Les intéressants

Les intéressantsMeg WOLITZER

Les intéressants

Éditions rue fromentin, 2015

 

Voilà un roman qui me laisse bien perplexe. Je suis partagée entre deux sentiments : celui de ne pas y avoir trouvé d’intérêt et celui d’être convaincue que je ne l’oublierai pas facilement. Quel paradoxe !

Les intéressants raconte l’adolescence et la maturité de six américains de New-York entre 1977 et aujourd’hui. Ash, Cathy, Jules, Ethan, Goodman et Jonah se rencontrent dans un camp de vacances découvreur de talents, Spirits-in-the-woods. Ils y forment un club, le club des intéressants justement. Seuls les aléas de la vie arriveront à les séparer au cours des décennies qui suivront.

Meg Wolitzer décrit les succès, les échecs et les combats intérieurs de ses héros, à travers le regard de trois d’entre eux, Ash, Ethan et Jules. Ash et Ethan symbolisent la réussite professionnelle, sociale et financière. Jules, observatrice des succès de ses amis, un brin jalouse, a une vie beaucoup plus standard. Seule la générosité de ses amis lui permettra de rester habiter dans New York, contrairement à de milliers de banlieusards.

Tout au long des 564 pages que dure ce récit, le lecteur va être témoin des joies, drames et échecs des différents personnages. De nombreux sujets de société sont abordés : l’adolescence, la sexualité, les liens de famille, la maladie, l’abus d’autrui. Des sentiments comme le doute, la douleur, la générosité, la jalousie. Ce livre est un hymne à l’introspection, à l’amitié et à l’amour.

L’histoire ne manque pas d’intérêt. Je me suis surprise à comparer le livre à un film de Woody Allen des années 1975-1980. Et c’est peut-être par là qu’il pêche : il est tellement psychanalytique, tellement new-yorkais qu’il pourrait passer pour synopsis d’un film du grand cinéaste américain. Seulement un film se visionne en deux heures, tandis qu’un roman d’une telle longueur se lit en plusieurs jours.

Pour résumer, Les intéressants est un bon livre psychanalytique, mais sa longueur lui fait perdre de sa force.

=> Quelques mots sur l’auteur Meg WOLITZER

Raison et sentiments

raison et sentimentsJane Austen

Raison et sentiments

Editions 10/18 – 374 pages

 

J’ai lu tellement de critiques de livres de Jane Austen ces derniers temps que j’ai décidé d’écrire les miennes. Je commence par Raison et sentiments, qui se trouve être le premier livre qu’elle a écrit, en 1795. Repris et corrigé plusieurs fois, il a dû attendre 1811 pour être publié. Jane Austen ayant voulu garder l’anonymat, Sense and Sensibility est paru écrit par A Lady.

Raison et sentiments raconte l’histoire de Mrs. Dashwood et de ses trois filles, Elinor, Marianne et Margaret. A la mort de Mr. Dashwood, le fils aîné de celui-ci né d’un premier mariage hérite de la maison et de la fortune paternelles. Il promet au mourant d’aider financièrement ses sœurs et sa belle-mère, mais influencé par son épouse, il n’en fera rien et les quatre femmes soudain appauvries se retrouvent dans l’obligation d’accepter la location de Barton Cottage dans le Devonshire, généreusement proposé par un cousin de Mrs. Dashwood.

La vie campagnarde s’écoule lentement à Barton, entre les rencontres quotidiennes avec Mr. et Mrs. Middleton, le colonel Brandon, Mrs. Jennings ou encore les Palmer ou Anne et Lucy Steele. Marianne s’éprend de Willoughby, un jeune homme venu séjourner chez sa tante dans les environs. Passionnée dans tous ses rapports avec autrui, elle ne cache pas ses sentiments, au contraire d’Elinor, beaucoup plus réservée, qui garde pour elle les tendres pensées que lui suggère Edward Ferrars, le frère aîné de sa désagréable belle-sœur.

L’intrigue de Raison et sentiments se développe autour des différences de conduite entre les deux sœurs. Dans la joie comme dans les peines, l’aînée va témoigner d’une grande maîtrise d’elle-même dans le souci constant de ne pas inquiéter son entourage, tandis que la cadette, sans aucune retenue, étale ses sentiments jusqu’à afficher un mépris offensant à l’égard de ceux dont elle estime que le commerce est une pure perte de temps.

