Le choix de Bilal

A.S. Lamarzelle

Le choix de Bilal

L’Astre Bleu Editions – 2018

 

Tous autant que nous sommes, nous pouvons citer le nom d’un, deux, éventuellement trois quartiers sensibles non loin de chez nous. Sensibles parce que fourmillant de délinquance et de violence, actes qu’éventuellement nous commentons avec passion à l’apéro du dimanche midi. Ces questions intéressent aussi les politiciens, tous sans exception. Sur ce sujet, et uniquement en guise d’introduction, j’ai envie de rappeler les propos quasi-fanatiques d’un ancien candidat à la présidentielle français ; en 2005, il se proposait de « nettoyer au Karcher la cité ».

Sait-il seulement de quoi il parle ? Non, évidemment. A.S. Lamarzelle affirme, avec la tranquillité de celle qui maîtrise son sujet, que les discours médiatiques, qu’ils émanent d’une tête de liste électorale ou d’un commissaire de police, ne sont basés sur aucune connaissance du terrain. Les lois de la Cité ne sont connues que de ses habitants. Et encore, pas de tous : de ceux qui y sont nés et qui s’y battent pour leur survie, pas de ceux qui s’y installent par fraternité et idéalisme ; ceux-là n’ont que des choses à y perdre, rien à y gagner.

Bilal, lui, est le type même du jeune caïd qui connaît les règles du jeu sur le bout des doigts. Il est intelligent, il bouquine, il se bat et il braque. Le délinquant un peu hors norme, si norme il y a. Il n’a pas eu de chance dans la vie, pas plus que les autres, mais comme il est futé et protégé par la loi du silence, il ne s’est jamais fait attraper. Le vol dans le supermarché, d’ailleurs, il le prépare avec une telle minutie que la police ne trouve pas le moindre indice pour les épingler, lui et ses complices. Va-t-il sortir indemne de ce n-ième acte de délinquance ?

Comment trouver le juste positionnement, pour évoquer un sujet aussi délicat ? Comment évoquer les malfrats, les dealers, les habitants de la cité, l’enquête de police, l’avocat général ou l’avocat de la défense, avec la même distanciation ? Seul.e un.e juge d’instruction pouvait le faire. Et ça tombe bien, A.S. Lamarzelle est juge d’instruction.

Premier roman de la jeune auteure, Le choix de Bilal a quelques défauts d’écriture, certes, mais il est tellement intéressant qu’il faut passer outre. Je me suis régalée à le découvrir. C’est une belle histoire, un témoignage, un rappel des règles de la justice française, souvent méconnues de nos lecteurs, tant l’américaine a pris de la place dans notre culture générale.

Tout comme Une proie trop facile de Yishai Sarid (Actes Sud, 2005), Le choix de Bilal est un roman inclassable. Polar, oui ou non ? Il y a enquête, il y a vol avec violence, accusés et coupables, certes. Mais A.S. Lamarzelle a surtout placé son histoire sous l’angle de la société. A travers Bilal, Sofiane, Greg, Joël et les autres, elle raconte la cité de l’intérieur. Les règles qui la régissent, qu’aucune police ne saisira jamais vraiment. Les lois de la survie qui ne figureront jamais dans le Code pénal. Le désœuvrement pathologique, le lâche abandon des pères, les mères incapables de faire face. L’auteure ne donne pas de solution. Elle ne plaide pas pour ou contre. Elle constate. A travers les nombreux choix qui s’offrent à Bilal, elle interroge la Justice sur sa capacité à diminuer la délinquance dans des zones hors-la-loi. Ses constats ne devraient pas beaucoup plaire à nos dirigeants.

=> Quelques mots sur l’auteure A.S. Lamarzelle

=> Site internet de l’auteure : A.S. LAMARZELLE

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L’éducation d’un malfrat

Edward Bunker

L’éducation d’un malfrat

Traducteur : Freddy Michalsky

Editions Payot & Rivages, 2001

 

 

Edward Bunker, écrivain américain admiré par James Ellroy et William Styron, se met à nu dans son autobiographie. Chaotique ne serait pas un terme assez fort pour décrire les quarante premières années de sa vie, au cours desquelles il a passé dix-huit dans une des prisons les plus dures des Etats-Unis.

L’éducation d’un malfrat peut se lire comme un roman. Si l’auteur parle à la première personne du singulier, s’il ne fait aucun doute qu’il parle de lui, de ses échecs et de ses errances, il raconte aussi une époque et un milieu social. C’est sans doute la qualité de cette narration qui m’a attirée dès les premières pages et m’a intéressée jusqu’à la dernière. Le roman est pourtant dense (plus de 600 pages dans la version poche).

Incapable de s’intégrer dans la société, Edward Bunker a commencé à fuguer à sept ans, a connu les maisons de redressement et les internements pour mineurs dès la petite adolescence. Il a été incarcéré à San Quentin en Californie à l’âge de seize ans. Son dossier pesait déjà lourd : c’est au quartier des criminels les plus endurcis qu’il est affecté.

