La petite femelle

 la-petite-femellePhilippe Jaenada

La petite femelle

Editions Julliard, 2015

 

Pauline Dubuisson a tué son amant de trois coups de pistolet le 17 mars 1951. Ce fait divers, considéré à l’époque comme la suite logique du comportement dépravé de la jeune femme depuis son adolescence, a déclenché d’immenses passions. Cette femme a sans doute décroché tous les palmarès possibles de la haine, population et journalistes confondus. Les articles dans la presse au moment du meurtre, au cours du procès, de la libération de Pauline et bien des années après, encore, ne se comptent pas. Des artistes ont également revisité la vie de la meurtrière : au moins sept livres ont été écrits sur elle, dont deux récents : La petite femelle et Je vous écris dans le noir (Jean-Luc Seigle, Flammarion, 2015) ; Brigitte Bardot a enfin immortalisé la jeune femme dans le film La vérité de Clouzot (1960).

D’après Philippe Jaenada, tous ces écrits ont calomnié Pauline ou se sont éloignés de la réalité (comme Je vous écris dans le noir, roman qui la défend). Philippe Jaenada prétend être le premier à avoir tenté de rassembler dans un même ouvrage les évènements dans leur objectivité, des extraits de presse ou des œuvres littéraires, des reprises de l’enquête, du procès, des documents retrouvés dans les archives des différentes prisons où a vécu Pauline. Il ne se prive pas de commentaires pour dénoncer la subjectivité de la justice et des journalistes, qui ont tous condamné la meurtrière bien avant les jurés et leur verdict bâclé.

L’auteur de La petite femelle retrace en détail la vie de Pauline Dubuisson. Il intente un procès contre l’époque d’après-guerre, prompte à condamner les femmes de mauvaise vie : ne pas être mariée à vingt-cinq ans, pire, refuser une demande en mariage, vouloir apprendre un métier et travailler, c’est condamnable selon les codes la société des années 1950. A travers la réhabilitation de Pauline et de nombreuses co-condamnées qui ont subi le même sort qu’elle, il dresse un portrait terriblement accusateur de la justice et des hommes.

La petite femelle est une véritable prouesse littéraire. Un texte aux riches qualités bibliographiques, à la fois cruel et cynique, d’une grande précision scientifique. De son propre aveu, Jaenada avait choisi ce sujet pour pouvoir écrire sur un monstre. C’est au fil de ses recherches, au cours desquelles il semble ne rien avoir mis de côté (aucun document, aucun article de presse, aucun roman), qu’il s’est rendu compte que le portrait de celle qui avait été surnommée « la hyène du Nord » ou encore « la ravageuse » ne correspondait pas à la réalité. Il lui a fallu plus de sept-cents pages pour tracer un portrait sans doute enfin fidèle de Pauline Dubuisson et de quelques autres criminelles, victimes de leur époque et de la domination masculine.

La petite femelle est un cri du cœur pour une justice équitable.

Quoi qu’elles aient fait, je ne peux pas penser sans affection, ni sans un sentiment de deuil, à toutes ces filles réunies dans un même lieu parce trop faibles ou trop fortes, intelligentes ou stupides, indomptables ou matées mais en tout cas écartées, confinées entre elles […]. Il n’y a sans doute aujourd’hui pas moins de femmes incarcérées, voire plus, mais peut-être pas pour les mêmes motifs, pas pour tant de meurtres, d’actes violents et désespérés. Elles étaient dominées, malmenées, elles se débattaient comme elles pouvaient – mal.

