Le Jour d’avant

Sorj Chalandon

Le Jour d’avant

Grasset, 2017

 

Raconter Sorj Chalandon et son style inimitable avec mes mots à moi ? C’est la troisième fois que je pratique l’exercice, c’est la troisième fois que je sens l’ampleur du fossé qui sépare mes prouesses narratives de celles du journaliste.

Raconter l’indicible. Sorj Chalandon sait le faire. Il a déjà tâté le terrain en expliquant l’Irlande et ses désolations (Retour à Killybegs, 2011) ou en s’invitant dans l’intimité de la violence d’un père envers son fils (Profession du père, 2015). Avec Le Jour d’avant, c’est la tragédie de la mine de charbon de Saint-Amé de Liévin le 27 décembre 1974 qu’il utilise comme sujet d’étude.

Une explosion dans la fosse 3bis endeuille quarante-deux familles. La mort de Joseph Flavent secoue son frère au point que quarante ans plus tard, il passe encore une grande partie de son temps dans le mausolée qu’il a construit au nom de Joseph et de ses collègues disparus. Va-t-il finir par pouvoir tourner la page ?

Ce livre se lit comme une plaie ouverte qui saigne abondamment. Etre mineur sonne comme une condamnation à mort. Mort souterraine ou asphyxie à petit feu au bout de quarante ans de loyaux services, quelle différence ? Un petit rappel historique sur l’avènement de la médecine du travail s’impose ici. C’est en 1946 qu’ont été nommés les premiers médecins du travail, dans l’objectif de dépister la silicose chez les mineurs dans le nord de la France. Cette maladie détruit les poumons au point de leur faire perdre leur capacité d’absorber l’oxygène. Il s’agit de la première maladie reconnue comme professionnelle en France. Cette reconnaissance avait pour objectif d’améliorer les conditions de travail des salariés. D’assainir l’air des mines afin de protéger leur santé. Fin 1974, dans la mine de Saint-Amé de Liévin, cet objectif a-t-il été atteint ? L’auteur, bien qu’il ne traite pas la question sous cet angle-là, semble penser que non. Ce qui a tué les quarante-deux mineurs de fond, c’est l’accumulation de poussière, l’absence de ventilation efficace, le non-respect de l’arrosage des couloirs et la course au rendement. Autant de dysfonctionnements qui ont permis l’explosion. Si les victimes avaient survécu, elles auraient succombé quelques années plus tard à la maladie.

Raconter l’indicible ? Dans ce roman, il s’agit de raconter ce qui se passe dans le cœur pétrifié de Michel Flavent, frère de Joseph, condamné par son père à venger la famille de toutes ses victimes de la mine. Ce roman crie la douleur de l’absence dans chaque mot. Des trois romans de l’auteur que j’ai lus, c’est le plus difficile à lire. Celui où la plaie est la plus à vif. Celui où le non-dit est aussi présent entre les lignes que les souffrances exprimées. Le rythme est lent dans la première moitié. Il faut prendre du temps pour digérer les informations. Puis arrive le moment de bascule où les évènements s’accélèrent. Le rythme des mots ne change pas, mais le rythme cardiaque du lecteur, si. L’horreur de la tragédie prend une autre dimension, plus intime, plus triste encore.

Dure et belle lecture, que celle de Le Jour d’avant. J’attends votre nouveau sujet avec hâte, Monsieur Chalandon.

=> Quelques mots sur l’auteur Sorj Chalandon

Glaise

Franck BOUYSSE

Glaise

La Manufacture des Livres – 2017

 

Voici le deuxième roman de Franck Bouysse que je lis, après Plateau (La Manufacture des Livres, 2016). Même éditeur, même atmosphère de la campagne reculée. Epoque différente, en revanche.