Jane Austen peaufine ses personnages jusqu’au plus petit détail. Aucun n’y échappe, pas même les personnages secondaires. Elle prouve dans Raison et sentiments sa capacité à restituer finement les caractères. Elle y prépare le lecteur au ton cynique qu’elle adoptera dans ses autres romans lorsqu’elle évoquera des attitudes mesquines, égoïstes ou encore naïves ou simplement stupides.

Il en est ainsi de cet extrait, dans lequel la taille de deux jeunes garçons est comparée par des femmes aux intérêts bien différents :

« Chacune des deux mères, quoique réellement convaincue, en son for intérieur, que son fils était le plus grand, se décida poliment en faveur de l’autre.

Les deux grand-mères, avec non moins de partialité, mais plus de sincérité, furent également empressées à soutenir la cause de leur propre descendant.

Lucy, qui désirait autant plaire aux parents de l’un que de l’autre, exprima cette idée que les deux enfants étaient remarquablement grands pour leur âge et qu’elle ne pouvait concevoir qu’il y eut entre eux la plus petite différence. Et Miss Steele, avec encore plus d’adresse, donna son suffrage, aussi énergiquement que possible, successivement en faveur de l’un et de l’autre.

Elinor, ayant une fois exprimé son opinion en faveur de William, en quoi elle choqua Mrs. Ferrars et encore plus Fanny, ne vit pas la nécessité de la renforcer en la répétant ; et Marianne, lorsqu’on lui demanda la sienne, les choqua tous en déclarant qu’elle n’avait pas d’avis à donner, parce qu’elle ne s’était jamais avisée d’y penser. »

Raison et sentiments n’est pas le meilleur livre de Jane Austen. Mais à l’instar du film d’Ang Lee (1996) avec Emma Thompson, Kate Winslet et Hugh Grant ou encore le téléfilm de John Alexander (2007) avec Charity Wakefield et Hattie Morahan, c’est un livre d’une grande fraîcheur dont la lecture est un pur plaisir.

=> Quelques mots sur l’auteur Jane AUSTEN

Echapper

EchapperLionel DUROY

Échapper

Julliard, 2015

 

Lorsque j’ai fermé Échapper quelques heures après l’avoir commencé, sans l’avoir lâché un seul instant avant de l’avoir terminé, je me suis dit que j’avais sans doute lu un de mes plus beaux livres de l’année. Pourtant, je n’aurais probablement pas acheté le livre spontanément. Une histoire sans action, un genre contemplatif ? Vraiment pas une lecture de vacances ! Échapper est un roman d’une rare sensualité ; le lecteur est embarqué par le narrateur et ses émotions, merveilleusement retranscrites dans le récit.

Lionel Duroy croise plusieurs intrigues. Il y a Augustin qui part en pèlerinage à Husum, petite ville allemande à la frontière danoise en bordure de Mer du Nord ; il s’y rend deux fois, une première fois avec Esther en 2011 puis seul en 2013. En parallèle, l’auteur raconte l’histoire de Max Ludwig Nansen, peintre et héros du livre La leçon d’allemand de Siegfried Lenz. L’interdit de peindre qui le frappe durant la seconde guerre mondiale lui est communiqué par son ami, le policier de Rugbüll, ville imaginaire à proximité d’Husum. Enfin, le lecteur est invité à suivre le parcours de vie d’Emil Nolde, peintre allemand expressionniste mort en 1956, l’alter ego de Max Ludwig Nansen dans la vraie vie. C’est Nolde qui a inspiré Siegfried Lenz pour écrire son livre. L’œuvre d’Emil Nolde est également jugée non conforme aux goûts artistiques du Reich. Augustin va remonter sa trace jusqu’à Mølgentønder, au Danemark

