Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin

NoireTania de MONTAIGNE

Noire – La vie méconnue de Claudette Colvin

Grasset, 2015

 

« Prenez une profonde inspiration, soufflez. » Dès les premières lignes de son roman, Tania de Montaigne prend le lecteur à témoin et l’invite à se plonger dans la vie des noirs des années 1950. Ceux des états sudistes des États-Unis, bien sûr. A Montgomery, la ville de légende où Martin Luther King et Rosa Parks ont combattu côte à côte pour dénoncer les lois ségrégationnistes d’Alabama.

Il n’est pas besoin de présenter Martin Luther King. Rosa Parks non plus, tout le monde en a entendu parler sur les bancs de l’école : un jour elle a refusé de céder sa place à un blanc dans le bus, ce qui a conduit les noirs à se mobiliser enfin. Et Claudette Colvin, la connaissez-vous ?

« Prenez une profonde inspiration, soufflez. » Tania de Montaigne nous prend par la main pour nous mener à la rencontre de cette adolescente qui a été la première à refuser de libérer sa place assise dans un bus au profit d’un blanc, quelques mois avant Rosa Parks. Elle a été inculpée pour cette forfaiture et a plaidé non coupable. Une grande première. Pourtant, l’émotion générée par son courage et sa condamnation est retombée comme un soufflet de forge au bout de quelques semaines. Car Claudette Colvin n’était pas la victime idéale. Condamnée injustement, elle s’est enfermée sur elle-même et a fauté avec un homme un peu trop blanc. En 1955 dans l’Amérique ségrégationniste, toute lutte des noirs contre les blancs doit présenter des garanties morales. Claudette Colvin, enceinte suite à cette liaison malheureuse, n’apportait pas ces garanties, contrairement à Rosa Parks.

Dans Noire, Tania de Montaigne retrace l’histoire de ce formidable combat que les enseignants continueront à transmettre aux enfants. Mais elle en écrit aussi la face cachée. Toute révolution a ses victimes. Et si Rosa Parks a eu droit à un deuil national à son décès, Claudette Colvin disparaîtra dans l’oubli, emportée par la puissance de Jim Crow, le cliché du noir grotesque, inventé au dix-neuvième siècle et repris par de nombreux comiques au vingtième siècle.

Tania de Montaigne écrit dans un style dynamique qui entraîne le lecteur, presque malgré lui, dans son tourbillon de révolte. Dès la première seconde où il a jeté ses yeux sur le roman, elle l’agrippe fermement à la manche et ne le lâche plus. « Prenez une profonde inspiration, soufflez. » Mais elle ne laisse pas souffler. Elle ne veut pas que les luttes vaines et injustes des minorités tombent dans l’oubli. Le rythme qu’elle donne à son essai est tellement soutenu que le récit en manque de profondeur, ce qui est dommage. On trouve dans Noire l’essentiel qu’il faut retenir de cette page de l’histoire des hommes, mais pas plus. Un travail de journaliste.

=> Quelques mots sur l’auteur Tania de MONTAIGNE

Et ils oublieront la colère

et ils oublieront la colèreElsa MARPEAU

Et ils oublieront la colère

Série noire Gallimard

 

Et ils oublieront la colère, ce sont deux enquêtes imbriquées l’une dans l’autre. Celle associée au meurtre de Mehdi Azem, professeur d’histoire-géographie passionné par la deuxième guerre mondiale et celle que conduit Mehdi Azem relayé après sa mort par la capitaine de gendarmerie Garance Calderon au sujet de la tondue Marianne Marceau en 1944. Une « collabo horizontale ». Afin d’éviter de rendre l’intrigue trop linéaire, Elsa Marpeau introduit dans son polar un volet d’ordre plus psychologique, l’histoire personnelle de Garance Calderon hantée par quelques fantômes, dont celui de sa mère prostituée, décédée alors qu’elle était encore enfant.

L’intrigue se déroule presque dans un huit-clos. Mehdi Azem est tué à proximité de sa propriété, dans le hameau de l’Hermitage. Dans cet hameau, seules trois maisons se dressent. Une des maison appartient à Christophe Marceau le petit fils de Paul, sa femme et leurs trois enfants adolescents ; dans l’autre habitent la vieille Colette et sa fille Rose ; Mehdi Azem a fait l’acquisition de la troisième maison, celle où avaient grandi Colette, Paul et Marianne Marceau, la tondue de 1944. Pour élucider le meurtre de l’enseignant, la gendarme n’a pas d’autre choix que d’enquêter au sein de la famille Marceau. Pas une chose facile, compte tenu des non-dits, du caractère agressif ou presque limité de certains membres de la famille ou encore de l’âge de la génération de ceux qui ont pu connaître Marianne avant sa disparition en 1944.