Dans Glaise, Franck Bouysse quitte le polar pour écrire un roman noir. Sur fond de Première Guerre mondiale, il met en scène un village dans le Cantal. Que dis-je, un village… Un hameau, deux ou trois fermes tout au plus, pas suffisamment éloignées du centre du village pour que la factrice ne puisse monter à pied et remettre aux habitants les missives annonciatrices de mauvaise nouvelle. Les femmes, les vieillards et les enfants / adolescents restent seuls dans les fermes pour s’occuper de survivre. C’est difficile. Ça l’est encore plus lorsque des parentes débarquent de la ville avec l’intention de s’installer, faute de pouvoir survivre seules. Elles ne sont pas paysannes, elles ne savent donc rien faire. Elles ne sont pas bienvenues, mais comment refuser ? Surtout si la fille est jeune et jolie.

L’ombre de la guerre flotte sur le roman, menaçante. Elle frappe les vivants au hasard, engendre souffrance et deuil chez des hommes et des femmes déjà meurtris par la vie. La dureté du quotidien n’a pas de limite. Toute trace de beauté dans ce monde sinistre fait tâche. L’amour ? L’émerveillement, l’ouverture au monde des adolescents ? Aucune marque d’émerveillement n’a droit de séjour. Franck Bouysse se plait à créer de l’insécurité dans les rares moments qui permettraient aux uns ou aux autres de souffler un peu. C’est un monde impitoyable qu’il décrit.

Je ne peux pourtant pas dire que j’ai été envoutée par ce roman. Le style de Franck Bouysse est aussi sobre et emprunté que dans Plateau. S’il est adapté au désespoir et à la lenteur du temps, il me semble manquer de flamboyance pour décrire la découverte de l’amour que se porte les jeunes héros. J’ai essayé, pendant ma lecture, de me mettre à la place des deux adolescents, de leur soif de beauté et de chair dans le monde brutal auquel ils sont confrontés. Tant que la haine ne s’immisce pas entre eux, n’est-ce pas de rêves et d’émerveillements que leurs yeux doivent être imprégnés ? Ce n’est pas ce que j’ai ressenti à travers ces pages. Il me manquait la chaleur dans leurs étreintes.

Il n’empêche que Franck Bouysse sait décrire des atmosphères rurales. Il est rare de lire sur le monde des taiseux et des solitaires. C’est tout à l’honneur de Monsieur Bouysse de les mettre en valeur.

=> Quelques mots sur l’auteur, Franck Bouysse

Golem

Pierre Assouline

Golem

Editions Gallimard – 2016

 

Gustave Meyer est champion d’échecs. Il doit sa virtuosité à l’excellence de sa mémoire qui lui permet de retenir par cœur les milliers de parties jouées par les plus grands maîtres. Pourtant, il possède un handicap lourd : il est épileptique, résistant aux traitements chimiques. Heureusement pour lui, son ami d’enfance, neurochirurgien, a transformé sa vie grâce une technologie révolutionnaire. Tout va donc à peu près bien jusqu’à la découverte du décès de son ex-femme. Il est rapidement désigné comme principal suspect. Perdant contrôle, Gustave Meyer s’enfuit pour découvrir la vérité. L’enquête va le conduire à se découvrir lui-même.

J’ai lu Les invités (Editions Gallimard, 2010) il y a quelques années et j’ai souhaité retrouver le style enchanteur de Pierre Assouline dans un autre roman. Quelle déception… Hormis dans quelques passages, je ne retrouve pas l’humour grinçant qui m’a tant marquée dans la satire sociale qui m’a fait découvrir l’auteur. Les idées foisonnent par centaines, ça fuse dans tous les sens. Pierre Assouline a-t-il voulu mettre en ébullition les synapses du lecteur de ce livre sur la complexité du cerveau humain ? Le style est sec. Il fait un peu penser à celui d’Alessandro Baricco. Au lecteur d’interpréter les faits bruts avancés par Pierre Assouline.

Le problème, c’est que les sujets traités dans Golem ne s’y prêtent pas. Assouline a creusé plusieurs thèmes comme la virtuosité aux échecs, les neurosciences ou le transhumanisme de manière tellement complète qu’il a transformé le polar en traité philosophique, accessible aux seuls spécialistes des questions abordées. Une grande partie du vocabulaire est inabordable par le commun des mortels. A certains passages, je n’ai rien compris. J’ai lu la deuxième moitié du roman dans un état de fatigue rarement atteint, sans aucun plaisir.

