Les mains bleues

Les mains bleuesCollectif d’auteurs et Christophe Martin

Les mains bleues

Editions Sansonnet – 2001

 

L’usine Levi Strauss de La Bassée (Nord) a fermé ses portes le 12 mars 1999. 541 salariés sont licenciés. Un an plus tard, Christophe Martin, scénariste, contacte les ouvrières et leur propose de participer à un atelier d’écriture. Sous son animation, elles pourront raconter leur usine et leur vie, dans des textes qui seront transposés au théâtre par la suite. 25 anciennes ouvrières se prêtent au jeu.

Les mains bleues est l’admirable fruit de ce travail. Ce petit recueil d’une centaine de pages se déguste, littéralement. Dans une retenue pleine de dignité, les couturières racontent leur quotidien, les dures journées de travail, la rémunération à la tâche, les contredames, les amitiés, les connivences, le racisme et bien d’autres choses encore. Ces femmes qui ne se savaient pas écrivains ont produit une véritable anthologie du monde du travail. Derrière les mots, on entend tourner les machines, piquer les aiguilles, grincer les articulations douloureuses.

Les mains bleues donnent à réfléchir sur les conditions de travail et de vie des couturières. Femmes actives, épouses et mères, elles sont sur tous les fronts. Si les machines d’aujourd’hui sont plus sécures que celles d’hier, les risques professionnels restent toujours aussi nombreux. L’emploi se fragilise.

Un film a été tiré de leur histoire (Olivia Burton, 2001).

Dans la chaleur de l’été

dans la chaleur de l'étéVanessa LAFAYE

Dans la chaleur de l’été

Belfond – 2016

 

Floride, 1935. Trois communautés se partagent l’espace dans la petite ville de Heron Key : les blancs, les noirs et les vétérans de la Première Guerre mondiale. Ces derniers, à qui le gouvernement a refusé une prime pourtant promise, se sont installés là pour participer à un immense chantier de construction. Leurs conditions de vie sont déplorables et les autochtones les rejettent. C’est le 4 juillet, jour de la fête nationale, en pleine période de ségrégation et de lynchages. Heron Key ne sait pas encore que dans quelques heures, un des ouragans les plus violents de l’histoire va anéantir la ville.

La description des conditions météorologiques est une véritable prouesse. Le lecteur est littéralement soufflé par le vent, trempé par la pluie, balayé par les vagues. Il n’a qu’une envie, c’est d’hurler aux personnages imprudents de rejoindre au plus vite les abris qui ont fait leur preuve par le passé.

On peut regretter en revanche quelques faiblesses dans l’intrigue. Sur fond historique, c’est une romance qu’a écrit Vanessa Lafaye. Les héros positifs sont désignés dès les premières pages. La survie de certains n’est due qu’à des évènements difficilement crédibles. La psychologie des individus est peu fouillée et ce n’est pas la force du roman.

S’il faut lire Dans la chaleur de l’été, c’est pour les rappels des conditions sociales et technologiques des années 1930. On ferme le livre profondément troublé par une époque qui ne peut pas se glorifier d’humanisme, même pour lutter contre la mort qui ne choisit pas ses victimes.

Merci à l’édition Belfond et à l’opération Masse Critique de Babelio pour m’avoir permis de découvrir ce roman.

=> Quelques mots sur l’auteur Vanessa Lafaye

Fernand – Un arc-en-ciel sous la lune

FernandMartial VICTORAIN

Fernand – Un arc-en-ciel sous la lune

L’Astre Bleu Editions – 2013

 

Fernand, soixante-seize ans, ferme définitivement la porte de sa maison pour s’installer au Perce-Neige, une maison de retraite en Lozère. C’est la solitude qui le pousse à cette décision. L’accueil qui lui est réservé et l’interrogatoire médical qu’il subit le surprennent un peu. Il faut dire que Fernand est bien portant, n’a jamais pris un médicament de sa vie et n’a pas l’intention de commencer. Par ailleurs, il possède un don pour déjouer les maladies, ce qui n’est pas au goût de tout le monde, à la maison de retraite.