Garance Calderon va rapidement faire un lien entre le meurtre de Mehdi Azem et la disparition de Marianne Marceau soixante-dix ans auparavant. Un lien bien fragile qui va l’obliger à déterrer un passé que personne n’a vraiment envie de remuer. Car enfin Marianne a disparu, le lieutenant allemand qui habitait parmi les siens aussi. Pourquoi revenir sur ces fantômes ? Garance s’y accroche, peut-être aussi pour des raisons dépassant les limites de l’enquête : cette affaire lui permettra de régler ses propres comptes avec son passé.

Elsa Marpeau utilise un langage haut en couleurs pour décrire l’univers de Garance « Devant un cadavre, [Garance Calderon] se pose en observatrice, comme devant une toile de maître. Il y a des tableaux tourmentés, agressifs, jouant sur des gammes chromatiques contrastées ». L’auteur n’hésite pas non plus à associer des images et des odeurs parfois violentes pour poser le décor des habitants du hameau « Aussitôt, l’odeur saisit Garance à la gorge. Une odeur âcre d’excréments, assez proche de l’odeur des corps en décomposition. ». Ces descriptifs donnent de la profondeur au style et compense le manque d’approfondissement de la psychologie des personnages.

Car ceux qui aiment saisir le psychisme des héros resteront sur leur faim en lisant Et ils oublieront la colère. En plus de petites incohérences, quelques évènements sont décrits d’une manière dont la crédibilité peut être mise en doute. Ainsi de l’altercation musclée entre Christophe Marceau et le maire. Garance Calderon arrive sur les lieux et observe que « Plusieurs hommes retiennent un petit teigneux […] qui tente par tous les moyens de leur échapper et donne des coups dans le vide ». Puis, quelques vifs échanges verbaux plus tard, ce même homme part tranquillement « A ces mots, l’homme aux doigts tranchés se détourne et s’en va. Il s’éloigne lentement vers la route. ». On a du mal à croire à cette scène.

L’intrigue est dense et bien ficelée. Pour la développer dans un même lieu à deux époques séparées de soixante-dix ans, l’auteur a dû imposer des limites à son récit. Le développement de la psychologie des personnages en est un. Malheureusement, une autre subtilité inutile marque le récit lors de la lecture : Elsa Marpeau fait démarrer l’enquête de Garance Calderon le 30 août 2015, soit huit mois après l’impression de son roman. Cette anticipation n’apporte pas d’éclairage particulier à l’histoire.

=> Quelques mots sur l’auteur Elsa MARPEAU

L’homme qui aimait les chiens

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L’homme qui aimait les chiens

Métailié – 2011

 

Le 10 juin 2015, Leonardo Padura s’est vu décerner le prix Princesse des Asturies des lettres, un des prix les plus prestigieux d’Espagne. Le jury a souhaité saluer l’auteur cubain pour son œuvre symbole de « dialogue et de liberté ».

Ce prix me remplit tellement de joie que je souhaite profiter de cette occasion pour rendre mon modeste hommage personnel à cet admirable auteur. Et comme c’est l’objectif de cette page du blog, je le ferai au travers d’une critique de son livre probablement le plus connu, L’homme qui aimait les chiens, paru en 2011 en France.

Ce livre retrace les destins croisés de deux hommes : Lev Davidovitch alias Trotski durant ses années d’exil de 1929 à sa mort en 1940 et Ramon Mercader, communiste espagnol, choisi par Staline pour être son bras armé dans l’assassinat de Trotski. Un troisième personnage, imaginaire celui-là, recueille à son insu la confession de Ramon Mercader au crépuscule de sa vie. Quoi de plus « paduresque » que cet Ivàn passionné de chiens, comme Mercader et comme Trotski ! Il va promener le lecteur dans le Cuba politique et social, des années 1970 à nos jours. Dialogue et liberté. L’hommage rendu à Leonardo Padura à Madrid consacre toute son œuvre. On retrouve le sens et la force de ces deux mots dans chacun de ses livres, y compris dans cette fresque historique majestueuse.