Quel a pu être le projet d’Assouline avec ce roman ? Si c’était de familiariser un lectorat standard avec les neurosciences et leurs développements philosophiques, c’est raté.

Que dire d’autre, si ce n’est que je regrette de ne pas avoir été en capacité de profiter de la réflexion innovante de l’auteur ?

=> Quelques mots sur l’auteur Pierre Assouline

Abigaël

Magda Szabo

Traductrice : Chantal Philippe

Abigaël

Editions Viviane Hamy – 2017

 

Lorsque j’ai appris la parution française d’Abigaël, j’ai été plus émue qu’à la lecture de n’importe quel autre roman, aussi bon soit-il. Cet ouvrage de Magda Szabo a en effet été une de mes références marquantes de l’adolescence, lue et relue en langue originale. Je me le suis procuré le mois dernier dans ma librairie préférée et j’ai pratiqué un exercice étrange, pour la première fois de ma vie : je l’ai repris en hongrois, puis dans la foulée je l’ai lu en français. Je voulais savoir si l’émotion que je ressentais était aussi forte dans les mots de l’auteure que dans leur traduction.

Magda Szabo écrit dans un style d’une grande richesse. Son roman La porte (Viviane Hamy, 2003), couronné du Prix Femina étranger 2003, est une véritable prouesse stylistique. Ma connaissance de ma langue maternelle n’a pas suffi pour que je puisse le lire en hongrois du vivant de l’auteure, hélas. Heureusement, Abigaël, tout aussi dense, se lit plus facilement. Roman initiatique par excellence, ses personnages sont si attachants que la lecture du roman en est grandement facilitée, malgré les qualités narratrices hors pair de Magda Szabo. Un lycéen féru de lecture peut s’y attaquer sans problème, tant le sujet est passionnant et l’intrigue captivante.

Abigaël est le nom d’une statue du jardin d’un lycée protestant rigoriste, au fin fond de la Hongrie. Une légende entoure la sculpture : elle allègerait les maux des lycéennes lorsqu’elles sont incapables de supporter les conditions de travail et d’éducation qui leur sont imposées dans cet établissement élitiste. En 1943, Gina, adolescente de quatorze ans, se voit obligée d’y poursuivre sa scolarité loin de son père militaire, loin de Budapest, sans comprendre la raison de son expédition dans ce monde auquel il lui est impossible de s’adapter. Il le lui faudra, pourtant, car c’est ainsi que son père en a décidé.

Ce roman a plusieurs niveaux de lecture. Tout un modèle éducatif y est évoqué, avec moult détails, comme dans un documentaire. Les méthodes d’enseignement ont un tel décalage avec celles d’aujourd’hui, la religion en particulier y tient une place tellement centrale qu’on pourrait se croire dans l’évocation d’un monde imaginaire. L’héroïne principale de l’histoire, l’adolescente rebelle à laquelle le lecteur s’attache avec une force terrible, est d’une perspicacité hors norme, limitée par son âge et sa crédulité. Magda Szabo a su trouver les mots pour la différencier des autres jeunes lycéennes mais aussi des enseignants et des diaconesses. C’est clairement une des forces du roman : avoir su faire progresser l’histoire pas à pas en maintenant chacun des personnages à son niveau de compréhension des évènements qui les implique, renversant parfois la hiérarchie des rôles que leur impose leur statut dans l’établissement. Les ambiguïtés qui découlent de secrets et des fausses certitudes de chaque personnage sont absolument délicieuses et donnent envie de ne pas terminer l’histoire, de ne pas se séparer de ses acteurs. Heureusement, Magda Szabo ponctue le roman de flashs de la vie d’une Gina adulte, assagie et heureuse, qui rassurent : le lecteur termine le roman avec l’assurance de ne pas l’avoir perdue tout à fait ; elle continue à vivre dans son imaginaire.

