Les souvenirs viennent à ma rencontre

Edgar Morin

Les souvenirs viennent à ma rencontre

Pluriel – 2021

Sur la première page de couverture, Edgar Morin présente son beau visage ridé. Pas de lunettes, quelques cheveux grisonnants, un regard d’une vivacité incroyable. Il a 97 ans.

Au cours des mois qu’il a consacrés à l’écriture de ses souvenirs, il a voyagé. Beaucoup. Amérique du Sud, Californie, Bretagne – qu’il se soit rendu à ces endroits ou à d’autres, peu importe ; ce qui compte, c’est qu’il y a trois ans, il était encore alerte au point de se déplacer au bout du monde. Les festivités organisées en son honneur au cours des dernières semaines et que les médias ont retransmises montrent qu’à 100 ans, il a encore l’esprit aussi vif qu’un gaillard. Quelle joie d’avoir démarré – et terminé – cet essai de son vivant ! A-t-il trouvé la fontaine de jouvence ?

Il commence ses souvenirs par ses rencontres avec la mort au fil des âges, comme s’il voulait la narguer. De manière probablement volontaire, cette entrée en matière lui permet déjà de tracer les grandes lignes de sa vie. La perte de sa mère, la résistance, les voyages, la maladie et les femmes.

Les femmes… Dès les premières pages, on se perd dans les prénoms. Violette, Magda, Edwige, Sabah, Johanne et toutes celles que j’oublie ou qu’il ne nomme pas… Mais quel homme lubrique, cet Edgar ! Un des avantages de vivre cent ans, j’imagine, c’est qu’on peut parler du pétillant de sa vie sans craindre de blesser qui que ce soit. Elles ont toutes disparu, celles qu’il a cocufiées, remplacées, prises sur un simple croisement de regards, en tout cas c’est la facette de ses péripéties qu’il choisit de montrer. Il me plait de penser qu’aucune mémoire n’étant infaillible, il a dû lui arriver plus d’une fois de se tromper de prénom au cours de ses nuits coquines ou de ses réveils douloureux, avant de recevoir le retour de bâton qu’il méritait.

Parce que, évacuons tout de suite ce qui fâche. Qu’Edgar Morin envisage chaque femme qu’il rencontre d’un point de vue charnel – un jouisseur de la vie, a dit de lui une de ses filles – soit. Mais qu’il ne parle d’elles que sous cet angle-là, je ne décolère pas. Monsieur Morin ne lira pas mes mots, je les écrits tout de même. Lui, le scientifique, l’observateur des civilisations, le père de la pensée complexe… Le père de la pensée complexe ! Comment se fait-il que pas une seule fois, il n’évoque la Femme dans toute sa subtilité, jamais ? Ma mère, lorsque nous en avons débattu, l’a défendu et m’a dit « ah mais si, regarde comment il parle de Marguerite Duras ! » Duras, oui. La seule dont il mentionne des statuts d’écrivain, de philosophe, de communiste, de rebelle… Il n’a pas couché avec elle, en effet, et ne se lasse pas de le répéter, d’ailleurs, avec regret. Donc, si on suit sa logique, Marguerite Duras mérite des pages entières dans ce recueil de souvenirs parce qu’elle s’est refusée à lui ? Même Marceline Loridan-Ivens n’a le droit qu’à une petite ligne dans le texte. Elle a du caractère, pourtant, Marceline. Des idéaux. Des combats, qui me semblent proches de ceux d’Edgar Morin. Un passé pas si éloigné du sien, aussi. Alors ? Elle n’existe pas, en tant que personne ? Que sont les femmes, pour Edgar Morin ? De simples partenaires sexuels ? Sommes-nous donc aussi dangereuses que ça ?

Ce sont avec les hommes qu’Edgar Morin observe le monde et débat. C’était le fonctionnement de la France jusqu’à l’éveil du féminisme, on le sait bien. J’aurais attendu d’un sociologue émérite une phrase, rien qu’une, qui m’aurait confirmé que le changement est en marche. Je ne suis pas une féministe militante, mais je finirai par le devenir, si je lis encore un écrit de sociologie contemporain aussi vide sur le sujet.

Une amie auprès de qui j’ai libéré ma colère a hoché la tête et a complété : « et il ne cède pas non plus la place aux Africains, j’imagine, pour plaider leur cause ». Sur ce terrain, je dois dire qu’Edgar Morin n’a pas autant de scrupules qu’avec les femmes. Pas de penseurs africains dans son essai, c’est vrai, mais pour une bonne raison, c’est que s’il a passé de nombreux séjours dans divers pays des continents européen et américain, il n’est pas allé en Afrique ou très peu (il semble s’est arrêté au Maroc), et seulement à de rares occasions en Asie. Or il n’évoque dans ses souvenirs que ce qu’il connait. Force est de constater qu’il n’est pas avare de citations de Mexicains ou de Brésiliens ou encore d’Argentins, lorsqu’il évoque ses voyages dans ces pays-là. Pas de chauvinisme, donc. Juste du machisme.

