Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Naître et survivreWendy HOLDEN

Naître et survivre – Les bébés de Mauthausen

Presses de la Cité, 2015

 

Apprêtez-vous à suivre l’incroyable parcours de Priska, Rachel et Anka, ainsi que celui de leurs enfants Hana, Mark et Eva. Des histoires de vie qui, espérons-le, n’auront jamais l’occasion de se répéter.

Priska et Anka sont tchèques. Rachel est polonaise. Toutes les trois sont nées vers 1918, se sont mariées à la fin des années 1930. D’origine juive, elles subissent la répression des lois raciales dès les premières années de la guerre. Le hasard des rafles les conduit à Auschwitz en octobre 1944, toutes les trois enceintes de quelques semaines. Dans la terre froide et boueuse de la place d’appel d’Auschwitz, elles bravent le Docteur Mengele et son sourire diabolique en répondant par la négative à la question qu’il pose à chaque femme jeune qui paraît nue devant lui : « êtes-vous enceinte ? ». Cette résistance passive les sauve de la mort immédiate et les envoie dans un enfer qui durera jusqu’à la libération.

Wendy Holden, journaliste anglaise, biographe et romancière, relate dans ce document de 442 pages d’une richesse inestimable le sort de ces trois jeunes femmes à la destinée sans pareil. Sans se connaître, après une quinzaine de jours à Auschwitz, elles sont conduites dans le même camp : l’usine d’armement de Freiberg. En avril 1945, sous la menace des alliés qui bombardent Dresden, elles sont embarquées pour un voyage infernal par train jusqu’à Mauthausen où les Américains les délivrent quelques jours plus tard. Anka accouche à Freiberg deux jours avant leur transfert. Rachel dans un wagon à bestiaux, au milieu de femmes agonisantes. Quant à Anka, elle met son bébé au monde sur le quai de débarquement à Mauthausen. Elles vont survivre toutes les trois, ainsi que leurs enfants. Elles ne se sont jamais rencontrées, se sont toujours crues seules dans leur situation, alors qu’elles ont survécu aux mêmes supplices, aux mêmes transferts, aux mêmes horreurs.

Ce document n’est pas un simple recueil de témoignages des rescapés. Wendy Holden a creusé son sujet. Entre les lignes qui relatent les souffrances de ces jeunes femmes et de leurs codétenues, l’auteur rappelle l’organisation rationnelle de l’holocauste. L’implication des conseils juifs des ghettos. Le fonctionnement des usines stratégiques. Le coût et l’organisation des transports vers les camps de la mort. L’indifférence hallucinante de la plupart des habitants qui côtoient les camps. Naître et survivre n’est pas un simple essai sur trois femmes et trois bébés. C’est un documentaire exceptionnel sur l’industrialisation de cette extermination de masse. Il ne laissera aucun lecteur indifférent.

=> Quelques mots sur l’auteur Wendy HOLDEN

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Le parfum du yad

le parfum du yadPhilippe FAUCHE

Le parfum du yad

Il était un bouquin – 2015 – 122 pages

Le parfum du yad est le premier roman de Philippe FAUCHE, écrivain prometteur, lauréat en 2012 du prestigieux prix Agostini de Quais du Polar en 2012. Ne cherchez pas de photo de lui sur internet, il cultive le goût du mystère jusqu’à cacher son masque de chat derrière de grosses lunettes noires.

Le parfum du yad, c’est un plongeon dans le New York des années 1950, dans l’ombre de Schlomo Silberstein, détective privé qui prend un faux nom pour pouvoir trouver du travail. C’est la découverte des quartiers juifs, la lente reconstruction en temps de paix, un univers où la mafia et police travaillent de mèche. Philippe FAUCHE n’était pas encore né dans ces années-là, pourtant, garanti, son écriture est tellement imagée qu’on pourrait le croire raconter son passé : « Personnellement, j’ai toujours préféré les « bus-café » et les petits restaus italiens de Mulberry Street, avec leurs tables minuscules et leurs serviettes à carreaux, là où le patron vient discuter le bout de gras entre deux plats. »

Et le style, donc ? Grinçant, cynique, une pointe d’humour à chaque fin de phrase. Philippe FAUCHE est un véritable conteur. De ceux qui donnent de la lumière à leur texte, une troisième dimension toute en couleurs : « Sans pratiquement le regarder, Schultz lève à nouveau le cul de sa chaise et lui en balance une autre, cette fois de la gauche, histoire de ne pas faire de jaloux. Puis il se lève, ramasse lui-même binocles et galurin et va s’asseoir à côté du gars tétanisé dont la gueule commence à ressembler à une aubergine. »

Vous l’avez compris, ce polar est un régal. Un seul regret, peut-être : il est trop court…

=> Quelques mots sur l’auteur Philippe FAUCHE

=> Autre avis sur Le parfum du yad : Leeloo s’enlivre

Et tu n’es pas revenu

Et tu n'es pas revenuMarceline LORIDAN-IVENS et Judith PERRIGNON

Et tu n’es pas revenu

Grasset, 2015

 

Les témoignages des rescapés des camps de concentration durant la seconde guerre mondiale sont nombreux. Parmi les plus connus, il y a celui, pris sur le vif, de Primo Levi, ou celui écrit avec cinquante années de recul par Jorge Semprun. Et tu n’es pas revenu, le livre de Marceline Loridan-Ivens, est plus qu’un témoignage. Il s’agit d’une réponse à la dernière lettre que Marceline recevra de son père, tandis qu’elle lutte pour sa survie à Birkenau et lui pour la sienne, à Auschwitz.

Ce billet que son père réussira à lui faire passer, Marceline en a oublié le contenu. « Ta lettre […] me parlait probablement d’espoir et d’amour mais il n’y avait plus d’humanité en moi, j’avais tué la petite fille, je creusais tout près des chambres à gaz, chacun de mes gestes contredisait et enterrait tes mots. » L’espoir, l’amour ou l’avenir sont autant de noms vides de sens, dans un camp où « le futur dure cinq minutes ». Marceline revenue à la vie est hantée par cet ultime message d’amour de son père, tout comme par sa prophétie formulée à Drancy, peu après leur arrestation « Toi tu reviendras parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas. »

Pourquoi est-ce elle qui est revenue, alors que tout le monde attendait que ce soit le père ? Comment se reconstruire, aux côtés des êtres aimants qui ne peuvent pas comprendre l’horreur ? Ils ne peuvent pas la comprendre, mais ils en meurent, des années plus tard, comme Michel ou Henriette, « morts des camps sans jamais y être allés ».

Marceline Loridan-Ivens écrit ce livre à quatre-vingt six ans, après être devenue une cinéaste accomplie. Au travers de ses films qui militent pour la libération de peuples, elle aura longtemps espéré régler le problème juif. L’avenir lui prouve que rien n’est réglé. Même Israël, après n’avoir été longtemps qu’un pays opprimé, devient un pays suspect aux yeux des opinions publiques.

Et tu n’es pas revenu est une longue confession de Marceline Loridan-Ivens. Elle interroge le passé et le présent. Elle voudrait fuir le monde pour retourner à son enfance, au cocon dans lequel elle vivait entourée de l’amour de son père. Mais la prophétie de celui-ci l’en empêche. « J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. ». Aussi, son dernier message est-il destiné à ses lecteurs. Elle aimerait pouvoir penser, maintenant qu’elle est à son tour sur le départ, que ça valait le coup de revenir des camps.

Grand prix du documentaire ELLE 2016

=> Quelques mots sur l’auteur Marceline LORIDAN-IVENS

=> Quelques mots sur l’auteur Judith PERRIGNON