Alors, version originale ou traduction ? Il est évident que cette question a peu de sens, pour l’essentiel des lecteurs qui n’ont pas la chance de maîtriser parfaitement plusieurs langues. Pourtant, je dois dire que la lecture en français ne m’a pas procuré la même émotion qu’en hongrois. Ces propos ne sont pas à la gloire des traducteurs, pourtant la traduction de Chantal Philippe n’est pas en cause, ici. Elle a également traduit La porte et j’ai pris un plaisir infini dans sa lecture en français. L’explication vient sans doute de ma subjectivité. C’est le vif souvenir de mon plaisir juvénile à la saveur de certaines tournures de phrase, des sons qui vibrent toujours à mon oreille, qui en sont la cause.

Abigaël est un véritable bijou. Je remercie de tout mon cœur les éditions Viviane Hamy pour avoir décidé de faire profiter de ce roman les lecteurs français, en l’honneur du centième anniversaire de la naissance de l’immense écrivain hongrois.

=> Quelques mots sur l’auteur Magda Szabo

Lilie-Miracle

Martial Victorain

Lilie-Miracle

L’Astre Bleu Editions – 2017

 

Lilie 5 ans et Ester 11 ans sont filles de divorcés. Leurs parents ont préféré les laisser en garde chez la grand-mère plutôt que de les assumer. La mère vit à Paris, le père a acheté un restaurant à Moulleau, au bord de l’océan Atlantique. Le sentiment d’abandon est si fort chez les deux fillettes qu’elles décident un beau jour de quitter leur grand-mère près de Besançon pour rejoindre Moulleau et ramener leur père à Paris.

Martial Victorain embarque le lecteur dans un tourbillon d’humanité, comme dans chacun de ses romans. Après le monde des maisons de retraite (Fernand, un arc en ciel sous la lune, L’Astre Bleu Editions 2015) et celui des hommes d’affaires surbookés (L’homme en équilibre, Editions Paul&Mike, 2015), il s’attaque à la pureté de l’enfance. Pari difficile, tant le sujet a été rabâché. Il faut posséder la poésie de Martial Victorain pour pouvoir traiter ce sujet avec brio.

Roman initiatique, concentré de rêves, joyau de spontanéité, Lilie-Miracle est un remède garanti pour tous les névrosés résistants aux bienfaits de la méditation.

Quels sont les besoins de l’enfance ? L’auteur les résume en trois mots : amour, magie et temps. C’est le socle sur lequel tout être devrait se construire. Les parents qui n’ont pas compris ces fondamentaux sont assurés de transformer leurs petits en futurs adultes hyperactifs. C’est donc un plaidoyer pour l’enfance dans toute sa pureté que livre Martial Victorain, et ça marche. J’ai revisité certains de mes préceptes éducatifs plus d’une fois pendant ma lecture.

Laissez-vous emporter par les rêves d’Ester et de Lilie. Accompagnez-les dans leur quête. Il y a certes quelques longueurs dans le roman ; les flash-backs en particulier auraient pu être réduits. Mais l’ensemble est un véritable régal de lecture. Lilie-Miracle est une bouffée d’oxygène pour nous tous, pauvres adultes, qui passons notre vie à courir après le temps.

D’abord elle se mordait les lèvres et le bout de son nez commençait à la picoter. C’est en tout cas ce qu’elle m’avait expliqué. Ensuite elle se mettait à renifler. Doucement d’abord puis de plus en plus fort. Son petit museau se mettait à gouter. L’écoulement ressemblait à celui d’un bec de robinet qui ne ferme plus, ou bien mal : flip-flop, flip-flop, flip-flop… Le fond de l’iris se voilait et les premières vagues pointaient sous ses paupières. Soudain, d’un coup d’un seul, suivant la mécanique très précise des fluides, Lilie ouvrait grand les vannes et le tsunami déferlait.

=> Quelques mots sur l’auteur Martial Victorain

L’accusé du Ross-Shire

Graeme Macrae Burnet

Traduction de l’anglais : Julie Sibony

L’accusé du Ross-Shire

Sonatine Editions – 2017

 

Ecosse, dans un village isolé des Highlands. Nous sommes en 1869.

