Mansfield Park

mansfield-parkJane Austen

Traductrice : Denise Getzler

Mansfield Park

Christian Bourgeois Editeur – 1982

 

Je me suis promis de chroniquer chacun des romans de Jane Austen. Mansfield Park est le troisième auquel je m’attèle. Ce n’est pas le plus simple, tant ce roman sort de la veine des autres (je mets son roman épistolaire non terminé, Lady Susan, de côté). En effet, si les cinq autres grands récits encensent l’amour véritable, celui-ci met plutôt l’accent sur l’amour vénal, l’hypocrisie et la perversion.

Lisez plutôt.

Une jeune femme est plus aimable lorsqu’elle est fiancée que lorsqu’elle est libre. Elle a tout lieu de s’en féliciter. Ses soucis sont terminés, et elle sent qu’elle peut déployer tous ses talents de séduction sans éveiller de soupçons. On ne risque rien quand une lady est fiancée ; il ne peut rien arriver de mal.

Si Sir Thomas était pleinement décidé à être conséquemment le vrai protecteur de l’enfant choisi, madame Norris n’avait, elle, pas la moindre intention de délier sa bourse pour subvenir à ses besoins. Etait-il question de marche, de conversation ou de manigances, elle se montrait des plus charitables, et personne mieux qu’elle ne savait dicter aux autres leur libéralité : mais son amour de l’argent égalait son amour de l’autorité, et elle savait tout aussi bien épargner le sien que dépenser celui de ses amis.

De tous les personnages austéniens, ceux de Mansfield Park sont probablement les plus proches de notre époque. La trame de l’histoire a quelque chose de machiavélique, de malsain, loin de la bienséance tranquille des milieux nobles du dix-neuvième siècle qui sont d’habitude décrits. Une forme de féminisme s’en dégage, même si l’auteur la déplore, probablement trop ancrée dans son modèle social pour pouvoir s’en libérer. On est plus proche des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos (ambiance que l’on retrouve encore plus dans Lady Susan) que de la divine amourette d’Orgueil et préjugés, qui ne doit vaincre que les différences de classe, pas les obstacles moraux.

La morale est sauve pourtant dans Mansfield Park, mais il s’en faut de peu. Jane Austen a-t-elle souhaité transmettre un message quelconque avec le happy end final ou seules les convenances de l’époque l’ont amenée à cette fin heureuse ? Je n’ai hélas pas la réponse, seulement la certitude que ce roman, pour moi, a une place particulière dans l’œuvre de la grande romancière.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane Austen

Qu’importe le chemin

quimporte-le-cheminMartine Magnin

Qu’importe le chemin

L’Astre Bleu Editions – 2016

Dans ce témoignage bouleversant, Martine Magnin raconte un parcours de mère célibataire pour le moins chaotique. Elle a deux enfants ; son aîné, Alex, déclare une première crise d’épilepsie à l’âge de huit ans. Résistante à tous les traitements, la maladie s’empare du petit bonhomme et projette la famille dans un enfer dont elle ne verra jamais le fond. L’enfant se déscolarise et se marginalise. A dix-huit ans, Alex devient toxicomane et part vivre dans la rue. Bienvenue dans la vraie vie.

Comment faire face, lutter, ne pas couper les liens lorsque l’amour vacille devant la violence ?

Martine Magnin impulse un rythme sombre au récit ; les titres des chapitres sont d’ailleurs éloquents en soi : « Avis de turbulence, la terre s’effondre » ; « La terre devient folle. » Heureusement, le dernier intitulé, plus optimiste, permet au lecteur de respirer plus librement : « Les fruits de la terre ».

