mais elle ne reste jamais oisive. Apprenant au fur et à mesure les langues des pays qu’elle traverse, elle consacre ses journées à s’imprégner des cultures qu’elle fréquente et à épaissir son portefeuille de relations mondaines, politiques et scientifiques, sans se douter de l’impact qu’auront sur son destin ses capacités à organiser, accueillir, converser, fouiller et voyager en Moyen-Orient. Miss Bell se crée rapidement une telle réputation que dans chaque endroit qu’elle traverse, elle est surnommée la Reine du Désert, ou encore la Khatun. De Bagdad à Constantinople en passant par Bassorah et Jérusalem.

Christel Mouchard puise dans l’innombrable correspondance de Gertrude Bell pour raconter son histoire et celle du Moyen-Orient à l’époque de la fin de l’Empire Ottoman. Sa correspondance familiale, librement consultable sur internet, contient des analyses détaillées de ses aventures, ses découvertes archéologiques et des intrigues politiques dont elle a été un des rouages essentiels. Ils évoquent en revanche peu ses états d’âme, tant elle s’est protégée vis-à-vis de sa famille. Deux autres correspondances d’importance fondamentale sont consultables, dans les universités de Newcastle et Durham en Grande Bretagne. Celles-ci dévoilent d’autres parties de la personnalité de Gertrude Bell, pour reconstituer le puzzle dans sa globalité.

La biographie traîne en longueur à certains moments. J’ai été gênée par la construction artificielle du récit : un chapitre sur Bell en tant qu’exploratrice, un chapitre sur ses missions secrètes… Il est pourtant évident que toutes ces époques se croisent. Comprendre les différents épisodes sur lesquels s’est construite la réputation de la Khatun semble cependant indispensable pour comprendre le personnage. Car enfin, quelle Anglaise du XIX° siècle aurait pu devenir une des plus grandes expertes de l’Orient, précédant Lawrence d’Arabie de quelques années, sans avoir voyagé, fouillé, négocié, bravé les interdits comme elle a su le faire ? La scène suivante caricaturée par son beau-frère pourrait-elle avoir lieu aujourd’hui ? « Le dessin […] représente une femme accroupie sur un tapis, de dos, coiffée d’un casque colonial, sa jupe ample arrangée en corolle autour de ses hanches. Elle agite les mains manifestement pour accompagner une explication éloquente qu’écoutent avec une attention soutenue des hommes assemblés en demi-cercle dont la nationalité est aisément reconnaissable à leur costume : un Turc, un Africain, un Chinois, un Arabe, un Grec, un Russe. »

Gertrude Bell avait deviné les déchirements du Moyen-Orient que nous observons impuissants aujourd’hui. Une manière pour nous d’en tenter une approche est de lire Gertrude Bell – Archéologue, aventurière, agent secret.

=> Quelques mots sur l’auteur Christel MOUCHARD

Une vie entière

une vie entièreRobert Seethaler

Une vie entière

Sabine Wespieser Editeur, 2015

 

D’habitude, j’aime les romans contemplatifs. Je me laisse volontiers embarquer par l’histoire, pour peu que l’écriture, le contexte ou le portrait psychologique m’apporte quelque chose.

Dans Une vie entière, nous suivons tout le long de sa vie Andreas Egger, orphelin, bâtard, né en Autriche dans les années 1900, mort dans le même village environ soixante-quinze ans plus tard. Egger est malmené dans son enfance par le fermier qui le recueille, finit par se rebeller et quitte la ferme pour gagner son pain en se louant dans le village pour les travaux de force. Il finira par devenir bûcheron dans une grande compagnie métallurgique qui fabrique les premiers pylônes dans la montagne.

La première moitié du roman retrace l’enfance d’Egger et sa vie de jeune adulte, jusqu’au jour funeste d’un évènement fatal vers ses 35 ans. J’ai bien aimé cette première partie et la description de l’activité bûcheronne, des dangers associés au métier et la modestie des moyens de prévention qui existaient à l’époque. Il faut lire, par exemple, le déroulement de l’accident qui coûte un bras à Gustl Grollerer pour comprendre les risques immenses que couraient ces hommes dépourvus de protection sociale.

Dans la deuxième moitié d’Une vie entière, l’auteur raconte les années de guerre, le retour d’Egger au village vers 1950, sa reprise des petits travaux pour survivre. Robert Seethaler survole ces différents évènements sans s’arrêter à aucun d’entre eux. Le style est sobre, efficace, mais dénué de toute émotion. Est-ce parce qu’Egger, un taiseux par excellence, veuf, n’aime personne et n’est aimé de personne ? En tout cas, je n’ai pas compris l’intérêt de cette deuxième partie. J’ai cherché des messages et je n’en ai pas trouvé. Pour dire le vrai, j’ai même décroché de l’histoire.