Dans L’homme qui aimait les chiens, Leonardo Padura analyse avec une finesse qui illustre la qualité de son travail de recherche, les ficelles tirées par Staline pour dominer le monde. Le lecteur assiste à la double destruction de l’individu et de la pensée. A travers des bonds et des rebonds qui le tiennent en haleine jusqu’à la dernière ligne, il découvre des pages majeures de l’histoire européenne relatées avec une implacabilité glaçante : l’anéantissement du rêve communiste en Espagne et en URSS, la traque psychologique puis l’assassinat de Trotski, les grands procès staliniens de 1936 et 1937, le pacte entre Hitler et Staline… En parallèle, comme s’il visionnait un film de guerre, il apprend l’art de formater un simple communiste espagnol en soldat de Staline, rouage majeur dans sa lutte à mort contre Trotski.

On dirait une fiction. Et pourtant ça ne l’est pas. Padura retrace les destins imbriqués de Trotski et de Mercader au travers de la plume d’Ivàn, et arrive à la même conclusion chez les trois hommes : ils ont été tous les trois des communistes sincères et ils ont fini par perdre la foi. Situation aberrante, Mercader tue Trotski alors même qu’aucun des deux hommes ne croit plus en la Révolution.

En 1970, le personnage de Trotski était à peine connu à Cuba ; tout au plus était-il mentionné vaguement, en tant que traître et de renégat. Ce personnage de perdant a intrigué Leonardo Padura, surtout après sa lecture de quelques livres d’Orwell qui circulaient en douce à Cuba, comme La Ferme des animaux ou, quelque temps plus tard, 1984.

Traître et renégat ? Staline a systématisé l’épuration politique et intellectuelle en URSS, installant un régime de terreur qui aurait compté vingt millions de victimes, « de façon que tout demeure sous le contrôle d’un État dévoré par le parti, un Parti dévoré par son Secrétaire général. ». Trotski aurait-il fait autrement, s’il avait conservé le pouvoir ? Padura émet l’hypothèse qu’en tuant un million de personnes, il aurait pu obtenir le même résultat. Touchante comparaison.

=> Quelques mots sur l’auteur Leonardo PADURA

Le parfum du yad

le parfum du yadPhilippe FAUCHE

Le parfum du yad

Il était un bouquin – 2015 – 122 pages

Le parfum du yad est le premier roman de Philippe FAUCHE, écrivain prometteur, lauréat en 2012 du prestigieux prix Agostini de Quais du Polar en 2012. Ne cherchez pas de photo de lui sur internet, il cultive le goût du mystère jusqu’à cacher son masque de chat derrière de grosses lunettes noires.

Le parfum du yad, c’est un plongeon dans le New York des années 1950, dans l’ombre de Schlomo Silberstein, détective privé qui prend un faux nom pour pouvoir trouver du travail. C’est la découverte des quartiers juifs, la lente reconstruction en temps de paix, un univers où la mafia et police travaillent de mèche. Philippe FAUCHE n’était pas encore né dans ces années-là, pourtant, garanti, son écriture est tellement imagée qu’on pourrait le croire raconter son passé : « Personnellement, j’ai toujours préféré les « bus-café » et les petits restaus italiens de Mulberry Street, avec leurs tables minuscules et leurs serviettes à carreaux, là où le patron vient discuter le bout de gras entre deux plats. »

Et le style, donc ? Grinçant, cynique, une pointe d’humour à chaque fin de phrase. Philippe FAUCHE est un véritable conteur. De ceux qui donnent de la lumière à leur texte, une troisième dimension toute en couleurs : « Sans pratiquement le regarder, Schultz lève à nouveau le cul de sa chaise et lui en balance une autre, cette fois de la gauche, histoire de ne pas faire de jaloux. Puis il se lève, ramasse lui-même binocles et galurin et va s’asseoir à côté du gars tétanisé dont la gueule commence à ressembler à une aubergine. »

Vous l’avez compris, ce polar est un régal. Un seul regret, peut-être : il est trop court…

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe FAUCHE

=> Autre avis sur Le parfum du yad : Leeloo s’enlivre

Fairyland

fairyland photoAlysia ABBOTT

Fairyland

Globe, 2015

 

Fairyland est l’autobiographie d’Alysia Abbott, née en 1971. C’est aussi un formidable témoignage sur le San Francicso gay et intellectuel des années 1970 à 1990. Le tout évoqué avec beaucoup de douceur au travers d’une double écriture : celle du père dont Alysia retrouvera le journal après sa mort du SIDA en 1992 et celle de la fille qui rend à travers ce livre un magnifique hommage à son père, vingt ans après sa disparition.