Je ne saurais dire à quel point ce récit de vie m’a interpellée. La première chose qui m’a frappée, c’est la démonstration que fait l’auteur de l’incapacité du corps médical à prendre en charge un patient dans sa globalité. Si Alex enfant avait été vu conjointement par des neurologues et des psychologues, peut-être aurait-il mieux supporté les traitements et refusé les stupéfiants. La prise en compte globale d’un patient est encore chose rare aujourd’hui mais il me semble qu’elle évolue dans le bon sens, dans de nombreuses disciplines.

Le deuxième sujet de fond qu’elle traite est, bien sûr, la détresse parentale. L’auteur cite de nombreux exemples de jeunes à la dérive, abandonnés des leurs ; leurs chances de s’en sortir sont alors bien faibles. D’après Martine Magnin, aucun accompagnement n’est proposé spontanément aux parents, lorsque le jeune met le doigt dans l’engrenage de l’addiction. C’est à eux d’aller chercher conseils et soutien. Pire, un toxicomane peut être refusé par une institution hospitalière lorsque les rechutes sont trop nombreuses. Voilà ce à quoi une famille doit faire face, en plus de son impuissance devant les dégradations psychiques et physiques d’un fils en perdition.

D’autres thèmes sont également évoqués : la nécessité du père et de la mère d’agir de concert, même s’ils vivent séparés ; l’impact professionnel d’un tel drame pour le couple parental ; les conséquences sur la fratrie, les proches de la famille.

La fureur contenue dans chacun des mots de Martine Magnin est terrible ; pourtant, ses propos sont d’une telle délicatesse, l’humour perce au bout de tant d’impasses, que j’en suis restée abasourdie, une fois le récit achevé.

Il faut lire Qu’importe le chemin comme un combat pour la vie. Ce témoignage aidera toutes les familles à dépasser les obstacles qui jaillissent aléatoirement sous leurs pas ; la vie en est pleine.

Sans bruit, sans qu’on s’en aperçoive, la bête tapie perfidement dans l’ombre était revenue une nouvelle fois, sournoisement et avidement, pour enjôler à nouveau Alexandre. Sans cœur et sans moralité, la machinerie honteuse des dealers avait repris son action de séduction et de corruption. L’argent se volatilisait, les appareils photos disparaissaient, les travaux photo prenaient du retard, le matériel d’agrandissement inutilisé fut remisé au fond d’un placard.  Toujours naïfs et bêtement optimistes, on n’y vit que du feu, aucun signal d’alarme ne nous parvint, notre intuition de parents était débranchée.

=> Quelques mots sur l’auteur Martine Magnin

=> Un autre avis sur Qu’importe le chemin : Les lectures de Laëti

Chaque seconde est un murmure

chaque-seconde-est-un-murmureAlain CADEO

Chaque seconde est un murmure

Mercure de France – 2016

 

Iwill, vingt et un ans, marche sur les routes depuis l’accident qui a tué son amie Catherine deux années plus tôt. Par un temps froid annonçant l’hiver, au hasard des chemins, il arrive à Luzimpabar, chez deux êtres marginaux, Sarah et Laston. Fine psychologue, Sarah comprend que seul le temps apaisera la colère qui le mine. Elle lui remet un enjeu entre les mains : il ne quittera leur domaine que lorsqu’il aura écrit sa vie dans un livre de comptes à la couverture noire qu’elle lui tend.

Chaque seconde est un murmure raconte les tortures morales d’Iwill. Est-il réellement libre, dans cet éden où les chiens, comme des cerbères, montrent leurs crocs (et quels crocs !) dès qu’il s’approche d’eux ? Entre sa propre culpabilité, son attirance pour Sarah, le travail de forcené qu’il abat aux côtés de Laston et ce pacte étrange qu’il a signé, Iwill se débat. Il confie ses doutes et sa colère au livre de comptes ; le lecteur devine l’impasse dans laquelle il se trouve. Comment rester ? Comment partir ?