Tous les personnages de Lionel Duroy cherchent à échapper à leur destin. Augustin tente de se libérer d’Esther auprès de qui il s’est presque laissé mourir d’amour. Max Ludwig Nansen, ou plutôt Emil Nolde, cherche à contourner l’interdit qui le frappe et va peindre malgré tout. Et à travers l’histoire d’Augustin, le lecteur découvre aussi celle des habitants de la côte et leur combat incessant pour échapper à la mer et aux raz-de-marée qui les menacent « Comme c’est extraordinaire, cet acharnement des gens d’Husum à ferrailler avec la mer. Ils parlent sans cesse d’elle, tous les dimanches ils vont la défier en famille depuis la digue, et il n’y a pas besoin de beaucoup les pousser pour ressentir combien ils sont en colère. »

Que ce soient Augustin, Emil Nolde, Max Ludwig Nansen ou encore les personnages secondaires tels que Susanne ou les habitants d’Husum, ils sont tous amenés, à un moment donné de leur existence, à affronter la vie, leur vie. D’après Lionel Duroy, ce combat ne pourra pas être mené à bien sans une sérieuse introspection. Dans un style narratif délicieusement poétique, l’auteur livre celle de ses héros et aboutit, pour la plupart d’entre eux, à la conclusion suivante : « Nous sommes là pour vivre, c’est la seule chose à laquelle nous ne devons pas échapper. » Finalement, Échapper, c’est aussi l’histoire d’une quête, celle de la connaissance de soi.

=> Quelques mots sur l’auteur Lionel DUROY

Crans-Montana

Crans MontanaMonica SABOLO

Crans-Montana

JC Lattès, 2015

 

Que ce soit Patrick, Daniel, Serge, Roberto, Max, Édouard ou Charles, ils étaient tous adolescents dans les années 1960. Avec leurs parents issus d’un monde où l’opulence est le maître mot, ils passent la totalité de leurs vacances dans une station de ski huppée des Alpes suisses. Monica Sabolo évoque dans Crans-Montana l’attirance de ces jeunes gens pour les trois C, groupe siamois formé par Chris, Charlie et Claudia, trois jeunes filles de leur milieu et pourtant inapprochables pour ces adolescents romantiques.

Le livre est structuré autour de plusieurs points de vue. Il y a celui des garçons, pris en masse. Celui de Franco, le fils de l’épicier de Montana. Et celui des filles. A chaque changement de tableau, Monica Sabolo avance dans le temps. Dans la tragédie, aussi.

Car il ne faut pas croire que jeunesse dorée rime avec bonheur. En coulisse des amours adolescentes plus ou moins réussies, l’auteur laisse planer au-dessus des familles l’ombre de la shoah et décrit les mariages ratés, l’argent qui traverse la frontière incognito ou la drogue. A Crans-Montana, les BMW côtoient les Maserati, les Alfa Romeo, les Austin et les Mercedes. Le champagne coule à flot. Et les orgies auxquelles assistent les garçons, cachés derrière un buisson, ont un goût de détresse.

L’intrigue met beaucoup de pages à se mettre en place. On a du mal à comprendre comment des jeunes qui se retrouvent chaque week-end dans ce village de montagne, ne se connaissent que de vue. Ils sont pourtant du même milieu social. Leurs parents se côtoient. Ils circulent librement, fréquentent les mêmes lieux de détente. Comment expliquer un tel décalage ?

Grâce aux tableaux successifs, Monica Sabolo décrit les héros de Crans-Montana sous des angles de vue différents. C’est intéressant, mais cette construction manque un peu de naturel. Aux yeux des garçons, les filles sont inaccessibles, débridées. Or lorsqu’elles témoignent à leur tour, elles avouent de la timidité, voire de la rigidité dans leur comportement. Est-ce crédible ?

Seule Claudia reste énigmatique jusqu’à la dernière page. Peut-être bien parce que le seul point de vue qu’on attend vraiment et qui est absent de Crans-Montana, c’est le sien.

=> Quelques mots sur l’auteur Monica SABOLO

Gil

GilCélia HOUDART

Gil

P.O.L., 2015

 

Gil se destine à une carrière de pianiste. Il en a les capacités et la volonté. Malgré les difficultés familiales, il réussit à entrer au Conservatoire dans la classe du meilleur professeur de piano du moment, Vlado Blasko. Mais la destinée de Gil est finalement de devenir chanteur lyrique. Il deviendra un des meilleurs ténors de son époque.

