Baguettes chinoises

Xinran

Baguettes chinoises

Traductrice : Prune Cornet

Editions Philippe Picquier, 2008

 

Trois, Cinq et Six ont la malchance d’être nées baguette et non poutre. Des filles, donc, méprisées par leur père au point de ne pas avoir de prénom. Le père est lui-même méprisé pour ne pas avoir su engendrer de garçon. Six filles lui sont nées dans cette Chine des années 1980. Le lecteur est surpris, n’est-ce pas ? Cette famille aurait-elle contourné la politique de l’enfant unique ? Pas vraiment, en fait. Elle est difficile à mettre en œuvre partout, moins encore à la campagne qu’en ville. Et Trois, Cinq et Six sont nées dans une campagne reculée, dans la misère la plus totale. Seule Six a pu aller un peu à l’école, parce ses professeurs ont su convaincre le père de ses capacités.

Les trois jeunes filles, même si elles ne sont pas considérées par leur père comme soutien familial possible, vont tenter leur chance dans la ville la plus proche, Nankin. Et la chance va leur sourire.

Ai-je aimé ce roman ? Non, il faut bien le dire. Pas vraiment. Pas du tout. Si j’ai réussi à aller jusqu’au bout, c’est uniquement parce qu’un projet personnel va me conduire à Pékin dans quelques jours. J’ai donc lu ce roman comme un guide touristique, alors que Nankin se trouve à mille kilomètres de la capitale. Tant pis. J’ai décidé que je retrouverai à Pékin un peu de la gastronomie citée dans ce roman.

Alors, pourquoi n’ai-je pas accroché ? Je me sais naïve, mais tout de même plus bisounours. J’ai un peu grandi de ce type de littérature. Il n’y a dans Baguettes chinoises pas une seule ligne négative sur l’expérience citadine de ces trois jeunes filles. Elles débarquent pourtant dans une ville dont elles ne parlent pas le vocabulaire, dans des vêtements en lambeaux, perdues comme peuvent l’être des personnes en perte de repère total et deux d’entre elles ne savent pas lire. Ça ne les empêche pas de trouver du travail en moins d’une demi-journée, toutes les trois dans des conditions idéales, chez des commerçants qui les respectent et qui les aime, même. Est-ce possible, dans la vraie vie ? Pangloss et Xinran assureront que oui. Cette dernière annonce d’ailleurs la couleur, dès les premières pages. Ce sont des histoires vraies qu’elle met en scène, trois femmes qu’elle a rencontrées, que pour la facilité de la fiction elle rassemble en trois sœurs. Oui. Bon. Heureusement qu’il y a un peu de gastronomie pour noyer toute la mièvrerie dans un peu d’épices et de tofu bien puant.

Si vous lisez le livre, vous découvrirez tout de même quelques facettes de la Chine du tournant du siècle. De l’attrait pour la littérature subversive (mais rassurez-vous, personne n’est inquiété, ou à peine). De la cuisine à base de légumes artistiquement assemblés pour attirer le client (mais pas la moindre description des sculptures végétales, juste quelques vagues évocations hélas). La gestion d’un centre de thalassothérapie à la chinoise (mais aucune description de fond, ni des plantes, ni de l’acuponcture, juste quelques massages des pieds). Je suis allée au bout des 330 pages du livre de poche en espérant pouvoir en tirer quelque chose de dense, mais rien. Pas même une histoire d’amour digne de ce nom.

Passez donc votre chemin, lecteur. Lisez quelques romans de Gao Xingjian, ce sera autrement plus passionnant.

=> Quelques mots sur l’auteure Xinran

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Les « Mères » Lyonnaises et Auvergnates

Bernard BOUCHEIX

Les « Mères » Lyonnaises et Auvergnates

Editions Créer – 2017

 

La Mère Quinton, la Mère Fillioux et la Mère Bizolon, trois figures emblématiques de la gastronomie française de la Belle Epoque et des Années Folles. La première est auvergnate, les deux autres sont lyonnaises. Restaurant gastronomique et bouchon lyonnais, clientèle de luxe, bourgeoise ou ouvrière, ces trois grandes cuisinières incarnent différents mouvements gastronomiques. Bernard Boucheix a choisi de les regrouper dans une même biographie sous prétexte de la réunion récente des régions Auvergne et Rhône-Alpes au sein d’une même grande région.

Je suis tellement désolée, lorsque je referme un livre, déçue… Le prologue, culpabilisant et moralisateur sur la malbouffe d’aujourd’hui, m’a mise mal à l’aise. Il utilise l’évolution des mœurs pour justifier une biographie sur la gastronomie. Pourquoi pas. Mais poussons dans ce cas le raisonnement de l’auteur jusqu’au bout : si aujourd’hui on mange mal et vite, des trois modèles culinaires présentés dans cet ouvrage, seuls le premier et le deuxième peuvent être considérés comme des exemples à suivre. Et encore !