L’histoire dérange, volontairement. Qui est cet Iwill, si jeune et pourtant si mature ? Qui sont Sarah et Laston, isolés dans leur domaine sauvagement gardé par une meute menaçante ? Pourquoi leur sollicitude extrême envers le jeune homme ? Pourquoi les sempiternelles questions, le doute et le découragement d’Iwill n’évoluent-ils pas durant le séjour intemporel qu’il passe à Luzimbapar ?

Comment classer ce roman ? L’écriture d’Alain Cadéo, d’une grande maîtrise, est poétique et précise. L’auteur s’était déjà distingué dans son roman précédent, Zoé (Mercure de France, 2015), aux même accents humains et musicaux. L’auteur sait exactement où il veut emmener le lecteur ; il faut lire jusqu’à la dernière ligne pour comprendre à quel point le style sert l’histoire.

Si vous êtes attaché au style travaillé d’un roman, je vous recommande Chaque seconde est un murmure.

T’as vraiment une dégaine de vagabond mal nourri. Au fond c’est vrai, Sarah a raison, t’es beau comme un archange qui s’est cassé la gueule sur terre. Tu me fais un peu penser aussi à un drôle d’échassier qui aurait une aile pétée. Tu traînes ça comme un boulet. Allez phénomène, lève-toi et viens m’aider à creuser ma montagne. Tu verras, un jour tu reviendras et on pourra la traverser à pied ou en wagon et ça aura de la gueule. Tu pourras dire que tu as participé au tunnel de ton vieux copain Laston. C’est beau et c’est gratuit. On creuse tous dans nos vies, mais vient le moment où il faut sortir de terre, il faut sortir du tunnel. Et moi, tu le sais, si je creuse c’est pour voir le soleil se lever de l’autre côté. Alors réveille-toi, oh, tu m’entends carcasse ?

Carcasse… huit lettres.

=> Quelques mots sur l’auteur Alain Cadéo

Le dernier Lapon

le-dernier-laponOlivier TRUC

Le dernier Lapon

Editions Métailier – 2012

 

Après quarante jours de nuit polaire, le 11 janvier, la Laponie voit enfin émerger le soleil. Il brille exactement vingt-sept minutes avant de retourner se coucher. Deux semaines plus tard, la région bénéficie de cinq heures d’ensoleillement quotidien.

C’est dans ce contexte de réveil à la lumière que se joue l’intrigue du dernier Lapon. Un tambour de chaman est volé dans le musée de Kautokeino. Quelques heures plus tard, à une dizaine de kilomètres de là, un éleveur de rennes est retrouvé mort, les deux oreilles tranchées. Klemet et Nina, deux policiers de la police des rennes, vont devoir trouver le voleur et l’assassin. Y a-t-il un lien entre ces deux actes ?

Olivier Truc embarque le lecteur dans une enquête au cœur d’une Laponie torturée. Son identité souffre de l’appartenance de la région à trois états différents. Dans les années 1960, les autorités ont tenté d’écraser ses valeurs et coutumes : langue locale interdite, délimitation stricte des zones de migration des rennes, implantation d’un protestantisme rigoriste…

Que reste-il de l’identité de ces hommes et de ces femmes ? C’est la question que pose Olivier Truc, journaliste français résidant en Suède. De vraies questions sociétales et économiques. Difficile d’imaginer que cette région reculée, où les rennes sont plus nombreux que les humains, attise autant de convoitises ; c’est pourtant le portrait qu’en dresse l’auteur.

Je me suis passionnée pour ce roman. Mon séjour en Finlande cet été a sans doute contribué de manière très personnelle à cet intérêt, mais tout amateur d’anthropologie sera autant ému que moi par cette histoire. Le polar est également très bien construit, l’enquête tendue et palpitante. Le dernier Lapon a gagné, entre autres prix, le Prix Quai du polar 2013 ainsi que le Prix Mystère de la critique 2013.