L’éducation d’un malfrat décrit minutieusement deux décennies de gestion de la délinquance, entre 1945 et 1965, aux Etats-Unis. L’univers carcéral est décortiqué à la loupe, comme dans un essai sociologique. Edward Bunker n’accuse pas ; il analyse les sources de la violence, l’absence d’espoir, la montée du racisme et son paroxysme dans les années 1960. Il explique les moyens d’éviter les coups de surin et autres actes de folie meurtrière. Il ne fait pas de procès au système carcéral, mais dénonce les coups et blessures infligés par les matons aux prisonniers récalcitrants. Y a-t-il un moyen de rédemption ? Il n’en voit qu’un seul : l’acquisition de connaissances.

Voici l’autre volet de cette passionnante autobiographie. Vers ses seize ans, l’auteur est embauché par Mrs Hal Wallis, une ancienne actrice du cinéma muet qui consacre sa vie à sauver des vies d’enfants. Il travaillera quelques mois pour elle ; si cette période ne lui permet pas de s’amender tout de suite, elle lui ouvre de nouveaux horizons qu’il ne saura exploiter que des années plus tard. Pour lui, la sortie de l’impasse est passée par l’écriture. Il en écrira cinq avant d’être publié et de se sauver.

Tranche d’histoire des Etats-Unis, aperçu d’une société aux codes terribles, implacable essai de criminologie, voilà en quoi consiste L’éducation d’un malfrat. Une œuvre bouleversante.

=> Quelques mots sur l’auteur Edward Bunker

Qu’importe le chemin

quimporte-le-cheminMartine Magnin

Qu’importe le chemin

L’Astre Bleu Editions – 2016

Dans ce témoignage bouleversant, Martine Magnin raconte un parcours de mère célibataire pour le moins chaotique. Elle a deux enfants ; son aîné, Alex, déclare une première crise d’épilepsie à l’âge de huit ans. Résistante à tous les traitements, la maladie s’empare du petit bonhomme et projette la famille dans un enfer dont elle ne verra jamais le fond. L’enfant se déscolarise et se marginalise. A dix-huit ans, Alex devient toxicomane et part vivre dans la rue. Bienvenue dans la vraie vie.

Comment faire face, lutter, ne pas couper les liens lorsque l’amour vacille devant la violence ?

Martine Magnin impulse un rythme sombre au récit ; les titres des chapitres sont d’ailleurs éloquents en soi : « Avis de turbulence, la terre s’effondre » ; « La terre devient folle. » Heureusement, le dernier intitulé, plus optimiste, permet au lecteur de respirer plus librement : « Les fruits de la terre ».

Je ne saurais dire à quel point ce récit de vie m’a interpellée. La première chose qui m’a frappée, c’est la démonstration que fait l’auteur de l’incapacité du corps médical à prendre en charge un patient dans sa globalité. Si Alex enfant avait été vu conjointement par des neurologues et des psychologues, peut-être aurait-il mieux supporté les traitements et refusé les stupéfiants. La prise en compte globale d’un patient est encore chose rare aujourd’hui mais il me semble qu’elle évolue dans le bon sens, dans de nombreuses disciplines.

Le deuxième sujet de fond qu’elle traite est, bien sûr, la détresse parentale. L’auteur cite de nombreux exemples de jeunes à la dérive, abandonnés des leurs ; leurs chances de s’en sortir sont alors bien faibles. D’après Martine Magnin, aucun accompagnement n’est proposé spontanément aux parents, lorsque le jeune met le doigt dans l’engrenage de l’addiction. C’est à eux d’aller chercher conseils et soutien. Pire, un toxicomane peut être refusé par une institution hospitalière lorsque les rechutes sont trop nombreuses. Voilà ce à quoi une famille doit faire face, en plus de son impuissance devant les dégradations psychiques et physiques d’un fils en perdition.

D’autres thèmes sont également évoqués : la nécessité du père et de la mère d’agir de concert, même s’ils vivent séparés ; l’impact professionnel d’un tel drame pour le couple parental ; les conséquences sur la fratrie, les proches de la famille.

La fureur contenue dans chacun des mots de Martine Magnin est terrible ; pourtant, ses propos sont d’une telle délicatesse, l’humour perce au bout de tant d’impasses, que j’en suis restée abasourdie, une fois le récit achevé.

Il faut lire Qu’importe le chemin comme un combat pour la vie. Ce témoignage aidera toutes les familles à dépasser les obstacles qui jaillissent aléatoirement sous leurs pas ; la vie en est pleine.

Sans bruit, sans qu’on s’en aperçoive, la bête tapie perfidement dans l’ombre était revenue une nouvelle fois, sournoisement et avidement, pour enjôler à nouveau Alexandre. Sans cœur et sans moralité, la machinerie honteuse des dealers avait repris son action de séduction et de corruption. L’argent se volatilisait, les appareils photos disparaissaient, les travaux photo prenaient du retard, le matériel d’agrandissement inutilisé fut remisé au fond d’un placard.  Toujours naïfs et bêtement optimistes, on n’y vit que du feu, aucun signal d’alarme ne nous parvint, notre intuition de parents était débranchée.

=> Quelques mots sur l’auteur Martine Magnin

=> Un autre avis sur Qu’importe le chemin : Les lectures de Laëti