Bakhita

Véronique Olmi

Bakhita

Editions Albin Michel – 2017

 

Dans son dernier roman, Véronique Olmi met en scène Bakhita, une femme soudanaise que son incroyable destin a fait passer de situation d’esclave à religieuse dans l’ordre des Sœurs canossiennes en Italie. Née en 1869 au Darfour, elle décèdera en 1947 à Schio, en Italie.

Le résumé de la quatrième de couverture ne laisse place à aucun suspens. Tout est dit en quelques lignes. C’est l’écriture de Véronique Olmi qui donne sa force à cette biographie romancée. L’histoire de Bakhita et de milliers de ses sœurs et frères est atroce. Un lecteur d’aujourd’hui ne peut trouver d’excuse ni à l’époque, ni au continent africain, et tourner les pages avec indifférence. Bakhita est une des rares personnes à être miraculeusement sauvée.

Véronique Olmi profite de la destinée de la jeune femme pour comparer les injustices africaines et italiennes. Car d’une certaine façon, les paysans d’Italie sont autant esclaves d’un système que les villageois du Darfour. Elle enfonce le clou, même si Bakhita assiste à ces événements dans sa vieillesse, en évoquant l’ordre que reçoit son pays d’adoption, celui qui l’a sauvée et affranchie, de devenir à son tour négrier et envahir l’Ethiopie en 1935. Quel terrible conclusion !

Pourquoi ce livre est-il magnifique ? Parce que Véronique Olmi, dans un style volontairement haché comme l’est le mélange de dialectes soudanais, turc, arabe et vénitien à travers lequel la religieuse tente de se faire comprendre, a écrit un récit implacable. A l’instar de Marcus Malte dans Le garçon (Zulma, 2016), elle décrit le monde à travers les yeux candides par moments, doux par d’autres, non violents toujours, d’une femme dont la vie bascule à l’âge de sept ans et qui toute son existence gardera en elle des étincelles de sa première culture même lorsqu’elle aura oublié tout le reste. La mémoire africaine se transmet oralement. C’est ce que Bakhita, dépossédée jusqu’à sa langue natale, va tenter plusieurs années durant sur ordre de sa hiérarchie, esclavagiste ou religieuse. Raconter l’indicible sans la capacité de le comprendre, ni les mots pour pouvoir l’exprimer, voilà la force de ce roman.

Du coup, le dernier tiers du roman est moins puissant que les deux premiers. Bakhita ne sera jamais sauvée tout à fait. Ses séquelles physiques sont indélébiles et sa peur de l’inconnu viscérale. Mais dès lors qu’elle apprend suffisamment de vocabulaire pour pouvoir communiquer, ne serait-ce qu’avec les enfants, son regard sur le monde devient plus pointu. Du coup, le contraste entre les mots de l’écrivaine et les situations que traverse l’héroïne sont moins vif. Lorsque Bakhita intègre l’ordre religieux, l’histoire, plus apaisée, traîne un peu en longueur.

Véronique Olmi évoque la montée en puissance du Duce et le fanatisme racial qui en découle, mais de manière trop sporadique par rapport à l’importance intrinsèque du sujet, probablement car cette question est loin des préoccupations de l’héroïne. Et comme le style d’écriture du roman est jusque-là modelé sur le niveau de compréhension des événements par le personnage principal, il perd de sa force sur la fin du roman.

Mais ne vous attardez pas à ces dernières critiques, qui finalement s’effacent devant la beauté globale du texte. Je me suis régalée malgré la lecture douloureuse et j’espère que vous apprécierez ce roman autant que moi.

=> Quelques mots sur l’auteur Véronique Olmi

Fortunae – De pourpre et de cendres…

FortunaeChloé Dubreuil

Fortunae – De pourpre et de cendres…

L’Harmattan, 2016

 

Si vous aimez l’histoire, si vous rêvez de connaître de l’intérieur l’Europe du III° siècle, alors je vous recommande Fortunae.

Les empereurs Carin et Numérien ne sont plus. Dioclès leur succède, mais la passation du pouvoir n’est pas aisée ; le nouvel empereur a des réformes en tête, ce qui ne plait pas à tous les patriciens. Pendant ce temps, Albius Flaccus Ravilla, jeune romain verrier, se voit brusquement vendu comme esclave par son oncle qui doit éponger ses dettes. Il échoue dans le domaine du clarissime Titus Volutianus Tertius auquel il doit deux années de sa vie. La fille de celui-ci, Aleydis, secrètement convertie au christianisme, tombe amoureuse d’Albius et espère s’unir à lui à sa libération.

Le lecteur suit l’histoire de l’Empire romain à travers l’histoire de ces différents personnages, auxquels il faut ajouter Svenhild, ancienne disciple d’une prêtresse franque devenue muette et, loin de Rome, Atuo le gaulois qui s’engage dans un groupe de brigands, les Bagaudes.

Quel lien les unit les uns aux autres ?

A l’aube de son déclin, l’Empire tremble sur ses fondations. Ses frontières sont difficiles à garder, au sein des peuples soumis gronde la révolte. Les luttes pour le pouvoir, dans toutes les strates de la société, sont sans pitié. La mort rôde. Elle fait peur, elle est une compagne fidèle sur laquelle chaque individu sait devoir compter, qu’il soit patricien, homme du peuple, esclave, gueux des provinces soumises ou soldat.

Si les luttes de pouvoir ont traversé les siècles et passionnent tout autant nos générations actuelles que celles de nos ancêtres, certaines difficultés inhérentes à l’immensité d’un pays de l’Antiquité n’existent plus aujourd’hui. A commencer par la communication. Chloé Dubreuil a fait un immense travail de recherche pour écrire Fortunae. Le lecteur découvrira la vie de Saint-Sébastien avant qu’il ne soit transpercé de flèches, apprendra les remèdes d’antan pour panser les blessures, aura une vision de la résistance à la souffrance de nos ancêtres, ira à la rencontre des Bagaudes… La minutie des détails est fantastique. A l’aide d’un vocabulaire riche, presque technique, Chloé Dubreuil s’est attachée à reconstituer un univers qui projette le lecteur deux mille ans en arrière. J’ai vu dans le développement des différents personnages un réel intérêt historique. En revanche, mise parfois en difficulté face à un vocabulaire difficile, j’aurais apprécié un lexique à la fin de l’ouvrage : il m’aurait permis de mieux comprendre la finesse de certains détails que je ne suis pas sûre d’avoir savouré à leur juste niveau.

La lecture de Fortunae pendant mes années lycée m’aurait aidée à saisir l’âme de cet empire et les difficultés de le maintenir à flot. A proposer à nos lycéens latinistes ?

=> Quelques mots sur l’auteure Chloé Dubreuil

=> Autre avis sur Fortunae – de pourpre et de cendres… : Mes promenades culturelles