=> Quelques mots sur l’auteur Olivier Truc

=> Autre avis sur Le dernier Lapon : Anamor

=> Autre avis sur Le dernier Lapon : Mes belles lectures

Mr Gwyn

mr-gwynAlessandro BARICCO

Traductrice : Lise CAILLAT

Mr Gwyn

Editions Gallimard – 2014

 

Ce n’est pas si simple pour un écrivain célèbre de tout plaquer quand il en a marre. La presse et le public considèrent son annonce comme un formidable coup de publicité. L’agent littéraire prédit qu’il n’arrêtera jamais d’écrire ; il a un stylo greffé au bout des doigts.

Mr Gwyn a pourtant bien l’intention de changer de vie, mais il se rend vite compte qu’en effet, la dépression le guette. Heureusement, une visite à une galerie de peinture lui donne la solution : il va écrire des portraits.

J’ai été déstabilisée par ce roman. L’écriture d’Alessandro Baricco est aride. Sujet, verbe, complément. Rien de trop. L’écriture est pourtant introspective et semble appeler à une analyse en profondeur des états d’âme du héros. Mais l’auteur n’a pas donné cette orientation à son récit ; aussi, je me suis comportée à toutes les pages comme un petit enfant qui pose aux adultes sa sempiternelle question : pourquoi ?

Pour être sincère, je me suis même demandé l’intérêt de ce roman, chaudement recommandé pourtant par une amie aux choix littéraires exigeants. Pas d’introspection, pas de description des portraits, à peine quelques dialogues pour dévoiler les liens que tisse l’ex-écrivain avec ses clients. Quel est donc le sujet ? J’ai voulu terminer le roman car je n’abandonne pas volontiers une lecture en cours. Arrivée aux trente dernières pages, soudain, tout est devenu lumineux. Les personnalités se sont éclairées, les explications sont arrivées d’elles-mêmes, l’auteur a dévoilé ses pensées profondes. Sans modifier d’aucune manière la sécheresse du style et le niveau d’analyse.

Mr Gwyn est un essai philosophique sur la solitude des auteurs dans le monde impitoyable de l’édition guidée par les exigences du marché. Un écrivain a-t-il encore le droit de penser par lui-même ? Est-il libre dans sa création ? Dans le cas contraire, quels sont ses alternatives ?

Je suis ravie d’avoir découvert Alessandro Baricco. Voilà près d’un mois que j’ai terminé le roman et je le rumine encore. C’est dire l’effet qu’il a produit sur moi, alors que j’étais prête à l’abandonner au bord de la route.

=> Quelques mots sur l’auteur Alessandro Baricco

Mr Brown – L’homme au complet marron

mr-b-lhomme-au-complet-mAgatha Christie

Traducteurs : Albine Vigroux et Sylvie Durastanti

Mr Brown (1922) et L’Homme au complet marron (1924)

Editions Les intégrales du Masque – 1990

 

Dès que quelqu’un évoque Agatha Christie, on pense aux enquêtes de Hercule Poirot ou de Miss Marple. Mais la grande romancière britannique a également écrit quelques romans d’espionnage, dont Mr Brown et L’Homme au complet marron.

Elle a édité ces romans à deux années d’intervalle. Les deux scénarios sont tellement proches que l’un parait presque être une ébauche de l’autre. Une chronique commune m’a donc paru être tout à fait adaptée.

Tuppence Cowley, jeune infirmière pendant la Première guerre mondiale, entame les années 1920 sans le sou, sans travail, en quête d’aventures. Elle retrouve par hasard Thomas Beresford dans les rues londoniennes ; son ancien ami d’enfance est un soldat démobilisé, désœuvré tout comme elle. Ensemble, ils vont tenter de démasquer Mr Brown, un dangereux individu à la tête d’une organisation gigantesque, prête à mettre le monde à feu et à sang.