Une vie entière est un roman sur la solitude et l’indifférence, le courage physique des hommes et l’ardeur au travail. Robert Seethaler ne prend pas partie. S’il décrit des faits, c’est de manière schématique, trop synthétique, ce qui m’a laissée sur ma faim. J’ai bien regretté, après une première moitié prometteuse.

=> Quelques mots sur l’auteur Robert Seethaler

La vérité sur Lorin Jones

La vérité sur Lorin JonesAlison Lurie

La vérité sur Lorin Jones

Rivages, 1989

 

Polly Alter, 39 ans, reçoit une bourse du musée où elle travaille pour écrire une biographie sur une peintre décédée vingt ans plus tôt, Lorin Jones. Fragilisée par son divorce récent, elle ne peut s’empêcher une vive sympathie pour cette femme dont elle a l’impression d’avoir emboîté le pas : née dans la même ville, peintre elle-même, passionnée par le génie de son modèle, il y va jusqu’à leur surnom qui ne différait dans leur enfance que par une seule lettre : Polly / Lolly.

Afin de se libérer du temps pour enquêter et écrire, Polly envoie son fils adolescent quatre mois chez son père. Elle invite en parallèle sa meilleure amie Jeanne à venir s’installer chez elle. Jeanne, lesbienne et féministe, a une vision bien arrêtée sur la destinée tragique de Lorin Jones : si la peintre n’a pas eu de son vivant le succès qu’elle méritait, c’est que les hommes influant de son milieu étaient bien décidés à lui mettre des bâtons dans les roues. A commencer par Garett Jones, critique d’art et premier mari de Lorin. Ou Jacky Herbert, le galeriste. Mais est-ce si sûr ? Polly Alter est décidée à interviewer toutes les personnes encore vivantes qui ont connu Lorin, afin de découvrir et d’écrire la vérité sur Lorin Jones.

Sur fond de féminisme, Alison Lurie critique le milieu de l’art new-yorkais des deux époques où se joue l’intrigue : les années 1960 et les années 1980. Le lecteur est propulsé du monde féminin de Polly dans le monde masculin de Lorin avec le même bonheur. Plus l’enquête de Polly avance, plus ses idées s’embrouillent. Chaque protagoniste a sa propre vérité sur Lorin Jones. Famille, critiques, collectionneurs, l’intérêt de chacun diffère quant au contenu de la biographie à écrire. Entre manipulation et passion, quelle sera la version la plus crédible aux yeux de Polly ?

Ce thriller psychologique est un fascinant témoignage du monde artistique de New-York de la deuxième moitié du XX° siècle. L’auteur dénonce avec beaucoup de subtilité le machisme de ce milieu, dans lequel sans les hommes, les femmes ne peuvent pas percer. En parallèle, elle dresse un tableau particulièrement cynique des milieux féministes. Le lecteur ne peut pas s’empêcher de grincer des dents et de s’interroger : finalement, est-ce si certain que l’homme est le plus grand des manipulateurs ? Le sexe des individus y est-il pour quelque chose ?

La vérité sur Lorin Jones fait partie des romans dont la justesse psychologique traverseront toujours les époques, sans jamais vieillir. Il a reçu le Prix Femina 1989.

=> Quelques mots sur l’auteur Alison Lurie

Les derniers jours de nos pères

Les derniers jours de nos pèresJoël Dicker

Les derniers jours de nos pères

Editions De Fallois, 2012

 

Connaissez-vous le SOE, les services secrets britanniques pendant la Deuxième guerre mondiale ? Je ne connaissais pas, jusqu’à la lecture des Derniers jours de nos pères. Le SOE recrutait et formait des agents secrets pour les envoyer dans les pays en guerre. Souvent natifs de ces pays, ils parlaient parfaitement la langue, se coulaient aisément dans la population par totale maîtrise des coutumes et de la culture locale. Une partie de la résistance française est passée par les centres de formation du SOE, parallèles aux organisations de la Résistance conduites par le Général de Gaulle.

Dans son premier roman, Joël Dicker, aujourd’hui écrivain de grand renom grâce à La vérité sur l’affaire Harry Québert couronné de nombreux prix, raconte sous une forme presque documentaire l’aventure du SOE, à travers l’histoire d’une quinzaine de recrues de la section F consacrée aux missions françaises. En Grande Bretagne, Pal, Claude, Gros, Laura et les autres subissent quatre mois de formation impitoyable dans des centres spécialisés avant d’être envoyés en mission. Sabotage, contre-espionnage, propagande noire, ils sont affectés selon leur spécialité aux différents métiers des services secrets, aux quatre coins de la France.

