Le garçon

marcus-malteMarcus MALTE

Le garçon

Zulma – 2016

 

Le garçon a quatorze ans au début de l’histoire. On ne sait rien de sa naissance, ni de son histoire jusque-là. On le suit à travers les bois, portant sa mère sur son dos. Dernier voyage à la mer, ultime requête avant de mourir. Une fois seul, il met le feu à leur cabane délabrée et part découvrir le monde. On est en 1908.

Vierge de tout contact avec la civilisation, l’enfant puis l’adulte découvrira la ruralité, les villes et l’horreur de la guerre, les yeux arrondis par la curiosité et le flair en alerte. Le garçon ne comprend pas tout mais il observe et s’humanise peu à peu. Mais malgré sa transformation, la bête sauvage restera tapie en lui jusqu’à son dernier souffle.

Le garçon, c’est une monumentale fresque sociale sur la première moitié du vingtième siècle. Marcus Malte analyse notre civilisation à travers le prisme primitif du garçon. Si cet être tenant de l’Enfant sauvage de François Truffaut s’apprivoise petit à petit, ses alliés les plus sûrs sont les odeurs, ses pulsations cardiaques et la chaleur des mots que lui confient ceux qui comprennent le monde. Les dénonciations de la misère humaine et de la barbarie sont celles de l’auteur lui-même.

Indicible bonheur de lecture ! Marcus Malte manie la langue française avec une aisance qui tient du brio. Aucune difficulté ne semble avoir surgi sous sa plume. Pourtant, il a relevé un défi immense : décrire la complexité des relations sociales avec les yeux de l’innocence. Amour, mort, dénuement, opulence, cruauté, farce et j’en passe, la plupart des facettes des rapports humains sont évoqués dans ce roman, sans aucune baisse de rythme ou de qualité. Les scènes amoureuses, d’une rare intensité animale et épistolaire, sont parmi les plus belles qu’il m’est arrivé de lire. L’épopée macabre des batailles de Champagne de 1914 et 1915 sont stupéfiantes de réalisme et de cruauté ; elles m’ont fait penser aux envolées imagées d’Alexis Jenni dans L’art français de la guerre (Gallimard, 2011). Pince sans rire, Marcus Malte allège le poids de ses messages grâce au ton décalé qu’il adopte. Ainsi sont traités la misère humaine, l’absurdité des religions, la barbarie ou le mépris souverain des élites. Il aborde en revanche la culture et l’amour avec emphase et ce sont les pages les plus brillantes, les plus éblouissantes du roman.

Emmanuel Kant a dit « La musique est la langue des émotions ». Marcus Malte vient de prouver que l’écriture en est un concurrent très sérieux. A lire absolument.

Le garçon a reçu le Prix Femina 2016.

C’est que leur univers est en expansion. Et avec lui ils grandissent. Ils évoluent. Ils changent. Dans l’immense marmite qui boue, dans la recette mystérieuse, dans la nébuleuse potion qui conduit à la transe, ils jettent de nouveaux ingrédients. Avec le temps, leur candeur s’évapore. Se sublime. Le goût s’aiguise. L’imagination se décante. Aux douleurs sucrées du début succède le feu des épices. Ils saupoudrent. Ils varient. Alternant les bons vieux plats populaires et rustiques (ceux qui bourrent, ceux qui calent). Avec les raffinements d’une cuisine de gourmet. Tradition et gastronomie. La carte s’étoffe, et pour clore la métaphore culinaire, disons qu’ils sont capables au bout de quelques mois de proposer, aux estomacs les plus solides comme aux papilles les plus exigeantes, un menu complet : de la mise en bouche au pousse-café en passant par les entremets et le trou normand – ah ! le trou normand !

=> Quelques mots sur l’auteur Marcus Malte

=> Autre avis sur Le garçon : Mes belles lectures

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Someone

SomeoneAlice McDermott

Someone

Quai Voltaire / La table ronde, 2015

 

Marie est née dans les années 1930, dans le quartier irlandais de Brooklyn. A cette époque, ces rues forment quasiment un village.

Au fil des pages de Someone, elle raconte l’histoire de son quartier. Le lecteur la découvre à travers ses yeux d’enfant, puis d’adolescente. Adulte, Marie quitte Brooklyn mais y revient régulièrement pour voir sa mère qui n’en est jamais partie, même lorsqu’il s’est transformé et progressivement dégradé. Le lecteur suit ainsi la vie de la communauté, l’intimité des familles, les tragédies du quotidien, les rapports à la religion de ces gens simples et sans histoire.

Dans un style d’une grande beauté, Alice McDermott évoque aussi bien l’enfance que les premiers émois amoureux ou encore la mort. La mort, surtout, omniprésente sous de nombreuses formes. Partie intégrante de la vie. Le lecteur ne peut que se laisser bercer par les anecdotes de la vie quotidienne qui forment le cœur du récit. Certaines sont particulièrement poignantes, comme l’évocation des G.I. de retour d’Europe en 1945. D’autres merveilleuses de sensibilité et de justesse, comme la première leçon de cuisine de Marie (ah, ces mères qui veulent éduquer coûte que coûte !)

Ne cherchez pas l’action dans Someone, appréciez plutôt la puissance des mots pour décrire un quotidien aujourd’hui désuet. Je me suis laissée entraîner par ce roman sur les Irlandais d’Amérique, qui traite aussi délicieusement des ombres planant sur la religion catholique que de la goujaterie masculine ou encore des veillées funéraires, véritables lieux d’échanges entre femmes de tous âges.

« J’écoutais donc, l’œil rivé aux jolis cristaux de sucre imprégnés de thé au fond de ma tasse en porcelaine. […] Plissant un œil, je regardai cette appétissante substance glisser doucement dans la lumière ivoire, avancer paresseusement vers ma langue puis, comme elle n’allait pas assez vite, vers le bout de mon doigt. »

« Lorsqu’il se pencha pour m’embrasser, ce fut à la fois mon premier vrai baiser et la première fois que je sentais le goût de la bière. Il tint la bouteille contre mon épaule, mouillant mon chemisier, si bien que j’en perçus la forte odeur en plus du léger goût dans ma bouche. »

=> Quelques mots sur l’auteur Alice McDERMOTT