Anne Beddingfeld, fille d’un célèbre anthropologue désargenté, perd brutalement son père dans les années 1920. Elle accepte l’invitation de son notaire à l’accompagner à Londres le temps de se trouver une situation. Le hasard va la mettre sur le chemin de l’Homme au complet marron et du Colonel, le mystérieux chef d’une bande de dangereux gangsters d’envergure internationale.

L’amour a une place essentielle dans ces deux romans d’espionnage. L’amour et les épopées mouvementées. Agatha Christie met en scène des jeunes personnes inexpérimentées pour démasquer des organisations criminelles en mesure de renverser l’ordre social. Billets truqués, amitiés trompeuses, intrépidité et perspicacité sont dans les deux cas les clés de notre plaisir. Lecteur, vous êtes prévenu : vous allez passer de surprise en surprise, selon le rythme exact imposé par la reine du crime. Attendez-vous à n’être plus sûr de rien, le bluff est garanti.

Le décor de ces deux romans est, lui, très différent. La bonne vieille Angleterre pour Mr Brown, une traversée en bateau et l’Afrique du Sud pour L’Homme au complet marron. La construction de l’intrigue diffère également. Dans Mr Brown, le narrateur est tour à tour l’un ou l’autre des jeunes héros. Quant à L’Homme au complet marron, d’une construction plus subtile et plus enlevée, l’histoire est racontée en alternance par Anne Beddingfeld et le journal de Sir Eustache Pedler, politicien à l’humour piquant, dans lequel il est difficile de reconnaître l’Anglais traditionnel et son flegme bien connu. Ce dernier roman mêle également à l’enquête des thèmes chers à l’auteure, comme l’anthropologie et les fouilles archéologiques.

Pour prendre un plaisir égal à la lecture de ces deux romans, je recommande de les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture. Agatha Christie, dans les deux cas, excelle dans le montage de l’intrigue. La qualité littéraire de Mr Brown est cependant un degré en-dessous de celle de L’Homme au complet marron, au ton plus léger et aux rebondissements plus originaux.

=> Quelques mots sur l’auteure Agatha Christie

Le garçon

marcus-malteMarcus MALTE

Le garçon

Zulma – 2016

 

Le garçon a quatorze ans au début de l’histoire. On ne sait rien de sa naissance, ni de son histoire jusque-là. On le suit à travers les bois, portant sa mère sur son dos. Dernier voyage à la mer, ultime requête avant de mourir. Une fois seul, il met le feu à leur cabane délabrée et part découvrir le monde. On est en 1908.

Vierge de tout contact avec la civilisation, l’enfant puis l’adulte découvrira la ruralité, les villes et l’horreur de la guerre, les yeux arrondis par la curiosité et le flair en alerte. Le garçon ne comprend pas tout mais il observe et s’humanise peu à peu. Mais malgré sa transformation, la bête sauvage restera tapie en lui jusqu’à son dernier souffle.

Le garçon, c’est une monumentale fresque sociale sur la première moitié du vingtième siècle. Marcus Malte analyse notre civilisation à travers le prisme primitif du garçon. Si cet être tenant de l’Enfant sauvage de François Truffaut s’apprivoise petit à petit, ses alliés les plus sûrs sont les odeurs, ses pulsations cardiaques et la chaleur des mots que lui confient ceux qui comprennent le monde. Les dénonciations de la misère humaine et de la barbarie sont celles de l’auteur lui-même.

Indicible bonheur de lecture ! Marcus Malte manie la langue française avec une aisance qui tient du brio. Aucune difficulté ne semble avoir surgi sous sa plume. Pourtant, il a relevé un défi immense : décrire la complexité des relations sociales avec les yeux de l’innocence. Amour, mort, dénuement, opulence, cruauté, farce et j’en passe, la plupart des facettes des rapports humains sont évoqués dans ce roman, sans aucune baisse de rythme ou de qualité. Les scènes amoureuses, d’une rare intensité animale et épistolaire, sont parmi les plus belles qu’il m’est arrivé de lire. L’épopée macabre des batailles de Champagne de 1914 et 1915 sont stupéfiantes de réalisme et de cruauté ; elles m’ont fait penser aux envolées imagées d’Alexis Jenni dans L’art français de la guerre (Gallimard, 2011). Pince sans rire, Marcus Malte allège le poids de ses messages grâce au ton décalé qu’il adopte. Ainsi sont traités la misère humaine, l’absurdité des religions, la barbarie ou le mépris souverain des élites. Il aborde en revanche la culture et l’amour avec emphase et ce sont les pages les plus brillantes, les plus éblouissantes du roman.