Graeme Macrae Burnet met en scène un jeune garçon de 17 ans, meurtrier du constable de son village et de deux de ses enfants. Le jeune homme déclare coupable et explique son meurtre par sa volonté de libérer son père du harcèlement dont il est victime depuis des mois. En prison, un avocat lui est nommé d’office. Il se prend de sympathie pour le jeune homme dont il perçoit l’intelligence hors norme. Pour l’aider à tenir le coup, il lui propose de rédiger sa vie par écrit. Le paysan rédige tout un manuscrit.

L’auteur présente ce fait divers et son procès comme une histoire vraie qu’il aurait découverte dans des archives et les journaux de l’époque. Je me suis demandé tout le long du récit quelle avait été la part de rédaction de l’auteur par rapport à celle de son héros. J’avoue avoir même cherché, à la fin de ma lecture, des traces du procès sur internet ! Je suis crédule je le sais, mais réellement le procédé d’écriture est intéressant et rend la lecture vivante.

L’histoire en revanche est assez banale. Un village pauvre. Des familles de métayers à la solde du laird propriétaire des terres et de son régisseur. Un villageois plus opportuniste que les autres qui endosse le rôle de constable et use de son pouvoir pour humilier. Eugène Le Roy avait déjà traité le sujet en 1899 (Jacquou le Croquant, Hachette jeunesse, 2006) et il n’est pas le seul. On sait comment se terminaient les drames humains à l’époque.

L’intérêt du récit réside ailleurs : dans sa construction, comme évoqué précédemment. Dans le détail des événements qui aboutissent à l’inéluctable, puis dans le descriptif minutieux du procès. Graeme Macrae Burnet avance pas à pas, avec finesse et psychologie, pour évoquer les faits, décrire les personnages, planter le décor du pauvre village écossais. Pas de surprise dans l’intrigue, donc, mais une belle écriture factuelle. Naïveté et manipulation sont bien restituées.

En fermant le roman, je me suis demandé si j’avais aimé ou pas. Le manque de prise de risque dans l’intrigue a-t-il plus ou moins de poids que la qualité de l’écriture ? Chacun jugera, en fonction de ses propres priorités. Pour ma part, j’ai été séduite mais espère une histoire plus envolée pour un prochain roman du même auteur.

=> Quelques mots sur l’auteur Graeme Macrae Burnet

Les vies multiples d’Amory Clay

William Boyd

Traductrice : Isabelle Perrin

Les vies multiples d’Amory Clay

Editions du Seuil – 2015

 

Si vous aimez les biographies, vous serez servi. Si au contraire vous préférez les romans, Les vies multiples d’Amory Clay en est un. William Boyd a en effet écrit une biographie d’une photographe imaginaire, née en 1908, décédée en 1983. Anglaise, très impliquée dans son époque, photographe de mode puis de guerre, elle a navigué dans tellement de sphères différentes que sa vie aurait été passionnante. Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. William Boyd colle à cet adage et invente cette artiste de toutes pièces, ainsi que les autres héros qui gravitent autour.

Le roman, puisqu’il s’agit d’un roman, donc, fourmille de dates, de photographies, de références, au point que je me suis précipitée sur internet pour en savoir un peu plus sur l’héroïne une fois le roman terminé. De ce point de vue technique, le livre est très bien écrit. L’auteur décrit les époques que traverse son héroïne à travers l’œil d’un photographe. Un peu de technique, détails des clichés, prix, âpre concurrence entre professionnels, critiques… Tout un univers est étalé dans les pages du livre. C’est intéressant, captivant parfois.

Mais pourtant… je ne peux pas dire que j’ai aimé à la folie. Loin de moi l’idée de brandir l’étendard en criant « je savais », car non, je n’avais pas deviné qu’Amory Clay était le pur fruit d’une imagination, de même pour Jean-Baptiste Charbonneau et probablement l’ensemble des personnages de l’histoire. C’est difficile de deviner, vraiment. Je n’ai donc pas compris l’artifice avant de chercher sur internet, mais maintenant que je sais, je dois dire que je ne suis pas surprise. Sans être spécialiste des biographies, loin de là, j’en ai lu quand même un nombre conséquent. Et celle-ci m’a laissée sur ma faim sur bien des points.