Couronné par le prix Claude Favre de Vaugelas 2016, Fernand est un livre d’une belle portée sociale. La question de l’accompagnement des personnes âgées y est clairement posée. Les familles assurent-elles leur part de responsabilité ? Le personnel soignant ne serait-il pas trop prompt à gaver les vieux de traitements chimiques ? Martial Victorain dénonce avec virulence le commerce de la vieillesse, manne financière s’il en est. Il rappelle et hélas il semble nécessaire de le faire, que la première maladie des vieux est le désespoir et l’abandon, mieux guéris avec un peu d’attention et d’amour qu’avec tous les cachets au monde.

Ce livre d’une grande fraîcheur où chaque petit vieux est doté d’un surnom charmant est à recommander à tous les soignants. Et d’une manière générale, aux humains qui ont encore la chance d’avoir en vie des parents âgés à entourer.

=> Quelques mots sur l’auteur Martial Victorain

Mémoires de porc-épic

mémoires de porc-épicAlain MABANCKOU

Mémoires de porc-épic

Editions du Seuil – 2006

 

Si vous ne connaissez pas la vie des porc-épic, c’est le moment de combler vos lacunes. Alain Mabanckou vous fera découvrir une facette peu ordinaire de ces mammifères.

Le porc-épic de Kibandi n’est pas n’importe qui. Il s’agit de son double nuisible. Vous ne savez pas ce qu’est un double nuisible ? Alors de deux choses l’une. Soit vous êtes un blanc et les blancs sont connus pour ne pas prendre au sérieux la vie africaine, soit vous êtes un noir qui a vécu en Europe et là c’est encore pire, car vous avez désappris la vie africaine. Posez donc les livres de blancs et retrouvez l’authenticité de l’Afrique à travers ce conte congolais raconté par un porc-épic à son ami le baobab.

Il est impossible de poser ce livre une fois commencé. D’une part parce qu’Alain Mabanckou a fait la grève des majuscules et des points dans son manuscrit, pour mieux traduire la logorrhée du porc-épic. D’autre part parce que le récit est vivant, haletant, humoristique, d’une grande fraîcheur enfin, surprenante si l’on se rappelle qu’il évoque les meurtres perpétrés par Kibandi de son vivant. Une petite centaine, rien que ça.

Alain Mabanckou a signé avec ce roman un livre d’une grande sensibilité. On en oublie d’être cartésien. La magie devient une évidence. Notre logique de blanc vole en éclat, et c’est avec délice qu’on accepte cette nouvelle règle de jeu.

Mémoires de porc-épic a été couronné du Prix Renaudot 2006.

quand le jour se levait [amédée] s’asseyait au pied d’un arbre, lisait des livres épais écrits en tout petit, pour la plupart des romans, oh tu n’as à coup sûr jamais vu un roman, personne n’est venu peut-être en lire un à ton pied, tu n’auras rien perdu, mon cher Baobab, mais pour simplifier les choses et ne pas te polluer l’esprit, je dirai que les romans sont des livres que les hommes écrivent dans le but de raconter des choses qui ne sont pas vraies, ils prétendent que ça vient de leur imagination, il y en a parmi ces romanciers qui vendraient leur mère ou leur père pour me voler mon destin de porc-épic, ils s’en inspireraient, écriraient une histoire dans laquelle je n’aurais pas toujours le meilleur rôle et passerais pour un anomal aux mauvaises mœurs

=> Quelques mots sur l’auteur Alain Mabanckou

Au revoir Man Tine

Au revoir Man TineMérine CECO

Au revoir Man Tine

Ecriture – 2016

 

Man Tine est tout un symbole. Il représente la Martinique des années 1980, empreinte de traditions et de contradictions que le progrès et la technologie tendent à gommer. Il est un homme parmi les autres, peut-être un peu volage, patriarche en devenir. Il est une femme maîtresse, organisatrice des évènements familiaux, gardienne de l’histoire et de la gastronomie du pays.