Emmanuel Kant a dit « La musique est la langue des émotions ». Marcus Malte vient de prouver que l’écriture en est un concurrent très sérieux. A lire absolument.

Le garçon a reçu le Prix Femina 2016.

C’est que leur univers est en expansion. Et avec lui ils grandissent. Ils évoluent. Ils changent. Dans l’immense marmite qui boue, dans la recette mystérieuse, dans la nébuleuse potion qui conduit à la transe, ils jettent de nouveaux ingrédients. Avec le temps, leur candeur s’évapore. Se sublime. Le goût s’aiguise. L’imagination se décante. Aux douleurs sucrées du début succède le feu des épices. Ils saupoudrent. Ils varient. Alternant les bons vieux plats populaires et rustiques (ceux qui bourrent, ceux qui calent). Avec les raffinements d’une cuisine de gourmet. Tradition et gastronomie. La carte s’étoffe, et pour clore la métaphore culinaire, disons qu’ils sont capables au bout de quelques mois de proposer, aux estomacs les plus solides comme aux papilles les plus exigeantes, un menu complet : de la mise en bouche au pousse-café en passant par les entremets et le trou normand – ah ! le trou normand !

=> Quelques mots sur l’auteur Marcus Malte

=> Autre avis sur Le garçon : Mes belles lectures

La route de la Kolyma – Voyage sur les traces du goulag

la-route-de-la-kolymaNicolas WERTH

La route de la Kolyma – Voyage sur les traces du goulag

Editions Belin – 2012

 

Le nom de Kolyma ne parle pas forcément à tout le monde. Le Goulag, si. La Kolyma, c’est la Sibérie orientale, le bout du bout, la pointe nord-est du continent asiatique. A l’école, je me rappelle avoir appris qu’en Sibérie, la végétation était du type steppe ou toundra. Je me rappelle des photos de plaines enneigées à perte de vue. Des montagnes ? Pas dans ma mémoire. Pourtant, à la Kolyma, il n’y a que ça. Les monts culminent à 1962 mètres d’altitude, sous un froid de -50°C l’hiver.

Nicolas Werth, historien français spécialiste de l’URSS, souhaite créer un musée virtuel sur le Goulag. Il s’est rendu en Sibérie orientale en 2011 dans cet objectif, accompagné de sa fille et de deux spécialistes russes de la question, membres de l’association Memorial qui lutte contre l’oubli. Dans La route de la Kolyma, il raconte au jour le jour un voyage de trois semaines passé entre Magadan et Iakoutsk, sur les traces des anciens camps staliniens.

Nous prenons la direction de « Shanghai ». A mesure que nous nous approchons, nous découvrons des vestiges d’habitat qui me rappellent la « zone » de Soutchan, petite ville de l’Extrême-Orient soviétique, dans une scène du beau film de Vitali Kanevski, Bouge pas, meurs, ressuscite : carcasses rouillées de conteneurs qui servaient de logement, baraquements en torchis défoncés mais où, les portes aux deux extrémités du bâtiment ayant été depuis longtemps arrachées, on distingue encore le long couloir central qui desservait les dortoirs.