Dans un style attachant, Célia Houdart évoque dans Gil les écueils inévitables de tout artiste à l’aube, au sommet et au couchant de sa gloire. Le lecteur a le privilège d’assister à plusieurs leçons de piano « Voulez-vous reprendre ?… Heuééééé et chantez vos cinquièmes… qu’on entende les harmoniques… » ou de chant « Tenez bien le o… ya… ya… ya… ya… Vous avez plus d’espace derrière… pas seulement derrière le nez… ». Lorsqu’elle évoque la vie de Gil entre deux morceaux de musique, l’écriture est sèche, sans aucune fioriture. Sujet, verbe, complément. Les phrases s’allongent dès lors que l’art est en jeu : un style toujours épuré, mais on devine plus d’émotions derrière les mots.

Célia Houdart joue avec les durées, aussi. Soixante pages pour restituer trois jours de la vie de Gil. Moins d’une page pour décrire son année de préparation au concours d’entrée au conservatoire. Le temps ne compte pas.

Les artistes retrouveront dans Gil les doutes, les difficultés, les succès, les écueils et la fin de carrière inhérents au métier. En revanche, un lecteur peu sensible à la musique devra passer son chemin. Quant aux simples mélomanes, ils regretteront peut-être, comme moi, la nature des références artistiques que cite Célia Houdart : si les salles de spectacles qu’elle évoque dans son roman sont réelles, les chanteurs et les compositeurs portent tous des noms imaginaires. Ce choix m’a sortie de la lecture plus d’une fois. Il contribue à rendre le livre trop technique et destiné à satisfaire la curiosité d’un public averti. Comme j’aurais aimé voir cités quelques compositeurs connus, afin de pouvoir me raccrocher à ma culture générale pour suivre la carrière de Gil !

=> Quelques mots sur l’auteur Célia HOUDART

Je vous écris dans le noir

je vous écris dans le noirJean-Luc SEIGLE

Je vous écris dans le noir

Flammarion, 2015

 

Que ceux qui connaissent La Vérité lèvent le doigt. Celle de Clouzot, film tourné en 1960 avec Brigitte Bardot. Oscar du Meilleur film étranger en 1961. Il raconte la vie et le procès de Dominique Marceau, une jeune femme qui se retrouve en cour d’assise pour avoir assassiné son ex-amant de quelques coups de revolver. Ce film est basé sur une histoire vraie, celle de Pauline Dubuisson, étudiante en médecine, meurtrière de son ex-fiancé en 1950 avant de tenter de se suicider. Le sujet inspire le cinéaste, celui-ci en fait un film. Jusqu’ici tout va bien. Sauf que Pauline Dubuisson, condamnée à perpétuité, est libérée de prison au bout de neuf ans. A sa libération, elle achète une place de cinéma pour voir le film sur sa vie. Elle en est définitivement brisée, au point de quitter la France pour le Maroc sous une fausse identité, dans l’espoir de s’y reconstruire.

Dans Je vous écris dans le noir, Jean-Luc Seigle raconte sa vérité sur Pauline Dubuisson. Si son jury la condamne en 1953 sous les applaudissements de la France toute entière, Jean-Luc Seigle la défend avec force dans son roman. Elle a assassiné, le meurtre est incontestable. L’avocat général ne voit en elle que la dépravée, tondue à la libération, meurtrière quelques années plus tard. La vérité selon Clouzot. Jean-Luc Seigle nous fait découvrir la face cachée de la jeune femme. Son enfance heureuse entre ses parents et ses frères, son père surtout. Son adolescence frivole pendant la deuxième guerre mondiale. La disparition de deux de ses frères au tout début de la guerre et la dépression de sa mère qui s’en suit. L’instrumentalisation de Pauline, seize ans, avec ses conséquences dramatiques. Son père la sauve en 1944, tandis qu’il se suicide le lendemain de son arrestation pour meurtre. Il ne pourra plus jamais lui porter secours. Pauline n’expliquera ni son geste, ni sa vie, lors de son procès. Le procès de l’orgueil.

Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit d’un roman. Jean-Luc Seigle écrit à la première personne du singulier. C’est Pauline qui raconte. « Je m’appelle Pauline Dubuisson et j’ai tué un homme. » Le ton est implacable. Les faits glaçants. Le lecteur croit détenir entre ses mains la confession de Pauline. Pas celle d’une meurtrière qui tenterait d’expliquer son geste, mais celle d’une jeune femme ballotée par le destin, prisonnière de ses sens et de l’amour de son père et qui cherche à se raconter. Enfin.

L’empathie de l’auteur pour son héroïne est contagieuse. Le ton est juste. Les mots adaptés à leur époque. Jean-Luc Seigle se substitue avec une telle rage à Pauline Dubuisson, que le lecteur a tendance à oublier le roman pour y voir une biographie. La Vérité selon Seigle écrase celle selon Clouzot. Du grand art.

Grand prix du roman ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteurJean-Luc SEIGLE

L’homme qui aimait les chiens

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L’homme qui aimait les chiens

Métailié – 2011

 

Le 10 juin 2015, Leonardo Padura s’est vu décerner le prix Princesse des Asturies des lettres, un des prix les plus prestigieux d’Espagne. Le jury a souhaité saluer l’auteur cubain pour son œuvre symbole de « dialogue et de liberté ».

Ce prix me remplit tellement de joie que je souhaite profiter de cette occasion pour rendre mon modeste hommage personnel à cet admirable auteur. Et comme c’est l’objectif de cette page du blog, je le ferai au travers d’une critique de son livre probablement le plus connu, L’homme qui aimait les chiens, paru en 2011 en France.

Ce livre retrace les destins croisés de deux hommes : Lev Davidovitch alias Trotski durant ses années d’exil de 1929 à sa mort en 1940 et Ramon Mercader, communiste espagnol, choisi par Staline pour être son bras armé dans l’assassinat de Trotski. Un troisième personnage, imaginaire celui-là, recueille à son insu la confession de Ramon Mercader au crépuscule de sa vie. Quoi de plus « paduresque » que cet Ivàn passionné de chiens, comme Mercader et comme Trotski ! Il va promener le lecteur dans le Cuba politique et social, des années 1970 à nos jours. Dialogue et liberté. L’hommage rendu à Leonardo Padura à Madrid consacre toute son œuvre. On retrouve le sens et la force de ces deux mots dans chacun de ses livres, y compris dans cette fresque historique majestueuse.

Dans L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura analyse avec une finesse qui illustre la qualité de son travail de recherche, les ficelles tirées par Staline pour dominer le monde. Le lecteur assiste à la double destruction de l’individu et de la pensée. A travers des bonds et des rebonds qui le tiennent en haleine jusqu’à la dernière ligne, il découvre des pages majeures de l’histoire européenne relatées avec une implacabilité glaçante : l’anéantissement du rêve communiste en Espagne et en URSS, la traque psychologique puis l’assassinat de Trotski, les grands procès staliniens de 1936 et 1937, le pacte entre Hitler et Staline… En parallèle, comme s’il visionnait un film de guerre, il apprend l’art de formater un simple communiste espagnol en soldat de Staline, rouage majeur dans sa lutte à mort contre Trotski.

On dirait une fiction. Et pourtant ça ne l’est pas. Padura retrace les destins imbriqués de Trotski et de Mercader au travers de la plume d’Ivàn, et arrive à la même conclusion chez les trois hommes : ils ont été tous les trois des communistes sincères et ils ont fini par perdre la foi. Situation aberrante, Mercader tue Trotski alors même qu’aucun des deux hommes ne croit plus en la Révolution.

En 1970, le personnage de Trotski était à peine connu à Cuba ; tout au plus était-il mentionné vaguement, en tant que traître et de renégat. Ce personnage de perdant a intrigué Leonardo Padura, surtout après sa lecture de quelques livres d’Orwell qui circulaient en douce à Cuba, comme La Ferme des animaux ou, quelque temps plus tard, 1984.