Le plan global de l’histoire, pour commencer. Elle est trop hachée. Pas ou peu de liens entre les différents épisodes de la vie professionnelle d’Amory. J’ai lu chaque partie du livre comme des histoires indépendantes et j’en ai été gênée. Il m’a manqué tout au long du récit un fil rouge que l’on trouve régulièrement dans les biographies.

Amory est photographe de guerre, pourtant William Boyd consacre une partie trop petite du roman aux deux périodes de conflits qu’elle couvre. Pourquoi ? Je me suis demandé, en lisant ces passages, s’il connaissait son sujet. L’auteur utilise des artifices pour sortir des difficultés inhérentes à l’écriture d’un récit de guerre. Il contourne le terrain, ne rentre pas dans le fond et préfère évoquer des sujets mineurs, comme par exemple la décision de l’héroïne de photographier les camps militaires plutôt que les scènes de combats.

Les personnages manquent d’âme. Je suis très attachée aux portraits, en général ; dans Les vies multiples d’Amory Clay, ils sont trop techniques, académiques. Ils manquent de profondeur. Par exemple, la pause familiale d’Amory entre deux périodes de vie active peut se comprendre, certes. Mais le récit est artificiel. On ne ressent pas le débat intérieur que la jeune femme a sûrement dû mener avant de mettre de côté son activité professionnelle, passionnante et dévoreuse de temps. Je n’ai pas réussi à rentrer dans cette partie du roman qui m’a paru déplacé.

J’ai donc lu Les vies multiples d’Amory Clay comme une biographie, mais comme une biographie de qualité moyenne. Le déroulé historique se tient, mais pas la vie de l’héroïne. A quand une vraie biographie, dans laquelle William Boyd pourrait présenter ses réelles qualités de biographe ?

=> Quelques mots sur l’auteur William Boyd

Bakhita

Véronique Olmi

Bakhita

Editions Albin Michel – 2017

 

Dans son dernier roman, Véronique Olmi met en scène Bakhita, une femme soudanaise que son incroyable destin a fait passer de situation d’esclave à religieuse dans l’ordre des Sœurs canossiennes en Italie. Née en 1869 au Darfour, elle décèdera en 1947 à Schio, en Italie.

Le résumé de la quatrième de couverture ne laisse place à aucun suspens. Tout est dit en quelques lignes. C’est l’écriture de Véronique Olmi qui donne sa force à cette biographie romancée. L’histoire de Bakhita et de milliers de ses sœurs et frères est atroce. Un lecteur d’aujourd’hui ne peut trouver d’excuse ni à l’époque, ni au continent africain, et tourner les pages avec indifférence. Bakhita est une des rares personnes à être miraculeusement sauvée.

Véronique Olmi profite de la destinée de la jeune femme pour comparer les injustices africaines et italiennes. Car d’une certaine façon, les paysans d’Italie sont autant esclaves d’un système que les villageois du Darfour. Elle enfonce le clou, même si Bakhita assiste à ces événements dans sa vieillesse, en évoquant l’ordre que reçoit son pays d’adoption, celui qui l’a sauvée et affranchie, de devenir à son tour négrier et envahir l’Ethiopie en 1935. Quel terrible conclusion !

Pourquoi ce livre est-il magnifique ? Parce que Véronique Olmi, dans un style volontairement haché comme l’est le mélange de dialectes soudanais, turc, arabe et vénitien à travers lequel la religieuse tente de se faire comprendre, a écrit un récit implacable. A l’instar de Marcus Malte dans Le garçon (Zulma, 2016), elle décrit le monde à travers les yeux candides par moments, doux par d’autres, non violents toujours, d’une femme dont la vie bascule à l’âge de sept ans et qui toute son existence gardera en elle des étincelles de sa première culture même lorsqu’elle aura oublié tout le reste. La mémoire africaine se transmet oralement. C’est ce que Bakhita, dépossédée jusqu’à sa langue natale, va tenter plusieurs années durant sur ordre de sa hiérarchie, esclavagiste ou religieuse. Raconter l’indicible sans la capacité de le comprendre, ni les mots pour pouvoir l’exprimer, voilà la force de ce roman.

