Syngué sabour – Pierre de patience

Syngu--SabourAtiq Rahimi

Syngué sabour – Pierre de patience

P.O.L. Editeur, 2008

 

Syngué sabour est plus qu’un roman, c’est  cri de rage.

Le titre évoque la pierre de patience, celle à qui l’on peut tout raconter, au risque de la faire éclater à force de confidences. C’est le nom qu’une femme choisit de donner à son mari, réduit à un long souffle régulier sur son matelas de fortune après avoir reçu une balle dans la nuque deux semaines plus tôt, au combat. Nous sommes en Afghanistan ou ailleurs, dans la maison du djihadiste grièvement blessé.

Contrainte de le soigner à force de collyre dans les yeux, de gouttes instillées à l’aide d’un tuyau de fortune et de noms de Dieu invoqués à coup de chapelet, l’épouse est à la fois intimidée, dévouée, apeurée, enragée. Elle éloigne ses enfants, choie son mari et lui parle. Enfin.

Atiq Rahimi dévoile dans ce merveilleux huit-clos l’intimité des femmes afghanes. Derrière la domination masculine existent des moyens de résistances qu’aucun homme, ni père, ni frère, ni époux ne peut deviner. La bestialité des hommes n’y change rien. Les femmes restent maîtresses de leur vie, malgré leur innocence, malgré leur emprisonnement.

Syngué sabour, c’est un hymne à la femme, à sa capacité de rébellion et à sa détermination. C’est une caméra fixée dans un coin d’une pièce, qui filme avec la même précision les terribles confidences féminines, l’araignée en train de tisser sa toile, le voleur en flagrant délit, le chapelet qui s’égrène, l’adolescent en mal d’amour et le souffle régulier, seul lien qui retient encore l’homme à la vie.

Syngué sabour a reçu le Prix Goncourt 2008.

=> quelques mots sur l’auteur Atiq RAHIMI

Ce coeur changeant

ce coeur changeant Agnès Desarthe

Ce cœur changeant

Editions de l’Olivier, 2015

 

Ce cœur changeant est le quatrième roman d’Agnès Desarthe que je lis. Comme à chaque fois, dès les premières lignes je suis happée par son style, dont je me délecte même d’avance tellement il me semble unique.

Le premier chapitre du roman donne le ton. On dirait du Maupassant. René de Maisonneuve, lieutenant français, obéit aux ordres paternels et rend visite à une famille danoise qui a une fille à marier. Trude Matthisen, la mère, se console de la perte de quatre de ses enfants plusieurs années plus tôt, en se gavant des sucreries à longueur de journée. Elle est devenue tellement obèse que les déplacements lui deviennent presque impossibles. Le père a choisi l‘alcool pour oublier. Kristina, livrée à elle-même, sans éducation, a libéré ses instincts. Son comportement est plus animal qu’humain. Tout ne semble que folie, outrancier, à la limite de la bestialité dans ce premier chapitre. Kristina est belle, elle convient à René qui la voit précipitée dans ses bras sans rechigner. Le contrat de mariage est d’ailleurs intéressant, lui aussi.

Ainsi est scellé leur destin. Quelques mois plus tard naît Rose, leur fille.

Rose est malaimée par sa mère qui l’abandonne. Son père ne sait pas comment s’occuper d’elle. À vingt ans, elle décide de partir seule à Paris. On est en 1909.

Plus innocente qu’une oie, la jeune fille passe de protectrice en protecteur durant ses premières années parisiennes. Elle frôle la mort par malnutrition, devient esclave de femmes ou d’hommes qui profitent d’elle. Son romantisme exacerbé la protège pourtant du désarroi, probablement aussi de la folie, jusqu’à ce qu’elle atterrisse chez une lesbienne féministe auprès de qui elle va enfin ouvrir les yeux sur la vie, sur sa vie.

À travers les yeux candides de Rose, le lecteur découvre le Paris bohème des années 1910 à 1930. Le salon de sa compagne Louise est empli d’acteurs et de poètes avant-gardistes, hommes ou femmes. Ce cœur changeant, allusion à un poème de Guillaume Apollinaire, en est une apologie. Qui est Rose ? Où va-t-elle ? Les évènements et les rencontres vont finir par l’aider à comprendre ce qu’elle veut et à se fixer un but.

