L’école des soignantes

Martin Winckler

L’école des soignantes

P.O.L Editeur – 2019

 

En fermant le dernier roman de Martin Winckler, je me suis dit que je ne lis pas souvent d’utopies. L’humain aime se plaindre, dénoncer, alerter ; autant de sujets pour l’imaginaire des auteurs de romans d’anticipation. Mais inventer un monde positif ? Décrire une civilisation idéale ? Peu de volontaires, en vérité. Histoire de la ramener à nouveau avec mes références familiales, il existe tout de même Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy (Editions de la Différence, 2014), réédité en 2016 dans un recueil publié par Robert Laffont, Voyages imaginaires, qui rassemble cinq romans philosophiques écrits entre le XVII° siècle et le XX° siècle, utopies sociétales s’il en est. Je n’ai pas d’autres références en tête, en dehors des autres écrits de Martin Winckler comme Le chœur des femmes (Gallimard, 2011), brillant traité d’une autre gynécologie.

L’Ecole des soignantes est donc une utopie. Martin Winckler y décrit un hôpital idéal, dans lequel les malades (pardon, les soignées ; on positive chez Winckler) choisissent eux-mêmes (pardon, elles-mêmes ; le pluriel est féminin dans un milieu où la proportion de femmes est très supérieure à celle des hommes) leurs soignantes. Soignées et soignantes, donc, réunies le temps de la pathologie (je n’ose plus parler de maladie) dans une cohérence de soins soumis au consentement de la soignée, voire suggérés par elle. Car Martin Winckler s’indigne depuis des années du fait que les syndromes portent le nom de celui qui les a découverts et non de celle qui les vit.

Je viens donc de dresser le portrait du Centre hospitalier holistique de Tourmens, appelez-le par son petit nom, le Chht !, tout le monde préfère.

Ai-je aimé le roman ? Et bien, pour dire la vérité, je suis très mitigée. Martin Winckler ne m’a pas convaincue. L’utopie traite trop de sujets à la fois, devient pesante, presque absurde sur bien des points.

Dans le monde du Chht !, les humaines (rappelez-vous, on féminise) vivent ouvertement leurs préférences sexuelles, qu’elles soient hétéro (nommons-les H pour la commodité du propos, ça cadre tout à fait dans cette utopie), L, G, B, T, T, Q, I, A ou +. Les exemples ne manquent pas parmi les personnages. Mais si je tente de les comptabiliser, les non-H sont bien plus nombreuses que les H, dans le roman. Est-ce envisageable, dans un monde futur ? Je partage bien évidemment la nécessité impérative de ne stigmatiser personne sur la base de ses préférences sexuelles, la question n’est pas là. Mais l’approche de l’auteur (autrice ?) sous-entend presque, pour la lectrice en quête de réalisme que je suis, que seules les convenances sociales expliquent en 2019 le nombre de couples hétéros. Là, je suis dubitative et m’interroge même sur l’intérêt de traiter le sujet de la sorte.

Autre thème, la difficile question de l’euthanasie. Dans le Chht !, tout un service accompagne les soignées qui le désirent à la fin de vie. Tant mieux, il me semble que l’éthique doit faire de réels progrès en France, à l’époque où les soins de Vincent Lambert ne peuvent pas être arrêtés malgré son état végétatif irréversible. Martin Winckler décrit avec précision le système sur lequel il propose de s’appuyer pour permettre aux soignées de partir en douceur. C’est une des parties intéressantes du roman. Mais, il y a un mais… il suggère aussi la possibilité de mettre fin à une vie au début d’une maladie dégénérative ; à une autre vie lorsqu’elle est devenue inutile avec la mort de l’être aimé. N’est-ce pas aller trop loin ? Serais-je trop conservatrice pour lire de l’utopie ? La liberté de disposer de soi, exacerbée dans ce roman, suggère la disparition de l’empathie. Comme si la société d’amour avait disparu au profit de bulles individuelles interagissant entre elles par quelques réactions chimiques de nature orgasmique et c’est tout.

Bien d’autres sujets médicaux et sociétaux sont abordés dans L’Ecole des soignantes. Je donne un dernier exemple. Toutes les conversations sont propres, polies, respectueuses de l’autre. Qu’une soignante doive obtenir l’accord d’une soignée pour entamer un traitement, qu’elles échangent entre soignantes sur des sujets professionnels ou extra-professionnels, qu’elles soient reposées, fatiguées ou même énervées, la communication non-violente est de mise, au Chht !, Les humaines l’ont tellement adoptée, qu’aucun des personnages ne semble faire d’efforts pour s’exprimer avec douceur. Tout le monde est beau et gentil, en quelque sorte. C’est trop ! Il n’est pas souhaitable de lisser les individus de la sorte ! J’avais tellement envie de découvrir de vraies personnalités derrières les simagrées polies, tellement envie d’entendre déraper certains propos, d’entendre une bonne sortie grognon, une putain d’injure grossière, au bout de 300 pages ! Il n’y a pas à dire, notre langue a un charme fou, même lorsqu’on en perd son contrôle. J’aurais au moins réalisé cela. Merci, Martin Winckler.

