Bienvenu en France, Monsieur Hassani !

Il a tenu bon. Il s’est accroché comme on le lui a recommandé, le gilet de sauvetage serré autour de sa taille.
Lorsque le bleu étoilé de l’Europe Sauvetage, bien reconnaissable, a scintillé à l’horizon, avec ses camarades il a crié haut et fort en levant un bras. Un bruit de sirène leur a répondu et le paquebot a amorcé une rotation vers eux.

Après la douche, le premier repas et l’inspection médicale, on leur a demandé leur nationalité, leur identité, leurs compétences linguistiques et professionnelles ainsi que leurs trois vœux prioritaires en matière d’émigration. Parce qu’il a appris quelques mots de français, Monsieur Hassani a choisi la France ou la Belgique. Il a reçu la réponse quelques heures plus tard : ce serait la France, après un transfert par Lampedusa.
Au Service de l’Immigration, Monsieur Hassani est orienté vers le bureau G. Une femme et un homme l’invitent à s’asseoir. Ils s’appellent Leïla et Élie ; ils sont responsables de son accompagnement. Bilingues français-arabe tous les deux, ils lui expliquent le cadre de leur mission.

Depuis la loi n° 2022-133 du 7 décembre 2022 portant sur les Circuits courts, la France a dressé une carte détaillée de ses forces et de ses faiblesses économiques. Tous les secteurs d’activité ont été passés en revue. Quelles en sont les implantations européennes ? Les compétences requises ? Les matières premières indispensables ? En parallèle, les caractéristiques démographiques de la France ont été relevées. Quels départements sont en déséquilibre socio-économique ? Dans quel sens et pour quels métiers ? Des algorithmes ont été construits par un comité transprofessionnel regroupant universitaires, économistes, industriels, conseillers au travail, citoyens et maires pour compiler les données. Un maximum de critères ont été pris en compte, parmi lesquels le tissu industriel existant, la main-d’œuvre disponible et requise, le savoir-faire français, la neutralité carbone. Ces points de départ ont conduit à prioriser un certain nombre de secteurs d’activité.

« Des productions de première nécessité élaborées selon des impératifs écologiques et respectant l’épanouissement personnel et professionnel de chacun. »
Voilà comment le texte de loi résume ses objectifs. Il bouleverse le modèle socio-économique de la France, déplaçant les priorités à égale importance entre les critères économiques, environnementaux et sociétaux. Tous les organes institutionnels ont été formés à la mesure des ambitions gouvernementales.

Les productions de première nécessité sont choisies selon des critères médicaux, socioculturels, scientifiques et économiques. Dans chacun de ces secteurs d’activité, trois pôles de priorité sont dressés, pour lesquels la connaissance, le savoir-faire et la production doivent exister en France ou, à défaut, en Europe.
Le secteur de l’alimentation est traité à part : sont considérés comme prioritaires tout aliment et toute boisson, dès lors que leur production peut être garantie comme étant 100 % française.

Les impératifs écologiques sont estimés selon un index de neutralité carbone, l’INC. Les produits d’un même pôle de priorité sont classés par catégories. Chaque catégorie évalue tous les deux ans son propre point de référence en neutralité carbone, sur la base des conditions de fabrication et du coût énergétique d’utilisation. Des taxes à la fabrication et à la consommation sont calculées en pourcentage de dépassement de l’INC. Elles servent à payer les formations et les projets de recherche visant à remplacer les énergies fossiles et les terres rares, ainsi que l’implantation du tissu industriel dans les zones économiquement désertes. Par ailleurs, une bourse est allouée à l’entreprise dont la neutralité carbone constitue le point de référence pour les deux années à venir.

L’épanouissement personnel et professionnel de chacun est compatible avec la nouvelle organisation socio-économique du pays. Une révolution managériale s’opère au sein des entreprises, avec la promotion des emplois à mi-temps à tous les postes, y compris les postes d’encadrement. Chaque salarié peut ainsi choisir entre un temps partiel et un temps plein, lors de son embauche et tout au long de sa carrière professionnelle. Avoir l’assurance de pouvoir satisfaire, ponctuellement ou dans la durée, ses aspirations d’ordre privé est une garantie de motivation et d’efficacité au travail. Le revenu universel offre à chacun un complément de ressources qu’il peut utiliser pour ses loisirs, pour se former ou pour tout autre usage qu’il saurait lui trouver.

Monsieur Hassani, fraîchement débarqué en France après son dangereux périple en mer, se voit expliquer sommairement les grands axes de la loi. Puis, après prise en compte de son âge et de ses compétences professionnelles, ses conseillers du bureau G lui soumettent trois propositions : le bassin lorrain est en pénurie de main-d’œuvre dans une usine textile qui vient d’ouvrir ; du côté de Troyes, plusieurs fermes en permaculture sont en projet, le maire envisage une centaine de recrutements dans le mois ; une entreprise basée dans le Doubs, convertie en fabrication de vélos électriques à longue autonomie, a besoin à la fois de personnel qualifié et non qualifié. Quel que soit son choix, un logement sera fourni à Monsieur Hassani. Il sera mis en contact avec un référent, personne volontaire pour faciliter son intégration.