Ne nous y trompons pas, l’ouvrage est intéressant. Cet homme qui a traversé un siècle entier avec courage, curiosité et esprit critique ne peut, au bilan de sa vie, que dresser un portrait passionnant de la société. La vivacité avec laquelle il raconte son glissement dans la résistance rend ces pages lumineuses. Son analyse du communisme français d’après-guerre est brillante. Elle est autocentrée, bien sûr. Son inimitié avec Jean-Paul Sartre et Jorge Semprun ne laisse aucune place à de l’admiration pour ces hommes et leurs écrits. Il décrit les jeux de pouvoir, les années Thorèz… Une véritable leçon d’histoire. Dans la suite de ses souvenirs, il relate ses voyages sous l’œil infatigable de l’observateur du monde. Mêmes ses anecdotes, légères pour la plupart, permettent de saisir la complexité de ce qui nous entoure. Edgar Morin, en grand spécialiste de la pensée (masculine) complexe, la prouve dans chacune de ses phrases.

Ce texte est peut-être sa dernière dissertation sur la pensée complexe. Il ne la définit pas, il la prouve dans sa narration. Seules les femmes en sont exclues.

=> Quelques mots sur l’auteur Edgar Morin

La route de la Kolyma – Voyage sur les traces du goulag

la-route-de-la-kolymaNicolas WERTH

La route de la Kolyma – Voyage sur les traces du goulag

Editions Belin – 2012

 

Le nom de Kolyma ne parle pas forcément à tout le monde. Le Goulag, si. La Kolyma, c’est la Sibérie orientale, le bout du bout, la pointe nord-est du continent asiatique. A l’école, je me rappelle avoir appris qu’en Sibérie, la végétation était du type steppe ou toundra. Je me rappelle des photos de plaines enneigées à perte de vue. Des montagnes ? Pas dans ma mémoire. Pourtant, à la Kolyma, il n’y a que ça. Les monts culminent à 1962 mètres d’altitude, sous un froid de -50°C l’hiver.

Nicolas Werth, historien français spécialiste de l’URSS, souhaite créer un musée virtuel sur le Goulag. Il s’est rendu en Sibérie orientale en 2011 dans cet objectif, accompagné de sa fille et de deux spécialistes russes de la question, membres de l’association Memorial qui lutte contre l’oubli. Dans La route de la Kolyma, il raconte au jour le jour un voyage de trois semaines passé entre Magadan et Iakoutsk, sur les traces des anciens camps staliniens.

Nous prenons la direction de « Shanghai ». A mesure que nous nous approchons, nous découvrons des vestiges d’habitat qui me rappellent la « zone » de Soutchan, petite ville de l’Extrême-Orient soviétique, dans une scène du beau film de Vitali Kanevski, Bouge pas, meurs, ressuscite : carcasses rouillées de conteneurs qui servaient de logement, baraquements en torchis défoncés mais où, les portes aux deux extrémités du bâtiment ayant été depuis longtemps arrachées, on distingue encore le long couloir central qui desservait les dortoirs.

Entre témoignages, descriptions apocalyptiques et extraits de chefs d’œuvres de Varlam Chalamov, Evguénia Guinzbourg et d’autres rescapés des camps du Goulag, ce documentaire donne une idée stupéfiante des conditions de vie dans la région. Trois époques y sont décrites : la période stalinienne, les quarante années qui ont suivi et la catastrophe économique intervenue rapidement après la Perestroïka.

masque-de-lafflictionSi les Goulags et la Grande Terreur des années 1937-38 sont au programme d’histoire dans les lycées français, aucun Soviétique né après la mort de Staline n’en avait entendu parler jusqu’en 1991. Pourtant, on estime à un Soviétique sur six les adultes condamnés à cinq, dix voire vingt-cinq années de travaux forcés. Après leur libération, les survivants avaient interdiction de quitter la Kolyma. Leurs descendants sont tous nés sur place. Jusqu’à l’abandon des mines aurifères par le régime russe post-communiste de Russie Unie, l’économie sibérienne était plutôt florissante et attirait même des Russes aventuriers. Mais dans les vingt dernières années, la région a perdu 80% de sa population. Plus d’écoles, plus d’hôpitaux, plus de transports. Une mort économique, une population qui vit dans des conditions désastreuses, quelques initiatives individuelles pour perpétrer le souvenir des temps anciens, alors que des anciens camps, il ne reste plus rien.

Voilà le tableau que dresse Nicolas Werth dans cet essai passionnant. Une lecture facile, un documentaire court et efficace, une page d’Histoire à ne pas oublier.

Musée virtuel du Goulag : http://museum.gulagmemories.eu/

=> Quelques mots sur l’auteur Nicolas WERTH