Bref, si c’est ça, la société de demain, non merci, je n’en veux pas. Mais je m’arrêterai là pour les critiques, car j’aimerais terminer sur une note positive. Chaque chapitre démarre par une poésie intitulée Je suis Celles. Ces vers, véritable pendant négatif de l’espoir porté par le roman, sont d’une beauté époustouflante. Ils sont durs. Ils cognent. Ils sont implacables. Ils dénoncent les sévices subis par les femmes du monde entier. Rien qu’à eux, ils justifient le roman, son utopie exagérée (une utopie peut-elle être exagérée ? Finalement pas certain, à lire ces poésies), la nécessité d’imposer des vues sociétales progressistes et d’en parler. Toujours en parler pour empêcher le monde de sombrer dans le conservatisme.

Les poésies qui dénoncent et alertent m’ont donc touchée davantage que l’utopie sociétale, mais tant pis. Alors oui, lisez L’Ecole des soignantes. Il y aura bien un volet du roman qui saura vous aider à réfléchir au monde de demain.

=> Quelques mots sur l’auteur Martin Winckler

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Et puis, Paulette…

Barbara CONSTANTINE

Et puis, Paulette…

Calmann-Levy – 2012

 

Bienvenue chez les Bisounours ! L’expression est d’usage courant depuis quelques années maintenant ; peut-être que c’est ce roman qui en a développé l’usage. Même moi qui suis particulièrement idéaliste, j’ai trouvé que trop c’est trop…

Nous suivons Ferdinand, retraité solitaire depuis le décès de sa femme. Il habite une vaste ferme aux pièces inoccupées. Il a pourtant plein d’amour à donner. Un cœur généreux qui n’aspire qu’au partage. Le hasard le met sur le chemin de Marceline, une voisine qu’il ne connaissait que de vue et qui, elle, vit dans une petite fermette dont le toit s’effondre. L’homme généreux offre l’hospitalité à la femme effondrée, le temps de faire intervenir le couvreur. Bientôt, après Marceline, d’autres égarés de la vie vont venir habiter chez Ferdinand. La ferme reprend doucement vie.

Je crois avoir tout dit sur ce roman dans mon premier paragraphe… Trop linéaire, trop lisse. J’en comprends les bonnes intentions. Dans un monde idéal, le partage sera roi. Les initiatives dans ce sens, aujourd’hui, ne manquent pas, heureusement. Mais tout de même… Pas un accroc, pas une égratignure ne semble atteindre les habitants de la ferme-auberge espagnole. Ils sont malheureux, ils s’installent, ils en sont transformés, ils accueillent l’éclopé suivant. Ce n’est même pas de l’utopie, ça. L’utopie est un moteur pour aller de l’avant. Elle doit être pimentée par un peu de piquant, des écueils, des difficultés à surmonter. Dans Et puis, Paulette…, les problèmes ne sont même pas évoqués. De la guimauve, rien que de la guimauve.

Que dire du style ? Le langage est vivant et rythmé. Plein de charme pour qui accepte les écrits en style familier. Dans ce roman, narration comme dialogues, toute la sauce est écrite dans ce style elliptique. Au bout de quelques pages, c’est insupportable. Où est la recherche dans l’écriture, le vocabulaire un peu soutenu, les phrases bien tournées ? Un roman ne doit-il pas aussi servir sa langue ? Le roman est donc frais, certes, mais dans deux jours, j’aurai complètement oublié jusqu’à son existence.

C’est dommage. Le sujet traité est pourtant essentiel. De plus en plus de projets collectifs émergent, terrains d’expérimentation des enjeux sociétaux de demain. Il faut les évoquer pour les mettre à la portée de tous. Hélas, l’approche de Barbara Constantine ne conduit pas, à mon sens, à développer ce type d’initiatives, plutôt le contraire : car l’auteure oublie d’en évoquer les freins, les revers ou les points de blocage. Avec ce roman, l’utopie n’a aucune chance de se transformer en réalité. Elle n’est tout simplement pas crédible.

=> Quelques mots sur l’auteur Barbara Constantine