Au revoir Man Tine est un recueil de douze nouvelles empreintes de nostalgie, à travers lesquelles l’auteur immortalise ses souvenirs. La Martinique évolue, inexorablement. Pourtant, les expéditions à l’épicerie du village, les virées familiales dans le Nord, les émissions radio rythmant la journée constituaient pour les enfants des années 1980 un socle aussi solide que le chef de famille et son épouse, respectés et choyés par tous leurs descendants, qu’ils résident au pays ou en métropole.

J’ai été séduite par les tranches de vie évoquées entre ces lignes. La narratrice est souvent une enfant d’une dizaine d’années, intelligente, littéraire, fine observatrice du monde qui l’entoure. Elle n’est jamais nommée, les autres personnages non plus, d’ailleurs, ou rarement. Mérine Céco a choisi de peindre le portrait d’un pays à travers des exemples génériques. A l’aide d’anecdotes d’un grand réalisme, elle transmet aux lecteurs d’aujourd’hui et de demain le souvenir d’une époque révolue, d’une langue en perdition.

Merci à Babelio, à l’opération Masse Critique et aux éditions Ecriture pour ce livre !

Il faudra […] prévoir pour le plat de résistance : ce qui se conserve le mieux et qui est en même temps copieux. Les hommes mangent bien. Il faudra les nourrir suffisamment parce que les chauffeurs, c’est eux, même si toutes les femmes ont le permis. La discussion s’engage, animée, entre celles qui pensent qu’une salade de riz suffit largement (ce sont surtout les épouses métropolitaines de la famille, venues en vacances, qui plaident en ce sens) et les autres, qui estiment qu’il faut respecter la tradition et partir avec des cantines chargées de haricots rouges, dombrés et fricassées de poulet.

=> Quelques mots sur l’auteur Mérine Céco

Electre à la Havane

Electre-a-la-havane-S-HD-300x460 (1)Leonardo PADURA

Electre à la Havane

Editions Métailié – 1998

 

Quatrième livre de Leonardo Padura à mon crédit, après Hérétiques, L’homme qui aimait les chiens et Passé parfait. Je n’ai pas respecté l’ordre chronologique de la création artistique de cet immense auteur, mais c’était peut-être pour rendre hommage à celui qui, dans ses écrits, aime jongler avec les époques, qui sait ?

Dans ce troisième polar du cycle des quatre saisons après Passé Parfait et Vents de Carême, le lecteur retrouve avec bonheur l’inspecteur Mario Conde. La même nostalgie imprègne les 256 pages de ce roman ; les amitiés indéfectibles sont plus vivaces que jamais. Voici une satire sociale d’une grande intensité pour traiter d’un sujet de fond, la répression de l’homosexualité dans Cuba des années 1970 à 1990.

Leonardo Padura dénonce sans compromis le régime totalitaire et assiste aux désillusions de la population à coup de rhum et de musique. Ses romans sont des marqueurs de la civilisation cubaine des années Castro, espérons-le, révolues à jamais. A lire et à relire.

Essayant en vain de dégager son esprit des préjugés – j’adore les préjugés, et je ne supporte pas les pédés – le Conde traversa le jardin et gravit les quatre marches du perron, pour appuyer sur la sonnette qui dépassait comme un mamelon au-dessous du numéro 7. Il la caresse deux fois, puis recommença l’opération, car il n’entendit pas la sonnerie. Alors qu’il s’apprêtait à appuyer de nouveau, hésitant entre le timbre et le heurtoir, il se sentit comme assailli par l’obscurité derrière la porte qui s’ouvrait lentement, laissant apparaître le visage pâle du dramaturge et metteur en scène Alberto Marquès.

– De quoi m’accuse-t-on aujourd’hui ?

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo Padura

Plateau

plateauFranck BOUYSSE

Plateau

La Manufacture des Livres – 2016

 

Bienvenu dans la Creuse. Je n’y suis jamais allée et je ne sais pas si l’image qu’en donne Plateau est fidèle. Une chose est certaine, Franck Bouysse sait dépeindre des ambiances. Fermes isolées, forêt et lande, population vieillissante, légendes familiales, les ingrédients sont réunis pour poser une histoire de taiseux.