Du coup, le dernier tiers du roman est moins puissant que les deux premiers. Bakhita ne sera jamais sauvée tout à fait. Ses séquelles physiques sont indélébiles et sa peur de l’inconnu viscérale. Mais dès lors qu’elle apprend suffisamment de vocabulaire pour pouvoir communiquer, ne serait-ce qu’avec les enfants, son regard sur le monde devient plus pointu. Du coup, le contraste entre les mots de l’écrivaine et les situations que traverse l’héroïne sont moins vif. Lorsque Bakhita intègre l’ordre religieux, l’histoire, plus apaisée, traîne un peu en longueur.

Véronique Olmi évoque la montée en puissance du Duce et le fanatisme racial qui en découle, mais de manière trop sporadique par rapport à l’importance intrinsèque du sujet, probablement car cette question est loin des préoccupations de l’héroïne. Et comme le style d’écriture du roman est jusque-là modelé sur le niveau de compréhension des événements par le personnage principal, il perd de sa force sur la fin du roman.

Mais ne vous attardez pas à ces dernières critiques, qui finalement s’effacent devant la beauté globale du texte. Je me suis régalée malgré la lecture douloureuse et j’espère que vous apprécierez ce roman autant que moi.

=> Quelques mots sur l’auteur Véronique Olmi

La vengeance des mères

Jim Fergus

Traducteur (Etats-Unis) : Jean-Luc Piningre

La vengeance des mères

Le Cherche Midi – 2016

 

La vengeance des mères ne se lit pas sans avoir lu le premier volet de cette épopée, Mille femmes blanches (Le Cherche Midi), paru seize ans avant. Il s’agit de la suite de l’histoire des femmes blanches échangées par le gouvernement américain contre autant de chevaux, dans un accord secret avec une tribu cheyenne. L’intrigue se situe en 1875, à l’aube de la bataille de Little Big Horn, sanglante défaite de la Septième cavalerie du Général Custer où celui-ci a perdu la vie.

Le livre est structuré sous forme de carnets et journaux de femmes blanches issues de ce troc, qui ont épousé la cause indienne. Tour à tour, elles racontent les évènements intimes et tribaux qu’elles ont traversé. Certaines d’entre elles vivent dans la tribu depuis un an. D’autres depuis quelques semaines seulement.

La construction du roman est intéressante. Les textes, d’une narratrice à l’autre, varient en fonction de leur connaissance du monde cheyenne et de leur niveau d’éducation. L’auteur s’est appliqué à adapter le style et le vocabulaire à la personnalité qui prend la plume. Je ne placerai pas les différents textes au même niveau de subtilité. Certains font même mal aux yeux, tellement la qualité stylistique est mauvaise. Il s’agit d’un choix manifeste de l’auteur, pour poser la classe sociale de chaque narratrice. Grossier, mais efficace.

L’histoire, annoncée dès les premières pages, est terrible. Ces femmes écartelées entre leur ancienne vie sans issue et la nouvelle qui les lie au sort des Indiens, forcent le respect. Le lecteur ne peut pas rester insensible au destin étrange de ces femmes, envoyées chez les Cheyennes par le même gouvernement qui choisira de les sacrifier quelques semaines plus tard.

Sauf que… La vengeance des mères manque d’âme. Jim Fergus n’a pas su jouer des mots avec suffisamment d’émotion. En tant que lectrice, je n’ai pas vibré avec ces femmes. Comme si l’auteur n’avait pas su se mettre à la place des endeuillées. La douleur est écrite, mais distante et peu crédible.