=> Quelques mots sur l’auteur, Philippe Jaenada

Et ils oublieront la colère

et ils oublieront la colèreElsa MARPEAU

Et ils oublieront la colère

Série noire Gallimard

 

Et ils oublieront la colère, ce sont deux enquêtes imbriquées l’une dans l’autre. Celle associée au meurtre de Mehdi Azem, professeur d’histoire-géographie passionné par la deuxième guerre mondiale et celle que conduit Mehdi Azem relayé après sa mort par la capitaine de gendarmerie Garance Calderon au sujet de la tondue Marianne Marceau en 1944. Une « collabo horizontale ». Afin d’éviter de rendre l’intrigue trop linéaire, Elsa Marpeau introduit dans son polar un volet d’ordre plus psychologique, l’histoire personnelle de Garance Calderon hantée par quelques fantômes, dont celui de sa mère prostituée, décédée alors qu’elle était encore enfant.

L’intrigue se déroule presque dans un huit-clos. Mehdi Azem est tué à proximité de sa propriété, dans le hameau de l’Hermitage. Dans cet hameau, seules trois maisons se dressent. Une des maison appartient à Christophe Marceau le petit fils de Paul, sa femme et leurs trois enfants adolescents ; dans l’autre habitent la vieille Colette et sa fille Rose ; Mehdi Azem a fait l’acquisition de la troisième maison, celle où avaient grandi Colette, Paul et Marianne Marceau, la tondue de 1944. Pour élucider le meurtre de l’enseignant, la gendarme n’a pas d’autre choix que d’enquêter au sein de la famille Marceau. Pas une chose facile, compte tenu des non-dits, du caractère agressif ou presque limité de certains membres de la famille ou encore de l’âge de la génération de ceux qui ont pu connaître Marianne avant sa disparition en 1944.

Garance Calderon va rapidement faire un lien entre le meurtre de Mehdi Azem et la disparition de Marianne Marceau soixante-dix ans auparavant. Un lien bien fragile qui va l’obliger à déterrer un passé que personne n’a vraiment envie de remuer. Car enfin Marianne a disparu, le lieutenant allemand qui habitait parmi les siens aussi. Pourquoi revenir sur ces fantômes ? Garance s’y accroche, peut-être aussi pour des raisons dépassant les limites de l’enquête : cette affaire lui permettra de régler ses propres comptes avec son passé.

Elsa Marpeau utilise un langage haut en couleurs pour décrire l’univers de Garance « Devant un cadavre, [Garance Calderon] se pose en observatrice, comme devant une toile de maître. Il y a des tableaux tourmentés, agressifs, jouant sur des gammes chromatiques contrastées ». L’auteur n’hésite pas non plus à associer des images et des odeurs parfois violentes pour poser le décor des habitants du hameau « Aussitôt, l’odeur saisit Garance à la gorge. Une odeur âcre d’excréments, assez proche de l’odeur des corps en décomposition. ». Ces descriptifs donnent de la profondeur au style et compense le manque d’approfondissement de la psychologie des personnages.

Car ceux qui aiment saisir le psychisme des héros resteront sur leur faim en lisant Et ils oublieront la colère. En plus de petites incohérences, quelques évènements sont décrits d’une manière dont la crédibilité peut être mise en doute. Ainsi de l’altercation musclée entre Christophe Marceau et le maire. Garance Calderon arrive sur les lieux et observe que « Plusieurs hommes retiennent un petit teigneux […] qui tente par tous les moyens de leur échapper et donne des coups dans le vide ». Puis, quelques vifs échanges verbaux plus tard, ce même homme part tranquillement « A ces mots, l’homme aux doigts tranchés se détourne et s’en va. Il s’éloigne lentement vers la route. ». On a du mal à croire à cette scène.

L’intrigue est dense et bien ficelée. Pour la développer dans un même lieu à deux époques séparées de soixante-dix ans, l’auteur a dû imposer des limites à son récit. Le développement de la psychologie des personnages en est un. Malheureusement, une autre subtilité inutile marque le récit lors de la lecture : Elsa Marpeau fait démarrer l’enquête de Garance Calderon le 30 août 2015, soit huit mois après l’impression de son roman. Cette anticipation n’apporte pas d’éclairage particulier à l’histoire.

=> Quelques mots sur l’auteur Elsa MARPEAU