Agnès Desarthe sait laisser le lecteur imaginer les sensations qu’elle effleure à peine de sa plume, sans les nommer.

« Elle ébouriffait [ses cheveux], les faisait gonfler les déployait, les déroulait, les pressait, les tirait. Chaque millimètre de peau chahutée depuis les racines s’irriguait de caresses, le crâne de Rose ondoyait et coulait, vibrait et s’alanguissait, la fontanelle ouverte comme une seconde bouche, les tempes écartées, la nuque molle. »

Le texte est baroque, sublime. Les images vibrantes d’intensité.

Roman d’apprentissage version femme, Ce cœur changeant est un hymne au romanesque. Une écriture divine. Un roman à la fois philosophique et historique.

Il a reçu le Prix littéraire du « Monde » 2015.

=> quelques mots sur l’auteure Agnès Desarthe

La bâtarde d’Istanbul

La bâtarde d'IstanbulElif Shafak

La bâtarde d’Istanbul

Editions Phébus – 2007

 

Asya est une jeune Turque d’Istanbul. Elle vit avec sa mère et ses trois tantes, sans homme pour contrebalancer le pouvoir du gynécée. Armanoush est une jeune Américaine d’Arizona. De parents divorcés, elle partage son temps entre sa mère américaine et son beau-père turc d’un côté, son père et sa famille arménienne de l’autre. Ces deux jeunes filles n’ont rien en commun, elles auraient plutôt tout pour les séparer. Et pourtant.

Adepte d’un collectif arménien sur Internet, Armanoush décide de remonter aux racines stambouliotes de sa famille paternelle pour mieux comprendre le génocide turc qui oppresse les Arméniens depuis un siècle. Sans rien en dire à ses parents, elle se fait inviter dans la famille de son beau-père à Istanbul. Elle compte la surprendre avec son histoire personnelle et la sensibiliser au sort infligé aux siens en 1915. Elle ne s’attend pas à l’ouverture d’esprit de la famille Kazanci ni à son amitié naissante avec Asya, que la révolte et l’esprit indépendant ont affranchi au-delà des limites de nombreuses femmes occidentales.

La bâtarde d’Istanbul, roman d’une profonde humanité, met en opposition les idéologies turque et arménienne que bien des choses semblent pourtant rapprocher dans le quotidien, à commencer par l’art culinaire. Le roman est d’ailleurs centré sur les mets appréciés par les deux populations ; les titres des différents chapitres en témoignent, d’ailleurs : cannelle, pois chiche, sucre… tous les ingrédients qui composent l’aşure, ce dessert dont Elif Shafak va jusqu’à nous donner la recette exacte, sont fournis. Jusqu’au dernier. Entre deux passages sur l’occidentalisation de la Turquie, la souffrance des Arméniens ou l’ignorance des Turcs peu au fait des drames du siècle précédent, le lecteur salive. Et apprend que quelle que soit leur appartenance, Arméniens et Turcs mangent les mêmes feuilles de vignes farcies, le même riz façon pilaf ou le même turflu.

La bâtarde d’Istanbul remonte l’histoire turque jusqu’en 1915, point culminant de l’expulsion et du massacre des Arméniens par l’Empire ottoman. Elif Shafak a couru des risques en écrivant ce livre : pour quelques-uns de ses propos qualifiés d’insulte à l’identité nationale turque, elle a été inquiétée par la justice. Pourtant, elle présente la Turquie comme un pays musulman tellement progressiste que les héroïnes américaines semblent avoir beaucoup à apprendre de leurs homologues orientales, en matière de libération de la femme.

L’intrigue est un peu longue à se mettre en place. Les questions historiques et philosophiques l’écrasent. Au final, j’ai eu davantage le sentiment de lire un traité sur le génocide arménien que l’histoire d’une amitié entre Asya et Armanoush. C’est pourtant ces rapprochements interculturels qui seront le vecteur de la reconnaissance du génocide par les Turcs, indispensable aux Arméniens pour tourner cette page de leur histoire.

=> Quelques mots sur l’auteur Elif SHAFAK

=> Autre avis sur La bâtarde d’Istanbul sur Mes belles lectures