Entre témoignages, descriptions apocalyptiques et extraits de chefs d’œuvres de Varlam Chalamov, Evguénia Guinzbourg et d’autres rescapés des camps du Goulag, ce documentaire donne une idée stupéfiante des conditions de vie dans la région. Trois époques y sont décrites : la période stalinienne, les quarante années qui ont suivi et la catastrophe économique intervenue rapidement après la Perestroïka.

masque-de-lafflictionSi les Goulags et la Grande Terreur des années 1937-38 sont au programme d’histoire dans les lycées français, aucun Soviétique né après la mort de Staline n’en avait entendu parler jusqu’en 1991. Pourtant, on estime à un Soviétique sur six les adultes condamnés à cinq, dix voire vingt-cinq années de travaux forcés. Après leur libération, les survivants avaient interdiction de quitter la Kolyma. Leurs descendants sont tous nés sur place. Jusqu’à l’abandon des mines aurifères par le régime russe post-communiste de Russie Unie, l’économie sibérienne était plutôt florissante et attirait même des Russes aventuriers. Mais dans les vingt dernières années, la région a perdu 80% de sa population. Plus d’écoles, plus d’hôpitaux, plus de transports. Une mort économique, une population qui vit dans des conditions désastreuses, quelques initiatives individuelles pour perpétrer le souvenir des temps anciens, alors que des anciens camps, il ne reste plus rien.

Voilà le tableau que dresse Nicolas Werth dans cet essai passionnant. Une lecture facile, un documentaire court et efficace, une page d’Histoire à ne pas oublier.

Musée virtuel du Goulag : http://museum.gulagmemories.eu/

=> Quelques mots sur l’auteur Nicolas WERTH

L’enfer de Church Street

l-enfer-de-church-streetJake HINKSON

Traduction Sophie ASLANIDES

L’enfer de Church Street

Editions Gallmeister – 2015

 

Dans l’Arkansas, un petit merdeux braque un gros bonhomme sur le parking d’un supermarché. Il joue de son revolver histoire de lui faire assez peur pour le détrousser sans se battre. Sauf que le gros bonhomme ne se laisse pas intimider. Il lui propose même un marché : son portefeuille contre une balade en voiture et une oreille attentive, quelques heures durant.

Dans les premières pages de L’enfer de Church Street, le ton est donné : langage désabusé, personnalités marginales, pauvres hères. Mais le rythme est lent. La confidence de Geoffrey Webb est celle d’un homme fatigué qui prend son temps et qui n’a plus rien à perdre. Au bout d’une soixantaine de pages, au moment où on ne s’y attend plus, le rythme change. L’action s’intensifie, difficile de refermer le bouquin.

Jake Hinkson, de son propre aveu, est fils d’un pasteur baptiste. S’il est fâché avec la religion, la religion est devenue un sujet d’étude pour lui. C’est ce qui m’a donné envie de lire le roman.

D’après Wikipédia, la religion baptiste peut être définie par ces mots : « ce mouvement se caractérise par l’importance donnée à la Bible, à la nouvelle naissance, au baptême adulte en tant que témoignage volontaire, un esprit missionnaire, un engagement moral de vie ». Ajoutez-y, du point de vue de Hinkson, un brin de rigorisme, une bonne lampée de bigoterie arrosée d’intolérance et vous obtiendrez l’ambiance de la communauté protestante de Little Rock, ville de l’Arkansas où se joue l’essentiel de l’intrigue.

L’enfer de Church Street est un roman noir plutôt qu’un polar. La structuration de l’intrigue, intéressante, permet au héros de se raconter à son propre rythme et à l’auteur de créer des page turner sympathiques. Je n’aime pas les artifices des polars, en général, mais l’organisation du récit efface l’astuce littéraire : ce n’est pas le lecteur qui est bluffé par le récit, c’est le confident de Geoffrey Webb.

Je suis ravie d’avoir découvert l’auteur et son premier roman couronné par le Prix Mystère de la critique 2016. Très agréable parenthèse entre deux lectures plus sérieuses. Son deuxième roman, L’homme posthume, est paru en 2016.