Car Plateau, ce n’est rien d’autre que ça. Virgile, Karl, Georges et Judith sont unis dans leur incapacité à évoquer le passé ou à se confier. Le temps est figé et le restera tant qu’aucun élément extérieur ne les obligera à sortir de leur carapace. Mais alors, les bouleversements émotionnels seront tels qu’ils perdront le contrôle, jusqu’à déposer les armes.

Le style adopté par Franck Bouysse pour développer son histoire, à la fois sobre et emprunté, transcrit habilement la raideur du quotidien et les chamboulements intérieurs des personnages. Le vocabulaire m’a rendu parfois la lecture un peu difficile, mais j’ai fini par m’y faire. Il serait intéressant de comparer l’écriture de ce roman à ses autres écrits (Grossir le ciel, 2016 (poche), Oxymort, 2014 (poche), Noire Porcelaine, 2013 (poche)…) : le style est-il voulu spécifiquement pour Plateau, ou est-ce une marque de fabrique de l’auteur ?

Après maintes hésitations, elle se décide à pénétrer dans une boutique. Peu à l’aise au début, elle finit par se détendre. Détaille un portant sur lequel sont suspendus des jeans. Trouve sa taille et entre dans une cabine d’essayage. Passe le vêtement, sort et se regarde dans une glace en fronçant les sourcils. Georges ne sait que faire de lui, à regarder où elle n’est pas, se raccrochant aux autres clientes qui défroissent leur image sous de petites trahisons colorées.

=> Quelques mots sur l’auteur, Franck Bouysse

Se retenir aux brindilles

se retenir aux brindillesSébastien FRITSCH

Se retenir aux brindilles

Editions fin mars début avril – 2012

 

Ariane a 38 ans. Fuyant son mari, ses deux petits enfants sous le bras, elle retourne sur les lieux de son enfance dans l’espoir d’y retrouver au moins un habitant témoin de son passé. Seule Marthe, une vieille dame qui a perdu la mémoire, vit encore dans le lotissement. Ariane s’installe chez elle pour quelques jours. Ce répit lui permet de souffler, de faire le point, mais la renvoie aussi à ses peurs d’enfant lorsqu’elle jouait dans le château abandonné avec Tristan et Matthias, ses deux grands compagnons de l’époque.

Bien ancré dans le présent, Se retenir aux brindilles est pourtant chargé de flashbacks dont l’importance est dévoilée au fur et à mesure du roman. Le suspens dure tout le long du roman, au point d’essouffler le lecteur. Car si l’auteur le prépare dès les premières lignes aux évènements marquants de la vie d’Ariane, au milieu du roman, le lecteur n’en est toujours qu’à l’effet d’annonce. Heureusement, l’écriture, dans un beau style chargé de mélancolie, rattrape un peu l’ennui généré par cette progression trop lente.

Peurs d’enfant, peurs d’adultes ? Le roman interroge sur les jeux de l’enfance et leur impact sur la personnalité du futur adulte. Les histoires qui font peur ne font pas non plus de bien. Parents, soyez vigilants.

=> Quelques mots sur l’auteur, Sébastien FRITSCH

Un cheval entre dans un bar

un cheval entre dans un barDavid GROSSMAN

Un cheval entre dans un bar

Seuil – 2015

 

Dovalé G. est un acteur comique. Sa spécialité : les one man show. Il se produit dans des bars miteux d’Israël. Ce soir-là, c’est son anniversaire et il joue dans une petite salle de Netanya, ville touristique à une trentaine de kilomètres de Tel Aviv. Il convie pour l’occasion un ancien ami d’enfance, le juge Avishal Lazar. Bien que l’homme de loi ne soit pas amateur de ce genre de spectacle, il finit par se laisser convaincre. Le show est une succession de plaisanteries de bas niveau, très prisées par le public. Mais curieusement, Dovalé quitte peu à peu son registre habituel et donne un tour personnel à la représentation. Le juge comprend que ce soir-là, autre chose va se jouer dans cette salle qu’une simple comédie de mauvais goût, et que l’acteur attend de lui un autre rôle que celui d’auditeur muet.

