Quatorze appartements – Echantillon 2

Aller au travail le matin m’a paru d’une absurdité absolue.

Je n’étais pas réveillée. Mon niveau de végétation léthargique était tel que le pater familias a décidé d’emmener Sam et Théo à l’école. Je me serais probablement trompée de chemin.

Ma motivation était plus que limitée, vu le dimanche que nous venions de passer. Qui aurait été capable de vaquer avec plaisir à des occupations mercantiles après avoir côtoyé les bas-fonds de l’humanité ?

Les lundis, il y avait réunion de staff. Je les exécrais. Un coq dans sa basse-cour. Le coq, c’était Monsieur Goutard, le chef de service. Les poules, c’était nous. Huit poules qui caquetaient sans fin, surtout en présence du coq. J’avais les piaillements futiles en horreur. En particulier quand je n’étais pas réveillée.

Damien a dû me pousser d’autorité dans le bus, encouragé par les enfants.

J’ai réussi à traîner ma peine jusqu’à la pause déjeuner, lorsqu’une collègue m’a tapé sur l’épaule :

« À la graille. Tu viens, Véronique ?

— J’arrive. Je termine un courrier et vous rejoins. »

Monsieur,

Nous faisons suite à votre courrier du 16 janvier courant dont nous vous remercions. Notre société regrette vivement que les mini-tartelettes au fromage du lot 201.03.026G que vous avez achetées ne vous aient pas apporté pleine satisfaction, et met en place dès à présent des actions correctives pour qu’un tel incident ne puisse plus arriver.

Nous prenons particulièrement soin de la fabrication de nos biscuits apéritifs pour qu’ils conservent leur saveur et leur croustillant tout au long de leur durée de vie, grâce au savoir-faire de nos pâtissiers et au professionnalisme de nos équipes. Nos laboratoires organisent quotidiennement des tests de dégustation dans le souci d’améliorer au jour le jour la qualité de nos produits, pour mieux vous contenter.

Votre exigence est la nôtre. Aussi, afin de vous dédommager du désagrément que vous avez subi, nous vous envoyons ci-joint, de la part de Monsieur Goutard, notre Directeur de la relation clientèle, un bon d’achat d’une valeur de quatre euros et soixante centimes.

Nous vous prions de bien vouloir agréer, Monsieur, l’expression de nos sentiments distingués.

J’en avais encore trois autres à écrire sur le même modèle. Pas le droit à la moindre touche personnelle. J’aurais pourtant brodé avec un tel plaisir !

Sachez que nos maîtres-pâtissiers goûtent eux-mêmes la pâte des feuilletés avant d’enfourner, pour vous garantir une qualité irréprochable.

Sachez qu’une équipe de gourmands déguste les biscuits directement en sortie du four pour s’assurer de leur cuisson parfaite.

Sachez que nous organisons des visites d’écoliers et que nous recueillons scrupuleusement tous les mots d’enfants pour vous faire profiter de leur inventivité.

Sachez que les biscuits que vous avez mangés ont été fabriqués par Fabrice, meilleur ouvrier de France.

Sachez que…

Et même si ce n’était pas vrai ? J’aurais au moins mis un peu de poésie dans ce charabia. J’aurais eu un job d’écrivain plutôt que celui d’une dactylo. Un écrivain public au service d’une multinationale, moi je trouvais ça excitant.

Et puis zut. Au diable le courrier, j’avais faim. Je me suis levée.

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