Monsieur Hassani a toujours rêvé de découvrir le monde. La ferme familiale ne l’a pas permis. La faim et la soif, puissants motivateurs, l’ont conduit à quitter son village le jour où le maigre grenier à grains a brûlé. Monsieur Hassani, philosophe à ses moments perdus, n’a pu s’empêcher d’apprécier alors la force des contraintes qui l’ont obligé à réaliser son rêve.
Monsieur Hassani a la carte de France sur l’écran devant lui. Au-dessus de la Moselle, de l’Aube et du Doubs, une étoile bleu clair dans laquelle défilent quelques photos du paysage local. Textile, agriculture ou cycles ? Il pointe son doigt sur le Doubs et sa fabrication de vélos.

Texte repris par Chronique du jour d’après le 15 mai 2020

L’école des soignantes

Martin Winckler

L’école des soignantes

P.O.L Editeur – 2019

 

En fermant le dernier roman de Martin Winckler, je me suis dit que je ne lis pas souvent d’utopies. L’humain aime se plaindre, dénoncer, alerter ; autant de sujets pour l’imaginaire des auteurs de romans d’anticipation. Mais inventer un monde positif ? Décrire une civilisation idéale ? Peu de volontaires, en vérité. Histoire de la ramener à nouveau avec mes références familiales, il existe tout de même Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy (Editions de la Différence, 2014), réédité en 2016 dans un recueil publié par Robert Laffont, Voyages imaginaires, qui rassemble cinq romans philosophiques écrits entre le XVII° siècle et le XX° siècle, utopies sociétales s’il en est. Je n’ai pas d’autres références en tête, en dehors des autres écrits de Martin Winckler comme Le chœur des femmes (Gallimard, 2011), brillant traité d’une autre gynécologie.

L’Ecole des soignantes est donc une utopie. Martin Winckler y décrit un hôpital idéal, dans lequel les malades (pardon, les soignées ; on positive chez Winckler) choisissent eux-mêmes (pardon, elles-mêmes ; le pluriel est féminin dans un milieu où la proportion de femmes est très supérieure à celle des hommes) leurs soignantes. Soignées et soignantes, donc, réunies le temps de la pathologie (je n’ose plus parler de maladie) dans une cohérence de soins soumis au consentement de la soignée, voire suggérés par elle. Car Martin Winckler s’indigne depuis des années du fait que les syndromes portent le nom de celui qui les a découverts et non de celle qui les vit.

Je viens donc de dresser le portrait du Centre hospitalier holistique de Tourmens, appelez-le par son petit nom, le Chht !, tout le monde préfère.

Ai-je aimé le roman ? Et bien, pour dire la vérité, je suis très mitigée. Martin Winckler ne m’a pas convaincue. L’utopie traite trop de sujets à la fois, devient pesante, presque absurde sur bien des points.

Dans le monde du Chht !, les humaines (rappelez-vous, on féminise) vivent ouvertement leurs préférences sexuelles, qu’elles soient hétéro (nommons-les H pour la commodité du propos, ça cadre tout à fait dans cette utopie), L, G, B, T, T, Q, I, A ou +. Les exemples ne manquent pas parmi les personnages. Mais si je tente de les comptabiliser, les non-H sont bien plus nombreuses que les H, dans le roman. Est-ce envisageable, dans un monde futur ? Je partage bien évidemment la nécessité impérative de ne stigmatiser personne sur la base de ses préférences sexuelles, la question n’est pas là. Mais l’approche de l’auteur (autrice ?) sous-entend presque, pour la lectrice en quête de réalisme que je suis, que seules les convenances sociales expliquent en 2019 le nombre de couples hétéros. Là, je suis dubitative et m’interroge même sur l’intérêt de traiter le sujet de la sorte.

Autre thème, la difficile question de l’euthanasie. Dans le Chht !, tout un service accompagne les soignées qui le désirent à la fin de vie. Tant mieux, il me semble que l’éthique doit faire de réels progrès en France, à l’époque où les soins de Vincent Lambert ne peuvent pas être arrêtés malgré son état végétatif irréversible. Martin Winckler décrit avec précision le système sur lequel il propose de s’appuyer pour permettre aux soignées de partir en douceur. C’est une des parties intéressantes du roman. Mais, il y a un mais… il suggère aussi la possibilité de mettre fin à une vie au début d’une maladie dégénérative ; à une autre vie lorsqu’elle est devenue inutile avec la mort de l’être aimé. N’est-ce pas aller trop loin ? Serais-je trop conservatrice pour lire de l’utopie ? La liberté de disposer de soi, exacerbée dans ce roman, suggère la disparition de l’empathie. Comme si la société d’amour avait disparu au profit de bulles individuelles interagissant entre elles par quelques réactions chimiques de nature orgasmique et c’est tout.