Bernard Boucheix tente des parallèles entre les trois restauratrices. Il parle d’une « même histoire commune ». Je ne suis pas convaincue par son raisonnement. Elles sont toutes les trois de racine paysanne et ont parlé un patois local avant de parler français ; c’est peu, pour justifier d’une histoire commune. D’ailleurs, les pages dédiées à l’une ou l’autre des trois « Mères » ne sont pas construites sur le même plan. Le plan des chapitres consacrés aux deux premières est en plus confus et peu convaincant. De la « Mère Quinton », l’auteur évoque les mondanités (le couple d’amants qu’elle a couverts et le Cabaret Belle Meunière à l’Exposition Universelle 1900) et ouvre le débat l’émigration auvergnate au fil des siècles ; quel rapport ? La « Mère Fillioux » est davantage évoquée derrière ses fourneaux ; le lecteur a même le droit à une recette de poularde pochée. Elle sert de prétexte à une réflexion sur l’identité gastronomique de l’Auvergne et de Lyon, sur la naissance des Chocolats Voisin et la consommation des crêpes et beignets ; je ne vois pas de lien avec la cuisinière. La « Mère Bizolon » est la seule « Mère » de cet ouvrage dont le chapitre dédié est entièrement consacré à sa vie et aux bouchons lyonnais qu’elle a si bien incarnés. Ce chapitre décrit de manière intéressante les différences culturelles entre les bouchons fréquentés par des ouvriers et la haute gastronomie raffinée et luxueuse. C’est le seul chapitre de cet ouvrage qui m’a vraiment intéressée.

Hormis des précisions sur la vie de la « Mère Bizolon » qui, des trois, est probablement la femme d’exception la plus admirable, je n’ai rien appris. La biographie est décousue, mal écrite. Des propos convenus hors contexte (sur le jazz, le surréalisme, le music-hall et j’en passe). Des digressions personnelles tout à fait inutiles. Des répétitions d’idées entre le prologue, le contenu et l’épilogue, qui fatiguent la lecture. La tentative d’unité régionale Auvergne-Rhône-Alpes à travers cet ouvrage n’a aucun intérêt. Heureusement, de nombreuses illustrations d’époque agrémentent le récit et le rendent plus vivant, surtout celles sur lesquelles figure la « Mère Bizolon », moins statiques que les poses des autres « Mères » ou les cartes postales paysagères.

Je regrette de fermer l’ouvrage sur cette note négative, d’autant plus qu’il a suscité en moi de l’intérêt pour ces trois femmes, mais sans l’assouvir.

=> Quelques mots sur l’auteur Bernard Boucheix

Bathazar Grimod de la Reynière : un gastronome à la table des lumières

balthazar-g-de-la-reyniereJean Haechler

Bathazar Grimod de la Reynière

Un gastronome à la table des lumières

Editions Séguier – 2016

 

Balthazar Grimod de la Reynière (1758-1837) était un bien étrange personnage. S’il fallait le résumer en quelques mots, ce serait impossible. Essayons tout de même une synthèse, si mauvaise soit-elle, des 278 pages écrites par Jean Haechler : de naissance noble, Balthazar Grimod de la Reynière a été (entre autres) philosophe, épicurien, critique d’art, guide gastronomique, avocat et épicier. N’oublions pas, essentiel, d’évoquer aussi son infirmité : Balthazar Grimod de la Reynière est né sans mains.

Rejeté par ses parents, esprit brillant, notre homme a vécu toute sa vie dans un anticonformisme facilité par l’opulence financière de ses parents. Il ne voulait peut-être pas épouser la noblesse de cour à laquelle appartenait sa mère mais n’a pas pour autant refusé de puiser dans les deniers familiaux. Opportuniste, Balthazar ?

Rejeté par les femmes, il a développé une misogynie féroce qui se lit dans de nombreux propos que cite Jean Haechler. Mesdames, si vous n’êtes ni actrice, ni belle, vous n’avez aucune chance de l’intéresser, ni lui ni aucun de ses amis. Faites-en le deuil tout de suite, ça vaudra mieux.

Passionné d’art, de théâtre en particulier, à vingt-trois ans il est devenu membre de l’Académie des Arcades de Rome où siégeaient déjà Fontenelle et Voltaire. Quelques extraits de ses critiques de pièces et de jeux d’acteurs figurent dans la biographie ; on aimerait en savoir davantage, tant elles brillent par leur spiritualité et la profondeur de leur contenu.

Avocat, après un grand scandale auquel il s’est bêtement mêlé, ses parents l’ont exilé dans un couvent puis à Lyon où il s’est essayé au commerce, ce qui a sauvé sa tête pendant la Terreur.