Fiction ou documentaire ? Les deux et aucun. J’ai été très intéressée par ce roman qui m’a beaucoup appris sur l’organisation et la structuration des services secrets et de la résistance. Je suis pourtant restée sur ma faim : le sujet est abordé de manière assez générale, avec peu de détails sur les difficultés concrètes du terrain, probablement pour laisser de la place à la romance. Quant aux héros, Joël Dicker s’est attaché à décrire leurs états d’âme avec beaucoup de finesse. C’est le moral qui permet aux agents secrets de tenir le coup dans la clandestinité. Constamment recherchés par la Gestapo, ils ne peuvent déjouer les pièges qu’en maîtrisant leur peur. Pourtant, les caractères sont brossés de manière trop grossière. Certains évènements sont tirés par les cheveux, comme si l’auteur avait voulu introduire du piment dans son histoire, sans réussir vraiment à rendre ces épisodes crédibles.

Les derniers jours de nos pères pose une question essentielle et c’est en cela que le livre est fort. De quelle étoffe est fait un héros ? Au nom de la patrie, est-il héroïque de laisser son propre père mourir de désespoir ? La guerre est destructrice, sans aucun doute. Au retour de la paix, les jeunes patriotes seront canonisés par l’Europe entière. Mais leurs fantômes, ces vies qu’ils auront brisées pour sauver le monde de la servitude, ne les lâcheront jamais. Quelle facette de ces résistants est la plus héroïque ? Celle de l’homme ou celle du soldat ?

=> Quelques mots sur l’auteur Joël DICKER

Syngué sabour – Pierre de patience

Syngu--SabourAtiq Rahimi

Syngué sabour – Pierre de patience

P.O.L. Editeur, 2008

 

Syngué sabour est plus qu’un roman, c’est  cri de rage.

Le titre évoque la pierre de patience, celle à qui l’on peut tout raconter, au risque de la faire éclater à force de confidences. C’est le nom qu’une femme choisit de donner à son mari, réduit à un long souffle régulier sur son matelas de fortune après avoir reçu une balle dans la nuque deux semaines plus tôt, au combat. Nous sommes en Afghanistan ou ailleurs, dans la maison du djihadiste grièvement blessé.

Contrainte de le soigner à force de collyre dans les yeux, de gouttes instillées à l’aide d’un tuyau de fortune et de noms de Dieu invoqués à coup de chapelet, l’épouse est à la fois intimidée, dévouée, apeurée, enragée. Elle éloigne ses enfants, choie son mari et lui parle. Enfin.

Atiq Rahimi dévoile dans ce merveilleux huit-clos l’intimité des femmes afghanes. Derrière la domination masculine existent des moyens de résistances qu’aucun homme, ni père, ni frère, ni époux ne peut deviner. La bestialité des hommes n’y change rien. Les femmes restent maîtresses de leur vie, malgré leur innocence, malgré leur emprisonnement.

Syngué sabour, c’est un hymne à la femme, à sa capacité de rébellion et à sa détermination. C’est une caméra fixée dans un coin d’une pièce, qui filme avec la même précision les terribles confidences féminines, l’araignée en train de tisser sa toile, le voleur en flagrant délit, le chapelet qui s’égrène, l’adolescent en mal d’amour et le souffle régulier, seul lien qui retient encore l’homme à la vie.

Syngué sabour a reçu le Prix Goncourt 2008.

=> quelques mots sur l’auteur Atiq RAHIMI

Ce coeur changeant

ce coeur changeant Agnès Desarthe

Ce cœur changeant

Editions de l’Olivier, 2015

 

Ce cœur changeant est le quatrième roman d’Agnès Desarthe que je lis. Comme à chaque fois, dès les premières lignes je suis happée par son style, dont je me délecte même d’avance tellement il me semble unique.

Le premier chapitre du roman donne le ton. On dirait du Maupassant. René de Maisonneuve, lieutenant français, obéit aux ordres paternels et rend visite à une famille danoise qui a une fille à marier. Trude Matthisen, la mère, se console de la perte de quatre de ses enfants plusieurs années plus tôt, en se gavant des sucreries à longueur de journée. Elle est devenue tellement obèse que les déplacements lui deviennent presque impossibles. Le père a choisi l‘alcool pour oublier. Kristina, livrée à elle-même, sans éducation, a libéré ses instincts. Son comportement est plus animal qu’humain. Tout ne semble que folie, outrancier, à la limite de la bestialité dans ce premier chapitre. Kristina est belle, elle convient à René qui la voit précipitée dans ses bras sans rechigner. Le contrat de mariage est d’ailleurs intéressant, lui aussi.

Ainsi est scellé leur destin. Quelques mois plus tard naît Rose, leur fille.