Il en est de même pour les parties descriptives du grand Ouest américain. Ernest Haycox, dans Les clairons dans l’après-midi (Actes Sud, 2013), a eu le don de décrire les mêmes paysages, les mêmes scènes de bataille à Little Big Horn d’une telle manière qu’il communique au lecteur les parfums, la chaleur ou encore l’aridité des lieux. Rien de tel chez Jim Fergus, autre faiblesse du roman à mes yeux.

Mais La vengeance des mères, plus encore que Mille femmes blanches, a le mérite de pointer du doigt les atrocités commises par l’homme blanc contre les Indiens et leurs conséquences sur le peuple natif, jusqu’à aujourd’hui. C’est la force du roman. Les rappels des atrocités commises par le passé ne sont jamais superflus.

=> Quelques mots sur l’auteur Jim Fergus

Un crocodile sur un banc de sable

Elizabeth Peters

Traduction de l’anglais (Etats-Unis) : Louis de Pierrefeu

Un crocodile sur un banc de sable

Le livre de poche – 1999

 

Bonheur du lâcher-prise et des lectures fraîches ! Je suis pourtant sévère sur ce genre et ce n’est pas peu dire. Des romans « feel good » sans fond, très peu pour moi. Un crocodile sur un banc de sable correspond au genre et à mes exigences. Un régal.

A la fin du XIX° siècle, Amelia Peabody est Anglaise, fille d’un professeur Tournesol qui a la riche idée de décéder en laissant à sa fille une somme rondelette. Assez pour lui permettre de voyager à son aise. A Rome, elle sauve une exquise jeune compatriote de l’opprobre générale et l’engage comme femme de compagnie. Les deux femmes quittent l’Italie pour l’Egypte, sans savoir qu’elles vont au-devant d’étranges aventures, comme de braver une momie qui tente de dissuader des archéologues de poursuivre leurs fouilles dans le site d’El-Amarna, tombeau du pharaon hérétique Akhenaton.

Elizabeth Peters, pourtant Américaine, a écrit ce premier roman d’une longue série dans un style tout à fait british. Les personnages sont truculents, leurs dialogues vifs et cocasses. Ah, quel régal que les échanges entre la vive Amelia et le sombre Radcliffe ! Le lecteur devine la valse amoureuse derrière les joutes verbales, pour son plus grand plaisir !

En parallèle et presque mine de rien, la romancière aborde des sujets de fond d’importance. Le pillage des trésors d’Egypte antique en est un. Comment l’empêcher ? Comment protéger les découvertes des collectionneurs et des marchands d’art ? Sur cette question, Elizabeth Peters est assez fataliste. Les dégâts sont tels à l’époque de l’écriture de ce récit (1975) qu’elle sait évoquer une plaie que les autorités n’ont pas pu enrayer. Spécialiste d’égyptologie, elle regrette l’impossibilité de dater des vestiges retrouvés dans des collections privées ou des boutiques, qui conduit à l’impossibilité de les retourner aux tombeaux qui les contenaient.

Le deuxième thème évoqué mine de rien, mais qui a une importance majeure dans ce récit, c’est la suprématie anglaise en Egypte, à l’époque de l’histoire. Les héros sont des colonialistes, dans tous les sens du terme. La condescendance de certains personnages vis-à-vis des Egyptiens qu’ils côtoient est caricaturale, pour le plus grand plaisir du lecteur. Mais même chez les héros les plus ouverts, elle n’a pas manqué de me frapper. Elizabeth Peters a su placer ses personnages très justement dans leur époque, sans exagération, avec tout le tact qu’il faut pour qu’un lecteur du XXI° siècle puisse apprécier et l’intrigue et son contexte historique.

Voilà donc un roman digne des grands romans légers, qui font du bien à l’âme. Elizabeth Peters se place avec ce roman en sympathique successeuse d’Agatha Christie, l’auteur de Rendez-vous à Bagdad et autres romans sur fond de fouilles archéologiques.

Lecture adaptée aux périodes de vacances ou de vague à l’âme. Retour du sourire assuré !

=> Quelques mots sur l’auteur Elizabeth Peters