Traître et renégat ? Staline a systématisé l’épuration politique et intellectuelle en URSS, installant un régime de terreur qui aurait compté vingt millions de victimes, « de façon que tout demeure sous le contrôle d’un État dévoré par le parti, un Parti dévoré par son Secrétaire général. ». Trotski aurait-il fait autrement, s’il avait conservé le pouvoir ? Padura émet l’hypothèse qu’en tuant un million de personnes, il aurait pu obtenir le même résultat. Touchante comparaison.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo PADURA

Le parfum du yad

le parfum du yadPhilippe FAUCHE

Le parfum du yad

Il était un bouquin – 2015 – 122 pages

Le parfum du yad est le premier roman de Philippe FAUCHE, écrivain prometteur, lauréat en 2012 du prestigieux prix Agostini de Quais du Polar en 2012. Ne cherchez pas de photo de lui sur internet, il cultive le goût du mystère jusqu’à cacher son masque de chat derrière de grosses lunettes noires.

Le parfum du yad, c’est un plongeon dans le New York des années 1950, dans l’ombre de Schlomo Silberstein, détective privé qui prend un faux nom pour pouvoir trouver du travail. C’est la découverte des quartiers juifs, la lente reconstruction en temps de paix, un univers où la mafia et police travaillent de mèche. Philippe FAUCHE n’était pas encore né dans ces années-là, pourtant, garanti, son écriture est tellement imagée qu’on pourrait le croire raconter son passé : « Personnellement, j’ai toujours préféré les « bus-café » et les petits restaus italiens de Mulberry Street, avec leurs tables minuscules et leurs serviettes à carreaux, là où le patron vient discuter le bout de gras entre deux plats. »

Et le style, donc ? Grinçant, cynique, une pointe d’humour à chaque fin de phrase. Philippe FAUCHE est un véritable conteur. De ceux qui donnent de la lumière à leur texte, une troisième dimension toute en couleurs : « Sans pratiquement le regarder, Schultz lève à nouveau le cul de sa chaise et lui en balance une autre, cette fois de la gauche, histoire de ne pas faire de jaloux. Puis il se lève, ramasse lui-même binocles et galurin et va s’asseoir à côté du gars tétanisé dont la gueule commence à ressembler à une aubergine. »

Vous l’avez compris, ce polar est un régal. Un seul regret, peut-être : il est trop court…

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe FAUCHE

=> Autre avis sur Le parfum du yad : Leeloo s’enlivre

Fairyland

fairyland photoAlysia ABBOTT

Fairyland

Globe, 2015

 

Fairyland est l’autobiographie d’Alysia Abbott, née en 1971. C’est aussi un formidable témoignage sur le San Francicso gay et intellectuel des années 1970 à 1990. Le tout évoqué avec beaucoup de douceur au travers d’une double écriture : celle du père dont Alysia retrouvera le journal après sa mort du SIDA en 1992 et celle de la fille qui rend à travers ce livre un magnifique hommage à son père, vingt ans après sa disparition.

Alysia perd sa mère à l’âge de deux ans dans un accident de voiture. Steve Abbott, son père activement gay, hippie et poète, s’installe alors à San Francisco et y élève sa fille seul. Leur vie n’est évidemment pas simple. Que ce soit à l’école ou l’été lorsqu’elle rend visite à ses grands-parents à Kewanee, chaque immersion dans le conformisme américain est pour Alysia une prise de conscience de sa différence. « Jamais on ne parlait de lui en ma présence, pas plus qu’on ne me demandait de ses nouvelles. J’ignore s’il n’était pas le bienvenu à Kewanee, s’il n’avait jamais voulu y venir, ou si c’était un mélange des deux. Mais je me souviens que je franchissais une barrière invisible à la porte d’embarquement de l’aéroport. San Francisco était notre monde, notre royaume enchanté, notre Fairyland, et au-delà, papa disparaissait. »

Dans Fairyland, Alysia Abbott rapporte l’amour indéfectible de son père pour elle « je me rends compte, à présent, que mon seul engagement véritable, profond et satisfaisant, est celui que j’ai avec Alysia » ou d’elle pour son père « quand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. ». Bien sûr, cet amour est pavé de difficultés. Alysia le constate a posteriori « Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970. […] Pour le meilleur comme pour le pire, mon père inventait les règles au fur et à mesure. ». Steve, quant à lui, en réponse au battage politique de certains conservateurs comme Anita Bryant ou John Briggs contre les homosexuels, écrit dans son journal en 1975 « Je ne m’efforce pas de faire d’elle une homo. Je ne dissimule pas mon homosexualité pour qu’elle devienne une adulte hétéro. Mais elle peut voir qu’il y a de nombreuses orientations et maintes façons d’être. Espérons que lorsqu’elle sera adulte […] les gens pourront simplement être ce qui leur paraît le plus naturel, là où ils sont le plus à leur aise. »