Rose est malaimée par sa mère qui l’abandonne. Son père ne sait pas comment s’occuper d’elle. À vingt ans, elle décide de partir seule à Paris. On est en 1909.

Plus innocente qu’une oie, la jeune fille passe de protectrice en protecteur durant ses premières années parisiennes. Elle frôle la mort par malnutrition, devient esclave de femmes ou d’hommes qui profitent d’elle. Son romantisme exacerbé la protège pourtant du désarroi, probablement aussi de la folie, jusqu’à ce qu’elle atterrisse chez une lesbienne féministe auprès de qui elle va enfin ouvrir les yeux sur la vie, sur sa vie.

À travers les yeux candides de Rose, le lecteur découvre le Paris bohème des années 1910 à 1930. Le salon de sa compagne Louise est empli d’acteurs et de poètes avant-gardistes, hommes ou femmes. Ce cœur changeant, allusion à un poème de Guillaume Apollinaire, en est une apologie. Qui est Rose ? Où va-t-elle ? Les évènements et les rencontres vont finir par l’aider à comprendre ce qu’elle veut et à se fixer un but.

Agnès Desarthe sait laisser le lecteur imaginer les sensations qu’elle effleure à peine de sa plume, sans les nommer.

« Elle ébouriffait [ses cheveux], les faisait gonfler les déployait, les déroulait, les pressait, les tirait. Chaque millimètre de peau chahutée depuis les racines s’irriguait de caresses, le crâne de Rose ondoyait et coulait, vibrait et s’alanguissait, la fontanelle ouverte comme une seconde bouche, les tempes écartées, la nuque molle. »

Le texte est baroque, sublime. Les images vibrantes d’intensité.

Roman d’apprentissage version femme, Ce cœur changeant est un hymne au romanesque. Une écriture divine. Un roman à la fois philosophique et historique.

Il a reçu le Prix littéraire du « Monde » 2015.

=> quelques mots sur l’auteure Agnès Desarthe

Oliver ou la fabrique d’un manipulateur

OliverLiz Nugent

Oliver ou la fabrique d’un manipulateur

Editions Denoël, 2015

 

C’est sur un homme froid, cynique et violent que s’ouvre ce polar irlandais. Oliver frappe sa femme Alice et l’abandonne à moitié morte dans la maison. Quelques mots sur leur vie conjugale et pour présenter le décor. Il s’agit d’un couple d’artistes étroitement liés dans leur création. Elle est douce et patiente, il est calculateur et insensible. Elle a un frère attardé mental qu’Oliver fait placer en institution malgré son épouse. Il la trompe régulièrement et ce sans aucun état d’âme. Ca commence bien.

Il s’agit d’un roman chorale. Ce sont les autres qui racontent Oliver, en alternance avec sa propre narration. Barney, l’homme à qui il a volé Alice. Mickaël, le frère de Laura, une liaison de jeunesse. Madame Véronique, une viticultrice du bordelais qui accueille chaque été des saisonniers étrangers pour les vendanges. D’autres personnages se succèdent, tous pour accabler Oliver.

L’intrigue tourne autour de deux périodes cruciales : l’abandon d’Olivier durant son enfance et le basculement de nombreuses vies durant l’été 1973. Que s’est-il donc passé ?

Les clichés sociaux se mêlent aux explications faciles, dans un semblant de thriller psychologique où l’intrigue elle-même n’est pas crédible. Oliver est présenté comme un homme meurtri dès l’enfance. Son père n’en a jamais voulu et subvient à peine à ses besoins vitaux. Une enfance malheureuse pour expliquer le monstre ? Voilà une thèse bien osée, novatrice et constructive ! Je ne suis pas experte, mais il me semble qu’au XXI° siècle, ce type d’explication est dépassé. Tout individu majeur est responsable de ses actes. D’ailleurs, Oliver abandonné par son père est entouré d’autres adultes bienveillants, comme le père Daniel, à l’internat, régulièrement évoqué dans le roman. Il n’a aucune excuse.

L’écriture de Liz Nugent est remplie de clichés. Sur la largesse d’esprit du résistant des premières heures pendant la Seconde guerre mondiale, la souffrance des homosexuels Irlandais des années 1970 (ne parlons pas des prêtres), la culpabilité du demi-frère qui ne sait pas comment entreprendre Oliver, quand il découvre leur lien de famille… Quant au dernier chapitre, il est cousu de fils blancs. L’intrigue est pitoyable jusqu’à la dernière ligne. Même la qualité de l’écriture pêche, mais peut-être s’agit-il uniquement d’une traduction qui laisserait à désirer.

Vous l’avez sans doute compris, je n’ai pas été convaincue par ce roman et ne le conseillerai pas.

=> Quelques mots sur l’auteur Liz NUGENT