Bien d’autres sujets médicaux et sociétaux sont abordés dans L’Ecole des soignantes. Je donne un dernier exemple. Toutes les conversations sont propres, polies, respectueuses de l’autre. Qu’une soignante doive obtenir l’accord d’une soignée pour entamer un traitement, qu’elles échangent entre soignantes sur des sujets professionnels ou extra-professionnels, qu’elles soient reposées, fatiguées ou même énervées, la communication non-violente est de mise, au Chht !, Les humaines l’ont tellement adoptée, qu’aucun des personnages ne semble faire d’efforts pour s’exprimer avec douceur. Tout le monde est beau et gentil, en quelque sorte. C’est trop ! Il n’est pas souhaitable de lisser les individus de la sorte ! J’avais tellement envie de découvrir de vraies personnalités derrières les simagrées polies, tellement envie d’entendre déraper certains propos, d’entendre une bonne sortie grognon, une putain d’injure grossière, au bout de 300 pages ! Il n’y a pas à dire, notre langue a un charme fou, même lorsqu’on en perd son contrôle. J’aurais au moins réalisé cela. Merci, Martin Winckler.

Bref, si c’est ça, la société de demain, non merci, je n’en veux pas. Mais je m’arrêterai là pour les critiques, car j’aimerais terminer sur une note positive. Chaque chapitre démarre par une poésie intitulée Je suis Celles. Ces vers, véritable pendant négatif de l’espoir porté par le roman, sont d’une beauté époustouflante. Ils sont durs. Ils cognent. Ils sont implacables. Ils dénoncent les sévices subis par les femmes du monde entier. Rien qu’à eux, ils justifient le roman, son utopie exagérée (une utopie peut-elle être exagérée ? Finalement pas certain, à lire ces poésies), la nécessité d’imposer des vues sociétales progressistes et d’en parler. Toujours en parler pour empêcher le monde de sombrer dans le conservatisme.

Les poésies qui dénoncent et alertent m’ont donc touchée davantage que l’utopie sociétale, mais tant pis. Alors oui, lisez L’Ecole des soignantes. Il y aura bien un volet du roman qui saura vous aider à réfléchir au monde de demain.

=> Quelques mots sur l’auteur Martin Winckler

Et puis, Paulette…

Barbara CONSTANTINE

Et puis, Paulette…

Calmann-Levy – 2012

 

Bienvenue chez les Bisounours ! L’expression est d’usage courant depuis quelques années maintenant ; peut-être que c’est ce roman qui en a développé l’usage. Même moi qui suis particulièrement idéaliste, j’ai trouvé que trop c’est trop…

Nous suivons Ferdinand, retraité solitaire depuis le décès de sa femme. Il habite une vaste ferme aux pièces inoccupées. Il a pourtant plein d’amour à donner. Un cœur généreux qui n’aspire qu’au partage. Le hasard le met sur le chemin de Marceline, une voisine qu’il ne connaissait que de vue et qui, elle, vit dans une petite fermette dont le toit s’effondre. L’homme généreux offre l’hospitalité à la femme effondrée, le temps de faire intervenir le couvreur. Bientôt, après Marceline, d’autres égarés de la vie vont venir habiter chez Ferdinand. La ferme reprend doucement vie.

Je crois avoir tout dit sur ce roman dans mon premier paragraphe… Trop linéaire, trop lisse. J’en comprends les bonnes intentions. Dans un monde idéal, le partage sera roi. Les initiatives dans ce sens, aujourd’hui, ne manquent pas, heureusement. Mais tout de même… Pas un accroc, pas une égratignure ne semble atteindre les habitants de la ferme-auberge espagnole. Ils sont malheureux, ils s’installent, ils en sont transformés, ils accueillent l’éclopé suivant. Ce n’est même pas de l’utopie, ça. L’utopie est un moteur pour aller de l’avant. Elle doit être pimentée par un peu de piquant, des écueils, des difficultés à surmonter. Dans Et puis, Paulette…, les problèmes ne sont même pas évoqués. De la guimauve, rien que de la guimauve.

Que dire du style ? Le langage est vivant et rythmé. Plein de charme pour qui accepte les écrits en style familier. Dans ce roman, narration comme dialogues, toute la sauce est écrite dans ce style elliptique. Au bout de quelques pages, c’est insupportable. Où est la recherche dans l’écriture, le vocabulaire un peu soutenu, les phrases bien tournées ? Un roman ne doit-il pas aussi servir sa langue ? Le roman est donc frais, certes, mais dans deux jours, j’aurai complètement oublié jusqu’à son existence.

C’est dommage. Le sujet traité est pourtant essentiel. De plus en plus de projets collectifs émergent, terrains d’expérimentation des enjeux sociétaux de demain. Il faut les évoquer pour les mettre à la portée de tous. Hélas, l’approche de Barbara Constantine ne conduit pas, à mon sens, à développer ce type d’initiatives, plutôt le contraire : car l’auteure oublie d’en évoquer les freins, les revers ou les points de blocage. Avec ce roman, l’utopie n’a aucune chance de se transformer en réalité. Elle n’est tout simplement pas crédible.

=> Quelques mots sur l’auteur Barbara Constantine