Tenir jusqu’à l’aube

Carole FIVES

Tenir jusqu’à l’aube

L’Arbalète Gallimard – 2018

 

Tenir jusqu’à l’aube, ou comment évoquer le rapport femme-enfant sans fatiguer le lecteur avec les évidences. C’est à cette phrase que je résumerais le roman de Carole Fives et j’ai à peu près tout raconté de l’histoire et de la qualité du récit, ou presque.

L’héroïne est une mère seule, une « solo » d’après le jargon des forums internet dans lesquels elle puise de l’inspiration pour trouver des astuces et ne pas sombrer. Ne pas sombrer. Elle est au bord du gouffre, en mode survie. Sa seule soupape pour respirer, ce sont quelques promenades qu’elle s’autorise quand l’enfant dort. Dix minutes. Vingt minutes. Des sorties de plus en plus longues. Tiendra-t-elle jusqu’à l’aube ?

A droite, à gauche, elle emprunte des axes qu’elle ne connait pas.

Se faufile entre les voitures, évite les passages piétons, les zones trop éclairées.

Bouscule un couple. La femme rit bruyamment.

Elle baisse la tête et repart en courant. Se perdre, se cogner aux murs de la ville, à ses aspérités.

Les phrases sont courtes, parfois construites à l’infinitif, et maintiennent en apnée. La même apnée que celle qui permet à la jeune femme de traverser les épreuves tête baissée, bras tendus en avant, histoire de ne pas tomber tout de suite. Et des épreuves, il y en a beaucoup, lorsqu’on est seul avec un enfant non scolarisé, lorsqu’on travaille à son compte pour des clients exigeants, lorsque les revenus baissent, que le loyer coûte trop cher, que l’absence du père est insoutenable et qu’on attend que l’enfant-tyran s’endorme enfin pour pouvoir s’échapper, écouter le clapotement de l’eau à quelques centaines de mètres de l’appartement.

Dès les premières pages, Tenir jusqu’à l’aube m’a fait penser à La petite Chartreuse de Pierre Péju (Gallimard 2002). Dans les deux cas, l’histoire évoque une femme qui fuit. Le roman de Carole Fives est entièrement tourné vers les insurmontables difficultés d’une mère célibataire, contrairement à celui de Pierre Péju, plus étoffé, qui a tissé un roman triangulaire, où la littérature prend autant de place que le drame lui-même. Si j’ai aimé le style de Carole Fives, aussi précis et factuel que dans son précédent roman Une femme au téléphone (L’Arbalète Gallimard, 2017), j’ai préféré la construction littéraire de Pierre Péju plus dense, moins linéaire, un délicieux conte pour adultes.

Il n’en reste pas moins que Tenir jusqu’à l’aube questionne terriblement notre société qui n’est pas construite pour aider les mères seules à s’en sortir. La dénonciation est terrible, presque insoutenable.

=> Quelques mots sur l’auteur Carole Fives

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Lilie-Miracle

Martial Victorain

Lilie-Miracle

L’Astre Bleu Editions – 2017

 

Lilie 5 ans et Ester 11 ans sont filles de divorcés. Leurs parents ont préféré les laisser en garde chez la grand-mère plutôt que de les assumer. La mère vit à Paris, le père a acheté un restaurant à Moulleau, au bord de l’océan Atlantique. Le sentiment d’abandon est si fort chez les deux fillettes qu’elles décident un beau jour de quitter leur grand-mère près de Besançon pour rejoindre Moulleau et ramener leur père à Paris.

Martial Victorain embarque le lecteur dans un tourbillon d’humanité, comme dans chacun de ses romans. Après le monde des maisons de retraite (Fernand, un arc en ciel sous la lune, L’Astre Bleu Editions 2015) et celui des hommes d’affaires surbookés (L’homme en équilibre, Editions Paul&Mike, 2015), il s’attaque à la pureté de l’enfance. Pari difficile, tant le sujet a été rabâché. Il faut posséder la poésie de Martial Victorain pour pouvoir traiter ce sujet avec brio.

Roman initiatique, concentré de rêves, joyau de spontanéité, Lilie-Miracle est un remède garanti pour tous les névrosés résistants aux bienfaits de la méditation.

Quels sont les besoins de l’enfance ? L’auteur les résume en trois mots : amour, magie et temps. C’est le socle sur lequel tout être devrait se construire. Les parents qui n’ont pas compris ces fondamentaux sont assurés de transformer leurs petits en futurs adultes hyperactifs. C’est donc un plaidoyer pour l’enfance dans toute sa pureté que livre Martial Victorain, et ça marche. J’ai revisité certains de mes préceptes éducatifs plus d’une fois pendant ma lecture.

Laissez-vous emporter par les rêves d’Ester et de Lilie. Accompagnez-les dans leur quête. Il y a certes quelques longueurs dans le roman ; les flash-backs en particulier auraient pu être réduits. Mais l’ensemble est un véritable régal de lecture. Lilie-Miracle est une bouffée d’oxygène pour nous tous, pauvres adultes, qui passons notre vie à courir après le temps.

D’abord elle se mordait les lèvres et le bout de son nez commençait à la picoter. C’est en tout cas ce qu’elle m’avait expliqué. Ensuite elle se mettait à renifler. Doucement d’abord puis de plus en plus fort. Son petit museau se mettait à gouter. L’écoulement ressemblait à celui d’un bec de robinet qui ne ferme plus, ou bien mal : flip-flop, flip-flop, flip-flop… Le fond de l’iris se voilait et les premières vagues pointaient sous ses paupières. Soudain, d’un coup d’un seul, suivant la mécanique très précise des fluides, Lilie ouvrait grand les vannes et le tsunami déferlait.

=> Quelques mots sur l’auteur Martial Victorain