Et tout au long de sa vie, gourmand à l’instar de son grand-père et de son père, il a toujours défendu la bonne chair, jusqu’à créer un jury dégustateur de renommée internationale, écrire un Almanach des Gourmands et divers autres textes consacrés aux règles de l’art culinaire, de la table ou de l’hospitalité. La deuxième partie de la biographie est exclusivement consacrée à ces ouvrages.

La vie du héros, mouvementée, se prête volontiers à une écriture vive et envolée. Jean Haechler a réussi à éviter les propos dogmatiques et a rendu son texte vivant et même passionnant. Il a rassemblé une masse documentaire énorme et s’en est servi à profusion pour enrichir son récit. Quel régal ! Les références aux écrits de Grimod de la Reynière sont légion mais l’historien puise ses sources également au sein des lettres rédigées par certains des amis du gastronome, voire, en citant toujours ses sources, au sein de biographies antérieures à la sienne.

Je formulerais tout de même une critique et hélas, elle est de taille, même si elle s’adresse à l’éditeur Séguier et non à l’auteur : la taille des caractères choisis pour l’impression, en particulier dans les extraits de lettres (et ils sont nombreux), est tellement petite qu’il m’était tout simplement impossible de lire l’ouvrage à la lumière artificielle. Les notes de bas de page, intéressantes au point qu’elles auraient pu être intégrées au corps du texte, sont encore plus petites. J’ai dû, avec beaucoup de regret, abandonner la lecture de certaines d’entre elles en raison de la fatigue visuelle qu’elles m’ont occasionnées.

 

Voici, pour l’agrément de ma chronique, quelques citations issues des écrits de Grimod de la Reynière et repris par Jean Haechler. Elles ne manquent pas de piment. Je les ai choisies dans le strict domaine de la gourmandise façon Grimod, dans le but de parfaire les qualités d’hôte de chacun de mes lecteurs et leur rappeler quelques règles élémentaires de l’art de la gastronomie, pour le cas où elles leur auraient échappé !

« Est-il une femme, tant jolie que vous la supposiez, eut-elle la tête de Mme Récamier, le port de Mlle George Weimer, les grâces enchanteresses de Mme Henri Belmont, l’éclat et l’appétissant embonpoint de Mlle Emilie Contat, la bouche et le sourire de Mlle Arsène, etc. etc. qui puisse valoir ces admirables perdrix de Cahors, du Languedoc et des Cévennes, dont le fumet divin l’emporte sur tous les parfums de l’Arabie ? »

« Il est rare que l’on prie des dames à déjeuner ; si l’on y admet quelques-unes, ce sont, ou des femmes galantes, ou des dames très indulgentes à tout ce qui tient à l’étiquette ; car un déjeuner n’est agréable qu’autant qu’on en a banni toute espèce de gêne : c’est pour cela qu’on ne permet jamais aux valets d’y paraître. »

« Il n’est pas moins nécessaire d’avoir les pieds chauds tandis qu’on mange. Des boules d’étain remplies d’eau à 60 degrés, et qui, incrustées dans le plancher, feraient exactement le tour de la table, nous paraissent un moyen sûr d’entretenir cette partie du corps, qui influe si puissamment sur les organes de la digestion, dans le degré de chaleur qu’elle doit toujours avoir sur les gourmands. »

« Il est important de faire ici une observation sur l’énonciation de l’heure. Il existe à Paris trois manières de la déterminer, qu’il est bon de connaître afin de n’arriver ni trop tôt, ni trop tard. Ainsi cinq heures par exemple signifie six heures ; cinq heures précises, cinq heures et demie ; et cinq heures très précises, cinq heures. Avec cette règle invariable, l’on ne se trompera point et l’on ne fera jamais attendre. »

« Les morceaux [de tête de veau] les plus distingués sont d’abord les yeux, ensuite les bajoues, puis les tempes, puis les oreilles, enfin la langue que l’on met ordinairement sur le gril, panée et sous une sauce appropriée. On a soin de servir avec chacun des morceaux ci-dessus désignés, une portion de la cervelle qu’on puise dans le crâne, dont la partie supérieure a dû être enlevée avant de mettre sur table. »

« Les truffes ne sont, à Paris, réellement bonnes, (c’est-à-dire parfaitement mûres et éminemment parfumées) que vers les fêtes de Noël, après les premières fortes gelées ; plus tôt, elles ne sont pas encore mûres, et n’ont guère plus de saveur que des morilles. Laissons donc aux petits-maîtres ignorants, aux gourmets imberbes, aux palais sans expérience, la petite gloriole de manger les premières truffes. »

=> Quelques mots sur l’auteur Jean Haechler