=> Quelques mots sur l’auteur Jake Hinkson

Budapest 1956 – La révolution vue par les écrivains hongrois

1956-ecrivains-hongroisCollectif d’auteurs

Budapest 1956

La révolution vue par les écrivains hongrois

Editions du félin – 2016

 

Voici une anthologie dont j’attendais beaucoup. Par intérêt pour l’Histoire, pour commencer. Par curiosité plus personnelle, aussi : je suis la petite-fille de Ferenc Karinthy, un des auteurs choisis par Guillaume Métayer pour témoigner ; L’âge de fer figure en bonne place dans le recueil, dans la traduction de mes parents, Judith et Pierre Karinthy. Les présentations sont faites.

Dix-sept écrivains hongrois sont rassemblés dans cette anthologie pour témoigner de la révolution d’octobre 1956 et de l’oppression soviétique qui l’a suivie. Les auteurs, tous contemporains des évènements sauf deux, évoquent les jours noirs, le contexte sociopolitique qui y a conduit et les deuils qui en ont découlé.

Les textes sont inégaux, hélas. Certaines traductions sont maladroites. C’est loin d’être la majorité, heureusement. Quelques nouvelles d’une grande beauté justifient à elles seules la lecture de cet ouvrage. J’en citerai deux. Dans Prières, Istvàn Örkény entraîne le lecteur dans l’intimité d’un couple confronté au deuil. Les mots simples de parents, aux différentes étapes de la prise de conscience, frappent aussi durement que leurs silences. Le texte de Tibor Déry, L’heure des comptes, rassemble dans un même wagon en route vers la frontière autrichienne les fuites sous toutes leurs formes, quelques jours après le passage des chars russes dans les rues de Budapest. Un condensé d’opinions analysées avec finesse. La liberté ne se trouve pas que de l’autre côté du rideau de fer.

Quelques poèmes ont également leur place entre deux textes en prose. Une phrase sur la Tyrannie de Gyula Illyés introduit d’ailleurs le recueil. Cette phrase dure le temps de lire cent quatre-vingts vers ; la tyrannie mérite qu’on s’y arrête et qu’on en parle.

Budapest 1956 – Budapest 2016. Le soixantenaire de la révolution hongroise sonne douloureusement aux oreilles des militants de la démocratie. Comment serait-il possible, fin 2016, d’évoquer les deux cent mille Hongrois qui ont fui le pays en 1956 (2 % de la population de l’époque) sans penser au referendum d’octobre 2016 et au refus de 95 % des électeurs de relocaliser en Hongrie des réfugiés syriens en proie aux massacres de masse dans leur propre pays ?

Un extrait issu de L’heure des comptes de Tibor Déry m’a particulièrement frappée. Je le reproduis ici en hommage à ces peuples du Moyen-Orient qui ont peut-être tenté le même périple que ceux qui les rejettent aujourd’hui. Il donne une idée de l’organisation du passage à l’Ouest, tout le long de la frontière austro-hongroise.

Leur hôte demandait deux mille forints par tête, payés en avance, y compris pour les enfants. […] Pas de marchandage, dit leur hôte, lui aussi devait remettre une bonne partie de l’argent, tout travail mérite salaire. Ce n’est pas sûr qu’ils puissent partir la nuit même, il n’a pas encore reçu de signal comme quoi la route était libre. Si le départ était repoussé au lendemain soir, ils devraient passer la journée dans la grange, par contre il ne pouvait donner à manger à personne. À la question de savoir si on pouvait traverser la frontière en sécurité, il haussa les épaules ; si la route était sans danger, il ne demanderait pas deux mille forints. Trois jours auparavant, les gardes-frontières avaient abattu un homme de son groupe et blessé un autre, mais le reste avait réussi à passer de l’autre côté.

=> Interview de Guillaume Métayer, France Culture, 25 novembre 2016, Poésie et Vérité