Un cheval entre dans un bar est un monologue de 228 pages, ponctué de commentaires du juge qui se positionne en observateur extérieur au spectacle. La construction du récit est fascinante. Sans autres éléments descriptifs que ceux fournis par le magistrat, le lecteur est projeté dans le spectacle vivant. Pour un peu, il se croirait à Netanya, aux côtés des militaires en permission, des motards et du reste des auditeurs, à écouter une analyse provocante mais percutante de la vie en Israël.

David Grossman a réussi le tour de force de traiter en profondeur divers sujets sociétaux, sans qu’aucun dialogue, aucune prise de distance avec son récit ne lui vienne en aide. Tout n’est que tourbillon frénétique, invective du public et introspection cynique. Incroyable.

Figure importante de la littérature israélienne de nos jours, partisan du camp de la paix, David Grossman est un écrivain à découvrir absolument, aux côtés de Yashaï Sarid ou Amos Oz.

=> Quelques mots sur l’auteur David Grossman

=> Autre avis sur Un cheval entre dans un bar : Leeloo s’enlivre

Profession du père

profession du pèreSorj Chalandon

Profession du père

Grasset, 2015

 

Emile a douze ans en avril 1961, au moment du putsch des généraux à Alger. Il est fils unique et habite à Lyon avec ses parents. Sa mère est une femme soumise et travailleuse. Son père est… et bien là est toute la question. En fonction des opportunités, il se présente comme chanteur, footballer, judoka ou pasteur. Mais son métier qu’il aime le plus mettre en avant auprès de son fils en lui imposant le secret le plus absolu, c’est celui d’espion. Et en tant que tel, il a un grand objectif : rétablir l’Algérie française et tuer le Général de Gaulle.

Sorj Chalandon offre dans ce roman un portrait glaçant d’une famille française de l’époque. Pas représentative, espérons-le. Le père, la main leste, règne en maître absolu sur ses proches. Son comportement oscille entre la violence extrême et la folie. L’enfant, terrorisé, tente pourtant tout ce qu’il peut pour plaire à ce papa qu’il admire et qu’il copie. Le couple est replié sur lui-même, sans amis, sans parents. Personne ne soupçonne la détresse du fils, pas même lorsque les murs du collège se couvrent de graffitis glorifiant l’OAS et ses rebelles.

A l’aide de phrases courtes et sans fioritures, Sorj Chalandon nous émeut jusqu’aux larmes. Peu de descriptions, ou alors juste celles qu’il faut pour placer les personnages dans leur contexte. Pourtant, tout y est, décor et ambiance, jusqu’à la poussière sur les meubles défraichis, le crissement de la craie sur le tableau noir, la folie du père et sa pâle imitation par le fils. Sobriété et précision. Rien que pour son style, ce roman est un régal.

Profession du père est le premier roman de Sorj Chalandon que je lis. Il n’est heureusement pas trop tard pour poursuivre ma découverte de son univers littéraire.

 

Un extrait. Le père commente le discours du Général de Gaulle le lendemain du putsch.

Le jour tombait. A chaque phrase du Général, il lui répondait en grondant.

« Leur entreprise ne peut conduire qu’à un désastre national. »

– C’est toi le désastre, connard !

« Au nom de la France, j’ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens, soient employés partout pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. »

– C’est toi qu’on va réduire ! Tu es mort, mon salaud !

Mon père s’est levé. « Partisans, ambitieux et fanatiques. » Il marchait dans le salon en faisant des gestes brusques. « L’aventure odieuse et stupide des insurgés. » Il se raclait la gorge, remontait son pantalon, claquait ses mules sur le parquet. « Le malheur qui plane sur la patrie. » Il ricanait.

– Non, mais tu l’entends, cette ordure ? Tu l’entends ?

Ma mère hochait la tête. Elle avait le visage des soirs de bulletins scolaires. Lorsque nous attendions mon père, encombrés de mes mauvaises notes.

=> Quelques mots sur l’auteur, Sorj CHALANDON