Le lecteur imagine aisément l’émotion d’Alysia, lorsqu’elle découvre à 22 ans, alors qu’elle est désormais seule au monde, le journal de son père dont elle connaissait l’existence mais pas le contenu. Elle en est à un tournant de son existence. Elle doit se reconstruire, terminer ses études et se lancer dans sa propre conquête du monde. Il aura fallu vingt ans à Alysia Abbott pour écrire ce livre, dans lequel elle délivre ce message final à ses lecteurs : « cette histoire des gays est mon histoire des gays. Cette histoire gay est notre histoire gay à tous. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alysia ABBOTT

Les chiens de l’aube

UnknownAnne-Catherine Blanc

Les Chiens de l’aube

D’un Noir si Bleu

 

La ligne éditoriale du petit éditeur bourguignon, D’un Noir si Bleu, est de « dire l’intranquillité […] tangible, réelle, incarnée ». C’est précisément cette atmosphère qu’Anne-Catherine Blanc décrit avec brio dans Les Chiens de l’aube, au travers du regard de Tres y Dos, rebaptisé Hip Hop par la Chiquitita, une des pensionnaires du bordel.

Hip Hop a soixante-dix ans passés. C’est le « merdologue » de la maison close située en périphérie d’une ville d’Amérique du Sud. Le « barbon à tout faire », si vous préférez. Celui qui récure, nettoie, répare, débouche, du matin jusqu’en début de soirée. Après, il doit disparaître de la circulation. Surtout ne plus être visible. Car ce vieillard « bancroche, tordu » et vêtu de rose fluo ferait désordre dans la grande salle, à l’heure de l’arrivée des clients.

Mais même reclus dans sa chambre sous les toits, Hip Hop n’a pas les yeux dans sa poche. Quand on est natif, comme lui, du bidonville et qu’on a réussi à y survivre, on observe et on se tait. Aussi, lorsque la Mamà recrute la Faena, jeune fille à peine pubère, qu’elle la badigeonne de pommades pour faire croire à une vierge authentique, Hip Hop comprend qu’elle court au-devant de sérieuses difficultés. Surtout que la Faena est destinée aux plaisirs d’un homme qu’un épais mystère entoure et qu’elle est sujette à des crises d’épilepsie.

Les Chiens de l’aube, c’est l’histoire des chiens errants qui se jettent sur les restes alimentaires à l’heure où ils ne craignent plus l’homme. C’est aussi l’histoire d’une dictature qui n’en porte pas le nom, où la prison guette la tenancière du bordel si la Faena déçoit le client influent. C’est encore l’histoire de la Chica, de la Mafalda, de Mara-la-Chola, de Marcia, de Soledad et des autres filles. Avec, en arrière-plan, le gorille el Palomito qui aboie ses ordres et cogne quand l’envie le prend. Et c’est surtout l’histoire de Hip Hop, rappelé à son passé bien malgré lui, un passé qu’il a tout fait pour enfouir définitivement, au point d’avoir juré ne plus jamais prononcer son vrai nom.

Anne-Catherine Blanc signe avec les Chiens de l’aube son deuxième roman. Son langage cru, impitoyable et tendre à la fois, tient en haleine tout le long des 341 pages. Le lecteur est irrésistiblement attiré par le personnage de Hip Hop qui a pourtant tout de l’antihéros. Les apartés du narrateur, ses commentaires sans complaisance et, tout au long du récit, les flashes-back et les rebondissements inattendus, lui font découvrir les bas-fonds d‘une ville d’Amérique du Sud. Avec, au passage, quelques techniques de survie en bidonville. Un pur moment de régal.

=> Quelques mots sur l’auteur Anne-Catherine BLANC