Alysia perd sa mère à l’âge de deux ans dans un accident de voiture. Steve Abbott, son père activement gay, hippie et poète, s’installe alors à San Francisco et y élève sa fille seul. Leur vie n’est évidemment pas simple. Que ce soit à l’école ou l’été lorsqu’elle rend visite à ses grands-parents à Kewanee, chaque immersion dans le conformisme américain est pour Alysia une prise de conscience de sa différence. « Jamais on ne parlait de lui en ma présence, pas plus qu’on ne me demandait de ses nouvelles. J’ignore s’il n’était pas le bienvenu à Kewanee, s’il n’avait jamais voulu y venir, ou si c’était un mélange des deux. Mais je me souviens que je franchissais une barrière invisible à la porte d’embarquement de l’aéroport. San Francisco était notre monde, notre royaume enchanté, notre Fairyland, et au-delà, papa disparaissait. »

Dans Fairyland, Alysia Abbott rapporte l’amour indéfectible de son père pour elle « je me rends compte, à présent, que mon seul engagement véritable, profond et satisfaisant, est celui que j’ai avec Alysia » ou d’elle pour son père « quand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. ». Bien sûr, cet amour est pavé de difficultés. Alysia le constate a posteriori « Il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970. […] Pour le meilleur comme pour le pire, mon père inventait les règles au fur et à mesure. ». Steve, quant à lui, en réponse au battage politique de certains conservateurs comme Anita Bryant ou John Briggs contre les homosexuels, écrit dans son journal en 1975 « Je ne m’efforce pas de faire d’elle une homo. Je ne dissimule pas mon homosexualité pour qu’elle devienne une adulte hétéro. Mais elle peut voir qu’il y a de nombreuses orientations et maintes façons d’être. Espérons que lorsqu’elle sera adulte […] les gens pourront simplement être ce qui leur paraît le plus naturel, là où ils sont le plus à leur aise. »

Le lecteur imagine aisément l’émotion d’Alysia, lorsqu’elle découvre à 22 ans, alors qu’elle est désormais seule au monde, le journal de son père dont elle connaissait l’existence mais pas le contenu. Elle en est à un tournant de son existence. Elle doit se reconstruire, terminer ses études et se lancer dans sa propre conquête du monde. Il aura fallu vingt ans à Alysia Abbott pour écrire ce livre, dans lequel elle délivre ce message final à ses lecteurs : « cette histoire des gays est mon histoire des gays. Cette histoire gay est notre histoire gay à tous. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alysia ABBOTT

Les chiens de l’aube

UnknownAnne-Catherine Blanc

Les Chiens de l’aube

D’un Noir si Bleu

 

La ligne éditoriale du petit éditeur bourguignon, D’un Noir si Bleu, est de « dire l’intranquillité […] tangible, réelle, incarnée ». C’est précisément cette atmosphère qu’Anne-Catherine Blanc décrit avec brio dans Les Chiens de l’aube, au travers du regard de Tres y Dos, rebaptisé Hip Hop par la Chiquitita, une des pensionnaires du bordel.

Hip Hop a soixante-dix ans passés. C’est le « merdologue » de la maison close située en périphérie d’une ville d’Amérique du Sud. Le « barbon à tout faire », si vous préférez. Celui qui récure, nettoie, répare, débouche, du matin jusqu’en début de soirée. Après, il doit disparaître de la circulation. Surtout ne plus être visible. Car ce vieillard « bancroche, tordu » et vêtu de rose fluo ferait désordre dans la grande salle, à l’heure de l’arrivée des clients.

Mais même reclus dans sa chambre sous les toits, Hip Hop n’a pas les yeux dans sa poche. Quand on est natif, comme lui, du bidonville et qu’on a réussi à y survivre, on observe et on se tait. Aussi, lorsque la Mamà recrute la Faena, jeune fille à peine pubère, qu’elle la badigeonne de pommades pour faire croire à une vierge authentique, Hip Hop comprend qu’elle court au-devant de sérieuses difficultés. Surtout que la Faena est destinée aux plaisirs d’un homme qu’un épais mystère entoure et qu’elle est sujette à des crises d’épilepsie.

Les Chiens de l’aube, c’est l’histoire des chiens errants qui se jettent sur les restes alimentaires à l’heure où ils ne craignent plus l’homme. C’est aussi l’histoire d’une dictature qui n’en porte pas le nom, où la prison guette la tenancière du bordel si la Faena déçoit le client influent. C’est encore l’histoire de la Chica, de la Mafalda, de Mara-la-Chola, de Marcia, de Soledad et des autres filles. Avec, en arrière-plan, le gorille el Palomito qui aboie ses ordres et cogne quand l’envie le prend. Et c’est surtout l’histoire de Hip Hop, rappelé à son passé bien malgré lui, un passé qu’il a tout fait pour enfouir définitivement, au point d’avoir juré ne plus jamais prononcer son vrai nom.

Anne-Catherine Blanc signe avec les Chiens de l’aube son deuxième roman. Son langage cru, impitoyable et tendre à la fois, tient en haleine tout le long des 341 pages. Le lecteur est irrésistiblement attiré par le personnage de Hip Hop qui a pourtant tout de l’antihéros. Les apartés du narrateur, ses commentaires sans complaisance et, tout au long du récit, les flashes-back et les rebondissements inattendus, lui font découvrir les bas-fonds d‘une ville d’Amérique du Sud. Avec, au passage, quelques techniques de survie en bidonville. Un pur moment de régal.

=> Quelques mots sur l’auteur Anne-Catherine BLANC

Et tu n’es pas revenu

Et tu n'es pas revenuMarceline LORIDAN-IVENS et Judith PERRIGNON

Et tu n’es pas revenu

Grasset, 2015

 

Les témoignages des rescapés des camps de concentration durant la seconde guerre mondiale sont nombreux. Parmi les plus connus, il y a celui, pris sur le vif, de Primo Levi, ou celui écrit avec cinquante années de recul par Jorge Semprun. Et tu n’es pas revenu, le livre de Marceline Loridan-Ivens, est plus qu’un témoignage. Il s’agit d’une réponse à la dernière lettre que Marceline recevra de son père, tandis qu’elle lutte pour sa survie à Birkenau et lui pour la sienne, à Auschwitz.

Ce billet que son père réussira à lui faire passer, Marceline en a oublié le contenu. « Ta lettre […] me parlait probablement d’espoir et d’amour mais il n’y avait plus d’humanité en moi, j’avais tué la petite fille, je creusais tout près des chambres à gaz, chacun de mes gestes contredisait et enterrait tes mots. » L’espoir, l’amour ou l’avenir sont autant de noms vides de sens, dans un camp où « le futur dure cinq minutes ». Marceline revenue à la vie est hantée par cet ultime message d’amour de son père, tout comme par sa prophétie formulée à Drancy, peu après leur arrestation « Toi tu reviendras parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. »

Pourquoi est-ce elle qui est revenue, alors que tout le monde attendait que ce soit le père ? Comment se reconstruire, aux côtés des êtres aimants qui ne peuvent pas comprendre l’horreur ? Ils ne peuvent pas la comprendre, mais ils en meurent, des années plus tard, comme Michel ou Henriette, « morts des camps sans jamais y être allés ».

Marceline Loridan-Ivens écrit ce livre à quatre-vingt six ans, après être devenue une cinéaste accomplie. Au travers de ses films qui militent pour la libération de peuples, elle aura longtemps espéré régler le problème juif. L’avenir lui prouve que rien n’est réglé. Même Israël, après n’avoir été longtemps qu’un pays opprimé, devient un pays suspect aux yeux des opinions publiques.

Et tu n’es pas revenu est une longue confession de Marceline Loridan-Ivens. Elle interroge le passé et le présent. Elle voudrait fuir le monde pour retourner à son enfance, au cocon dans lequel elle vivait entourée de l’amour de son père. Mais la prophétie de celui-ci l’en empêche. « J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. ». Aussi, son dernier message est-il destiné à ses lecteurs. Elle aimerait pouvoir penser, maintenant qu’elle est à son tour sur le départ, que ça valait le coup de revenir des camps.

Grand prix du documentaire ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteur Marceline LORIDAN-IVENS

=> Quelques mots sur l’auteur Judith PERRIGNON